vendredi 6 novembre 2015

Coming out


Chers tous, suite à des présentations succinctes en début de blog , je tiens à me présenter un peu mieux que ça et faire mon coming out médical.

Je suis Georges Zafran. Evidemment c'est un pseudonyme qui me permet de raconter des choses intimes et de les tourner un peu en dérision, comme ma thèse et mes histoires sentimentales.

Je suis médecin et heureux de l'être, même si ce n'est pas facile, même très difficile d'être un bon médecin. Pour moi, cela veut dire être au service des patients et à la fois de trouver la bonne distance pour ne pas se faire dévorer entièrement par ce métier passionnant. Je suis également père de famille et j'ai envie que ce soit la part majoritaire dans ce qui me définit.

J'ai commencé à fumer en P1, arrêté puis repris en D4, pour la préparation de l'internat. C'est un excellent psycho-stimulant, surtout joint au café. Ca m'a permis de bien bosser et de décrocher la spécialité qui m'intéressait à l'endroit où je voulais. J'étais à 2 ou 3 clopes roulées par jour et je suis rapidement passé à plus de 10 par jour quand j'ai commencé à faire les 35 heure en 2 jours (sans mentir, je vous raconterai en détail si vous le souhaitez, c'était horrible).

Maintenant, après de multiples sauts de puces d'un à trois mois sans fumer, je me maintiens à 1 à 3 clopes par jour. C'est un moment de détente que je m'accorde en compagnie de ma douce et tendre.

Alors oui, je sais, il faudrait que j'arrête. Et rien n'énerve autant un fumeur que d'entendre "Tu devrais arrêter". Ce n'est pas que j'y mette de la mauvaise volonté mais c'est plus pratique ainsi. En contrepartie, je vais faire du sport régulièrement histoire de cracher mon goudron et je mange sainement. Je me limite à un paquet de roulées par mois, ça fait 10 euros maxi (filtres et papier compris) par mois, c'est beaucoup plus raisonnable que 7€ par semaine si c'était des clopes industrielles.

Et même si je ne fume jamais au cabinet (huhuhu, je veux dire au cabinet médical bien sûr), qu'il est probable que ça induise que je pue un peu plus de la gueule, ça n'en diminue pas la valeur de mon discours, juste la distance avec mon interlocuteur.

Et puis je me dis, moi, c'est différent, je sais que c'est mal, je fais attention et j'ai l'intention d'arrêter.

Vous allez me dire, oui mais non, Georges, tes arguments sont futiles. Le tabac c'est mauvais, même une seule cigarette. C'est vrai. Un prof nous avait dit en P1 qu'il y avait 1 risque sur 25 millions de choper un cancer avec 3/4 d'une seule cigarette. Actuellement mon risque doit se situer à ... incalculable.



Si j'ai bien lu la thèse du Dr Benoit Soulié (le bruit des sabots) et Howard Brody, il y a beaucoup de similitudes entre les réactions de minimisation face aux addictions et le déni d'influence en rapport avec la visite des délégués pharmaceutiques. C'est ce qu'on appelle la dissociation cognitive.

Après avoir gardé la tête dans le guidon (tient, c'est pour toi NFKB) pendant mon externat, mon internat, mon clinicat avorté et mon installation, ce n'est que maintenant que je prends du recul sur mes pratiques, que je mets des mots sur des incohérences, sur un parcours chaotique et que je réalise l'enchaînement de la profession à différents travers. S'en détacher après presque 15 ans d'aveuglement (en fait, je n'ai même pas regardé, c'était normal, admis), c'est long.

Je suis endocrinologue, j'ai un cabinet libéral que j'ai ouvert il y a 3 ans après avoir claqué la porte de l'hôpital. Endocrinologue, ça veut aussi dire relativement "pauvre" par rapport aux autres. Bah oui, nous sommes la spécialité la moins bien rémunérée, moins que les médecins généralistes. D'après le journal La Croix, je n'existe même pas (snif). Cela veut aussi dire que dès qu'un labo nous propose un remboursement de frais de déplacement, de la documentation (pas pour nous, hein, pour les patients), des dispositifs médicaux pour dépanner...ça pèse lourd dans la balance de la réflexion. Inévitablement.

Alors oui, il y a eu une période de ma vie où j'ai profité de l'influence de BigPharma, comme j'ai beaucoup fumé mais c'était circonstanciel.

Pour lutter contre le tabac, il faut savoir que c'est mauvais. Ce qui est facile vu que l'info est diffusée largement. Ce n'est que depuis que je me suis inscrit sur Tweeter que j'ai eu l'exemple des plusieurs médecins refusant la visite pharmaceutique. C'est inspirant et ça m'a influencé à approfondir le sujet.
Alors oui, bien sûr, j'ai entendu comme vous les affaires du Médiator et autres, j'avais conscience que l'industrie cherche avant tout à faire de l'argent et que soigner est presque un bénéfice collatéral. Je n'avais pas conscience à quel point. J'avais un regard critique sur beaucoup d'infos mais je ne les savais pas à ce point fourbes. En gros, il y a eu un retard de diagnostic sur l'influence que je subissais.



Un de mes profs nous disait avant l'an 2000 : "Le turn-over des connaissances médicales est de 10 ans, ce qui veut dire que d'ici la fin de vos études, la moitié de ce que vous pensez savoir aura changé."
15 ans plus tard, je comprends ce qu'il voulait dire et je cherche à combler les erreurs ou les lacunes dans l'enseignement que j'ai reçu. Le rythme a certainement accéléré depuis.

Par exemple, si je regarde le nombre de publications sur PubMed pour le 22 octobre 2015, on tourne presque à 900.



Medline se targue d'entre 2000 et 4000 publications par jour (4).
Comment s'en sortir au milieu de tout ça ?

De plus, de part mon métier et la publicité inévitable que reçoivent directement les patients, cibles privilégiées des labos puisqu'épidémie mondiale. 3,5 millions de diabétiques en France (1), 200 à 400 millions dans le monde (2). Les patients auront des demandes, vers qui se tourner pour avoir des réponses sans arguments commerciaux ? moi ? il m'est déjà arrivé plusieurs fois de me retrouver bien con devant un appareil ou une plaquette que m'apporte un ou une patiente, des questions dessus et ne pas savoir quoi lui dire.

J'ai fouillé, les blog animés par des endocrino...je n'ai pas trouvé en français. Si quelqu'un trouve, je suis avide de lire. Où peut-on trouver une information indépendante délivrée par un endocrinologue ?

J'ai beau lire, relire, m'abonner aux revues indépendantes ou non, je passe toujours à côté d'un truc, je rate toujours une étude, THE (à prononcer "zeu") publication qui m'aurait intéressé si j'était tombé dessus plus tôt, que je découvre avec du retard lors d'un congrès.

Comme le dit Howard Brody et l'OMS, il y a 3 façons de procéder :
_ soit refuser complètement les visiteurs médicaux et refuser leurs cadeaux
_ soit les recevoir et accepter les cadeaux, sans se remettre en question
_ soit les recevoir, refuser les cadeaux mais se remettre en question, lire, chercher l'info, contre-vérifier...et c'est chronophage.

J'ai choisis cette dernière voie. J'ai aussi choisi d'accepter l'invitation à 1 congrès par an (parce que j'habite dans les DOM alors ça dépanne bien), 1 congrès régional (sinon je ne vois plus mes collègues) ainsi que des plaquettes d'informations pour mes patients et des carnets de surveillance glycémique.

Le but, c'est de rédiger mes propres plaquettes d'information mais cela me demande de réviser, revoir les recommandations, le pourquoi du comment, les bases de physiologie, pouvoir contre-dire des injonctions péremptoires promues par BigPharma. Ca tombe bien, tout ce travail là, mon travail de sevrage pharmaceutique, je voudrais humblement le partager avec vous.

J'espère que cela enrichira vos propres réflexions.




La thèse du Dr Benoit Soulié sur la dissonance cognitive et la publicité pharmaceutique dans les revues médicale : https://drive.google.com/file/d/0B6wNYrapBqhXR3VWNjV2TXN0czQ/view

Traduction par l'HAS du document de l'OMS sur la visite médicale :
http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2013-04/comprendre_la_promotion_pharmaceutique_et_y_repondre_-_un_manuel_pratique.pdf

Howard Brody : we should refuse to see pharmaceutical representatives
http://www.annfammed.org/content/3/1/82.full.pdf+html

La Croix : rémunération des médecins
http://www.la-croix.com/Ethique/Medecine/Revenus-des-medecins-le-grand-ecart-_NP_-2013-03-01-916620

CARMF (la retraite des médecins) : revenus déclarés par spécialité en 2012 :
http://www.carmf.fr/page.php?page=chiffrescles/stats/2014/bnc2012.htm&frame=chiffrescles/stats/2014/2014stat.htm

Un cadeau n'est jamais gratuit :
http://med.stanford.edu/coi/journal%20articles/Orlowski-Effects-of-Pharma-firm-enticements-on-physician-prescribing-patterns.pdf

La convergence d'intérêt plutôt que le conflit d'intérêt :
http://jama.jamanetwork.com/article.aspx?articleID=2444293

Robert Cialdini : Use and abuse of influence
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/24730172

The hypocrisy paradygm, V. Fointiat
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19102490

malheureusement pas plus d'info que ça mais le titre est intéressant :
"Foot-in-the-mouth" versus "door-in-the-face" requests.V. Fointiat
Si quelqu'un trouve l'article en entier, ça m'intéresse. 

Attention, ne vous laissez pas toucher pas un délégué pharmaceutique !
Two touches are better than one, DC. Vaidis
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18982940

2 commentaires:

  1. C'est bien de lire des trucs de la vraie vie :)

    Mais dis moi, j'ai l'impression que tu avais fortement besoin de parler de la clope. J'ai l'impression que ça te chatouille ce truc. Est-ce vraiment qu'une illustration de la dissonance cognitive ?

    Ciao

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    1. LOL, ouais, c'est pas faux. Les deux trajectoires sont bizarrement liées : les périodes où j'ai eu le plus de liens avec l'industrie sont aussi celles où j'ai le plus fumé. De là, à dire que BigPharma provoque le cancer...
      Cela dit, j'ai envie d'arrêter les 2 depuis un certains temps. =)

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