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vendredi 6 novembre 2015

Coming out


Chers tous, suite à des présentations succinctes en début de blog , je tiens à me présenter un peu mieux que ça et faire mon coming out médical.

Je suis Georges Zafran. Evidemment c'est un pseudonyme qui me permet de raconter des choses intimes et de les tourner un peu en dérision, comme ma thèse et mes histoires sentimentales.

Je suis médecin et heureux de l'être, même si ce n'est pas facile, même très difficile d'être un bon médecin. Pour moi, cela veut dire être au service des patients et à la fois de trouver la bonne distance pour ne pas se faire dévorer entièrement par ce métier passionnant. Je suis également père de famille et j'ai envie que ce soit la part majoritaire dans ce qui me définit.

J'ai commencé à fumer en P1, arrêté puis repris en D4, pour la préparation de l'internat. C'est un excellent psycho-stimulant, surtout joint au café. Ca m'a permis de bien bosser et de décrocher la spécialité qui m'intéressait à l'endroit où je voulais. J'étais à 2 ou 3 clopes roulées par jour et je suis rapidement passé à plus de 10 par jour quand j'ai commencé à faire les 35 heure en 2 jours (sans mentir, je vous raconterai en détail si vous le souhaitez, c'était horrible).

Maintenant, après de multiples sauts de puces d'un à trois mois sans fumer, je me maintiens à 1 à 3 clopes par jour. C'est un moment de détente que je m'accorde en compagnie de ma douce et tendre.

Alors oui, je sais, il faudrait que j'arrête. Et rien n'énerve autant un fumeur que d'entendre "Tu devrais arrêter". Ce n'est pas que j'y mette de la mauvaise volonté mais c'est plus pratique ainsi. En contrepartie, je vais faire du sport régulièrement histoire de cracher mon goudron et je mange sainement. Je me limite à un paquet de roulées par mois, ça fait 10 euros maxi (filtres et papier compris) par mois, c'est beaucoup plus raisonnable que 7€ par semaine si c'était des clopes industrielles.

Et même si je ne fume jamais au cabinet (huhuhu, je veux dire au cabinet médical bien sûr), qu'il est probable que ça induise que je pue un peu plus de la gueule, ça n'en diminue pas la valeur de mon discours, juste la distance avec mon interlocuteur.

Et puis je me dis, moi, c'est différent, je sais que c'est mal, je fais attention et j'ai l'intention d'arrêter.

Vous allez me dire, oui mais non, Georges, tes arguments sont futiles. Le tabac c'est mauvais, même une seule cigarette. C'est vrai. Un prof nous avait dit en P1 qu'il y avait 1 risque sur 25 millions de choper un cancer avec 3/4 d'une seule cigarette. Actuellement mon risque doit se situer à ... incalculable.



Si j'ai bien lu la thèse du Dr Benoit Soulié (le bruit des sabots) et Howard Brody, il y a beaucoup de similitudes entre les réactions de minimisation face aux addictions et le déni d'influence en rapport avec la visite des délégués pharmaceutiques. C'est ce qu'on appelle la dissociation cognitive.

Après avoir gardé la tête dans le guidon (tient, c'est pour toi NFKB) pendant mon externat, mon internat, mon clinicat avorté et mon installation, ce n'est que maintenant que je prends du recul sur mes pratiques, que je mets des mots sur des incohérences, sur un parcours chaotique et que je réalise l'enchaînement de la profession à différents travers. S'en détacher après presque 15 ans d'aveuglement (en fait, je n'ai même pas regardé, c'était normal, admis), c'est long.

Je suis endocrinologue, j'ai un cabinet libéral que j'ai ouvert il y a 3 ans après avoir claqué la porte de l'hôpital. Endocrinologue, ça veut aussi dire relativement "pauvre" par rapport aux autres. Bah oui, nous sommes la spécialité la moins bien rémunérée, moins que les médecins généralistes. D'après le journal La Croix, je n'existe même pas (snif). Cela veut aussi dire que dès qu'un labo nous propose un remboursement de frais de déplacement, de la documentation (pas pour nous, hein, pour les patients), des dispositifs médicaux pour dépanner...ça pèse lourd dans la balance de la réflexion. Inévitablement.

Alors oui, il y a eu une période de ma vie où j'ai profité de l'influence de BigPharma, comme j'ai beaucoup fumé mais c'était circonstanciel.

Pour lutter contre le tabac, il faut savoir que c'est mauvais. Ce qui est facile vu que l'info est diffusée largement. Ce n'est que depuis que je me suis inscrit sur Tweeter que j'ai eu l'exemple des plusieurs médecins refusant la visite pharmaceutique. C'est inspirant et ça m'a influencé à approfondir le sujet.
Alors oui, bien sûr, j'ai entendu comme vous les affaires du Médiator et autres, j'avais conscience que l'industrie cherche avant tout à faire de l'argent et que soigner est presque un bénéfice collatéral. Je n'avais pas conscience à quel point. J'avais un regard critique sur beaucoup d'infos mais je ne les savais pas à ce point fourbes. En gros, il y a eu un retard de diagnostic sur l'influence que je subissais.



Un de mes profs nous disait avant l'an 2000 : "Le turn-over des connaissances médicales est de 10 ans, ce qui veut dire que d'ici la fin de vos études, la moitié de ce que vous pensez savoir aura changé."
15 ans plus tard, je comprends ce qu'il voulait dire et je cherche à combler les erreurs ou les lacunes dans l'enseignement que j'ai reçu. Le rythme a certainement accéléré depuis.

Par exemple, si je regarde le nombre de publications sur PubMed pour le 22 octobre 2015, on tourne presque à 900.



Medline se targue d'entre 2000 et 4000 publications par jour (4).
Comment s'en sortir au milieu de tout ça ?

De plus, de part mon métier et la publicité inévitable que reçoivent directement les patients, cibles privilégiées des labos puisqu'épidémie mondiale. 3,5 millions de diabétiques en France (1), 200 à 400 millions dans le monde (2). Les patients auront des demandes, vers qui se tourner pour avoir des réponses sans arguments commerciaux ? moi ? il m'est déjà arrivé plusieurs fois de me retrouver bien con devant un appareil ou une plaquette que m'apporte un ou une patiente, des questions dessus et ne pas savoir quoi lui dire.

J'ai fouillé, les blog animés par des endocrino...je n'ai pas trouvé en français. Si quelqu'un trouve, je suis avide de lire. Où peut-on trouver une information indépendante délivrée par un endocrinologue ?

J'ai beau lire, relire, m'abonner aux revues indépendantes ou non, je passe toujours à côté d'un truc, je rate toujours une étude, THE (à prononcer "zeu") publication qui m'aurait intéressé si j'était tombé dessus plus tôt, que je découvre avec du retard lors d'un congrès.

Comme le dit Howard Brody et l'OMS, il y a 3 façons de procéder :
_ soit refuser complètement les visiteurs médicaux et refuser leurs cadeaux
_ soit les recevoir et accepter les cadeaux, sans se remettre en question
_ soit les recevoir, refuser les cadeaux mais se remettre en question, lire, chercher l'info, contre-vérifier...et c'est chronophage.

J'ai choisis cette dernière voie. J'ai aussi choisi d'accepter l'invitation à 1 congrès par an (parce que j'habite dans les DOM alors ça dépanne bien), 1 congrès régional (sinon je ne vois plus mes collègues) ainsi que des plaquettes d'informations pour mes patients et des carnets de surveillance glycémique.

Le but, c'est de rédiger mes propres plaquettes d'information mais cela me demande de réviser, revoir les recommandations, le pourquoi du comment, les bases de physiologie, pouvoir contre-dire des injonctions péremptoires promues par BigPharma. Ca tombe bien, tout ce travail là, mon travail de sevrage pharmaceutique, je voudrais humblement le partager avec vous.

J'espère que cela enrichira vos propres réflexions.




La thèse du Dr Benoit Soulié sur la dissonance cognitive et la publicité pharmaceutique dans les revues médicale : https://drive.google.com/file/d/0B6wNYrapBqhXR3VWNjV2TXN0czQ/view

Traduction par l'HAS du document de l'OMS sur la visite médicale :
http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2013-04/comprendre_la_promotion_pharmaceutique_et_y_repondre_-_un_manuel_pratique.pdf

Howard Brody : we should refuse to see pharmaceutical representatives
http://www.annfammed.org/content/3/1/82.full.pdf+html

La Croix : rémunération des médecins
http://www.la-croix.com/Ethique/Medecine/Revenus-des-medecins-le-grand-ecart-_NP_-2013-03-01-916620

CARMF (la retraite des médecins) : revenus déclarés par spécialité en 2012 :
http://www.carmf.fr/page.php?page=chiffrescles/stats/2014/bnc2012.htm&frame=chiffrescles/stats/2014/2014stat.htm

Un cadeau n'est jamais gratuit :
http://med.stanford.edu/coi/journal%20articles/Orlowski-Effects-of-Pharma-firm-enticements-on-physician-prescribing-patterns.pdf

La convergence d'intérêt plutôt que le conflit d'intérêt :
http://jama.jamanetwork.com/article.aspx?articleID=2444293

Robert Cialdini : Use and abuse of influence
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/24730172

The hypocrisy paradygm, V. Fointiat
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19102490

malheureusement pas plus d'info que ça mais le titre est intéressant :
"Foot-in-the-mouth" versus "door-in-the-face" requests.V. Fointiat
Si quelqu'un trouve l'article en entier, ça m'intéresse. 

Attention, ne vous laissez pas toucher pas un délégué pharmaceutique !
Two touches are better than one, DC. Vaidis
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18982940

vendredi 24 février 2012

Réunionite

Définition : nom féminin malheureusement souvent pluriel, réaction inflammatoire allergique, pustuleuse, prurigineuse, nauséeuse et gerbative à un excès de réunions en tout genre. A ne pas confondre avec le syndrome de manque de l'ile de la Réunion...rien à voir.

Il était vraiment temps que je parte. L'histoire se situe entre "thèse 7" et "mon année sabbatique 1".

Un de mes premiers stages d'externe, je l'ai fait dans un service d'endocrinologie, les hormones tout ça. Un jour, en fouillant dans un tiroir, j'ai trouvé un collier jaune et bleu. J'essaye de me le mettre autour du cou, sans succès. Je demande à une infirmière :
"_ C'est quoi ce collier ?
_ C'est pas un collier, c'est un orchidomètre.
_ Un quoi ?
_ Ca sert à mesurer la taille des testicules.
J'ai immédiatement relaché l'objet.
_ En jaune, ça veut dire taille post-pubère. En bleue, taille impubère."
Quand je pense que je l'ai collé à mes oreilles l'instant d'avant...Vous allez voir, c'est important pour la suite.


Les 2 dernières semaines de mon internat, j'ai eu droit à 10 réunions successives. 10 !!! La machine administrative hospitalière nécessite le regroupement de médecins et de personnel médical pour parler de différentes situations, c'est normal et nécessaire. Grâce à ça, un médecin seul et isolé n'aura pas droit de vie ou de mort sur un patient. Il y a des réunions de concertation pluri-disciplinaire (RCP) où, comme son nom l'indique, des médecins de plusieurs spécialités discutent les cas de Mme Findevie et M. Casentlesapin. Et c'est une bonne chose. Mais parfois, la machine s'emballe. Et malheureusement, de temps en temps, tout me tombe sur la gueule au même moment.

Ca arrive sournoisement, doucement, en catimini.

Ca commence par une réunion exceptionnelle, originale, ponctuelle, à laquelle il est normal d'être convié (une fois n'est pas coutume). Alors pour ne pas cracher sur le privilège de recevoir Pr Machin de Paris, on doit cesser toute activité dans le service à 14h et se rendre à la salle de staff.

En général, ça ne doit durer qu'une heure, mais ça déborde toujours. A 17h, je retourne dans le service pour voir mes 3 ou 4 entrées de l'après-midi qui ont gentiment patienté (les pauvres) et je vais encore finir à 22h.

Là dessus, Micheline m'appelle :
"_ Est-ce que tu peux me rendre un immense service s'il te plait Georges ?
_ Tu sais bien que je ne peux rien te refuser.
_ Est-ce que tu pourrais aller à la commission d'adéquation des postes d'internes ? c'est demain après-midi.
_ Euh...pourquoi je ne peux rien te refuser déjà ?
_ Parce que grâce à moi t'arrêtes pas d'embaler.
_ Ah bon ? c'est même pas vrai !
_ Il y a eu Yolanda, Milène, Nadine, Liselotte et ...
_ Bon ok ça va, j'irai."

Pour ceux qui ne connaissent pas ou qui ne savent pas : un hôpital fonctionne grâce à ses internes. Sans interne, pas d'urgences, pas de médecin dans les couloirs de l'hôpital, pas de prescription. Sauf qu'on n'est pas encore Docteur, alors pour l'administration, on compte pour du beurre, comme "étudiants". Ca leur permet de nous payer 3 fois rien en nous faisant bosser 3 fois plus. Les lits des chambres de garde sont les vieux lits trop pourris pour les patients, avec le matelat creux en son centre et des grincements à chaque mouvement, hyper pratique pour dormir. Les chambres de garde elles-mêmes ont la peinture (vieille de 30 ans) qui se décolle des murs, les robinets qui fuient et des cafards dans le faux-plafond.

Nous les internes sommes la 5° roue du carrosse. Alors pour rappeler qu'on existe, il y a une commission où on a la liste des internes qui arrivent au semestre prochain et la liste des lieux où ces internes peuvent effectuer leur stage. La confrontation des 2 listes montre bien qu'il y a un problème : trop d'internes, pas assez de stages. Les internes désignent donc un représentant qui va taper du poing sur la table pour quémander l'ouverture de postes.

C'était Micheline notre représentante. Là, demain, elle ne pouvait pas. C'est moi qui suis allé taper du poing sur la table. Ce semestre là, l'hôpital n'a ouvert que 4 postes et tous les autres internes sont allés en périphérie. Je ne sais pas taper très fort du poing.

Par dessus, s'est rajoutée une réunion mensuelle, pour discuter de cas de cancérologie complexe, en visio-conférence avec Paris.
"_ Ah au fait Georges, c'est bien toi qui t'étais occupé de Mme Tumeur ?
_ Non.
_ C'est pas grave. Est-ce que tu peux la présenter demain au staff de cancéro ?
_ Euh...
_ Surtout n'oublie pas, il nous faut son compte-rendu opératoire d'il y a 5 ans, les résultats de tous les scanners qu'elle a passé depuis et toutes les chimiothérapies successives qu'elle a eu chez nous. Tu synthétises tout ça sur un diaporama de 2 minutes et ça suffira. Merci.
_ ..."

Ok, donc, vous ne voulez vraiment pas que je dorme.

Le lendemain, après avoir fouillé pendant 2 heures dans les 3 dossiers gros comme des annuaires, j'assiste à la réunion, je commence à parler du dossier de la patiente, le médecin qui m'a confié le boulot m'interrompt toutes les 30 secondes et au bout de 2mn, avant la fin de mon diaporama. Paris nous préviens :
"Bon, nous allons devoir y aller, on a une réunion importante. On finit tout de suite et on reparlera de votre patiente la prochaine fois. Merci à bientôt."

C'est vraiment frustrant.

Et comme par hasard, comme si ça ne suffisait pas, j'ai eu droit à une réunion annuelle : le bilan d'activité du service, celle où les chefs présentent les chiffres, le nombre de patients vus, combien ils ont coûté au service, combien ils ont rapporté à l'hôpital, pour pouvoir négocier l'ouverture de postes de personnel supplémentaire. C'est écoeurant de cynisme. Seule la logique comptable a de l'importance. On ne parle pas de qualité de soin, de qualité de vie, de guérison. On parle de production de soin, d'efficience, de rentabilité. Je comprends que ce soit nécessaire, la santé a un coût. Et laisser la santé uniquement dans les mains des comptables serait une abomination. Mais quand les médecins rendent des rapports de comptabilité, je crois que c'est pire.


Et puis il y a les réunions de service hebdomadaires, celles auxquelles on s'était habitué, où plusieurs représentants de la même spécialité se masturbent intellectuellement en cercle autour d'une table, en public, devant une ribambelle d'externes et d'internes (les pauvres) et où l'éjaculation cérébrale, pudiquement appelé "compte-rendu de staff" est recrachée suavement par la bouche du Professeur (celui qui a la plus grosse) dans l'oreille d'une secrétaire via ustensile interposé (un dictaphone). En théorie, c'est lors de ces staff que le Professeur dispense son savoir à ses ouailles. En pratique, les externes payent les croissants, distribuent le café et se taisent.

En vérité, c'est un show d'auto promo, organisé par le Professeur et à destination du Professeur. Il y fait d'ailleurs souvent démonstration de son humour douteux et manifeste, par moyens plus ou moins ostentatoires, que c'est lui le patron.

Exemple :
"_ Mme Poil, vient pour hirsutisme idiopathique (si vous ne savez pas ce que c'est, ça veut dire qu'elle a des poils partout et allez voir le film de Michel Gondry "Human Nature"). Malheureusement, comme la date de son hospitalisation a tardé, elle s'est tout rasé avant de venir et était très déçue de ne pas pouvoir vous les montrer.
_ Ah lala, encore une qui rêve de me montrer ses poils."

Voilà, vous voyez le genre.

Comme c'était la dernière réunion à laquelle j'étais obligé d'assister, je me suis permis de me lacher. Au bout de 2 heures de staff, généralement, tout le monde s'endort, même le Grand Professeur. J'en ai profité pour réveiller brutalement tout le monde :
"_ M. Pasdenfant qui vient pour infertilité. Lors de l'examen génital, Monsieur avait les couilles bleues.
_ QUOI ?!?!
_ Oui, à l'orchidomètre, ses testicules étaient de la même taille que les boules bleues du collier."

Je jubilais intérieurement, futilement bien sûr. Je me suis fait engueuler parce que "couille" n'est pas un terme médical et "bleue" n'est pas un diagnostic. Mais une fois de temps en temps, faire preuve de finesse dans ce monde de pesanteur, ça soulage.

jeudi 19 janvier 2012

l'Orage

En ce moment, chez moi, il pleut, très fort, mais que la nuit. Ça me rappelle une anecdote :

J'étais externe en 5° année et nous devions fêter la fin de stage. Normalement, nous externes, esclaves du monde médical, sommes catapultés d'un service à l'autre tous les 3 mois. Alors chaque trimestre, on organise une petite sauterie entre tous les externes du stage en question, s'y ajoutent éventuellement les internes et les séniors s'ils étaient sympas. Je ne sais pas si on fête la joie d'en partir ou la célébration d'un bon moment. C'est variable à chaque stage.

Ce soir, on est allé au resto, on s'est bien régalé mais vers 23h :
"C'est pas possible, on ne va pas finir la soirée comme ça ! dis-je un peu déçu. Mon interne me répond :
_ Si vous voulez, on peut finir la soirée chez moi."

Ni une ni deux, hop là boum, en voiture Simone, on se retrouve chez l'interne. C'était une baraque immense juste à côté de la gare. Étant donné que les internes sont payés une misère, le plus rentable, c'est d'avoir des colocs; donc très souvent, plusieurs internes se réunissent pour occuper une grosse maison et payer des cacahuètes pour le loyer.
Ça présente aussi l'avantage de ne pas rentrer tout seul le soir à la maison à déprimer, que sur le paquet de colocs, il y en a toujours un pour finir un peu plus tôt que les autres, cuisiner ou acheter des pizzas et en laisser pour celui qui va rentrer à 23h, partager les expériences difficiles de la journée et demander un complément de connaissances à ses comparses.

Ce soir là, il se trouve que la maison était vide : tous les colocs étaient en vacances. Vous vous rappelez la maison que squatte Tyler Durden dans Fight Club ? pareille ! La devanture un peu gothique, l'intérieur pas trop délabré (quand même) mais avec très peu de meubles, des livres de médecine entassés contre les murs, des Entrevue et Cosmo vieux de 5 ans dans les toilettes, une piscine en plastique dans la cave (si si je vous promet) parce que c'était l'endroit le plus chaud de la maison, mais rien dans les placards.

On se ramène à 4, tous les autres nous ont abandonnés. Camille nous accueille chez lui :
"J'ai pas grand chose à vous proposer, dit-il en fouillant dans la cuisine. J'ai une bouteille de Whisky et ... 2 plaquettes de chocolat blanc...et une guitare. Qui a bien pu ranger la guitare entre le frigo et la gazinière ?"

Alors on s'est posé sur les poufs dans le salon (pas de canapé) et on a commencé à faire le boeuf. On a fait tourner la guitare et chacun a gratifié les autres de ses connaissances musicales. On est passé par un peu de tout : Red Hot Chili Peppers, Nirvana, Bob Marley, Tracy Chapman, Led Zep, Louise Attaque, The Beatles, The Rolling Stones, The Cure...Camille a du nous abandonner :

"Je dois vous laisser, je vais me coucher. Il 3h du matin et je suis de garde demain à 8h."

Nous avons continué. A un moment, il s'est mis à pleuvoir. L'un de nous a pris la guitare et a commencé à plaquer des accords et une façon de jouer qui est tout de suite identifiable par tout mélomane averti :

"Parlez-moi de la pluie, et non pas du beau temps
Le beau temps me dégoute et m'fait grincer les dents
Le bel azur me met en rage
Car le plus grand amour, qui m'fut donné sur terre
Je l'dois au mauvais temps, je l'dois à Jupiter
Il me tomba d'un ciel d'oraaaage."

Pour la suite, cf ici : http://www.youtube.com/watch?v=FYnPv-aejJk

Emporté par l'élan lyrique de cet auteur magnifique, nous avons continué à s'échanger tout notre savoir Brassensesque. Fort heureusement pour nous 3 (oui, le quatrième était parti se coucher), nous connaissions tous le poète à moustache et ça a duré encore, le temps a filé sans que nous nous en rendions compte.

Camille :
"Salut les gars.
_ Ah mince, désolé, on t'a réveillé.
_ Non non, il est 7h, je me lève pour aller à ma garde. Vous avez dormi là ?
_ Non, on s'est pas couché."

Nous avions sifflé la bouteille de whisky, les 2 plaquettes de chocolat blanc (avec un petit dauphin dessus) et une vingtaine d'odes à la vie, qui donnent envie de se mettre l'accent de Sète, à la pipe et de se laisser pousser la moustache; le genre de chansons qui vous font regretter de faire des études, qui vous donneraient des ailes pour aller dans les champs de lavandes avec une guitare, avec pour seul toit une mansarde avec des étoiles plein le firmament, d'avoir des chats, de rencontrer des nymphes au bord des fontaines, d'aller faire la sieste au pied d'un grand chêne...

Le lendemain a été très dur au boulot (c'était un vendredi, la soirée un jeudi) mais j'ai sifflé du Brassens dans les couloirs, j'avais l'impression d'y voir pousser des pins parasols et je ne suis pas sûr que ça ait déplu aux locataires. La musique a toujours accompagné mes études de médecine, je vous en ferai part dans d'autres billets. J'espère que vous y avez trouvé au moins autant de réconfort que moi.

dimanche 15 janvier 2012

L'odeur des hôpitaux et la confiture de coings

Suite à un conversation avec DocMamz que je remercie au passage :

Dans mon esprit, la diarrhée et la confiture sont les deux faces d'une même pièce. Je m'explique : 

Tous mes amis non-médecins me l'ont dit un jour ou l'autre : comment fais-tu pour supporter l'odeur des hôpitaux ?

Après une très longue période passée à hanter les murs des établissements de santé, j'avais oublié mais c'est vrai : les hôpitaux ont une odeur, et même chacun possède la sienne. Je ne comprenais pas que les gens n'aiment pas l'odeur des hôpitaux parce que moi, j'aimais bien : c'est l'odeur de l'endroit où je me sens utile !
J'aimais particulièrement l'odeur des urgences : un mélange de sang, de plâtre et de Bétadine. Je ne comprenais pas les patients qui disaient : "j'aime pas les hôpitaux". Alors j'ai essayé de me rappeler, c'était comment avant ?

Avant médecine, est-ce que j'ai fréquenté les hôpitaux ? pas beaucoup : une fracture, un décès, une naissance. La vie, quoi. Mais si je me remet dans la tête de l'enfant de 4 ou 5 ans que j'étais, je me rappelle de ce mélange de javel et d'inconnu. On entre par des portes automatiques dans une espèce de grosse machine étrange dont on ne connaît pas les rouages, ni le fonctionnement, ni à quoi ça sert.

Je comprenais juste que c'était une machine à gens : certains y entrent et n'en sortent jamais (le décès de ma grand-mère) et d'autre en sortent sans jamais y être entrés (la naissance de mon frère). L'odeur de cette machine était un peu oppressante parce qu'inaccessible et mystérieuse. Alors c'est ça l'odeur des hôpitaux pour les non-médicaux : l'incertitude et l'angoisse avec un soupçon de douleur et de larmes. 

Si je fais vraiment un effort de mémoire, lors de mon tout premier stage infirmier (cf ici), je percevais encore cette odeur mais très vite, les impressions qui y étaient associées se sont muées en plaisir.

Encore un exemple, quand j'étais enfant, j'aimais pas l'automne : la fin des vacances, la rentrée des classes, le froid qui arrive...Mais à cette période, mon père faisait le tour de la région pour récupérer des coings. Dans la cave, toute la famille, on épluchait ces fruits jaunes, informes, durs, velus (ou plutôt duveteux) et c'était vraiment pas facile à éplucher. Et en plus on ne peut même pas grignoter : crus, c'est infect, amer, grumeleux et ça colle aux doigts. 

Une fois qu'on avait tout épluché, on mettait tout dans une marmite avec du sucre et il fallait remuer longtemps, longtemps avec la plus grande spatule que j'ai jamais vu. Mon père touillait patiemment dans le froid de la cave et je ne comprenais pas comment il pouvait aimer faire ça. Et puis, au bout d'un certain temps, depuis la cave s'élevait un petit filet, un peu doux, sentant à la fois la pomme, la feuille morte et le caramel mais avec son parfum particulier : l'odeur de la confiture de coings.

Cette odeur m'a réconcilié à jamais avec l'automne. J'aime cette odeur plus que tout au monde. J'aimerais qu'il existe des bouteilles magiques, vides, transparentes avec une étiquette dessus. On soulèverait le couvercle et une odeur s'en échapperait pour nous rappeler instantanément tous les souvenirs associés.

OK, l’hôpital sent aussi les larmes, la merde, la pisse et le vomi. Un peu. Ce qui fait les souvenirs associés au parfum d'hôpital sont mitigés. Mais ça a été ma maison pendant 10 ans et j'y ai vécu du bon comme du mauvais. Mais tout ce que j'y ai vécu de pénible a été supporté parce qu'en rentrant chez moi, je m'ouvrais un pot de confiture de coings.

samedi 14 janvier 2012

My Wonder Externe

Lorsqu'on arrive en 4° année de médecine, c'est à dire en DCEM2 ou D2 pour les intimes, on devient comme par magie : externe.
Ça veut dire que vous devenez un serf, un esclave au service de tous vos supérieurs, corvéable à merci, n'étant pas encore un médecin, même pas un bébé médecin. Cet tâche vous reviens de 8h30 à 12h30 (en théorie) tous les jours et un samedi de temps en temps et vous en serez dédommagé de 100€. Non pas par jour, non pas par semaine, non pas par samedi d'astreinte, oui par mois. Et la garde de nuit, 14 heures d'affilée, 20€. 
En échange, le sénior (ou seigneur, ou saigneur, selon le contexte) que vous servez avec gratitude daignera vous octroyer une partie de son savoir médical. 

Ça, c'est quand il y a quelqu'un pour s'occuper de vous, pauvre externe que vous êtes. Sinon, un externe oisif ressemble plutôt à une larve qui se traîne entre les différentes pièces de l'hôpital jusqu'à ce que quelqu'un daigne remarquer sa présence et s'occuper de lui. En général, il tombe sur la reine de la ruche et elle le bouffe (fatal destin que celui des insectes hospitaliers).

Bon en pratique, un externe c'est un larbin, une sous-merde, la personne qui fait le boulot que personne ne veut faire : 
"Bon alors madame, parlez-moi des antécédents médicaux complets de toute votre famille sur 3 générations."

"Bonjour, je suis bien aux archives ? je cherche le dossier de Monsieur Perdudevue qui était hospitalisé dans le service il y a 15 ans. Oui...ah...vous avez changé 3 fois de méthodes d'archivages entretemps et vous avez déménagé dans un autre bâtiment ?...ah je comprends...Il faut que je vienne trouver le dossier moi-même. Où est-ce qu'il faut que je viennes fouiller alors ?"

"Bonjour Monsieur Constipé, je viens vous faire une extraction de fécalôme."

Ou alors, vous avez le droit d'apprendre par vous même : 
"Bonjour Madame, est-ce que je peux vous faire un interrogatoire clinique ? 
_ Non. 
_ Ah bon ? avec un sourire qui s'efface progressivement. 
_ Non, parce que vous êtes la 7° personne qui me pose les mêmes questions. 
_ Ah bon ? l'air incrédule. 
_ Oui : mon médecin généraliste qui m'envoie aux urgences, l'externe des urgences, puis l'interne, puis son chef qui m'hospitalise ici, puis l'interne d'ici qui m'a déjà interrogée hier soir puis son chef, puis encore vous. Alors ça suffit. 
_ Mais euh...si je ne remplis pas d'observation dans le dossier je vais me faire défoncer par mon sénior ! l'air franchement paniqué. 
_ C'est pas mon problème. J'en ai marre, laissez-moi tranquille."

Ou alors, plus constructif encore : il faut savoir que les résultats biologiques apparaissent sur un écran d'ordinateur quand on en fait la demande, ils sont ensuite imprimés pour les montrer au sénior pour pas perdre de temps à les redemander à l'ordinateur. Puis ces mêmes résultats sont imprimés par le laboratoire et envoyés dans le service où l'externe est sensé les regarder et les interpréter. Certains services demandent qu'en plus, les résultats soient recopiés à la main dans l'observation. 

Je suis passé par là, ce n'est pas drôle du tout et c'est une des raisons qui m'avaient poussées à arrêter médecine. Le destin m'a rattrapé (cf ici). En tout cas, sachez qu'avec de l'expérience, l'externe devient expert en administration hospitalière et que fortuitement il arrive à apprendre la médecine sur le tas plutôt que dans les bouquins. 

Cette étape de ma vie était loin, j'étais interne, le grade supérieur, donc potentiel persécuteur d'externes. Les hôpitaux de périphérie n'ont pas le privilège d'avoir des externes, c'est une exclusivité des CHU, presque un monopole. C'était donc mon deuxième stage au CHU et j'avais des externes à ma merci. 

Sauf que, je n'ai pas été élevé chez les rats. Chez moi, quand on vous fait une crasse, on serre les fesses et on essaye d'éviter cette même crasse à son prochain. Ça s'appelle la politesse, ça existait encore il y peu dans certains contrées lointaines. Beaucoup de "séniors" en ont oublié jusqu'à l'existence même (cf ici). 
Bref, j'ai remarqué que se faire aimer (ou à tout le moins, ne pas se faire détester) par ses externes, vraiment leur apprendre des trucs et répondre à leurs questions, au delà du service médical rendu, ça rendait la vie plus facile. Accessoirement, le travail que je leur donnais à faire était exécuté 2 fois plus vite et avec le sourire. Par exemple, nous voyons ensemble un papi qui vient pour syndrome confusionnel aigu : 
"Jean-Pierre, est-ce que tu sais comment on calcule le score de Glasgow ?
_ Oui, en évaluant la motricité, la réponse verbale et oculaire. 
_ Alors ? quel est le score du patient ?
_ Euh...il bouge spontanément les bras, ouvre les yeux, est réactif à la lumière et à la douleur. 
_ Et est-ce qu'il parle ? 
_ Monsieur (en lui criant presque à l'oreille) est-ce que vous savez où vous êtes ? 
_ Dans mon slip !
_ Alors ? c'est une réponse orientée ou pas ?
_ Euh ...je sais pas. 
_ Vérifies s'il a un slip."
Le patient avait un slip, Glasgow = 15/15, il avait juste un humour pourri. On s'est bien entendu lui et moi.
Un jour, comme par magie, 3 nouveaux externes sont apparus, dont ma Wonder-Externe. 
"Vous êtes qui ? 
_ On est les externes de D4. On vient de passer le concours de l'internat. Le chef de service nous avait offert un mois de vacances pour réviser et en échange on doit passer 2 semaines en journée complète."
Elle était parfaite : elle savait tout sur le bout des doigts, les pathologies de ses patients, leurs traitements, leurs antécédents...tout ! Lorsqu'un patient sortait, son ordonnance était déjà prête avant même que je ne la demande, il ne me restait plus qu'à signer et dicter son courrier. Lorsqu'un nouveau patient était hospitalisé : 
"Ah zut ! elle ne connait pas son traitement habituel. Est-ce que ...
_ J'ai téléphoné au médecin traitant, il nous faxe sa dernière ordonnance. 
_ Nickel. Ah et aussi, elle a passé un examen chez son cardiologue et son ophtalmo il y a 3 mois, est-ce ...
_ Déjà fait, ils nous faxent un compte-rendu.
_ Parfait. 
_ D'ailleurs, ça y est, les fax sont en train d'arriver. Et voilà ! me dit-elle en me les tendant, tout ça avec un ton de speakerine et avec le sourire, comme si ça avait été fait en toute logique et simplicité, parce que ça allait de soi. Je me tends vers elle, j'ouvre mes bras et laisse échapper une petite larme : 
_ Est-ce que tu veux bien rester ici pour toujours rien que pour moi s'il te plait s'il te plait s'il te plait ?"

Peu de temps après, on discutait de langues étrangères et du fait qu'en général, la première chose qu'on apprend d'une langue, se sont ses gros mots.
"Je pense que j'aurais atteint un niveau de culture satisfaisant quand je saurai dire un gros mot dans au moins 25 langues. Sur ces bonnes paroles, wonder-externe répond : 
_ Tu veux apprendre un gros mots en langue des signes ? 
Heureusement que j'étais assis, j'en aurais été projeté sur mon fondement. 
_ Oui, dis-je complètement abasourdi. 
_ Tu fais un croissant avec ta main droite que tu met à côté de ton oreille droite. Tu tends l'index et le majeur collés et inclinés à 45° à côté de ton oreille gauche. 
_ Oui ? et alors ? 
_ Tes mains forment les lettres C et N. 
_ Et ...? 
_ Et ta tête un gros O.
_ Ah !!! excellent ! Encore ! Comment on dit "bonjour" ? 
_ Comme ça : 
_ Génial !!! Encore !
_ Qu'est-ce que tu veux apprendre ?
_ Chocolat, ça peut servir.
_ Comme ça :
_ C'est super !!! merci !!!
_ Attention ! à ne pas confondre avec "tout nu" : le même mouvement mais qu'une seule fois vers l'extérieur."

A partir de ce jour, j'ai fondu. Le lendemain, je lui proposais par SMS :
"_ Est-ce que ça te dirait qu'on aille prendre un verre ?
_ Ça dépend, on sera combien ?
_ Pour l'instant, on sera 2.
_ Si vous n'êtes que 2, alors je vous laisse en tête à tête."

J'ai été parfaitement décontenancé, désarçonné par cette réplique. Est-ce qu'elle est complètement conne ou ultra naïve ? il s'est avéré qu'elle n'était ni l'une ni l'autre. Après réflexion, elle m'a éconduit de la façon la plus incongrue et respectueuse que j'ai pu vivre.

Malgré le fait que Wonder-Externe soit partie loin, très loin, j'ai réussi à garder cette personne atypique dans ma vie et dans mon cœur, nous sommes devenus des amis très proches.

Je vous souhaite à tous de rencontrer des êtres aussi humains. 

PS : je tiens à remercier tous les externes qui ont travaillé avec moi et je félicite toutes les personnes qui sont actuellement entre la 4° et la 6° année de médecine, courage !

PPS : images tirées de lsf.Wikisign.org