lundi 15 octobre 2018

Epilogue saison 2 : une course de fou 3 - partie 1

Dimanche.

Avec mes courbatures, je me souviens de l'ascension de la veille, de ma nouvelle confiance en moi, durement retrouvée au prix de douleurs morales infligées à moi-même et à mon entourage. D'ailleurs, il est temps. J'appelle Lola.

"_Ouais ! répondit-elle d'un ton ferme.
Au moins elle a décroché, c'est bon signe.
_ Salut Lola, je voulais m'excuser pour mon comportement de ces derniers temps. J'ai été un parfait connard, tu as essayé de me prévenir et je ne t'ai pas écouté. Je te demande humblement de me pardonner.
Je l'entends ronchonner intérieurement à travers le téléphone.
_ Mouais. C'est vrai, tu t'es comporté comme un connard. Et donc ?
_ J'ai bien réfléchi et je pense que je vais démissionner.
_ Oh bordel ! Ah oui, plutôt radicale comme décision. Mais n'est-ce pas un peu hâtif ?
Je tente un jeu de mot.
_ C'est toi qui est du-bite-hâtive.
J'attends sa réaction. 
_ Tu sais, quand il y a "bite" et "hâtif" dans le même mot, ça ne présage rien de bien folichon.
_ C'est bien vrai ça. Tu m'autorises à passer pour qu'on en discute ?
_ Oui, mais ça ne veut pas dire que je te pardonne complètement, hein ! Ne vas pas te faire des idées."

J'arrive chez elle avec un bouquet de tulipes. C'est la moindre des choses. Il parait qu'elles symbolisent le pardon. Je toque à la porte, elle vient ouvrir mais reste en arrière du pas de la porte, à une certaine distance de sécurité ou de froideur, elle garde une main sur la porte et me jauge. J'espère qu'elle sent toute la sincérité qu'il y a au fond de mes yeux. Son regard est si perçant qu'elle a du réussir à lire mon cœur, ma rate, mon foie...tous mes viscères.

"_ Bon ok, excuses acceptées.
_ Tu sais que je ne peux pas te mentir.
_ Me décevoir oui, me mentir non. Et puis t'as pas intérêt !
_ Promis, je ne te décevrai plus jamais.
_ Je l'espère. Elles sont belles tes fleurs, merci.
_ En gage de ma bonne foi.
_ Allez viens, on va en parler.
Elle attrape un sac à main grand format et deux paréos.
_ Euh...si tu as l'intention d'aller à la plage, je n'ai pas de maillot de bain.
_ Je te rappelle que je suis infirmière, que j'ai fais des centaines de toilettes à des hommes et que ce n'est pas la vue d'une kèkète supplémentaire qui va me faire peur.
_ A toi peut-être, mais les autres, ils n'ont rien demandé et je n'ai pas forcément envie de me mettre à poil.
_ Ah c'est bon, t'as qu'à rester en pantalon sur la plage. Ça va détonner un peu mais ce n'est pas grave.
_ Oui, tu as raison après tout.
_ J'ai toujours raison. Attends un peu.
Elle retourne dans la cuisine, saisit une bouillotte, la remplit de glace, de feuilles de menthe, de sucre de canne et d'eau pétillante.
_ Je pense qu'on va en avoir besoin avec tout ce que tu as à raconter.

Peu après, assis sur le sable, je lui fais un compte-rendu de ces derniers jours, la proposition du Dr Schleck, les cours de DESC, le Dr Karma et l'issue de mes réflexions. Le virgin mojito est fini depuis longtemps mais nous re remplissons notre thermos improvisée au fur et à mesure avec de l'eau plate. Ce n'est pas forcément très bon, mais c'est rigolo. 

_ Pour conclure, je vais démissionner de l'hôpital et ouvrir mon cabinet. Repartir de presque zéro.
_ Mon gars (une petite gorgée de bouillotte), tu as beaucoup de courage. Ce n'est pas donné à tout le monde de tout plaquer comme ça.
_ Du courage, pfff, mouais, plutôt du désespoir. Je sais que je ne serai jamais heureux si je reste là-bas. La seule chose qui me plaisait c'était de bosser avec toi et je ne l'aurai plus. Ce qui m'attriste, c'est que je vais devoir te quitter, professionnellement j'entends. En tant qu'amie, j'espère te garder le plus longtemps possible et ne plus merder comme je l'ai fait.
_ C'est tout de même admirable de voir la trajectoire que ta vie prend et de tout faire pour ne pas y aller quand la destination ne te convient pas. Comme je t'ai dit, tout le monde n'en est pas capable.

Elle prend une grande inspiration.
_ Tu sais, je suis un peu dans ce cas là. Je me sens coincée sur cette ile avec cette maison à crédit, un mec qui m'a laissé avec des dettes et de la méfiance envers tout être humain. Je me vois finir toute seule et aigrie par la vie et je ne sais pas quoi faire pour y remédier. Ou alors si, je sais, je vois ce qu'il faudrait que je fasse mais...
_ Tu n'oses pas ?
_ Ce n'est même pas ça, je me sens pétrifiée à l'idée de changer cette situation, même si elle ne me convient pas.
_ Tu as peur qu'il t'arrive du mal à nouveau ?
_ Non, pas vraiment. J'ai été chahutée par la vie, c'est vrai, j'ai surtout l'impression d'être encore sidérée, incapable de bouger. Un peu comme Loki après s'être fait attraper par Hulk à la fin des Avengers.
_ Oui, je saisis parfaitement la métaphore (hop, une gorgée de bouillotte). Figée physiquement, je peux comprendre, et sentimentalement aussi. Je me reconnais très bien dans cette image. Ce n'est pas demain la veille que tu vas me reprendre dans une relation amoureuse.
_ Carrément ! vu les événements récents, c'est normal.
_ Et j'imagine que toi ça doit être pareil.
_ Grave ! manquant de s'étouffer avec la bouillotte. Alors ça tombe sous le sens que nous nous soyons liés d'amitié. Regarde nous. Il n'y a encore pas très longtemps, tu essayais de te débattre un peu mais tu enchainais les catastrophes sentimentales jusqu'à te mettre au fond du trou. Moi ça fait un petit moment que j'y suis. C'est parfait, nous n'attendons rien de l'autre et nous ne tenterons jamais rien l'un envers l'autre. C'est très bien. Enfin une amitié construite sur des bases saines.
_ Aaaaah ouais, c'est reposant, pas à se soucier de si un mot ou une attention que je vais avoir va être interprétée comme une avance. J'en ai marre de tout ça, tu as raison, on est très bien tous les deux, comme on est.
_ Et alors sex-friends, n'en parlons pas.
_ Non, ce n'est même pas la peine : nous savons très bien que ça ne marche pas. Il y en a toujours un pour éprouver des sentiments et tout gâcher.
_ Tu as absolument raison ! Merde à l'amour !
_ Ouais ! merde à tout ça. Je n'en peux plus de la drague, des faux-semblants, du jeu de la séduction. Putain, je veux de la sincérité, bordel !
_ C'est clair, quelqu'un en qui on pourrait avoir confiance pour une fois.
_ C'est ça. Je ne veux pas d'une connasse qui va essayer de me changer pour que je ressemble à son prince charmant. J'en veux une qui me prenne comme je suis, avec mes gouts de chiotte et mes hobbies de vieux. Je veux garder mon indépendance.
_ Pitié, pas un bonhomme qui va me prendre pour sa mère, me traiter tantôt comme une princesse, tantôt comme une esclave. C'est bon, ça suffit ! pour moi un mec, c'est quelqu'un qui n'a pas peur de vivre avec une femme, entière, qui me laisse vivre, sans rien m'imposer. Avoir des couilles, c'est laisser la liberté à sa femme.
_ Je seconde complètement. Si je pouvais trinquer avec la bouillotte, je le ferais.
_ Regarde : je la tiens entre nous deux et on se tcheck le poing fermé.
Je m’exécute. Nous buvons chacun une gorgée de pseudo mojito, nous nous regardons brièvement, visiblement avec tous les deux la conneries dans les yeux. Après un décompte silencieux, nous nous sourions simultanément, exubéramment, pour montrer à l'autre la feuille de menthe collée à nos incisives respectives.

_ Ah et puis je veux pouvoir me marrer tous les jours. Je ne comprends pas les couples prêts à échanger leur joie contre de la stabilité ou du cul. Tu me connais, tu sais combien j'aime le sexe. Et bien je préfère cent fois rire tous les jours que baiser tous les jours.
_ Je seconde, dit-elle en me tcheckant à nouveau. Je préfère largement un mec avec de l'humour qu'un bourrin qui ne pense qu'à niquer. Même si je ne cache pas que si je pouvais avoir les deux en même temps, je ne cracherais pas dessus.
_ Les deux en même temps, tu veux dire que tu baiserais volontiers avec deux mecs, dont un avec de l'humour ?
_ Ah ah ah ! patate ! T'es con. Oh j'y pense. Surtout, je préfère un mec qui sait se servir de son cerveau plutôt que de sa bite. J'adore les gars intelligents. Je ne supporte pas les connards. Je suis un peu élitiste, j'avoue. Ça doit venir de mes deux parents profs.
_ Sans déconner ! tes deux parents sont profs ! moi aussi !
_ Oh le hasard de fou ! Il faudrait faire une étude pour voir parmi les professionnels soignants, le pourcentage de ceux qui ont des parents enseignants.
_ Ça serait super intéressant en effet. En tout cas, moi, je ne pourrais pas être avec une femme qui n'est pas dans le milieu médical. Ça me gonflerait de ne pas pouvoir me confier, de ne pas pouvoir parler de ce que je vis tous les jours sans que la personne en face comprenne la difficulté de la situation de soignant.
_ Complètement d'accord. Les discussions avec mon ex tournaient très vite court, ça a du jouer dans le divorce. Et puis, il ne supportait pas que je parle de caca.
_ Pourtant, s'il y a bien un avantage à notre profession, c'est bien de pouvoir parler de sécrétions diverses aux moments les plus incongrus, genre à table.
_ Ça me semble même inenvisageable de ne pas pouvoir parler des pustules de mes patients quand je rentre du boulot, enfin ! Les profs parlent bien de leurs élèves à table, nous on parle de vomi. C'est normal.
_ Voilà ! franchement, est-ce que c'est trop demander tout ça ?
_ Non, c'est même le minimum syndical."

J'ai un immense sourire collé entre mes deux oreilles, je contemple l'océan, je respire la brise qui commence à se rafraichir. Nous avons passé toute la journée sur la plage et ça faisait longtemps que je n'avais pas été heureux comme ça. Je me tourne vers ma voisine et il me semble voir en elle la même pétillance que je ressens en ce moment.
Nous remballons le peu d'affaires que nous avons pris avec nous, tous les deux penchés vers le sable, les fesses dressées vers le ciel. Il me vient alors une idée, je lui donne un coup de fesses pour la faire tomber. Elle ne se laisse pas faire, se rattrape avant la chute, se rue sur moi et glissant une patte derrière mes jambes pour me jeter au sol à mon tour. Elle arrive à me déséquilibrer. J'en profite pour l'attraper par la taille et la faire rouler avec moi. Je me retrouve sur elle, mes mains dans les siennes, nos jambes emmêlées, nos regard plongés l'un dans l'autre.
Nous restons comme cela, figés, immobiles, indécrochables. Le reste de la plage n'existe plus, le temps ne s'écoule plus. Il a bien fallu cligner à un moment, ou faire dégager une crampe, je ne sais pas quoi, mais quelque chose a brisé notre bulle et l'un de nous a bougé en premier. Lequel ? si ça se trouve, nous avons bougé en même temps. Je l'aide à se relever.

"_ Bon, hein, c'est pas tout mais il y en a qui bossent demain. Dont un qui va lâchement poser sa démission et m'abandonner.
_ Je ne t'abandonnerai pas. J'ai bien l'intention de venir te faire chier tous les soirs après le boulot pour que tu me parles de gangrène, encore et encore.
_ Oh oui ! devant notre petite assiette. Je vois ça d'avance.
Elle se tourne vers moi, me prend la main et prononce solennellement :
_ Docteur, j'accepte votre démission à une seule condition.
_ Oui, laquelle ?
_ Que nous passions tout notre temps libre ensemble...
_ C'est déjà le cas.
_ Chut ! que nous nous racontions nos journées respectives devant un repas...
_ Oui...
_ Et que le premier qui fait vomir l'autre a gagné. Le plus crado sera le mieux.
_ J'accepte !
_ Et que le plus dégueulasse gagne !"
Je l'ai raccompagnée chez elle et ce n'est qu'une fois arrivés que nous nous sommes rendus compte que nos mains étaient restées unies depuis la prononciation des termes du pari.

Le lundi est arrivé.
Avec étonnement et reconnaissance envers mes capacités d'anticipation, l'entretien avec le Dr Schleck s'est déroulé quasiment identiquement à ce que j'avais répété samedi en grimpant sur ma montagne. Il y a bien eu deux ou trois mots différents par ci par là, des réactions plus longues ou plus courtes que prévues et en réalité, je faisais preuve de beaucoup moins d'assurance que dans mes espérances. Mais dans l'ensemble, la démission a été acceptée.
Il ne me reste plus qu'un mois de boulot et ça, c'est une excellente nouvelle. Je l'ai d'ailleurs annoncée à Lola le soir même avec une bouteille d'eau pétillante coupée au jus de pomme. Rappelez-vous, j'ai dépensé toutes mes thunes restantes pour me faire claquer la porte au nez par un rhinocéros. Même âs de quoi acheter du champagne. Elle n'a pas vomi ce soir là.

Le lendemain, comme promis, j'ai répondu à l'interne du Pr A. Non je ne lui donnerai pas les données de ma thèse parce que le Pr A les a déjà. Il n'a seulement pas pris la peine de les lire. Je lui ai également conseillée de fuir le plus loin possible de ce prédateur académique. Elle m'a répondu dans la demi-heure qu'elle me remerciait de ma sincérité, qu'elle se doutait du traquenard dans lequel elle était mais qu'elle n'avait pas le choix parce qu'il lui avait promis un poste dans son service. Je lui ai souhaité bien du courage et bonne chance pour la suite de sa carrière universitaire.

Heureusement que l'envoie d'email ne s'accompagne d'une photo du rédacteur. La pauvre, elle aurait vu un grand sourire sur mon visage. Pas par sadisme, quand même, je ne suis pas comme ça. Non. Je suis juste heureux de quitter la galaxie des CHU. Comme chacun sait, notre Voie Lactée contient en son centre un trou noir. Je me sens tellement satisfait de quitter l'attraction d'un anus galactique avant de me faire définitivement happer et je ne voudrais tellement pas lui étaler mon bonheur à la face. Mais je n'y peux rien, je souris. Je me sens libre comme un oiseau.
Lola et moi avons picoré ensemble. Je lui ai proposé d'aller chier sur les pare-brises des voitures garées devant chez elle, mais elle a refusé.

Mercredi, j'ai contacté un cabinet de comptables pour parler de mon projet d'ouverture de cabinet. Ils me proposent un rendez-vous en semaine. Je ris. J'ai tellement de boulot pendant la semaine, non, je ne pourrai pas me libérer ne serait-ce qu'une heure et non je n'ai pas de repos de garde. Je leur propose un rendez-vous dans un mois, après ma désertion. Il me proposent de rester prudent quand même avant de s'engager dans un changement radical d'exercice. J'ai répondu que c'était déjà trop tard, ma démission est entérinée. Ils ont peur pour moi mais ils sont ravis de me recevoir.
Lola m'a trouvé fou mais a été ravie pour moi.

Jeudi, j'apprends que la course annuelle de la traversée de l'ile à pied à travers les montagnes sera dans un mois, le weekend de clôture de mon contrat avec l'hôpital. La date limite d'inscription est ... aujourd'hui. Hop, c'est parti.

"_ Oh quand même, c'est une course de fou furieux ! et la première fois que tu l'as faite, tu as fini dans un état lamentable. Est-ce que tu est bien sûr que tu n'es pas en train de faire une connerie ?
_ Si je te suis, faire 20 000km dans un weekend pour une fille qui ne m'aime pas, démissionner de l'hôpital et tourner le dos au titre de Professeur, recommencer sa vie à 30 ans passés sans filet de sécurité, tout ça, c'est raisonnable, mais marcher 90km à pied c'est farfelu ?
_ Évidemment, présenté comme ça...
_ Oui, la première fois je n'étais pas assez préparé, mais les courses suivantes j'ai assuré, sans me blesser. Je cours tous les deux ou trois jours depuis presque un an. Je vais faire des excursions en montagne régulièrement au lieu de ne faire que du plat. Et à Paris, ça ne m'a pas servi à rien, j'ai appris plein de choses sur l'alimentation du sportif.
_ Bon, donc tu te sens prêt.
_ Oui, autant qu'on puisse l'être pour une course de ce genre.
_ Ah, tu vois ! tu admets que c'est de la folie de faire un truc aussi dingue.
_ Mais bien sûr que c'est de la folie. Personne de sain d'esprit ne peut volontairement vouloir enchainer 2 marathons d'affilée avec 5000m de dénivelé. Mais je suis un fou intelligent et entrainé. J'ai confiance en moi et j'ai besoin de ça.
_ Ah bon ? tu as besoin d'avoir des preuves que tu es frapadingue ? je peux te le confirmer tout de suite, pas de soucis. Je te fais un certificat ?
_ Merci mais non. J'ai besoin de preuves que je peux me dépasser, que je suis capable de surmonter des montagnes. Littéralement. Ça me sera très utile pour quand je vais démarrer ma nouvelle vie.
_ Tu feras attention à toi, hein ! tu me le promets !
_ Oui, je te le promets. Je penserai à toi à chacun de mes pas. Tu seras un peu comme un ampoule que je vais trainer sur 24 heures.
_ Connard ! dit-elle en souriant.
_ Bah oui, une ampoule, parce que tu es la lumière de ma vie.
_ Mais quel couillon, je vous jure", dit-elle et me matraquant avec un oreiller et un sourire redoublé.

Vendredi, déjà ! la semaine passe vite quand on sait que c'est bientôt terminé. Malheureusement, il m'en reste encore trois. Évidemment, je vais aller fêter la fin de semaine chez Lola.

"_ Je trouve ça super que Dr Schleck ait repris le service des explorations, avouai-je à Lola.
_ Ah ouais ? demanda-t-elle dubitative.
_ Oui, comme ça, tu as des horaires de bureau et je peux passer te faire chier dès 18h !
_ D'ailleurs, comment tu fais pour finir aussi tôt alors que d'habitude tu finis toujours après 19h. Surtout un vendredi.
_ Déjà parce que je me sens dix fois plus léger d'avoir démissionné, je travaille plus vite. Puis j'anticipe vachement plus les choses à faire. Je n'ai plus la tête submergée par l'énormité des tâches à accomplir parce que je sais que quoi qu'il arrive, ça aura une fin.
_ Oui, et puis il doit y avoir une certaine part de volonté aussi.
_ C'est sûr : je n'ai plus aucune volonté de trainer mon cul à l'hôpital passé 18h alors je fais tout mon possible pour me casser au plus vite.
_ Mouais. Juste une question de volonté c'est ça ? dit-elle davantage dubitative, voir carrément suspicieuse. Genre, vous les médecins, ils vous suffit de penser un truc, de le vouloir, pour que ça se réalise.
_ Exactement, dis-je avec une sourire étincelant collé sur un faciès à la George Clooney. Non, la vérité, c'est que je m'apporte des barquettes à l'hosto, que je mange en vitesse tout seul dans mon bureau pour pouvoir abattre tout le taf entre midi et deux.
_ Aaaaah ! je savais bien qu'il y avait une astuce. Tiens, en parlant de matérialisation de volonté, ça te dis de regarder "Green Lantern" ?
_ Carrément !"

Lola lance le DVD, planqué sous la collection complète des Marvel, tous les Batman et les premiers StarWars (dans l'ordre chronologique et pas numérique). Elle retourne dans la cuisine, prépare quelques popcorns et revient avec un saladier rempli.
Nous voilà, tous les deux dans son canapé, avec les oreillers dans le dos, les pieds sur la table basse, à faire des batailles d'orteils et autres lancers de popcorn à la gueule.
"_ Je me suis toujours demandé, l'anneau, comment il sait où se mettre ?
_ C'est à dire ? demande Lola dont la curiosité est piquée.
_ Et bien, je ne sais pas, il doit y avoir une tétra chiée d'espèces différentes dans la galaxie et pas toutes de forme humanoïde.
_ 7200 réparties sur 3600 secteurs. Pour être précise.
_ Voilà, du coup, comment fait l'anneau pour se ranger sur 7200 corps différents. Je veux dire, quand il rencontre un humanoïde pour la première fois, qu'est-ce qui l’empêche de se mettre autour du cou ou autour de la taille comme une ceinture ?
_ Ouais, c'est pas faux.
_ T'imagines ! l'anneau se range autour de la bite d'Al Jordan, façon cock ring ! vu que ça a l'air d'être un sacré coureur, une grosse partie de sa volonté doit être focalisée à cet endroit.
_ Mais c'est clair !!! tu devrais te reconvertir en scénariste de films de boules.
_ Ah bon ? parce qu'il y a besoin d'un scénar ?
_ Mais moi je paierais pour voir un film avec cul et un VRAI scénar ! pas comme 50 nuances de bouse, là.
_ T'as remarqué, quand même, quoi qu'on fasse, la conversation finit toujours autour de sexe et de caca.
_ Mais parce que ce sont nos deux grandes passions dans le monde médical."

Inutile de vous dire que nous avons surtout parlé et peu écouté le film, mais sans jamais quitter l'écran des yeux. Ce serait irrespectueux.

Les semaines se sont enchainées assez rapidement. Les autres médecins du service ont profité de mon départ imminent pour me refiler toutes les gardes et astreintes pendant qu'ils prenaient congés. Je me suis retrouvé de garde l'avant veille de ma course. Jeudi soir. Je bosse vendredi évidemment et départ dans la nuit de vendredi à samedi.

Jeudi soir, par téléphone avec Lola.

"_ Putain ! je suis dégoûté ! bosser la veille d'une compèt, c'est l'horreur, je vais me planter !
_ Relativise ! d'abord, si ça se trouve, tu ne vas pas être appelé de la nuit et pioncer comme un bien-heureux. Ensuite, non, ce n'est pas une compétition. Tu cours pour toi, pas contre un classement. Ce n'est plus le concours de l'internat, là.
_ Oui, c'est vrai, tu as raison...(j'observe une pause dramatique)...comme toujours ma petite Lola.
Je l'entends glousser au bout du fil (sans fil).
_ Ouh ! ça fait plaisir quand un Docteur dit à une infirmière qu'elle a toujours raison ! Mmm, je savoure.
_ Allez, si je dors bien, je passerai te voir vendredi soir. Il faut que je fasse mes adieux à ma collègue préférée.
_ Qu'est-ce que tu racontes ? Ça fait déjà plusieurs mois qu'on ne bosse plus ensemble.
_ Oui mais là, mon départ est définitif. C'est différent.
_ Ne viens pas à la maison, il n'y aura personne de toute manière.
_ Ah bon ? tu ne veux pas me voir ?
_ Non, ce n'est pas ça. C'est qu'avec tous ces connards de médecins qui partent en vacances en même temps, ou qui démissionnent, le Dr Schleck a fermé les explorations et retourne dans le service d'hospitalisation traditionnelle. Alors je bosse vendredi comme d'hab et samedi matin en hospit tradi. Ça ne va pas me laisser beaucoup de sommeil.
_ Ah merde. J'aurais aimé te voir avant mon départ.
_ Quoi, tu quittes l'ile !!! mais comment ça se fait que je ne sois pas au courant ? dit-elle avec une once de panique dans la voie. Tu es le seul médecin que je tolère ! je ne veux pas que tu partes !
_ Si tu veux, je pourrais passer aux explorations après ma garde. Non ?
_ Non. J'ai horreur de dire au revoir.
_ Ah zut. Comment on fait alors ?
_ Comment TU fais ! moi je reste sur cette ile et je reste à l'hôpital. C'est toi qui te casses. Tu vas où d'ailleurs ?
_ Je ne sais pas encore. Je ne sais pas si je reste ici ou si je bouge en métropole pour ouvrir mon cabinet.
_ Prends ton temps, tu n'es pas pressé. Et puis je serai encore là après ta course. On en parlera à ce moment.
_ C'est vrai. Tu as encore raison. Souhaite-moi bonne chance pour ma garde et bon courage pour ma course.
_ Force et honneur, Georgio. C'est à quelle heure le départ de la course ?
_ 4h du matin dans la nuit de vendredi à samedi. Les premiers arrivent vers 4h de l’après-midi.
_ Tu comptes arriver vers quelle heure ?
_ J'espère finir, déjà, et puis si la chance me sourit, arriver vers 5h du matin ça serait bien. Il faut terminer la course avant 10h du matin dimanche, sinon je serai hors classement.
_ Allez, le classement ce n'est pas le but. Finis en un seul morceau ce sera déjà ça.
_ Merci.
_ Je ne travaille pas dimanche matin. Si tu veux, réveilles-moi avant que tu partes-partes !
_ Tu me fais rire. Je t'appelle quand je peux, d'accord ?
_ Ça roule, à plus !"

Évidemment, ma garde a été horrible. J'ai été appelé toute la nuit pour des symptômes foireux, qui ne pouvaient pas se gérer par téléphone et j'ai donc du me déplacer plusieurs fois à l'hôpital. A chaque fois que j'allais me recoucher, le téléphone re-sonnait. Si bien qu'au bout du troisième appel, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai pris un lit dans une chambre libre en chirurgie, je me suis roulé en boule avec mes chaussures et mon sweat à capuche et j'ai essayé de dormir comme j'ai pu.

Je me suis fait réveiller par une infirmière pensant que j'étais un clodo. Alors je suis allé directement dans le service, fais mon tour plus tôt, fini tous les papiers et les courriers en retard et j'ai même pu quitter le service avant 18h.

De retour chez moi. Récapitulons l'organisation que je répète depuis 1 mois. Je fais une petite sieste de 2h. Puis j'enfile mes fringues d'ultra-traileur : chaussures de montagne ultra légères et ultra résistantes, chaussettes, T shirt et pantalon compressifs, parka anti-pluie et réchauffante mais facilement roulable et peu volumineuse, casquette, lampe frontale. Pas de montre, j'ai horreur de ça. Je préfère demander l'heure aux check-points.
Dans mon sac à dos, de l'eau dans la gourde située dans le dos du sac, reliée par une paille à mon épaule droite. Beaucoup d'eau. Enfin, 1,5L dans la gourde du sac et 1L d'eau pétillante (contre les crampes de fin de course), à manger, beaucoup, un compartiment entier rempli de raisins secs et cacahuètes salées. Des piles de secours pour la lampe frontale, une couverture de survie et un sifflet en cas d'accident. Mon téléphone portable, éteint, juste au cas où. Quelques pansements en cas d'ampoule. Quelques bandages en cas d'entorse. Et finalement, le plus important, un tube de vaseline facile d'accès pour s'en remettre régulièrement et discrètement sur le scrotum et sur les tétons.

Je suis prêt à partir. La navette part à minuit pour nous emmenez au milieu de l'ile au point de départ. En effet, si j'y vais avec ma voiture, déjà, se sera impossible de se garer et ensuite, il faudra que je me retape tout le chemin de retour jusqu'à ma voiture. Et il y a des chances pour que je ne sois pas en état de conduire.

Arrivé sur place, plusieurs stands offrent des petits bonus : de l'eau supplémentaire, des casquettes sponsorisées, des barres de chocolat. Il y a même un service pour envoyer par sms ton temps et ton classement à chaque check point. Tu peux leur donner 3 numéros. Je leur donne le miens comme ça je verrai mon avancée directement sur mon téléphone après la course. Celui de Lola, évidemment. Et mes parents ? non, je n'ai pas envie de les réveiller en plein de milieu de la nuit avec des sms. Par contre, je leur donne celui de Dr Schleck, pour l'emmerder.

L'heure avance, je tourne en rond sur le stade en attendant le départ. Environ 1000 coureurs trépignent avec moi, certains s'échauffent, d'autres s'étirent. Moi je m'économise. Je suis en train d'enchainer ma deuxième nuit quasi blanche d'affilée.

Qui sont ces gens ? que cherchent-ils en faisant cette course ? comme moi ? chercher à dépasser leurs limites ? ou l'esprit de compétition ? c'est un truc qui m'a toujours dépassé, ça. Pourquoi essayer de se mesurer aux autres ? tout le monde est différent. Et puis ça commence très tôt ! J'ai l'impression que dès que deux garçons se rendent compte qu'ils ont tous les deux une bite, vient forcément le moment où ils vont se comparer l'un à l'autre. Tiens, voyons qui a la plus longue. Je trouve ça complètement con. Je ne dois pas être construit comme tout le monde mais je ne peux pas vérifier : mes parents ont perdu le mode d'emploi et la garantie.
Ou bien est-ce que je n'aime pas ça parce que j'ai toujours perdu à ces jeux là ? celui qui pisse le plus loin, ce lui qui court le plus vite, celui avec les meilleurs résultats scolaires...je n'aime pas ça. Et oui, j'y ai toujours perdu. Mais n'était-ce pas un peu volontaire de ma part ? vu que je ne tire pas spécialement de plaisir à finir premier, autant laisser ce bonheur à quelqu'un d'autre. Et n'aurais-je pas construit ma vie autours de ce postulat ? N'aurais pas fini antépénultième un peu par défi justement ? 
En étant fils de prof, on est un peu entre le marteau et l'enclume : si mes résultats scolaires sont mauvais, c'est la disgrâce auprès des parents, très scolaires forcément. Et si mes résultats sont bons, au contraire, c'est la disgrâce auprès des copains de classes pour qui, obligatoirement, si j'ai de bonnes notes, c'est que je suis pistonné. Aucun résultat n'est bon, aucune réponse adaptée, fautif dans un cas comme dans l'autre. Je me suis donc démerdé toute ma vie, par habitude à toujours me retrouver pas trop devant ni trop derrière.

Du coup, que viens-je faire ici ? à quatre heure moins...Oh bordel. C'est l'heure. Je me dirige vers la ligne de départ. Pas tout devant, hein, comme je viens de l'expliquer, je laisse ça à d'autres. Au milieu, c'est bien. Tout le monde trépigne autour de moi. Littéralement tout le monde. Je suis pile au centre d'un amas de 1000 coureurs, 500 devant moi, 500 derrière. Il y a de tout, des taureaux soufflants par les nasaux et frappant le sol de leur sabot, pardon, chaussure hyper design a 200€ la paire ; des écureuils trémulants sur place comme s'ils avaient sniffé un rail de coke ; des gibbons balançant les bras par devant, se claquant les mains derrière le dos, puis re balançant devant et re double claque dans le dos, tout en se balançant d'un pied sur l'autre ; des Zébulons trottinants et sautillants sur place... j'ai l'impression d'être le seul statique au milieu de tout ce beau monde.

La corne de brume retentit. Les coureurs s'élancent. C'est parti.


lundi 8 octobre 2018

Cyclone intense

Je retourne le papier. Au dos, il y a un numéro de téléphone. Et là, le livre fait son office de machine à traverser le temps. La dernière fois que je l'ai lu, j'étais en Afrique, j'étais externe et je faisais un stage avec le Dr Karma. Il m'avait appris beaucoup de choses, surtout à relativiser. Il m'a enseigné qu'un point de vue est souvent très personnel, que le miens, en tant que sachant est tout aussi valable que celui d'un patient ignorant de sa maladie mais la vivant au quotidien. Qu'il fallait donc que j'apprenne à changer de point de vue pour ne pas devenir un vieux con de médecin arrogant.

Me voilà plusieurs années après, la prophétie s'est réalisée avec beaucoup d'avance. Je ne suis pas encore vieux mais je me sens con en tout cas. Et arrogant d'après Lola. Que suis-je devenu ? qui suis-je tout simplement ? est-ce que je ressemble à ce que l'enfant que j'étais projetait que je serai ? ou même est-ce que je suis le genre de médecin que l'externe que j'étais rêvais de devenir ?

Le constat est amer : non. Mais il est trop tard, passé minuit. Et sans doute trop tard pour utiliser ce numéro, si tant est qu'il soit encore valide. J'appellerai demain matin. Je peux me coucher avec le maigre espoir qu'il m'aiderait à changer de point de vue sur la situation dans laquelle je suis. Je me renfonce dans les couvertures, un peu soulagé, à peine apaisé.
Juste assez pour entendre une petite voix me murmurer : et pour toi, est-il trop tard ?

Le lendemain, les cours se suivent, s'enchainent, se prolongent, s'éternisent. Je fouille dans ma trousse : pas de cutter. C'est con, j'avais de belles veines, ils auraient pu se rencontrer. Pas de corde non plus dans mon sac de classe, mais bon, c'est moi qui le remplit après tout. Je vois la boite de capote planquée au fond et imagine un stratagème pour faire une succession de nœuds en caoutchouc histoire de fabriquer un garrot et me l'enfiler autour du cou. Peu probable et surtout, ils sont tartinés de lubrifiant.

Vouloir se suicider c'est déjà un aveu d'échec sur sa vie. Mais ne pas arriver à se tuer, c'est un double échec. Rater sa vie et la fin de sa vie. A y réfléchir, j'ai même raté ma naissance : je suis arrivé prématuré. Non décidément, je n'ai rien pour moi.
J'ai Marie, l'interne du Pr A, qui m'a relancé pour sa thèse. Je n'ai pas eu le courage de lui répondre. Ma meilleure amie ne me répond plus. J'avais une autre amie avant mais elle ne répond plus parce que j'ai baisé sa soeur en lui disant que j'étais amoureux d'une autre, à qui j'ai avoué mes sentiments qui se sont avérés pas du tout réciproques.
J'ai un boulot que je n'aime pas, avec des collègues qui ne m'aiment pas.

J'ai bien résumé ? C'est clair, il ne me reste plus qu'à me jeter dans la Seine. Alors pourquoi est-ce que je garde ce petit bout de papier dans le creux de la main ?

La semaine de cours est presque terminée. C'est la pause du midi le vendredi. Je reprends l'avion demain pour retourner à une vie que j'exècre. Je saute le repas, je prends mon courage à deux mains et je compose le numéro. Est-ce qu'il fonctionne encore après tout ce temps ? Il ne faut pas que je nourrisse trop d'espoirs sinon...que me restera-t-il s'il ne répond pas ? ça sonne. C'est déjà ça.

"_ Allo ?
Ça décroche ! Oh mon Dieu, qu'est-ce que je vais lui dire ? Putain Georges, t'es trop con ! tu appelles et tu n'as même pas répété un peu dans ta tête ce que tu allais lui dire ?! Bordel ! Parles !
_ Allo ?! qui est là ?
Oui, c'est bien la voix de Dr Karma. Allez, lance toi !
_ Oui, euh, bonjour !
_ Je vous écoute.
_ Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi mais on s'est rencontré en Afrique il y a longtemps.
Ah bravo ! super ! rien de mieux pour te remettre.
_ Non en effet, je ne me souviens plus mais dites-moi ce qui motive votre appel.
_ Eh bien je ...
Il m'a laissé le temps de respirer, a écouté mon silence.
_ Non, rien. C'était une idée à la con. Je ne vais pas vous demander une consultation parce que ma vie est merdique. Ce n'est pas votre boulot. Désolé. Ca doit être les températures trop basses, je ne suis plus habitué. Désolé de vous avoir importuné. Je vais me souler avec une bière et ça ira mieux. Merci pour votre patience.
J'étais en train de raccrocher quand...
_ Température...bière...soulé...Afrique...Mais, ce ne serait pas le petit Georges par hasard ?
_ Euh si ! vous vous rappelez de moi ?
_ Oui, oui, on avait travaillé ensemble, tu étais externe !
_ Oui c'est ça ! au moins une personne qui se rappelle de moi !
_ Comment ça va ? pas fort à ce que j'entends.
_ Non, ça ne va pas mais je ne vais vraiment pas vous déranger avec ça.
_ Mais si ! mais si ! Tu es où ?
_ A Paris jusqu'à demain. Je repars loin après.
_ En Afrique ? tu fais de l'humanitaire finalement ?
_ Non pas du tout. Ecoutez c'est très gentil, mais je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps et...
_ Ne t'inquiète pas pour ça. Tu peux prendre un train et me rejoindre à Tourmans ? je vais bien arriver à te caser un créneau en fin de consultations. Ça te laisse le temps de venir et repartir ce soir. C'est faisable pour toi ?
_ Euh...oui, dis-je décontenancé.
_ Alors faisons ça. Rejoins moi à mon bureau. J'y serai encore. A tout à l'heure. Nous allons prendre le temps de discuter de tout ça."

J'ai raccroché, incrédule. Je ne savais à quoi m'attendre en appelant, certainement pas à ça. Il y a à peu près 1h30 de train entre Paris et Tourmans. Ça va être rapide. J'ai signé ma présence aux cours ce matin, je signe ma présence pour l’après-midi et je sèche.

Dans le bureau de Karma. Immanquablement, je fais le rapprochement entre son nom et ce qu'on pourrait appeler le "Destin". Tous le choix dans ma vie m'ont amené jusqu'à ce point, aujourd'hui et maintenant. Oui, toutes mes erreurs aussi, tous mes non-choix, mes lâchetés. Tout ce qui fait moi. Et ce n'est pas beau à voir.

"_ Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
_ Rien. Juste, ma vie c'est de la merde et je m'y suis tout seul.
_ Est-ce qu'il n'y a pas un truc qui va bien ? au moins un ?
_ Non ! même pas ! dis-je presque fièrement. Je n'ai pas de chérie, pas d'amis, je vis loin de tout sur mon ile ensoleillée, j'ai un taf qui ne me plait pas et où tout le monde me déteste. Voilà !
_ Bon, pour la vie sentimentale, on verra plus tard, mais au moins je peux t'aider d'un point de vue professionnel. Tu fais quoi comme travail ?
_ Je bosse à temps plein et demi dans un hôpital où je serai professeur dans 10 ans si tout va bien, ce qui veut dire que je n'aurai aucune latitude de décider de rien mais une quantité folle de prestige dont je me servirai pour faire dorer ma vie sentimentale inexistante.
_ Bon, on va reprendre les choses une par une si tu veux bien. Qu'est-ce qui ne te plait pas dans ton travail actuel.
_ Je suis un larbin. Je sers d'esclave à mes confrères plus âgés. Je suis le pion de ma chef de service, elle fait de moi ce qu'elle veut et je n'ai pas mon mot à dire.
_ Déjà, c'est faux. On a toujours son mot à dire. Qu'est-ce que tu voudrais lui dire ?
_ Euh...déjà...euh...que je n'ai plus envie de faire son sale boulot, avouais-je timidement.
_ Et ?
_ Et que si elle veut me filer les clés d'un service, c'est moi qui décide et pas elle, clamais-je avec un peu plus d'assurance.
_ Mais encore ?
_ Et puis que si elle veut faire gagner de l'argent à l'hôpital sur le dos des patients et sur le dos des soignants, ça sera sans moi ! affirmais-je en tapant du poing sur la table.
_ Autre chose ?
_ OUI ! sa formation elle peut se la foutre au cul ! JE DÉMISSIONNE !"
Là je me suis carrément levé de ma chaise. Je tremble de rage. Je n'ai pas lâché Karma du regard, lui non plus et il n'a pas sourcillé, a peine cligné, toujours avec sa barbe bienveillante.
_ Qu'est-ce qui t'empêche de lui dire tout ça ?
_ Bah quand même, on compte sur moi.
_ "On" est un con. C'est personne. Qui compte sur toi, exactement ?
_ Ma chef, déjà.
_ Oui, tu viens de dire qu'elle t'utilisait et que tu n'étais plus consentant. Malgré ça, tu ne veux pas la décevoir ? c'est bien ça ?
_ Forcément, présenté comme ça...
_ Donc, qu'est-ce qui te retiens de quitter un job qui ne te plait pas ?
_ Très prosaïquement, l'argent ! je vis sur une ile au milieu de l'océan, si je ne veux pas rester coincé dessus, j'ai intérêt à gagner ma croûte !
_ Et alors ? médecine, c'est une branche où il y a beaucoup de chômage pour autant craindre de te retrouver à la rue ?
_ Non mais bon, quand même...euh...
_ Oui ? je t'écoute.
_ ...euh...ben...l'hôpital c'est confortable !
_ Ah nous y voilà !
_ Je n'ai fais que ça toute ma vie.
_ Vraiment ?
_ Ah non tiens, c'est vrai ! j'ai fais des remplacements aussi, en libéral. Ça m'avait plu. Mais bon, ça ne compte pas.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ J'étais grosso modo intérimaire. L'instabilité, la mobilité....
_ Donc tu préfères le confort et l'immobilisme ? Ce n'est pas ce que tu as dit tout à l'heure.
_ Non, non, bien sûr. C'est juste que...
_ Que ... ?
_ J'ai peur ! voilà ! j'ai peur de devoir bouger, j'ai peur de ne plus avoir mon salaire qui tombe tous les mois, j'ai peur de ce que les autres vont penser...Oh, et puis vous m'emmerdez à poser des questions cons !
_ Je te rappelle que c'est toi qui est venu demander mon aide. C'est mon travail de maïeuticien. J'espère que l'accouchement de toi même ne se fait pas trop dans la douleur.
_ Non, non ça va, c'est supportable.
_ Permets moi de reformuler ce que tu m'as dit. Si je comprends bien, ton travail ne te plait plus mais tu as peur de le quitter pour ne pas décevoir une personne qui ne te respecte pas, peur de l'inconnu et peur du qu'en dira-t-on. C'est bien ça ?
_ Grosso modo oui.
_ Qui penserait mal de quelqu'un qui fait le choix d'être heureux ? je pousse le raisonnement : penses-tu bien soigner en étant malheureux toi-même ?
_ Non, c'est sûr.
_ Les remplacements, tu as déjà fait, tu as déjà aimé, et tu as déjà vécu comme ça pendant un an. Pourquoi ne pas retenter l'expérience ?
_ Oui c'est vrai. 
_ Et puis, de ce que je me rappelle, en Afrique, tu vivais avec peu de moyens et ça t'allait très bien. Donc dans le pire des cas, tu te retrouves dans une situation qui ne t'es pas inconnue.
_ Encore vrai.
_ Par conséquent, je te pose la question : est-ce que tu as à ce point changé que tu ne veuilles pas retourner à des choses que tu as connu par le passé et que tu avais aimé à l'époque ?
_ Bonne question. J'espère que non.
_ Parfois c'est bon de s'arrêter et de faire marche arrière, surtout quand une personne emprunte un chemin qui ne lui plait pas.
_ Merci. Merci de me mettre face à mes contradictions. Il me reste du travail mais je pense y arriver maintenant.
_ J'espère avoir répondu à tes questions.
_ Bah, j'étais venu sans questions, c'est vous qui m'en avez posées.
_ C'est vrai. J'espère avoir pu t'apporter un point de vue intéressant.
_ Oh oui ! merci beaucoup.
_ As-tu des questions au final ?
_Oui ! une ! j'ai une interne qui me harcèle pour que je lui donne les données de ma thèse pour qu'elle fasse la sienne sur le même sujet. Et j'ai des sentiments très mitigés par rapport à ça.
_ Pourquoi ?
_ Parce que nous avons le même directeur de thèse et lui, son but, c'est de prouver qu'il a raison, pas de faire avancer la science. Je n'ai pas tellement envie d'apporter de l'eau à son moulin.
_ Je peux comprendre. Mais si vous avez le même directeur de thèse, il n'a pas tes données déjà en sa possession ?
_ Si bien sûr ! plusieurs fois même, mais il ne les a jamais lues.
_ Déjà c'est inadmissible et en plus, c'est assez sournois de sa part. Si il sait qu'il a tes données et qu'il demande à son interne de quand même les récupérer auprès de toi, c'est qu'il y a anguille sous roche. A mon avis, il doit vouloir que tu t'impliques dans le travail de l'interne. Il va très certainement laisser l'interne se débrouiller toute seule, du coup, elle va se tourner vers toi puisque tu as déjà fait le même travail qu'elle. Et ton professeur compte sur ta bonne âme pour que tu aides cette pauvre interne.
_ Du coup, je fais quoi ? j'aide une personne en détresse et j'alimente la mégalomanie d'un professeur ?
_ Non. Tu vas te faire happer. Déjà, tu devrais prévenir cette interne qui n'a rien demandé. Il faut lui dire qu'elle est en présence d'un prédateur qui va l'utiliser, la sécher, la rincer, pour obtenir tout ce qu'il veut dans son propre intérêt sans se soucier du sien.
_ D'accord.
_ Et ensuite, tu ne rentres pas dans son jeu. Si ton but c'est de l'affronter sur le plan académique pour lui prouver à coup de stats qu'il a tort, tu vas perdre. Il est beaucoup plus doué que toi et a forcément beaucoup plus d'expérience s'il est arrivé là où il est. Si ton but c'est de profiter de se notoriété pour te faire un nom à côté de lui, il faut savoir dès le départ que tu seras toujours dans son ombre. Vu la conversation que nous venons d'avoir, ça m'étonnerait que ce soit cette voie que tu choisisses.
_ En effet.
_ Il y a deux alternatives face à un prédateur : la fuite ou le nombre. Toi, tu te sens tout seul d'après ce que tu m'as dit. C'est faux. Il y a plusieurs internes et ex-internes dans ta situation. Tu as le droit de dénoncer les pratiques de ce professeurs maltraitant. A force, toutes ces pratiques seront bannies. Ça prendra du temps, mais tu peux y contribuer.
_ Merci, merci beaucoup pour vos conseils et votre regard avisé.
_ Je n'ai fait que transmettre tes pensées à toi-même. Elles étaient bloquées par tes peurs.
_ Bon, je vais retourner à Paris, puis sur mon ile, puis à l'hôpital. Je vais prendre mon courage à deux mains et je vais faire ce que me dicte mon cœur.
_ Voilà. Bon courage dans ce que tu vas entreprendre, quels que soient tes choix.
_ Merci. Je pense que je vais vaillamment aller là où nul homme n'est allé avant.
Karma a joint les doigts de sa main droite, index et majeur collés, annulaire et auriculaire aussi et m'a salué.
_ Longue vie et prospérité."


C'est avec un maigre espoir que les choses iront mieux que je retourne sur Paris, puis à l'aéroport puis vers mon ile. Dans l'avion, de nuit cette fois-ci, j'ai quand même le temps de réfléchir à tout cela.

Alors non, Dr Karma ne m'a donné aucun conseils pour résoudre ma crise sentimentale. Par contre, c'est un soignant, comme moi. Oui, je me considère encore comme thérapeute. Dans un piètre état, mais l'envie est là. C'est juste qu'il faut que je me pose les questions fondamentales. Ça fait depuis que je prépare le concours de fin de 6° année, l'ENC, que je ne me suis pas arrêté cinq minutes pour penser à mon métier, ce qu'il est, ce que j'ai envie de faire avec la formation que j'ai reçue. Quel médecin ai-je envie d'être ?

Pour commencer, pas celui que je suis devenu. C'est assez clair. Mais quoi alors ? qu'est-ce qui me soule le plus dans mon boulot actuel ? la réponse me saute aux yeux : l'argent. Pas le fait d'être salarié et donc des revenus fixes, que je bosses 35 ou 100 heures par semaine. Non. Le fait que pour chaque patient hospitalisé, il faille que je raisonne en terme de rentabilité pour le service, indépendamment de sa pathologie ni de ses besoins. Réfléchir à combien un "client" peut rapporter au service et pas ce que l'hospitalisation peut apporter au patient. Si je poursuis sur la voie actuelle, cette préoccupation ne va faire qu'augmenter. Et je ne parle même pas de ma liberté ni de mon indépendance !
Si je devais un jour devenir professeur, ce qui devrait arriver en continuant comme ça, mon envie principale serait d'enseigner ce que je veux, de travailler comme je veux et de diriger les recherches que je veux. Or, ça n'a pas du tout l'air de se présenter comme ça.

Bon, j'ai identifié ce que je ne veux pas mais je n'ai toujours pas répondu à ce que je veux réellement. Qu'est-ce que tu veux Georges ! et dans ma tête, ces mots sont prononcés avec la voix de Lola. Ah, elle me manque. Dans des moments comme ceux là, j'aime qu'elle me titille dans les recoins de ma pensée, pile là où il faut chercher les réponses. C'est un truc que j'...OH !
On se recentre là ! Hop hop hop ! ce n'est pas le moment de fuir les réponses là ! tu es en train de jouer le reste de ta vie. Alors concentre toi, ok ?!

Les passagers de l'avion doivent me prendre pour un taré de me claquer les joues des deux mains et je ne suis pas sûr que leur montrer ma carte de médecin les rassurerait.

Si tu imaginais ta vie dans 5 ans, qu'y verrais-tu ?

D'abord, je ne pensais pas que ce serait si important pour moi, mais depuis que Dr Schleck m'a coupé toute latitude à l'hôpital, j'ai le sentiment que mon indépendance est capitale. J'ai besoin de pouvoir décider seul de ma façon de bosser, de mes horaires, mes jours de vacances et dépendre de qui que ce soit va me faire chier de plus en plus, je le sens.
J'ai besoin de prendre le temps que j'ai envie avec mes patients. Cinq minutes si tout va bien chez un que je suis régulièrement, un heure chez un nouveau si nécessaire. Et personne pour m'imposer un rythme d'efficience.
Le corolaire, c'est que l'argent ne doit plus être un problème. Si je veux partir quand je veux en vacances et ne pas avoir un nombre de consultations par jour imposé, il faut que je gagne suffisamment en bossant un minimum. Pas forcément pour rouler sur l'or, je m'en fous. Si c'est pour gagner pareil qu'à l'hôpital mais avoir mon autonomie, je prends.

Conclusion : il faut que je quitte l'hôpital.

Alors, Georges, si je résume, tu veux être ton propre patron, choisir tes horaires de travail, tes vacances, gagner suffisamment pour n'avoir aucune épée de Damoclès sur ton activité. Ouais, en gros, tu veux être libre. Et avec cette liberté, tu feras quoi ? hein ?

Je veux du temps. Pour moi, pour lire, pour faire du sport, pour cuisiner, pour voyager. Personne ne me le donnera. C'est à moi de le créer. La conclusion de toutes ces réflexions c'est qu'il faut que je quitte l'hôpital. Mais pour faire quoi ? je peux toujours faire des remplacements en libéral, ça m'avait réussi et j'aimais ça. Mes remplacé(es) aussi. Oui, je peux faire ça. Je ne roulerai pas sur l'or, les périodes de boulot seront instables, inconstantes, mais bien payées. Une sorte de vie de Bohème.
Ah zut ! si je remplace, je ne pourrais pas faire ce que je veux. Il faudra que je colle aux habitudes du médecin que je remplace. Pas seulement pour ne pas le ou la vexer, mais par rapport aux patients et aux médecins correspondants.

Ça veut dire qu'il faut que j'ouvre mon cabinet.

Avec toutes les incertitudes que cela comporte. Avec toutes les nouvelles compétences que je vais devoir acquérir : la comptabilité, les impôts, la gestion de... de tout. Suis-je prêt à cela ? ça fait peur quand même. Monter un cabinet de spécialiste de toute pièce ! qui va pouvoir m'aider ? par où commencer ?

Oh Georges ! chaque chose en son temps ! tu viens de dire que ce que tu voulais dans ta vie, c'est du temps. Alors ne te mets pas la pression, donne toi le temps pour répondre à tout ça.

Après une bonne nuit de sommeil dans l'avion (putain, ça faisait longtemps que je n'avais pas dormi aussi bien), j'ai enfilé mes chaussures de rando. C'est ce que j'ai de mieux à faire en ce samedi. Pas de musique. J'ai besoin de mettre mes idées en ordre. L'itinéraire est tout choisi : l'ascension du point culminant de l'ile. Combien de temps affiché en marchant ? 8 heures ? Je vais te boucler ça en 6.

Je serre mes lacets, c'est parti. Un petit coup d’œil vers le sommet pour se motiver et j'enchaine les petites foulées.

Priorisons. Un proverbe chinois dit : "si tu dois avaler deux grenouilles, commence par la plus grosse; la deuxième ne te sembleras pas si difficile". C'est quoi le plus gros crapaud de ma vie actuelle ? Dr Schleck ! enfin, pas elle directement, mais ce qu'elle représente. Non, pas son autorité, mais le système de gouvernance managériale de l'hôpital. Je ne veux plus être un rouage de cette machine.
D'accord, mais comment faire ? il te faut un plan d'attaque.

Ok. Alors, je vais aller dans son bureau lundi matin et lui signaler ma démission. Elle va t'envoyer péter et disant un truc du genre "tu es ma chose et je fais de toi ce que je veux. Tu es attaché à ce service et je ne te laisserai pas partir".
Tu vas répondre que tu es un individu doté d'un libre arbitre et que tu décline sa proposition BDSM aussi alléchante soit elle.
Elle va ensuite répondre que tu as peut-être un libre arbitre mais que tu as surtout une grosse bite, pardon, un ego et que ça lui arracherait la peau du cul rien qu'à l'idée qu'un homme puisse renoncer au prestige et à la gloire que lui procurerait un poste de Professeur.
Je répondrai qu'elle s'arrache ce qu'elle veut, je ne coure pas après des trophées. Ce à quoi j'aspire, c'est du temps et ça ne s'achète pas. Et l'hôpital n'en vend certainement pas.
Elle te rétorquera que c'est vrai, l'hôpital ne vend pas du rêve mais que toi, t'en as acheté, et du lourd. Où est-ce que j'aurais vu qu'un métier pouvait offrir du temps et de l'argent ? certainement pas en médecine en tout cas. Qu'il aurait fallu faire fleuriste.
Alors là, je pourrais lui demander la dernière fois qu'elle est partie en vacances, la dernière fois qu'elle a vu ses gosses...mais ça serait mesquin et ce n'est pas moi. Je lui répondrai simplement qu'il n'y a aucune profession parfaite et que c'est à moi de créer le métier qui me convient, sur mesure.
Voyant qu'elle n'aura plus d'emprise sur moi, elle va certainement avoir recours aux menaces, du genre, si tu passes cette porte, n'espère pas remettre les pieds dans aucun hôpital de l'ile ni de métropole, je m'assurerai personnellement à ce que tu ne trouves de boulot nulle part. Ce à quoi je ne répondrai rien.

Oui, voilà, bon plan d'attaque. Crédible ? oui à mon sens. Des variations possibles par rapport à ce que j'anticipe ? oui, certainement. Significatives ? probablement. Pertinentes ? il y a peu de chances. Je pense que ça va se dérouler grosso modo comme imaginé à l'instant.

Bon, c'est quoi ma deuxième grenouille, déjà ? ah oui ! l'ouverture d'un cabinet ex nihilo. Rien que ça.

Je ne cours pas, je marche à mon rythme. J'ai prévu plein d'eau et de bouffe. D'ailleurs, je me sers, tout en continuant à marcher. Je transpire à grosses gouttes. J'ai atterri à 5h du mat et j'ai commencé l’ascension à peine après 8h du matin. La journée ne fais que commencer. Sous les frondaisons, il fait encore frais. Il n'est pas question que je prenne froid. Heureusement, quelques rayons traversent les branches et me réchauffent. Je suis baigné de verdure et j'ai l'odeur de l'humus plein les narines.

Comment je vais faire pour ouvrir un cabinet de consultation de spécialiste en libéral sans rien savoir dessus ? Bon, rien, t'exagères un peu. Tu as remplacé en libéral, tu sais à peu près à quoi ça ressemble quand même. Oui, mais l'envers du décor. Le concret. Tout ce qu'il y a derrière les consultations et que je n'ai pas vu. Qui peut me renseigner sur ces mystères ?
Peut-être tout simplement les libéraux que tu as remplacé ? Patate ! Tu ne représentes pas une menace pour eux, tu es loin, ce n'est pas comme si tu allais leur piquer leurs patients. Première chose que tu fais lundi, tu les appelles. Tous. Et tu extirpes toutes les informations que tu peux.
Ensuite, probablement qu'ils ne sauront pas tout ou alors seulement ce qui les concerne. Ta situation à toi sera certainement différente. Qui pourrait faire le tri parmi tout ça ? un comptable peut-être ? oui, probablement.

Donc lundi matin, tu poses ta démission. Ensuite, tu appelles la métropole. Après, tu travailles, quand même. Et juste avant la reprise, tu appelles un ou une comptable pour prendre rendez-vous et exposer ton projet.

Oui, le plan de bataille prend forme. Bravo Georges. Petit à petit tu reprends le contrôle de ta vie. Et je ne suis même pas arrivé au sommet encore !

Est-ce qu'il y avait d'autres sujets à aborder ? euh...non, je ne vois pas. Et merde, moi qui n'ai pas emporté ma musique. Je vais me faire chier sur tout le retour ! Oh, c'est bon, c'est pas comme si tu étais à l'article de la mort pour avoir oublié un ipod. Article. Oh putain !

J'avais oublié ce connard de Pr A de merde et sa pauvre nouvelle petite esclave à qui il fait faire son sale travail. Bon, mardi, tu lui réponds à cette interne. Gentiment mais fermement.

Euh...c'est tout ? il y a quelques mois, cela me semblait une montagne de devoir choisir entre collaborer ou décliner, choisir mes mots pour une réponse dans un sens ou dans l'autre. Finalement, en étant sur les flancs d'une montagne, je me sens tout léger. Il faut dire aussi que les conseils du Dr Karma sont passés par là. Rendons à César ce qui lui appartient.

Et après, hein ? d'autres sujets ? on en parle de ta vie sentimentale désastreuse ou pas ? Honnêtement ...non. Ce n'est pas par lâcheté, de ne pas vouloir voir les choses en face, non. C'est juste que je reprends ma vie en main petit à petit, je redeviens une personne qui me plait et qu'à partir de là, je plairai, forcément. A d'autres que moi-même bien sûr, hein, je n'ai pas l'intention de me marier avec ma main droite.

Et Lola dans tout ça ?

Mon cœur s'assombrit subitement et... HOP HOP HOP ! Oh là ! on ne perd pas le rythme ! Continue à marcher, Georges ! Ne lâche rien !

Oui, oh, c'est bon ça va ! c'est juste que j'ai honte de m'être comporté comme un parfait connard avec elle. En plus, elle n'a pas arrêté d'essayer de me prévenir que je fonçais droit dans le mur et je ne l'ai pas écoutée. Franchement, si je l'ai perdue comme amie, c'est bien fait, je l'aurai mérité.
Mais je n'ai pas envie de la perdre. C'est elle qui me pousse le mieux à me sortir de ma zone de confort pour me dépasser. Mieux que moi même. Grâce à elle, j'ai envie de devenir la personne qu'elle voit en moi. Elle me tenait en haute estime et je l'ai déçue. J'espère juste que ce n'est pas définitif.

Allez, avant toute choses, avant même ta démission de lundi, demain, dimanche, tu vas la voir et tu t'excuse le plus humblement possible. C'est ta priorité. Tu as beau te forger un nouveau métier à ta mesure avec tout le temps dont tu rêves, si t'en fais de la merde, de ce temps, ça ne sert à rien. Et elle, elle est toujours dans ton dos pour te pousser à donner le meilleur de toi. Une amie comme ça, tu ne la trouveras pas à tous les coins de rue, elle vaut de l'or, c'est un trésor, tu le sais et tu l'as laissée filer.

Mes pas m'amènent progressivement au sommet de l'ile. Le soleil aussi est à son zénith. J'embrasse toute cette terre du regard et je me sens microscopique. D'un tour d'horizon, je contemple tout ce qui s'offre à moi, y compris le chemin parcouru jusqu'ici. Tous les vents convergent ici. J'ai l'impression de sentir battre le pouls de toute l'ile. Je vois tout d'ici et pourtant je n'entends rien. A part le vent, c'est silencieux. Je peux redescendre avec sérénité.

Ça m'avait manqué, l'humilité. En même temps que ma sueur, j'ai éliminé pas mal de toxines de mon âme, j'ai transpiré mon ego et il s'est évaporé en me laissant moins surchauffé. Mon pas a davantage d'assurance, de stabilité maintenant que je sais où je vais. Surtout comment. J'ai un plan.

J'adore l'apaisement que me procure ces marches. Il faudrait que je le fasse plus souvent. D'ailleurs c'est quand la prochaine course ? à noter sur la liste des choses à faire mardi.

Je regarde ma montre. J'ai fait l'ascension en moins de 4 heures. Oh. L'aller-retour en moins de 6h, ça se fait, non ?



To be continued...




Vous trouverez sur le blog de Martin Winckler de nombreuses références sur la souffrance des soignants.
https://www.martinwinckler.com/spip.php?rubrique43
et
https://www.martinwinckler.com/spip.php?article1076

Le blog d'Hervé Maisonneuve offre aussi une multitude d'exemple, celui-ci par exemple :
http://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2018/03/prout-prout-prout-que-je-taime-ou-lint%C3%A9grit%C3%A9-est-un-long-fleuve-tranquille-voire-une-imposture-.html
et il y en a beaucoup d'autres.

Le livre du Dr Dupagne raconte sa lutte contre le système de gestion de l'hôpital, disponible ici :
https://www.amazon.fr/revanche-du-rameur-Dominique-Dupagne/dp/2749915872/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1539005330&sr=8-1&keywords=la+revanche+du+rameur

Merci à Farfadoc de n'avoir pas fait fleuriste :
https://farfadoc.wordpress.com/2012/03/12/pourquoi-jai-bien-fait-de-pas-faire-fleuriste/


Je voudrais remercier encore MZ/MW pour son aimable autorisation à utiliser son personnage de Karma.

lundi 1 octobre 2018

Dépression tropicale

De retour sur mon ile paradisiaque, j'ai l'impression que le monde entier s'est passé le mot pour me faire chier. C'est marrant comme de temps en temps la vie se permet de nous enfoncer la gueule dans la merde et juste au moment où on va se noyer, nous tire la tête par les cheveux, nous laisse reprendre une inspiration nauséabonde puis nous replonge bien dedans pour voir si on avait bien compris.

Je me dis ça mais au fond, je m'y suis mis tout seul, dans la merde. Je n'avais qu'à pas espérer, c'est tout. Quel homme saugrenu ce Georges ! Je pratique un sport solitaire, je bosse comme un âne et pas le temps de dépenser ce que je gagne, du coup, je suis riche, mais je viens de tout claquer en un weekend pour rien. Je me retrouve à zéro en début de mois. Top responsabilité, monsieur ! En plus, je ne fume pas, je bois à peine, j'écoute de la musique de vieux, et quand je n'écoute pas du jazz brésilien des années 60 (franchement, qui écoute encore ça ?), je roule dans un voiture de gonzesse en écoutant du disco. Putain, je pourrais porter un Tshirt "Je suis gay" que ça ferait moins d'effet. Alors comment je peux espérer choper une fille ? personne ne peut décemment s'intéresser à un mec avec des gouts aussi chelous !

Ouais t'as raison, Georges, envoie les tous se faire foutre. Continue à écouter la musique que tu aimes, à faire le sport que tu aimes, à rouler dans la voiture que tu aimes, à faire le travail que tu aimes, sans personne pour te faire chier. Tranquille. Tout seul. Tout seul. Tout seul.

Dans ces circonstances, devant le constat déplorable de ce que je renvoie à l'instant, la logique voudrait que je me reprenne, que je me remotive, que je relativise en me disant qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné, que je trouverai bien quelqu'un qui m'aimera comme je suis et que pour tomber dessus, il suffit de chercher un peu. Sortir, rencontrer des gens, ouvrir son horizon, explorer, faire des activités que je n'ai jamais faites auparavant. Ça serait la meilleur chose à faire.

Alors je me suis levé, mon sac de voyage encore à mes pieds, même pas ouvert, j'ai serré les poings, regardé fixement la porte, me suis dirigé vers elle d'un pas décidé, j'ai saisi la poignée avec fermeté en me disant "c'est maintenant ou jamais, sors, va te changer les idées". J'ai serré plus fort, à m'en faire blanchir les doigts, j'ai refermé la porte et me suis allongé sur mon lit.

J'aurais pu pleurer. Mais non. Au lieu de ça...je me suis branlé. Comme jamais. Fort, très fort. J'avais besoin de cette catharsis. D'autre auraient pu prendre leur guitare et jouer jusqu'à s'en faire saigner les doigts, chanter jusqu'à en perdre la voix, peindre jusqu'à en perdre la vue. Moi non. Moi, j'ai mon sperme collé sur ma chemise, les bras en croix sur un lit de célibataire. Je fais l'étoile de mer avec un antenne qui dépasse.

Ça va mieux. Je me déshabille, je prends un douche, je me branle encore, enfile un T-shirt, un short et des tongues, je sors marcher sur le sable, de nuit. La mer est d'huile, la pleine lune est toujours là, elle se reflète dans l'eau, chaude cette fois-ci. Les palmiers bruissent, je ne pense à rien. Enfin j'essaye. Alors comme toujours, ma tête est une véritable radio ambulante avec un seul auditeur, elle a toujours LA chanson dont j'ai besoin. Ce soir, Radiohead, forcément. Puis j'enchaine avec Boys don't cry, mais pas la version péchue des Cure, non, celle fournie avec une pelle pour creuser bien profond. De retour à Radiohead, sans surprise. Oh et puis j'enchaine, tant qu'à faire. Le DJ cerveau veut m'enfoncer visiblement. J'ai les pieds dans l'eau et la tête dans les étoiles, j'enfonce mon regard entre les astres, dans le noir le plus profond de la nuit et mon blues prend des dimensions cosmiques

Et puis, après avoir épuisé toutes les chansons les plus déprimantes le unes que les autres, je suis rentré chez moi. Il faut bien aller se coucher, je travaille demain. D'ailleurs, Dr Shleck veut me voir dans son bureau demain matin à 8h. Allez, un peu d'optimisme voyons. Grâce à mon cerveau, j'ai pu atteindre le fond du trou, je pousse un grand coup avec les pieds et je remonte, non ? Si ça se trouve c'est pour une bonne nouvelle.

"_ Ah Georges ! j'ai une bonne nouvelle pour toi ! fanfaronne-t-elle dès que j'entre dans son bureau. Je ne me suis pas rasé, je n'ai pas encore pris de café, Lola m'en a certainement préparé un avant de commencer les explorations. C'est notre petit bonheur matinal.
_ Ah ouais ? réponds-je en me grattant la barbe.
_ Oui, tu arrêtes les explorations fonctionnelles, c'est une voie de garage.
Ah, merci de me l'apprendre après presque un an !
_ Ah bon ! pourquoi ?
Et soudainement, je me rends compte que je ne vais plus travailler avec Lola. En tout cas, plus tous les jours.
_ Et bien, j'ai pensé à toi. Tu es jeune, dynamique, tu bosses bien et beaucoup. Tu as réussi à te rendre indispensable au service...
Oui, enfin, surtout parce que tout le monde profite de ma présence pour partir en vacances.
_ ...et du coup, je me suis dit que tu as beaucoup de potentiel et que ce serait dommage de le gâcher dans une toute petite unité comme les explorations fonctionnelles. Il te faut voir plus grand pour exprimer toutes tes capacités. Tu es amené à faire de grandes choses, j'en suis persuadé.
_ C'est gentil de penser à mon avenir mais je me plais bien aux explorations, ça me donne du temps avec chaque patient et j'ai du temps à côté pour lire des revues, me perfectionner...
_ Justement, m'interrompit-elle. Si ça t'intéresse de te perfectionner, je te propose que le service te paye des congés formation, comme ça tu pourras aller en métropole 4 semaines par an pour assister à des congrès...
Oulah, ça ne m'enchante guère, souvenez-vous.
_...t'inscrire à des DU, passer le concours pour devenir PH, tout ça.
Ah, déjà, ça me plait davantage.
_ Tu pourrais même passer des DESC.
_ C'est quoi un DESC ?
_ Diplôme d'Etudes Spécialisées Complémentaires. Ça te permettrait d'avoir des diplômes supplémentaires, des compétences supplémentaires, une expertise plus grande.

Elle marque un point, j'ai toujours eu un syndrome de l'imposteur. Du coup, les diplômes, ça me plait bien.
_ Ah oui, pourquoi pas.
_ Ah ! j'étais sûr que ça te plairait. Je t'ai déjà inscrit au DESC d'obésité comme ça tu pourras rapporter tes compétences acquises dans le service et nous en faire profiter. Tu pourrais donner des cours aux étudiants et à terme, pourquoi pas devenir Professeur !
_ Euh, bah, c'est à dire que...
_ Imagine : une aile à toi tout seul, où tu es autonome, tu diriges ton équipe comme bon te semble à faire la médecine qui te plait de la façon qui te plait.
_ Dois-je comprendre que vous m'offrez un poste ?
_ Je t'offre une chefferie de service si tu es d'accord.
_ Ça ne se refuse pas ! mais bon, c'est un peu subit, j'ai besoin de réfléchir avant.
_ Bien sûr. Par contre, tu as jusqu'à ce soir, il y a la CME pour décider de l'avenir de l'hôpital, les budgets à attribuer, les postes à pourvoir, les projets à mettre en place. Ça serait bien que tu brilles à ce moment là.
Elle me fit un clin d’œil. Ça été la goutte d'eau. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose de louche là dessous. Je me suis réveillé d'un coup.
_ Ok, réponse ce soir. Par contre, pour les explorations, on fait comment ?
_ J'irai à partir d'aujourd'hui. Avec mon poste à responsabilités, la CME à préparer, ça me dégagera du temps.
_ Ah. Et du coup, je travaille où aujourd'hui ?
_ Dans le service d'hospitalisation complète bien sûr, tu me remplaces."

Ah bah oui, suis-je bête. Bon, je vais prendre un café dans mon bureau (qui est toujours aux explorations), je croise Lola vite fait, lui annonce la mauvaise nouvelle que nous ne travaillerions plus ensemble tous les jours. Elle aussi, a été attristée, mais Dr Schleck arrivant, elle m'a fait un clin d’œil et a filé bosser. Quand c'est elle qui m'en fait, ça va, je sais que c'est sincère, il n'y a pas d'entourloupe derrière.

J'en ai profité pour regarder les emails professionnels. J'ai la surprise de recevoir un requête étrange.

"Bonjour, je suis Marie, interne dans le service du Professeur A. J'ai l'honneur de poursuivre les travaux de votre thèse pour faire la mienne. Aussi, je vous demande humblement s'il serait possible que vous m'envoyiez l'ensemble de vos données pour que je puisse y ajouter les miennes. Pr A m'a dit qu'il y a un article dans une grande revue à la clé, je vous citerai en second auteur. Cordialement"

Mmm, il m'avait semblé avoir été clair dans les conclusions de ma thèse : les recommandations européennes sont erronées. Il n'y a pas besoin de faire des scanners injectés à tour de bras, un simple scanner non injecté suffit. Et il n'y a pas besoin d'opérer autant non plus. Je ne vois pas en quoi rajouter 50, 100 ou même 200 dossiers y changerait quoi que ce soit.

Putain, c'est une bataille d'ego ou quoi ?! Pr A n'a pas du digéré que je dise à demi mot que les recommandations qu'il avait pondues étaient fausses, argument issu des dossiers des patients de son propre service, devant ses propres collègues professeurs. Et maintenant il veut prouver qu'il a raison en rajoutant les dossiers qu'il aura trié pour tendre vers ses opinions ? Je le sens gros. Et oui, visiblement c'est ça, cette interne a déjà des données et il lui manque les miennes pour ses stats. La pauvre, est-ce qu'elle sait seulement dans quoi elle s'embarque ? Je lui répondrai plus tard, de toute façon les données ne sont pas sur moi.

Ma journée s'enchaine mollement, je n'ai pas envie d'être là. Je me demande ce que tout cela cache. J'ai besoin d'une bonne nuit de sommeil pour y penser proprement. Sauf que non, je n'ai pas ce luxe. J'avale un sandwich en quatrième vitesse et je vais m'effondrer dans mon bureau. Une petite sieste, histoire de récupérer un peu.

L'heure de la CME a sonné. J'ai fini l’après-midi en zombie, comme quand on conduit et en arrivant chez soi, on ne se rappelle plus comment y être arrivé. Je n'ai pas gagné en lucidité, j'ai toujours l'impression d'avoir du brouillard dans un boite crânienne vide. Les orateurs s'enchainent.

"_ Cher président de CME, je vous remercie de me donner la parole. Nous sommes réunis ce soir pour se partager l'enveloppe de l'ARS concernant les MIG...
OK, au bout d'à peine une minute je suis déjà perdu. Bon, j'ai pu raccrocher les wagons grâce au Dr Shleck :
_ Je t'explique la situation. L'hôpital est déficitaire, il va recevoir un gros chèque de la région. Sauf que cet argent, on va le distribuer au mérite : les meilleurs élèves recevront plus et les autres les miettes. Par dessus ça se rajoute une enveloppe venant de l'Agence Régionale de Santé délivrée aux projets innovants, ceux qui ouvrent une activité qu'il n'y avait pas ailleurs. Ton rôle à toi c'est de vendre le service des explorations fonctionnelles pour montrer que nous avons été un bon élève et donc toucher un gros chèque. Tu me suis ?
_ Oui, mais à la dernière réunion de service, quand j'ai présenté l'activité des explorations, j'avais montré qu'on avait fait rapporter à l'hôpital environ 100 000€. Ils sont passés où ? ils ne nous reviennent pas ?
Elle n'a pas répondu. Pour une fois, au lieu de la lenteur administrative habituelle, c'est allé très vite. Chaque service a présenté son projet, certaines sérieux, d'autres farfelus.
_ Nous appelons les services de chirurgie et d'endocrinologie. C'est original. Un projet commun ?
_ Oui, nous venons présenter le projet à deux parce que...
Dr Shleck me souffle les sous-titres à l'oreille :
_ ...parce que le service d'endocrino est super déficitaire. Il sait que tout seul, il n'a aucune chance de tirer son épingle du jeu. Par contre, les chirs, ce sont eux qui font tourner la baraque. Ils font rapporter un max à l'hôpital, c'est la vitrine. Alors ils veulent le rester évidemment.
De retour au duo.
_ Nous voulons monter un service de prise en charge de l'obésité. C'est très à la mode...pardon, il y a beaucoup de demandes de la part des patients et l'ARS en a fait un cheval de bataille pour...
Shleck reprend les commentaires :
_ Oh, c'est bien joué de leur part. Ils savent qu'ils ont besoin l'un de l'autre pour toucher ce chèque. En plus, ils ont du avoir vent de mon projet à moi et veulent nous coiffer au poteau. Heureusement, j'ai un atout dans ma main, dit-elle en me donnant un coup de coude dans les cotes.
_ Nous avons déjà des postes d'infirmières, de diététiciennes, d'AS. Il nous manque des éduc sportifs et un community manager.
Murmure d'incompréhension dans la salle.
_ Oui, pour embellir encore la vitrine de l'hôpital, nous avons pensé créer un compte sur tous les réseaux sociaux pour promouvoir le service et montrer les photos des progrès des patients. On avait pensé l'appeler InstaQuintal. Nous avions aussi pensé à un atelier chant et diffuser des vidéos de chansons avec le compte Allé Gro. Ou encore un atelier théâtre, la thérapie par le rire, et diffuser des vidéos de sketchs avec le compte Allé Graisse.
Rires gras, évidemment, dans l'ensemble de l'assistance.

Dr Shleck commente : "Faire rire les collègues, bonne stratégie, attirer la sympathie, la connivence pour attirer les votes. Pas mal, mais piètre. Puis elle se leva : _ A mon tour. Je vais les défoncer ces cons. Viens avec moi."
Je la suis placidement.
"_ Bonjour, nous aussi nous avons un projet de prise en charge de l'obésité, mais plutôt que le faire en hospitalisation complète comme mes chers prédécesseurs (appuyé d'un sourire pincé et d'une pause dramatique), nous avions pensé faire une prise en charge ambulatoire : il y a besoin de moins de personnels, moins longtemps, pas de nuits, c'est plus pratique pour les patients et nous pourrions les revoir régulièrement dans le cadre d'un hôpital de jour qui pourra bénéficier d'un enveloppe supplémentaire de l'ARS suite à ses injonctions vers le virage ambulatoire. Nous avons déjà des intervenants extérieurs bénévoles (en insistant bien sur le mot) ainsi que des associations de patients qui ont fait part en amont de leur préférence pour une prise en charge ponctuelle et répétée plutôt que sortir l'artillerie lourde une semaine complète enfermé entre quatre murs puis plus rien.

Wow, je suis scotché. En trois phrases, elle vient de dire qu'elle a déjà les patients, qu'elle coutera moins cher et rapportera davantage. Mais elle enfonce le clou.
_ De plus, ce sera le Dr Zafran ici présent qui assurera la chefferie de service. Il a déjà prouvé son efficience dans la gestion en ambulatoire des explorations fonctionnelles.
Et paf ! Forcément, nos concurrents réagissent.
_ Avez-vous au moins les compétences pour gérer ce genre de pathol...
_ Évidemment, nous avons l'habitude des prises en charges pluridisciplinaires et nous avons déjà le plateau technique pour réaliser toutes les explorations nécessaires du bilan pré opératoire. Une fois cela fait, nous orienterons les patients vers nos confrères chirurgiens pour qu'à leur tour ils puissent bénéficier de l'augmentation d'activité de leur service.
Oh mon Dieu, magistral. Elle a balayé d'un revers de la main l'endocrino et flatté le chir dans le même mouvement.
_ Dr Zafran, un mot ? vous vous sentez les épaules ?
J'ai pensé à Lola, que je quitterai pour la reconnaissance. Jamais le service n'aurait tourné aussi bien sans elle. Je ne voudrais pas qu'on l'oublie.
_ Oui bien sûr, mais jamais je n'y serai arrivé sans...
_ Oui, sans le Dr Shleck, on sait. Croyez-moi, elle n'a pas besoin d'être flattée et surtout pas en public, me coupa le président de CME. Bon, les autres projets, au suivant, allez, on avance."

Vous vous en doutez, nous avons eu l'accord de la CME pour réaliser notre projet. Ça veut dire que je vais être bientôt chef de service. Et qui sait pourquoi pas, un jour, professeur ? oooh l'idée commence à me plaire. Ne serait-ce que pour narguer Pr A. J'en jubile d'avance.

Dr Shleck continue de me brieffer même si nous sommes sortis de la réunion.
"_ Bon, ton boulot maintenant, c'est de finir la semaine en hospit. Après je te remplace et tu files en métropole pour ton DESC d'obésité. Ça me parait indispensable maintenant.
_ En effet.
_ J'en conclue que tu acceptes le poste de PH à temps plein pour une durée indéterminée ?
_ Oui.
_ Très bien. On va faire de super choses ensemble."

Je me sens regonflé, soudainement la petite déprime de la veille me semble ridicule. Dès le lendemain, je me dérobe du service entre deux patients pour en informer Lola.
"_ Mmm mouais, ça pue. Fais gaffe à toi.
_ De quoi tu parles ? on me propose un poste de chef de service et toi tu me dis que ça pue. Tu ne trouves pas que c'est une façon de remercier mes compétences ?
_ Crois-moi, je connais les rouages de l'hôpital et en général, une promotion ne tombe jamais sur le coin de la gueule de quelqu'un. C'est uniquement ceux qui l'ont décidé qui montent, les autres se font broyer. Fais moi confiance.
_ Ouais, j'ai surtout l'impression que tu es aigrie qu'on ne bosse plus ensemble, avoue.
_ C'est vrai que je suis triste qu'on soit séparés mais je ne te parle pas de ça. Je te parle de toi, je me méfie de Shleck et j'ai peur pour toi.
_ Oh c'est bon, elle fait un peu peur mais pas à ce point et puis bon, au moins une femme qui reconnait mes qualités à leur juste valeur.
_ Putain, t'es vraiment con quand tu t'y mets, je te jure, dit-elle sans pouffer.
C'est l'absence de pouffage qui m'a fait tiquer. Elle doit être plus affectée que je ne pensais par mon départ.
_ Pardon, je ne pensais pas ça te toucherait autant que je m'en aille.
_ Non écoute moi, je suis sérieuse. Tu n'as pas été promu par hasard. Certes tu es très compétent, je le sais, je t'ai vu bosser et je suis très contente pour toi, crois moi. Tu le mérites. Mais il se passe autre chose, j'en ai l'intuition.
_ Il se passerait pas que tu as des sentiments à mon égard par hasard ? la taquine-je.
_ Putain mais vas te faire foutre, CONNARD !"
S'il y avait une porte à claquer elle l'aurait fait. Elle est juste partie l'air furax et écrasant le sol sous chacun de se pas. Je n'ai rien compris. Il se passe quoi au juste ? elle m'avertit de quoi ? est-ce sa façon à elle de me dire que je vais lui manquer ?

De retour dans le service, Dr Shleck me convoque à nouveau. Décidément, je dois vraiment être devenu indispensable, je n'ai jamais autant été dans son bureau en aussi peu de temps.

"_ Bon, j'ai revu l'organisation du futur service d'obésité. Les patients arrivent à 7h, prise de sang, puis ils ont un entretien avec toi, puis tous leurs examens et rendez-vous avec les intervenants extérieurs. Ils sortent à 17h et toi tu rassembles tous les résultats et tu dictes une synthèse. De plus, comme nous avons des besoins de fonctionnement et comme tu n'auras rien à faire pendant que les patients seront en examen, tu iras dans les services de l'hôpital pour donner des avis spécialisés, ça nous libèrera, nous autres PH, de cette corvée. Sans compter les astreintes de weekend et les gardes. Et quand l'un d'entre nous sera en vacances tu t'occuperas de la moitié d'une aile en sus.
_ Ah oui quand même. Du coup, c'est comme si je devais travailler dans le service ET aux explorations fonctionnelles mais tout le temps.
_ C'est comme ça.
_ Mais du coup, ma liberté d'organisation en tant que chef de service...euh...
_ Que les choses soient bien claires. Ici c'est moi la chef de service, et même si l'administration découpe les murs en différents sous-services, ça reste moi la chef. Et demain je serai chef de pole, c'est moi qui déciderai pour plusieurs services. Et après demain je serai chef d'établissement, comme ça, l'administration, ce sera moi. Mon avenir est déjà planifié, stratégisé, prévu 10 coups à l'avance. Alors c'est pas un petit assistant et ses velléités d'indépendance qui va changer ça.
_ Et j'y gagne quoi moi ?
_ Le prestige. La reconnaissance. La faculté de pouvoir dicter la pluie et le beau temps sur la façon de faire de la bonne médecine auprès des libéraux. Briller en société, être le détenteur d'un savoir séculier, jalousement gardé et gracieusement distribué moyennant courbettes. Tu pourrais même donner des interviews à la télé en tant que référent en obésité. Tout le monde s'arracherait ton joli minois. Tous les médecins veulent être mis sur un piédestal.
_ Bof, moi ...
_ Et tu n'imagines pas combien tes collègues masculins, même les plus moches, arrivent à s'attraper de greluches avec un titre ronflant comme "chef de service" ou "maitre de conférence". Donner des cours aux internes, aux étudiants en général, c'est faire rentrer le loup dans la bergerie. Et alors "professeur" n'en parlons pas. Il n'y en a pas un seul qui soit fidèle. Ils auraient tort de s'en priver, c'est open bar ! Ne dis pas que tu cracherais dessus.
Elle touche à deux cordes sensible : ma solitude et mon complexe d'infériorité. C'est sûr qu'avec un titre, je n'aurais plus ni l'un ni l'autre et pour ça, je n'ai qu'à passer un diplôme en métropole et accepter de ne pas prendre de décision concernant l'organisation de mon lieu de travail. Ce sont des concessions tout à fait acceptables. Me voyant y réfléchir elle clôt la discussion :
_ Bon, il te reste 3 jours dans le service et après tu pars une semaine à Paris pour tes cours. Bon séjour, me sourit-elle."

Après tout, j'aurais la sécurité de l'emploi, les congés payés, un travail intéressant, l'utilité publique de rendre service aux patients, leur reconnaissance et celle de mes pairs généralistes quand à mes capacités à soigner. C'est tout ce dont on pourrait espérer. La stabilité. J'ai 30 ans passés, il serait peut-être temps de devenir raisonnable. Malgré la rigueur que cela représente, ça me semble la décision la plus logique à prendre.

Du coup, les jours suivants, j'ai continué sur la lancée vulcaine, si c'est bien la voie que doit prendre ma vie. L’après-midi, un patient s'est pointé :
"_ Bonjour Docteur, je viens pour l'hospitalisation.
_ Oui je vois bien, vous êtes déjà dans un lit de l'hôpital. Vous êtes ?
_ M. Comebaque.
_ Ah oui, mais vous étiez prévu hier, alors on a donné votre lit à un autre patient. Vous avez de la chance d'en avoir un aujourd'hui.
_ Oui, je sais, j'aurais du appeler...
_ Oui, vous auriez du.
_ ... mais bon, comprenez que ce n'est pas facile pour moi. Je n'avais pas très envie de venir.
_ Rien ne vous empêche de partir.
_ Mais bon, maintenant que je suis là, autant en profiter.
_ Ça dépend, vous venez pour quoi ?
_ Je ne sais pas. Mon docteur traitant ne vous l'a pas dit ?
_ Non, il ne m'a pas eu directement au téléphone, ça doit être un de mes collègues.
_ Il ne vous a pas écrit ?
_ Sans doute mais vu que vous n'êtes pas venu hier, on a jeté votre fax.
_ Ah mince. Ah bah j'ai bien fait de retourner voir mon médecin hier. Il a insisté pour que je vienne vous voir, mais moi je ne voulais pas, hein !
_ Du coup, vous avez un second courrier de votre médecin ?
_ Non, je l'ai oublié à la maison.
_ Au moins un ordonnance ou une prise de sang ?
_ Non, j'ai tout laissé à la maison et je suis venu le plus vite possible.
_ Bon pour résumer : je ne sais pas ce que vous avez, vous non plus. Je ne sais pas par quoi vous êtes traité donc je ne sais pas par quoi changer. Je ne sais pas quoi vous faire comme prise de sang ni quel autre examen et en plus vous n'avez pas envie de rester.
_ Ah et du coup, on fait quoi ?
_ Avec aussi peu de renseignements, je ne vais rien pouvoir faire. Moi, je ne fais pas de médecine vétérinaire. Retournez chez vous et demandez à votre médecin traitant de nous communiquer votre dossier complet, on pourra peut-être avancer avec ça."

Une heure après, j'ai reçu un coup de fil de son médecin.
"_ C'est inadmissible de faire ça !
_ Pourquoi ?
_ Vous savez depuis combien de temps je négocie pour qu'il accepte enfin de se faire hospitaliser ?
_ Non, mais ça a aurait été bien de nous le communiquer justement.
_ Je lui ai remis un courrier en main propre.
_ Il l'a oublié.
_ Et j'ai faxé son dossier hier.
_ Il s'est égaré.
_ Et vous venez me dire à moi que j'ai mal fait mon boulot. Mais vous êtes quelle espèce de connard ?
_ Le genre qui ne traite pas les gens contre leur volonté."
Et j'ai raccroché, certain d'avoir gagné l'argumentation.

Shleck a raison finalement. La logique froide, ça a du bon. Remettre en place ces cons de généralistes incompétents, mettre les couilles sur la table. C'est con, j'avais horreur de ça avant, sans doute par peur de perdre, mais j'avoue que c'est agréable.

Le lendemain, j'ai du remettre en place l'équipe. De vrais tire-au-flans.
"_ Bon, on a 4 entrées cet après-midi, faudrait penser à s'activer un peu si vous ne voulez pas perdre votre poste.
_ Oh, c'est bon docteur, on a déjà fait 3 chambres sur les 6 sorties que vous avez faites ce matin. Faudra penser à nous ménager un peu si vous ne voulez nous avoir dans les lits du service.
_ Mais c'est pas le moment de faire la sieste enfin ! dis-je en plaisantant.
_ En tant que PATIENTS, Docteur, parce que vous nous aurez usé à la tâche.
_ Oh ça va, je plaisante. On n'a pas d'humour ici ?"

Personne de mon niveau pour apprécier mes traits d'esprit. Après le changement d'équipe du matin pour celle du soir, j'ai pu enfin exprimer tout mon potentiel.

"_ Bon, madame Artfélieure, si vous êtes hospitalisée c'est parce que vous ne prenez pas vos médicaments à la maison.
_ Non.
_ "Non je les prends pas" ou "non je ne suis pas d'accord" ?
_ Non je les prends mais bon, parfois j'oublie.
_ Oui mais du coup, même si je change vos médicaments pour des médicaments plus forts, le problème reste le même : pas pris, pas guéri !
_ C'est pas que je fasse preuve de mauvaise volonté, c'est juste que des fois, j'en saute un ou deux.
_ C'est bien ce que je dis, vous ne guérirai jamais comme ça.
_ Je veux bien faire un effort mais il me faut de l'aide.
_ Je peux vous prescrire un pilulier tout simplement, avec votre traitement habituel sans rien changer et on verra après.
_ Ah oui, tiens ça m'aiderait beaucoup.
_ Bon voilà, on trouve une solution. Du coup, vous n'avez pas besoin d'être hospitalisée, vous pouvez rentrer chez vous.
_ Oh merci Docteur.
_ Allez Hop ! une sortie de plus. Je crois que je vais faire péter le record de rentabilité du service."

Bizarrement, face à ma fierté et ma sur-compétente à traiter les patients avec une rapidité folle, je n'ai reçu de la part de mes subordonnés que des regards sombres. Tas de cons, vous ne comprenez rien.

Le vendredi, je prépare déjà ma semaine suivante, celle où je passerai toutes mes soirées dans un hôtel parisien, en installant une application de rencontres. Ça me fera sans doute le plus grand bien d'échanger mes sports d'ascension contre une activité physique plus horizontale. Je commence déjà à scruter les différents profils quand Lola m’interrompt.   

 "_ Du coup, Mr Hyde, t'as prévu de redevenir Dr Jekyll quand ?
_ De quoi tu parles ?
_ Mon bureau est en face de la cachette à pauses clopes, les gens jasent. J'entends tout. Qu'est-ce qui se passe ? t'as décidé de battre le record du nombre de couilles cassées en un minimum de temps ?
_ Encore une fois, de quoi tu parles ?
_ Putain, ça fait trois jours que tout le monde crache dans ton dos et tu ne vois rien ? t'as un comportement dégueulasse. Je ne te reconnais plus. Tu es odieux avec tout le monde. Les médecins gé n'appellent plus pour prendre de rendez-vous, je suis au chômage technique. Les patients sont offusqués d'être expédiés sans ménagements et l'équipe soignante est outrée à chaque fois que tu ouvres la bouche.
_ Oh, c'est bon, ce sont des branleurs qui ne comprennent pas mon humour, c'est tout.
_ Ce sont les mêmes qui ont kiffé de bosser avec toi pendant que tu remplaçais les médecins partis en vacances. Ce sont les mêmes qui se pliaient en quatre pour toi parce que tu étais différent de tes prédécesseurs, parce qu'ils aimaient bosser avec toi. Et là, c'est même pire qu'avec les médecins habituels. Au moins, eux ont la décence, ou l'expérience, de n'être cons qu'à temps partiels. Toi tu fais du zèle.
_ M'enfin, c'est bon, je les fais bosser un peu plus c'est tout. Avec l'argent gagné par le service on pourra embaucher du personnel supplémentaire et ils pourront souffler à ce moment là. Je fais ça pour leur rendre service. C'est trop compliqué à comprendre ça ?
_ Non, c'est pas trop compliqué mais tu vas en casser combien avant d'y arriver ? et puis c'est même pas de leur charge de travail dont je te parle. Je te parle de toi, de ton comportement, de ce que tu renvoies en ce moment.
_ C'est à dire ?
_ Bah, avant, ça ne me dérangeait pas d'être rappelée sur mes jours de repos pour filer des coups de mains dans le service d'hospitalisation complète quand je savais que tu y bossais. Maintenant que tu y es à temps plein, je n'ai même plus envie. Et j'ai encore moins envie que tu m'appelles, qu'on passe du temps ensemble. Depuis 3 jours, j'éteins mon portable quand je quitte l'hosto. Je n'ai plus envie de te parler.
_ Ouais, c'est bon, j'ai compris, tu es jalouse que ma carrière avance pendant que tu es coincée dans une voie de garage.
Lola me giffle.
_ Va te faire foutre, George. Va te faire foutre, dit-elle sans hausser le ton, sans crier, sans esclandre, rien. La voix neutre, non, froide. Pire : glaciale. Pendant qu'elle me tournait le dos pour partir, je répondis :
_ J'en ai bien l'intention !" en lui montrant mon application smartphone toujours ouverte, fier de ma répartie.

A Paris, pour mes cours. C'est très inégal, tantôt des conférence passionnantes, tantôt des informations cruciales, parfois des profs qui viennent s'entendre parler, parfois des intervenants extérieurs complètement inintéressants. En résumé, pour le peu d'heures de qualité, je dois me farcir d'énormes quantités de vide. Je m'emmerde, je m'ennuie, je me fais chier. Bah tiens, à propos de farcir, mon application de rencontre fonctionne bien. J'ai plusieurs propositions. Mais...

Je n'ai appelé personne. Je reste dans mon chambre d'hôtel, remboursée par l'hôpital, seul assis au bord de mon lit. Je n'ai même pas envie de me branler. Je me sens aussi vide que mes cours. Creux. Du vent. C'est ça, je suis un gaz. Un gros méchant prout que personne ne peut plus sentir.

Mais qu'est-ce que je fous ici ? Je suis des cours qui ne me plaisent pas. C'est pas que le sujet ne m'intéresse pas, au contraire, mais c'est tellement mal fait, putain, j'en apprendrais davantage sur le sujet en m'enfermant dans mon bureau à potasser les revues scientifiques et les blogs de patients. Non, ça m'intéresse mais je me fais chiiiiiier comme un rat mort, bordel ! Pourquoi est-ce que je suis venu me casser mes propres couilles ici, à faire un truc qui ne me plait pas : une conférence !

Putain et ma vie c'est quoi ? du vent aussi ? Pose-toi cinq minutes et réfléchis Georges. Tu as envie de quoi ? qu'est-ce qui t'anime au plus profond de toi ? si tu tournais ton oeil à l'intérieur de toi même, tu y verrais quoi ? du vide ? non. Tu n'es pas une coquille vide. Tu es un être de substance. De quoi es-tu fait ? quel est le feu qui t'anime ?

Je m'attrape la tête entre les deux mains. Ma tête me fait mal. Je l'enfonce entre mes deux genoux et gémis. Je n'ai pas envie de réfléchir à tout ça. Réfléchir, ce n'est que regarder dans un miroir finalement. Mais OH ! je ne pourrais pas avoir cinq secondes de tranquillité dans ma propre tête ?! c'est trop demander !!!

Visiblement si. Un truc qui marche bien chez moi, c'est courir. Excellente idée : seul, de nuit, en plein Paris, sans connaître un quelconque itinéraire. Non, je passe. Alors une douche.

L'eau est brûlante, la buée limite mon champs de vision à la longueur de mes bras. Je suis assis sur le fond du bac à douche, le jet d'eau frappe le sommet de ma nuque, je regarde ruisseler les gouttes sur la faïence et je ne pense plus à rien. Enfin !

Je suis épuisé. Je m'enroule sous mes couettes et me raccroche à mon compagnon de réconfort de toujours : mon livre. En revenant de mon fiasco lors de mon dernier voyage (il y a moins de 2 semaines, seulement !) j'avais fini les 600 pages des 2 premiers tomes. Du coup cette fois-ci, j'ai pris les 2 suivants. J'ouvre le troisième tome de ma collec et il en tombe un bout de papier.

Je l'attrape. Un seul mot est écrit :

Karma


To be continued...


lundi 24 septembre 2018

Forte tempête en prévision


C'est parti. Je profite du vendredi soir et de l'absence d'astreinte ce weekend (Dr Shleck est revenue) pour quitter mon ile. J'arriverai le samedi matin, pas trop tôt pour ne pas faire psychopathe, pas trop tard pour pouvoir en profiter un peu, juste assez tôt pour lui proposer un brunch. Je n'ai pas prévu de rester au cas où ma déclaration se passe bien, je passe le weekend dans ses bras et les quitte le dimanche soir, court weekend suffisamment intense et romantique juste ce qu'il faut. Bon, en vrai, secrètement en discrétion avec moi même, j'ai peur de me faire rembarrer et dans ce cas là, il n'y aucun besoin de s'éterniser.

Je lui ai envoyé un SMS lui proposant qu'on se rejoigne à la terrasse de tel café. Je m'y rends. Je n'ai même pas de valise, à peine un sac à dos. Rendez-vous à 11h. J'y suis une heure plus tôt. Je commence avec un café. Je n'ai peut-être pas de bagage mais j'ai pensé à prendre mon livre préféré avec moi. Je voyage toujours avec un livre.
Ce livre, Hyperion, je l'ai tellement lu ! et chaque fois, c'est à une période particulière de ma vie, ce qui fait qu'à chaque relecture, je suis projeté dans le temps, certains chapitres me remémorent une certaine année où je l'ai lu, un autre chapitre une autre année et ainsi, c'est comme si les souvenirs de ma vie étaient gravée entre ses lignes. Quel nouveau souvenirs vais-je y inscrire ? rien que pour le savoir, j'ai à la fois hâte de le lire et de vivre les prochains événements. Avec tout l'avion qui m'attend et la variété de toutes les choses possibles et imaginable qui peuvent se passer, j'ai pensé à prendre les deux premiers tomes. 600 pages. De quoi voir venir.

Onze heures sonnent. J'ai peu avancé. Toutes les 5 minutes, mon regard quitte le livre pour la chercher sur la place, au cas où elle serait venue en avance. Une heure passe encore. Il est midi et toujours personne. Pourtant elle m'a répondu qu'elle arrivait. Est-elle surprise ? il y a de quoi ! j'habite de l'autre côté de la planète (ou presque). A-t-elle peur ? j'espère que non. Je pourrais venir pour un congrès ou autre chose, ou je ne sais pas moi, mais ce n'est pas le moment de chercher des excuses.

Midi trente, elle arrive enfin. Elle s'assoit devant moi.

"_ Je n'ai pas très faim, tu prends quoi toi ?
Pas faim ? des papillons dans l'estomac peut-être ? et puis, ni bonjour ni merde, elle doit être tendue. Tâchons de l'apaiser.
_ Moi non plus je n'ai pas très faim. On peut aller ailleurs si tu veux, où tu seras à l'aise.
_ Tu as dis que tu voulais bruncher alors on y est, dit-elle d'un ton ferme. Vas-y, commande ce que tu veux, je vais prendre juste un jus d'orange.
_ Euh...ok. Un croissant s'il vous plait !"

Nous avons parlé de tout et de rien. En fait non, de rien, et surtout pas de l'essentiel. Je la sens fébrile, comme sur le point de vouloir m'annoncer quelque chose ou le contraire, comme si je voulais lui arracher un secret qu'elle se refusait à donner. AAAaaahh ! cette incertitude me tuera ! J'ai pris le taureau par les cornes, enfin non, la vache...euh, non plus, mauvaise image, mon courage à deux mains (comme ma bite, aaaah cerveau de merde !!!) et je me suis lancé :

"_ Mais sinon toi, sentimentalement, comment ça va ?
Je l'ai sentie s'apaiser. Comme une tension qui se relâche.
_ Ça va mieux, merci, souffla-t-elle avec à nouveau ce regard que j'aime tant (et déteste à la fois parce que je ne sais pas ce qu'il signifie). En grande partie grâce à toi. Tes messages, tes emails, ton épaule, ton écoute, ton soutien, tout ça m'a permis de remonter la pente et à faire preuve d'amour propre à nouveau. C'est la première étape, non ?
_ Euh...merci, dis-je confus. Elle est en train de m'ouvrir son cœur, là. J'en ai les jambes qui flageolent. Allez Georges, lance toi ! _ Ecoute Emilie...
_ Tu sais, je voudrais vraiment te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi, m'interrompit-elle. Mais je dois y aller, j'ai une réunion familiale. Mais on peut se revoir ce soir si tu veux. Même endroit ? 20 heures ? 
_ Avec grand plaisir, Emilie, dis-je avec une assurance retrouvée.
_ Alors à ce soir. Bisous."
Elle m'embrassa dans la zone de doute, pas pile au milieu de la joue, ni sur les lèvres, mais entre les deux, avec le coin de ses lèvres effleurant le coin des miennes, à mi chemin entre chaste et sensuel.

Je reste à moitié au dessus de la table alors qu'elle quitte le café, mes fesses encore à moitié en l'air, ni franchement debout, ni réellement assis. Un peu comme la situation entre elle et moi. C'est ça, mes fesses sont le reflet parfait de ce qui se passe entre nous. Je ne sais pas vous mais ça ne m'inspire rien de bon. Et pourtant, son regard s'est attendri, s'est posé sur moi au moment où elle m'a ouvert son cœur alors qu'elle l'a évité pendant tout le reste du pseudo repas.

Donc c'est quoi ? une porte ouverte ? un adieu ? putain mais c'est diamétralement opposé !!! Devant autant d'incertitude, je suis obligé de recourir à une experte en femmes, une autre femme.

"_Allo Lola ?
_ Oaich Giorgio ! comment ça va ? tu viens prendre un verre en bord de plage ?
_ Pas tout à fait non, je suis en métropole.
_ Ah ! en vacances ! tu restes combien de temps ?
_ Je reviens demain.
_ QUOI ?!? mais tu es parti faire quoi ?
_ Je suis venu voir Emilie.
_ Pfff t'es un grand malade ! Super romantique en même temps, mais risqué.
_ C'est ce que je me suis dit.
_ Alors tu m'appelles entre deux bisous pour me raconter ? ça aurait pu attendre lundi.
_ Pas tout à fait non, voilà ce qu'il s'est passé : ...
Je lui ai relaté dans les moindres détails tout ce qui s'est passé, les mots précis, les attitudes, le langage non verbal, la position des yeux, des mains, des jambes. C'est Lola qui me demande tout ça, moi je n'y avais pas prêté attention.
_ Putain, fais un effort Georges ! c'est important ! ce n'est peut-être qu'un détail pour toi...
_ ...oui mais pour toi ça veut dire beaucoup, je sais. Tu m'impressionnes. On dirait le Sherlock Holmes de l'amour.
_Tu sais, il en va de l'amour comme du meurtre : il y a ceux passionnels, ceux d'opportunité et ceux prémédités.
_ C'est beau ce que tu dis.
_ Je sais, c'est toi même qui l'a dit.
_ Ah bon, j'ai dis ça ?
_ Oui, ou plutôt tu l'as écrit.
_ Sérieusement ! tu lis mon blog ?
_ Mais grave ! C'est mon rayon de soleil dans ma vie de merde. J'essaye de retrouver les bribes de vérités noyées dans le romanesque. C'est génial ! encore ! j'en veux encore ! raconte moi encore tout dans les moindres détails ! c'est comme si je lisais en avant première le prochain Harry Potter !
_ Bah attends encore un peu, ce soir, je la revois et je te raconterai ça, promis.
_ Ah cool ! tu m'appelles, hein ?!
_ Euh, avec le décalage horaire, je ne suis pas sûr.
_ Mmm, mouais, ok, et puis tu as le droit de garder un peu d'intimité au fond. D'ailleurs non ! je veux la suite dès que possible ! même s'il fait nuit, même si je dors ! rien à foutre ! ton cul m'appartiens et toutes ses histoires sont passionnantes !
_ Aaaah ! merci Lola ! Merci de complimenter mon cul comme ça.
_ Euh, blague à part, c'est très con de ta part d'avoir choisi un endroit assis. Ton cul justement, c'est un de tes arguments séductions principaux.
_ Ah oui, genre ma gueule, il faut pas trop que je compte là dessus.
_ Non, c'est pas ça. Toi tu as une belle gueule, un beau cerveau et un très beau cul. Tu peux remercier tes excursions dans la montagne, ça sculpte.
_ Bon, ça va, dans un café, il y a ma gueule et ma conversation. 2 sur 3, c'est déjà pas mal, non ?
_ Là on parle de ferrer un gros poisson. Tu ne vas l'attraper avec seulement la moitié de tes appâts ! Tu es beau, tu es intelligent, mais tes fesses sont LARGEMENT plus belles que toutes les belles paroles que tu pourrais sortir.
_ C'est sympa pour mon cul.
_ Regardons les choses en fasses, en fait non, regardons les par derrière : des paroles, ça reste des paroles, tandis qu'un postérieur bien ferme, c'est du concret, c'est du béton. On a beau être fleur bleue, une fille, ça reste pragmatique aussi.
_ Ah ok, merci du conseil, je le prends très au sérieux. Faut que je l'emmène se promener alors, en lui laissant la possibilité de voir mes fesses autant que possible.
_ C'est ça, sauf que de nuit, avec un manteau, c'est mort. Fallait y penser de jour.
_ Ah merde, j'ai perdu une carte maitresse, là.
_ Fallait m'appeler plus tôt.
_ Ouaf ouaf.
_ Putain, t'es con, pouffa-t-elle."
J'ai raccroché, il ne me restait plus qu'à attendre.

Il est à peine plus de 14 heures, soit environ 6 heures à attendre. Une petite voix intérieure me souffle "sans compter le retard" mais je la fais taire rapidement. C'est elle qui a demandé à me revoir, elle n'a aucune raison d'arriver à la bourre. Je vais donc me trouver une petite chambre d'hôtel (je n'ai même pas pris la peine de réserver avant de partir), je pose mes affaires, je vais dans un magasin de sport (il faut bien que ça serve de bosser à temps plein et demi) et je vais m'acheter du matos tout neuf : chaussures, chaussettes, pantalon et Tshirt stretch. Je redépose mes vêtements civils à l'hôtel, me change, et je vais essayer ma nouvelle armure, mon costume de super-héros, ce dans quoi je me sens le mieux, histoire de me donner confiance en moi.

Je prends le temps de m'habituer à l'air, sec, à la température, un peu fraîche pour moi, à la luminosité, diffuse à travers les nuages. Même s'il pleut j'aime ça. Même si je cours dans les bois, sous une pluie battante avec de la boue jusqu'aux joues, j'aime ça. Je vis pour ça, pour ces moments où plus rien n'existe que le vent, mes pas, le rythme de mon souffle et les battements de mon cœur. Le temps n'existe plus, je n'ai même pas mis de chrono. Je me sens presque voler. Si libre. Pas de travail, pas d'histoire d'amour compliquée, juste moi dans mon corps, vivant.

Les endorphines que la course libère me transportent jusqu'au soir. Je me sens bien. Je prends une douche froide puis je fais couler un bain chaud. Je laisse passer le temps et petit à petit, ma conscience quitte mon corps pour regagner ma tête. Ça me fait penser que ce matin, avec la précipitation de vouloir la revoir, je n'ai même pas pris de douche, je ne m'étais pas changé. Je devais avoir l'air bien piteux. Zut ! Tant pis. Oh et puis, si réellement elle m'aime, mon aspect est secondaire, c'est ce que j'ai à l'intérieur qui compte. Non ? je ne sais plus. Qu'en penserait ma confidente ?
 
Lola n'a pas pu me donner de renseignement sur la rencontre de ce midi avec Emilie. D'après le regard fuyant, les bras croisés, les jambes croisées, même ses pieds formaient un triple verrou, tout cela ne présageait rien de bon. Par contre, en fin d'entretien, lorsqu'elle a décroisé les jambes, croisé mon regard, déplié les bras pour les aligner sur la table dans un geste d'ouverture, Lola pense que ça coïncide avec le moment où je lui ai posé des questions sur elle, sur son ressenti propre, sur ce qu'elle vivait à l'intérieur et pas juste sur les manifestations externes de ce qu'elle faisait de sa vie. En bref, quand je m'intéresse réellement à elle, c'est là que nous avons eu une vraie conversation.
Bon, par contre, ça s'est fini brutalement avec son départ, mais ça peut aussi être une porte ouverte ! Elle a proposé qu'on se revoit, non ?

Un peu avant 20 heures, je suis retourné au café. Même table, même chaise, les yeux rivés sur la porte d'entrée. Je lui ai laissé la première demi-heure de politesse. Elle se prépare sûrement, se fait belle, se parfume, se maquille. Eh oh, ce matin, je sortais d'un avion, à peine recoiffé et sans me brosser les dents. Elle n'est pas obligée de se mettre sur son 31 non plus.
La deuxième demi-heure aussi, elle doit se douter que j'ai des choses à lui dire, je n'aurais pas fait tout ce chemin pour rien, et elle aussi doit avoir des choses à me confier, un genre de pesanteur sur le cœur qui ne demande qu'à se libérer. J'ai passé la première heure à rêver.

La deuxième heure par contre, je suis passé par à peu près tous les sentiments disponibles. Le déni d'abord, non, ce n'est pas possible qu'elle ait oublié. Elle ne peut pas m'avoir posé un lapin, je n'y crois pas. Ce n'est pas possible.
Puis la colère : pour qui se prend-elle ? non mais ! moi qui l'ai ramassée à la petite cuillère, qui lui ai remonté le moral à coup de chansons et de mots doux, qui lui ai regonflé l'amour propre, c'est comme ça qu'elle me remercie !!! bordel !

L'humiliation : non mais oh Georges, tu te rends compte de ce que tu dis ? l'amour est une réponse adaptée face à quelqu'un qui t'a évité le suicide ? tu es sûr que c'est comme ça que tu veux être récompensé ? si on peux parler de récompense. Un acte généreux n'est-il pas dénué de rémunération ? ou bien tu t'attendais à gagner ses faveurs peut-être ? c'est ça que tu veux ? une relation dominant-dominé ? elle te sera redevable à vie, de sa propre vie, d'être sortie de la dépression grâce à toi et donc tu pourras la baiser autant de fois que tu voudras, hein ?

La contrition : je ne suis qu'une merde en fait. C'est vrai. Oui, je voulais juste la baiser. Je ne suis qu'un connard qui pense avec sa bite. Et puis qui voudrait de moi ? j'ai baisé la sœur de ma meilleure amie, et je l'ai perdue par la même occasion. Les deux personnes qui comptaient le plus pour moi, je les ai trahies. Je ne suis qu'une petite merde. En plus, je suis parti aux antipodes pour quoi ? pour fuir certainement. Et une fois aux tropiques, je n'arrête pas de faire des aller-retours vers la métropole. Je ne sais pas prendre une décision pour moi. Je ne vaux rien. Emilie a raison de me planter.

La relativisation : oui mais bon, tu essayes d'être honnête, d'aller au bout des choses, en quête de vérité, de sens, un genre de Spock avec des sentiments. Euh...donc, pas du tout Spock en fait. Oui, un petit Captain Kirk.

L'humilité : oui bon, passer de sous-merde à Captain Kirk, il y a un grand écart, faut pas exagérer non plus. Un juste milieu ? Tu essayes d'être un humain à la hauteur et ce n'est pas facile tous les jours, qui veux aimer et être aimé, c'est légitime.

La négociation : Ok, elle est libre, c'est un humain elle aussi, avec son libre arbitre, elle est maîtresse de sa destinée. Si elle choisit de voir son avenir sans moi en tant que petit ami, je dois le respecter. Mais tout de même, ça ne se fait pas de poser un lapin. Tiens, je vais lui écrire de ce pas, elle peut tout de même m'accorder cinq minutes, juste cinq petites minutes ! je lui dis ce que j'ai sur le cœur et je me casse.

Je saisis mon téléphone : j'ai juste le temps de lire "vous êtes en train de courir 5km450 en 6h32mn25s" et le téléphone s'est éteint. Et merde. J'ai du brancher l'appli par réflexe et pas éteins après. Oh bordel. Je fais comment moi maintenant !

Bon réfléchissons. Faisons appel à la logique. Bah tiens, Spock, reviens ! Je prends mes oreilles les plus pointues et je fais carburer les méninges. C'est difficile. J'ai couru, je n'ai pas mangé et je n'ai même pas osé commander à manger pour ne pas passer pour un goujat au cas où elle arriverait.

Pourquoi ne viendrait-elle pas ? Emilie, j'ai besoin d'une explication. Dressons un profil de personnalité. Commençons par les faits : elle a été dépressive, mais c'est une personne enjouée, qui est très belle et qui le sait. Elle est aussi intelligente et sait comment être entourée. Elle est épicurienne et elle a su se sortir d'une situation pénible, elle a donc beaucoup de ressource.

Les suppositions maintenant : il est possible qu'elle garde une cicatrice de cet événement tragique, traumatisant et qu'elle ait perdu confiance en elle. C'est même très probable. Par extrapolation, si elle n'a pas su garder son oncle malgré tout l'amour qu'elle lui portait, il est fort probable qu'elle réagisse aux attentions d'un homme par la distance de peur de le perdre également. Je sens que je brûle.
De ce fait, si elle a peur de perdre à nouveau un être cher, je suppute qu'elle ait dans un premier temps proposé de le revoir parce qu'il lui apporte du bonheur, mais par peur, ce soit dégonflée au moment où les choses auraient potentiellement pu devenir plus sérieuses. Par conséquent, elle ne m'a pas posé un lapin, elle est juste chez elle, paralysée par l'angoisse de me perdre si jamais elle se laisse aller à ses sentiments ! Voilà ! elle est là, la solution ! je vais aller chez elle et la rassurer de toutes mes forces ! puis je démissionne de l'hôpital des tropiques et je trouverai bien un poste à sa proximité. Je n'ai même pas besoin de prendre mon billet de retour et peux tout faire à distance. T'es génial mon petit Georges. Sherlock Holmes serait fier de toi.

Vu que je connais son adresse, j'y vais d'un pas alerte. Je suis sûr de la trouver chez elle. Ok, bon maintenant, révise ton discours. Que vas-tu lui dire qui va à la fois la rassurer, ne pas la faire fuir, lui donner confiance en toi, lui faire ouvrir sa porte, ses bras, son cœur ? Vas-y, lance-toi, balance ce que tu as de mieux.
"Emilie, je sais que tu as peur et moi aussi. J'ai peur de te perdre parce que tu es mon rayon de soleil, ma lumière, tu me rends heureux et je suis fou de toi. Ça fait longtemps qu'on se tourne autour et je ne sais toujours pas ce qu'il y a entre nous mais j'espère que c'est de l'amour. En tout cas moi je t'aime Et si cet amour est réciproque, alors j'espère de tout cœur que nous ne serons plus séparés"

Pas mal, pas mal du tout. William Sheller a fait mieux, mais je n'ai pas de piano à disposition.

La météo semble approuver mon romantisme en m'offrant à la fois de la pluie et un clair de pleine lune, sa lumière et celles de la ville se reflétant dans les flaques, ondulant sous l'impact des gouttes. Je me précipite encore plus vite chez elle, vers un tournant de mon destin, un marqueur, une borne qui désigne ce moment dans le temps : "il y a un avant et un après à partir de ce point précis".

J'arrive. Je frappe à la porte.


...To be continued













Non, je déconnes.


J'entends des pas. Elle est chez elle ! Yes ! Je l'entends déverrouiller, elle m'ouvre dans la même tenue avec laquelle elle m'avait accueilli quelques mois plus tôt, son gros pull noir à grosses mailles transparentes. Elle est totalement nue dessous, encore. M'attendait-elle ?
Je prends mon courage à deux mains et ma respiration, je vais pour m'élancer et un grand mec apparait dans l'embrasure de la porte. Il est nu lui aussi, il n'a pas de pull. Il est en érection.

En réalité, elle ne m'a pas posé de lapin, elle m'a supplanté avec un rhinocéros. Je vois sa corne, là, juste devant moi, je n'arrive pas à la lâcher du regard, on dirait qu'elle va me transpercer. Tiens, d'ailleurs, je ressens comme une douleur pectorale.

"_ Qu'est-ce que tu fais ici ?
_ Euh...je t'attendais au café et...
_ Et t'as pas deviné qu'après 1h de retard je ne viendrai jamais ?
_ Euh...non, ce n'est pas à ça que j'ai...
_ Bon, t'es gentil mais je suis un peu au milieu d'un truc, là, donc si tu pouvais nous laisser ça m'arrangerait.
Le rhinocéros intervient : _ Sinon il pourrait nous rejoindre, non ?
_ Putain, toi, je ne t'ai vraiment pas choisi pour ta cervelle. Allez, retourne dans l'appart." La porte se referma sur moi.

Tout de suite, la lune et la pluie, je les trouve un peu moins romantiques. J'ai les pieds mouillés, ma veste est adaptée aux tropiques mais pas au climat tempéré, j'ai froid, j'ai faim, je n'ai pas mangé depuis 8 longues heures. J'ai traversé un quart de la terre pour me prendre un râteau et une porte. Je ne sais pas si, à ce niveau, je ne pourrais pas prétendre au livre des records.

J'appelle la compagnie Air Tropique, j'ai envie de rentrer chez moi. On peut avancer mon vol à dimanche matin, enregistrement à 5h. Le temps de prendre le train, il faudrait que je parte d'ici dans 3 heures. Du coup, je ne vais pas dormir non plus. J'ai largement le temps de rentrer à l'hôtel, je n'ai rien pour me changer à part mes vêtements de sport pleins de sueur. Il n'y a plus d'eau chaude. Je pars comme ça vers la gare, poireaute sur un ban en attendant mon train pour l'aéroport. Comme je ne suis pas parti pour dormir, je prends un café. J'en profite pour le siroter lentement, me réchauffer les mains avec. Il ne fait pas si froid que ça, une vingtaine de degrés mais venant des tropiques, forcément, la différence est plus grande. Et puis, la température ressentie est polaire vu les événements récents. Vu l'heure, vu mon état vestimentaire et ma gueule, vu mon café vide à mes pieds, un mec a pris pitié de moi et m'a laissé une pièce dans le gobelet.

C'est l'horreur totale. J'ai envie de m'enfoncer dans une grotte et de ne plus en sortir. Putain, mais qu'est-ce que je vais devenir ?


La suite au prochain numéro.