vendredi 24 juin 2016

HELP I need somebody : EMPA-REG, que caches-tu ?

Chers médecins (oui aujourd'hui je m'adresse principalement aux médecins)

Je sollicite votre avis, votre aide et votre sympathie.

"Sympathie", c'est vraiment le mot  : je cherche quelqu'un qui souffre comme moi. Oulah, je vous rassure, ce n'est pas une maladie grave, j'ai juste l'impression qu'autour de moi, tout le monde est daltonien et que je suis un des rares à voir en couleur. Je m'explique.

Depuis l'année dernière (2015) sont sortis les résultats d'une étude qui me mettait mal à l'aise sans savoir trop pourquoi.

étude disponible ici  et là 


Depuis, j'ai décortiqué, épluché, tordu l'étude dans tous les sens que je pouvais et j'en ai déduis ma petite conclusion : comment peut-on sortir une étude avec autant d'incertitudes, approximations, conjectures, suppositions...et affirmer à la fin avoir accumulé des preuves solides ???

Ensuite, les résultats se sont propagés, diffusés, ils ont fait leur vie et ont amené des commentaires, tous dithyrambiques. Pourquoi ? non mais oh ! Suis-je le seul à penser : prenons un peu de recul avant de s'extasier ???

Et l'autre soir, j'ai assisté à une conférence où les résultats ont été présentés et commentés par une assemblée de spécialistes, et là...extase générale. C'en était trop ! je n'allais pas me limiter à penser, je vais partager mes pensées : j'ai pris la parole en public en pointant du doigt ce qui me gênait dans l'étude et je n'ai eu que des réponses évasives, où il était hors de question de remettre en question la splendeur de l'étude.

Deviendrais-je fou ? suis-je le seul à voir les tares de cette étude ? pitié, aidez-moi. Confirmez-moi que je suis fou en m'apportant des arguments solides, débattons à science ouverte, pointez mes erreurs. Ou alors soutenez-moi, partagez avec moi votre désarroi. Dans tous les cas j'ai besoin de vous.

Alors, je ne dis pas que l'étude est nulle, ou mauvaise, mais les zones d'ombres sont tellement énormes que je voudrais savoir si vous les voyez aussi. Entrons dans le vif du sujet.


INTRODUCTION



On va prendre le temps de situer le contexte quand même. Après la sortie d'UKPDS (et DCCT avant) on a eu la preuve que faire baisser l'HbA1c faisait baisser les complications micro-angiopathiques du diabète (cf ici).

Bon après, en regardant un peu dans le détail, on s'est rendu compte de 2 trucs : d'une part la baisse des complications macro-angiopathiques (et micro également) est peut-être imputable à la baisse d'HTA (ici).

D'autre part, la baisse d'HbA1c était parfois liée à une surmortalité, surtout dans le groupe sulfamide+insuline (ici et ).

Au final, aucun médicament individuellement n'avait apporté la preuve de son efficacité dans la prévention des complications. Bon en vrai, si, la metformine, mais surtout sur les complications micro-angiopathiques (ici). Et peut-être pour les complications macro (ici).


Puis après, plusieurs études sont venues semer le trouble. D'abord, une méta-analyse a soulevé un lièvre statistique en suggérant un sur-risque de 15% d'infarctus chez les patients sous Rosiglitazone (ici).

Puis une autre de cancer de la vessie avec la Pioglitazone (ici). Les deux molécules ont depuis été retirées du marché en France (mais pas ailleurs).

Puis en 2008, une étude sur les vieux diabétiques à haut risque CV a été arrêtée prématurément à cause d'une promotion chez la Grande Faucheuse (l'étude ACCORD, ici). Confirmée plus tard avec VADT (ici).

Du coup, les diabétologues se sont demandés si on n'était pas en train de tuer les patients à vouloir les traiter. Alors, pour y remédier, on a demandé à toutes les nouvelles molécules de prouver qu'elles ne provoquaient pas de sur-risque de mortalité. C'est la moindre des choses.
Chaque gliptine a sorti son étude (SAVOR TIMI et les autres, en 2013 et après) et LEADER pour un analogue de GLP1 en 2016 (ici et ici).

Evidemment, toutes ont prouvé leur innocuité par rapport aux autres molécules anti-diabétiques (dans le sens "contre le diabète" et pas "conte les diabétiques" quoi que, à l'époque, on ne savait plus trop).
Par contre, aucune n'a pu démontrer un bénéfice ni micro, ni macro-angiopathique (en 2013 en tout cas).

Voilà pour le contexte.


PRESENTATION DE L'ETUDE


Tout d'abord, ça me titille doucement de faire une étude de non infériorité vs placebo chez des patients à très haut risque cardiovasculaire. C'est à dire, si on leur rajoute le médoc, on ne fait pas pire dans le meilleur des cas qu'avec un placébo. Autrement dit, on les regarde mourir sous placebo et si par chance le médicament testé les fait moins mourir, on compte les survivants. Au pire, on souhaite qu'il n'en tue pas davantage.

Ca ne vous chagrine pas un peu vous ? c'est pas un peu limite, au niveau éthique ?

Bon ok, vous allez me dire, ils ont déjà un traitement maximal et adapté à leur condition, on ne pouvait rien faire de plus. Si on peut leur apporter une aide supplémentaire, c'est une bonne chose, non ? Certes.
Et puis c'est le seul moyen de vérifier l'efficacité de ce médicament, contre placebo, en aveugle, dans un essai randomisé. Bah oui, c'est vrai, c'est la base. En plus, c'est la FDA qui a dit. Cf ici.

La FDA demande plusieurs choses :
D'abord, on compare la molécule à un placebo, pour être bien sûr qu'elle fait bien baisser l'HbA1c (normal vous me direz), puis on vérifie qu'elle ne tue pas plus qu'un placébo (normal encore une fois). Et après on fait des études à long terme pour voir l'effet à 5 ans sur le coeur et les petits vaisseaux.

Sauf qu'un labo, il n'a pas de temps à perdre. Ca fait déjà 15 ans qu'il bosse sur une molécule alors il ne va attendre encore 5 ans pour voir les effets (quitte à ne pas en avoir) pour commercialiser une molécule moins longtemps que la concurrence ! alors on va faire du 2 en 1 : on sort une étude à la fois de non infériorité et à la fois de supériorité vs placébo.

Le labo (Boeringher-Ingelheim) va même plus loin, il propose un médicament 2 en 1 (comme le shampooing) dans la même molécule ! c'est un anti-diabétique oral ET un diurétique puisqu'il fait pisser du sucre, donc de l'eau, c'est la définition même du diabète je le rappelle. Le mec pisse, c'est un diabète (sucré ou salé ou insipide). On trempe son doigt dans l'urine, on goûte, c'est sucré, c'est donc un diabète sucré.

Les auteurs le précisent bien en introduction de leur article, page 2, 2° paragraphe.





LE DESIGN DE L'ETUDE

C'est une étude randomisée en double aveugle (avec des extraits de Stevie Wonder et Michel Montagnier) pour prouver la non-infériorité de l'Empaglifozine versus placébo sur des patients diabétiques à très haut risque cardio-vasculaire. Rentrons un peu dans le détail.

Page 48 de l'annexe, nous avons le détail des 3 groupes : 2 dosages différents d'Empaglifozine et 1 groupe placebo. Evidemment, les 3 groupes sont comparables et même la fusion des 2 groupes Empa sont comparables au groupe placebo.
Ce sont principalement des hommes (72%) de 63 ans en moyenne, obèses (IMC moyen 30,5kg/m2) dont 46% ont déjà fait un infarctus, 23% un AVC et 10% sont déjà insuffisants cardiaque.
L'HbA1c moyenne de départ de tout le monde est à 8,08%.

Alors déjà, faisons ensemble une pause.

Si je prends les dernières recommandations de l'HAS, que voici, il me semble que le profil des patients de l'étude ont un objectif d'HbA1c <8%.



Donc, quel est l'intérêt de les traiter ?

Vous aller me dire, les américains s'en foutent des reco françaises. Je vais vous répondre : c'est pas faux. Donc, on va prendre les reco ADA/EASD de 2015, que voici :


Oui, donc grosso modo la même chose. On va les ranger dans le groupe comorbidités donc <8%. A quoi sert de développer un médicament pour des personnes qui n'en auront pas l'utilité ?

Continuons l'analyse de la cohorte.

57% ont plus de 10 ans d'antériorité de diabète. Normal vu qu'ils ont déjà des complications. Si je me réfère à UKPDS 10 ans après (ici) et au concept de "mémoire glycémique", si on a eu un diabète dégueulasse pendant 10 ans, même si on ramène ce diabète à 7% d'HbA1c, le patient aura toujours autant de complications (ou alors pas tellement moins que le groupe qui a toujours été à 7% et ce n'est pas mesurable ou significatif).
Donc, on a des patients qui n'ont pas besoin de ce médicaments et qui de toute manière n'en bénéficieront pas puisque leur diabète a ...euh...est-ce qu'il a toujours été déséquilibré ?

Là, on touche à un autre problème. Si UKPDS a raison, un des critères d'inclusion dans un étude doit être à la fois l'HbA1c à l'inclusion mais également la moyenne d'HbA1c des 10 dernières années. Or, je remarqué que peu d'études depuis 2008 le faisaient. Mais ce n'est qu'un avis perso très tatillon je l'admets. De toute manière vous voyez ce que je veux dire. Ce n'est pas le même patient, celui qui a toujours été <7% et là, paf, pas de bol, 8%, par rapport a celui qui a toujours été à 8%. Et ce n'est pas tout d'avoir un diabète fort, s'il a déjà des complications, il va obligatoirement se compliquer davantage. C'est justement le sujet de l'étude : compter les complications macro-vasculaires qui vont arriver de toute manière.

On verra le détail du groupe plus tard, repassons au design.

Tout au long du suivi les médecins pourront avoir recours à d'autres thérapeutiques pour équilibrer diabète et tension artérielle.



Du coup, je me pose la question, parce que je ne suis pas statisticien et que je n'ai pas passé d'HDR (habilité à diriger des recherches). C'est là que je demande votre aide. Si on étudie un anti-diabétique oral qui est à la fois un diurétique et qu'on veut étudier ses effets, mais qu'en même temps on change le traitement anti diabétique et anti HTA, comment on fait ? est-ce que les résultats sont fiables ? c'est une réelle question que je pose, je n'arrive pas à bien comprendre ça.

Imaginons, le médocs est tellement efficace qu'on est obligé de réduire les autres ADO. Ok, là je peux comprendre. Inversement, le patient n'est pas assez bien équilibré donc on rajoute des médocs. J'imagine que dans le groupe placebo, on est obligé de rajouter davantage de médocs, puisque c'est un placebo, et qu'il est moins actif. J'en conclue qu'on étudie à la fin si on a ajouté moins de médocs dans le groupe Empa par rapport au groupe placebo.

En page 76 de l'annexe, on a effectivement présenté un tableau avec tous les médocs qui ont été rajouté après l'inclusion (bon, techniquement, après la 12° semaine du début du test).

Effectivement, 47% des patients dans le groupe placebo ont eu recours à un anti-HTA supplémentaire contre 40% dans le groupe Empa. Ok, mais j'aurais bien aimé savoir si c'est significatif. Pas vous ?





Et comme par hasard, le plus gros écart porte sur les diurétiques : 22% dans le groupe placebo contre 16% dans le groupe Empa. Là, ma curiosité est piquée. Pas la votre ? Pour les traitement anti-diabétiques, j'en parlerai plus tard.


Bon, donc, je résume : on prend des patients de plus de 60 ans en moyenne, obèses, avec une HbA1c à 8% en moyenne (donc potentiellement des patients déjà bien équilibrés mélangés avec des patients avec un diabète dégueulasse) et qui ont déjà des complications CV. On les suit pendant 2,6 ans en moyenne. En vrai, on attend que 691 patients aient un événement CV, on compte les blessés et on les range dans des boites :
primary outcome (critère primaire en français): ceux qui sont morts du coeur + ceux qui ont eu un infarctus ou un AVC mais qui n'en sont pas morts.
secondary outcome (critère secondaire) : critère primaire + hospitalisation pour angine instable.
Nous sommes donc bien d'accord que l'hospitalisation pour insuffisance cardiaque ne fait pas partie des critères principaux.

Après, ils précisent tout un tas de méthodes statistiques pour déterminer la non-infériorité voire la supériorité de leur médoc et honnêtement je n'y comprends rien.


RESULTATS 

Ca y est, on rentre dans le plat de résistance. La page 5 nous fournit un superbe tableau avec tous les résultats.
Le critère primaire est positif ! le médicament a prouvé sa supériorité sur le placebo ! Wouhou !!! Je reformule : chez des patients diabétiques et à haut risque CV, faire baisser l'HbA1c et la TA réduit le risque global d'événements CV. Pas de quoi tomber de sa chaise. Vous allez me dire : oui, mais aucun médicament anti-diabétique ne l'avait montré avant. C'est vrai, mais je vais vous répondre que plein d'anti HTA l'ont prouvé avant. Même chez le diabétique.

UKPDS 38 (disponible ici) montre dès la 1° année un effet bénéfique d'une baisse de 10mmHg de TAS et 5mmHg de TAD sur à peu près tout, micro et macro-angiopathie.








Oui alors, si on veut être tatillon, c'est -10mmHg de TAS et pas -5mmHg comme dans EMPA-REG. Bon, ok. Mais ce qui est intéressant c'est que c'est indépendant de l'HbA1c. Et en plus, 50% avaient soit sulfamide, soit insuline, soit les 2, qui sont les médocs les plus "mortels" dans le diabète (j'en parlait plus haut dans l'introduction). Je vous l'accorde, on étudie l'effet de plein d'anti HTA et pas juste l'effet d'un diurétique. C'est vrai.

Cependant, le bénéfice est hallucinant ! -32% décès à 9 ans, -44% d'AVC, -37% de complications micro-vasculaires (ce n'est pas significatif pour l'infarctus seul).

Est-ce que l'effet diurétique de l'Empaglifozine n'a pas une plus grosse part à jouer dans le bénéfice CV que l'effet anti-diabétique ?



Si je poursuis l'analyse des résultats :
Significatif (sans précision "non infériorité" ou "supériorité", juste "significatif") pour décès toutes causes et décès de causes cardio-vasculaire. Bon, ok, c'est bien. Mais encore une fois, n'est-ce pas l'effet diurétique plus qu'anti-diabétique ?
Non significatif pour infarctus non fatal, AVC non fatal, (ni fatal d'ailleurs) et hospit pour angine instable (c'est con, c'est le critère secondaire).
Par contre, super significatif pour la réduction d'hospit pour insuffisance cardiaque. Du coup, il semblerait que le médicament ne soit pas efficace pour toutes les choses qu'on lui avait demandé : il réduit la mortalité globale mais quand on prend chaque critère CV un par un, il n'est pas si efficace.


Concernant l'effet anti-diabétique pur, il a été étudié pendant 12 semaines sans changer/rajouter/retirer de médicament. Donc assez fiable finalement. Page 8, on a une jolie courbe de baisse d'HbA1c commentée dans le texte un peu en dessous.




Nous avons une jolie baisse de 0,5% d'HbA1c à 12 semaines. Puis avec la correction des traitement, on se retrouve à 208 semaines (3,5 ans) avec une différence de -0,24%...bof bof moi j'ai envie de dire. Mais en même temps, ça veut aussi dire que les investigateurs ont fait de leur mieux pour ne pas négliger leurs patients et les traiter au mieux. C'est à dire que tout le monde est stabilisé à 8%. Existe-t-il une différence significative d'HbA1c entre le début et la fin du test ?
Oui et non, expliqué à cheval entre les pages 10 et 11, le groupe Empa avait une HbA1c moyenne de 7,81% à la semaine 206 contre 8,16% dans le groupe placebo mais ils ne disent pas si la différence est significative.
Est-ce qu'il existe une différence significative de thérapeutique en fin de test entre les 2 groupes ?


Je constate que le groupe placebo a eu beaucoup plus de traitements anti-diabétiques que le groupe Empa (heureusement). Mais quand même, je constate surtout que le choix s'est porté essentiellement sur l'insuline (11% contre 5,8%), les sulfamides (7% contre 3,8%) qui ont toutes deux montré une surmortalité chez les diabétiques et les gliptines (8,3 contre 5,6%), molécules dont les études récentes n'ont pas montré de bénéfice CV mais pas de surmortalité non plus.

Oh allez, je suis un peu méchant. C'est vrai qu'UKPDS 49 (cf ici) nous fournit à peu près les mêmes courbes pour la metformine et les sulfamides.




On voit qu'on revient à peu près au point de départ au bout de 8 ans sous metformine et environ 5 ans sous sulfamide. Ok, Empaglifozine a le droit de ne plus être aussi efficace que ça au bout de 3,5 ans, ça va, je lui autorise.


On continue avec les résultats. Page 10, les auteurs nous racontent tous les effets annexes du médicament, il y en a un tas :



Perte de poids (en vrai -1kg sur 3 ans), diminution du tour de taille (en vrai, -1cm), baisse de l'acide urique, de la TAS (-5mmHg) et de la TAD (-3mmHg) et une petite augmentation de LDL et HDL. Oui, oui, ça fait tout ça. On y reviendra. En précisant tout de même qu'il n'y avait pas de différence significative de traitement par statine dans les 2 groupes. Encore heureux ! si on étudie la prévention secondaire CV sans tenir compte des statines ça serait très louche.

La suite.

En page 6, on peut voir que les événements CV étaient quasiment identiques dans le groupe à TA élevée (>140/90) par rapport au groupe TA normale (<140/90) et même tendance à moins de décès CV dans le groupe à TA élevée. On peut aussi voir qu'il y a moins d'événements CV dans le groupe HbA1c <8,5%. Tant mieux.




Mais existe-t-il une correlation entre baisse d'HbA1c et baisse de mortalité/événements CV ? idem avec la TA ? 

Je n'ai pas retrouvé d'établissement entre la baisse d'HbA1c directement corrélée avec la baisse d'événements CV. Par contre, en page 59 (annexe), j'ai trouvé une analyse en régression de Cox.



Alors, non, il n'y a pas de différence d'événements CV dans les groupes traités/pas traités et TA élevée/normale, p=0,65.
Par contre, il y a bien une différence d'homogénéité si on traite vs si ne traite pas. MAIS ! dans le groupe HbA1c <8,5% c'est plutôt favorable, et dans le groupe >8,5% c'est défavorable (HR 1,14). Ce qui veut dire que pour un patient dont l'HbA1c dépasse 8,5%, à très haut risque cardiovasculaire, il ne faut pas traiter sinon on augmente le risque.
Du coup, je me dis : est-ce qu'il n'aurait pas fallu faire une analyse en sous groupe ? par exemple, groupe HbA1c <7% traité vs pas traité, 7 à 8%, 8 à 9% >9% et faire des mesures précises. Je ne sais, c'est encore une fois, une question que je soulève.

Après, en fouillant encore, j'ai trouvé ce tableau qui résume bien.



Pour résumer, si je me réfère aux petits points rouges à droite du trait gris (ou pile dessus), l'Empaglifozine ne présente aucun intérêt chez les moins de 65 ans, aucun intérêt chez l’afro-americain, aucun intérêt quand l’HbA1c est >8,5%, aucun intérêt chez l’obèse, aucun intérêt pour des clairances >90ml/mn (qui doivent éliminer le sucre normalement j’imagine). Ca limite un peu. 
 



DISCUSSION



Oui, c'est vrai, l'Empaglifozine réduit le critère primaire associant décès de cause cardiovasculaire + AVC ou IDM non fatals. C'est vrai. Ca réduit aussi la mortalité toute cause. MAIS ! nous l'avons vu, ce n'est pas significatif si on prend IDM non fatal et AVC non fatal individuellement. C'est d'ailleurs presque une traduction littérale du début de leur chapitre. Ok, mais pourquoi ?
Ils disent que tous les patients ont bien été traités (aucun animal n'a été blessé pendant le tournage) avec les thérapeutiques adaptées et les recommandations en vigueur. Soit.




En fin de discussion, ils disent que "le mécanisme derrière le bénéfice cardiovasculaire de l'Empaglifozine est multidimensionnel" et citent une pelletée de pistes possibles pour expliquer l'efficacité du médicament. Et juste après ils balancent qu'ils ont des "preuves solides pour la réduction du risque cardiovasculaire". WTF ?
Si je reformule : notre médoc il est beau, il est fort, il empêche de mourir. Comment ? on ne sait pas, plein de trucs possibles, mais ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'il le fait (pause dramatique) et qu'il le fait fort."

J'ai gentiment l'impression que les auteurs sont en train de se foutre de ma gueule. Pas vous ?



MA CONCLUSION A MOI

Je fais une remarque générale sur toutes les études de diabétologie en général : pourquoi est-ce aussi difficile de montrer un bénéfice CV en rapport avec la baisse d'HbA1c ? plusieurs hypothèses :
- l'HbA1c n'est pas un marqueur fiable. Certes, cf Dr Agibus et son excellent billet. Ca pourrait faire l'objet d'un billet entier.
- il y a d'autres déterminants plus importants que la baisse de la glycémie. C'est vrai, notamment l'alimentation, l'activité physique, la perte de poids, la baisse de la tension artérielle, l'aspirine, les statines...le diabète est une maladie complexe, globale, multifactorielle dont le sucre n'est qu'un élément. A ce propos, cf cette étude avec un petit effectif qui montre des résultats prodigieux sans rien faire d'exceptionnel, juste bien traiter la TA, statine, aspirine, tout ça : Steno-2.
- peut-être que les thérapeutiques sont délétères sur le coeur en même temps que bénéfiques sur la glycémie. C'est très probablement vrai.
- peut-être que les effets se mesurent à très long terme.

Bah oui putain !!!! si tu traites un patient pour n'importe quoi tu vas pas surveiller qu'il ne meurt pas dans l'année ! Que ce soit pour la TA, le cholestérol ou le diabète, il faut se donner le temps pour voir un effet. Surtout quand, avec toutes les recommandations et les nouvelles molécules, l'amélioration du dépistage et de la prévention, un patient actuel sous statine, aspirine, anti HTA a un risque global franchement diminué. Donc on veut isoler seulement l'effet de la baisse de la glycémie sur l'ensemble de son risque CV, ça prend du temps !!!
Bordel, pour moi, ça me semble évident ! Mais on ne construit pas la médecine sur des "évidences" mais des "preuves". UKPDS a mis 20 ans pour montrer (je ne dis pas "démontrer") un bénéfice CV à la baisse de l'HbA1c, pour des patients bien suivis sur tous les plans en ne faisant varier QUE l'HbA1c.

Alors ça me chagrine un peu qu'on demande aux gliptines de "prouver" une "bénéfice cardiovasculaire" tout en sachant que c'est impossible (ou très improbable) à 5 ans ! laissez leur 20 ans ! Ah Ah Ah !
Mais surtout, ce qui m'alarme, c'est quand on y arrive ! et ici, en 3,5 ans !!!! quelle ruse a été utilisée pour accélérer la significativité ou la rendre plus visible ?
Je ne sais pas, je ne suis pas statisticien mais je me pose des questions : si on veut étudier l'effet d'un double association anti-diabétique/diurétique (qu'on veut vendre comme anti-diabétique) est-ce qu'il ne faut pas isoler l'effet anti-diabétique en le comparant vs diurétique plutôt que placebo ?

Inversement, si on veut étudier son impact CV en tant que diurétique, ne faut-il pas comparer vs anti-diabétique ?
En fin fond d'annexe, on obtient le détail des thérapeutiques en fin d'étude :
74% sont sous metformine, 48% sous insuline, 42% sous sulfamides, 11% sous gliptine, 4% sous Rosi ou Pioglitazones (molécules retirées en France) 3% sous analogue GLP-1.
29% sous monothérapie et 49% sous bi-thérapie.

80% ont un IEC ou un ARA2, 64% sous ß-bloquant, 42% sous diurétique, 33% sous inhibiteur calcique, 6% sous Spironolactone.
Malheureusement, on ne précise pas combien sont en bi, tri ou quadri thérapie.

Pour moi, je trouve très difficile d'extraire une information fiable sur cette molécule puisque ses 2 effets sont comparés à une flopée de molécules différents aux effets différents. Mais c'est mon humble avis et je me tourne vers vous pour savoir si je me trompe.

Je voudrais aussi soulever les 5 cas (sur 6000 patients) d'acido-cétose, 1 cas dans le groupe placebo et 4 cas dans le groupe Empaglifozine. Je trouve ça plus inquiétant que les nombreux cas d'infection uro-génitales logiques quand on pisse du sucre.

J'ai peur qu'à trop demander aux nouvelles molécules, à trop vouloir pousser pour les vendre, on fasse de la junk medecine, à la va-vite, à l'esbroufe, à l'annonce, au retentissant, sans prendre la mesure des faits tout simplement, sans prendre un peu de recul, sans temporiser. Voilà, c'est ça qui ne me plait pas avec cette étude : ça me parait trop rapide, trop tape-à-l'oeil. Mais je veux bien leur accorder le bénéfice du doute (innocent jusqu'a preuve du contraire) et voir l'avenir réservé à ce type de molécule.




Voilà, je soumets humblement mes réflexions à la communauté scientifique d'internet pour soulever mes propres incohérences, mes errements, mes erreurs, mes lacunes, mes raccourcis. J'ai réellement le soucis de comprendre, de prendre du recul avant de rejoindre la majorité de tous ceux qui encensent cette étude.

Avec mon plus profond respect confraternel.

Georges Zafran




PS : après avoir fini de rédiger cet article, je suis tombé sur ça, et ça me conforte : non je ne suis pas le seul à douter de la performance exceptionnelle de ce type de molécule
http://www.minerva-ebm.be/FR/Article/1088

PPS : oui, je sais, UKPDS a plein de défauts, ce n'est pas une étude thérapeutique d'intervention (pas au début en tout cas) mais une étude d'observation qui nous a apporté beaucoup de renseignements, discutables sans doute, mais au moins une base de travail.

vendredi 6 novembre 2015

Coming out


Chers tous, suite à des présentations succinctes en début de blog , je tiens à me présenter un peu mieux que ça et faire mon coming out médical.

Je suis Georges Zafran. Evidemment c'est un pseudonyme qui me permet de raconter des choses intimes et de les tourner un peu en dérision, comme ma thèse et mes histoires sentimentales.

Je suis médecin et heureux de l'être, même si ce n'est pas facile, même très difficile d'être un bon médecin. Pour moi, cela veut dire être au service des patients et à la fois de trouver la bonne distance pour ne pas se faire dévorer entièrement par ce métier passionnant. Je suis également père de famille et j'ai envie que ce soit la part majoritaire dans ce qui me définit.

J'ai commencé à fumer en P1, arrêté puis repris en D4, pour la préparation de l'internat. C'est un excellent psycho-stimulant, surtout joint au café. Ca m'a permis de bien bosser et de décrocher la spécialité qui m'intéressait à l'endroit où je voulais. J'étais à 2 ou 3 clopes roulées par jour et je suis rapidement passé à plus de 10 par jour quand j'ai commencé à faire les 35 heure en 2 jours (sans mentir, je vous raconterai en détail si vous le souhaitez, c'était horrible).

Maintenant, après de multiples sauts de puces d'un à trois mois sans fumer, je me maintiens à 1 à 3 clopes par jour. C'est un moment de détente que je m'accorde en compagnie de ma douce et tendre.

Alors oui, je sais, il faudrait que j'arrête. Et rien n'énerve autant un fumeur que d'entendre "Tu devrais arrêter". Ce n'est pas que j'y mette de la mauvaise volonté mais c'est plus pratique ainsi. En contrepartie, je vais faire du sport régulièrement histoire de cracher mon goudron et je mange sainement. Je me limite à un paquet de roulées par mois, ça fait 10 euros maxi (filtres et papier compris) par mois, c'est beaucoup plus raisonnable que 7€ par semaine si c'était des clopes industrielles.

Et même si je ne fume jamais au cabinet (huhuhu, je veux dire au cabinet médical bien sûr), qu'il est probable que ça induise que je pue un peu plus de la gueule, ça n'en diminue pas la valeur de mon discours, juste la distance avec mon interlocuteur.

Et puis je me dis, moi, c'est différent, je sais que c'est mal, je fais attention et j'ai l'intention d'arrêter.

Vous allez me dire, oui mais non, Georges, tes arguments sont futiles. Le tabac c'est mauvais, même une seule cigarette. C'est vrai. Un prof nous avait dit en P1 qu'il y avait 1 risque sur 25 millions de choper un cancer avec 3/4 d'une seule cigarette. Actuellement mon risque doit se situer à ... incalculable.



Si j'ai bien lu la thèse du Dr Benoit Soulié (le bruit des sabots) et Howard Brody, il y a beaucoup de similitudes entre les réactions de minimisation face aux addictions et le déni d'influence en rapport avec la visite des délégués pharmaceutiques. C'est ce qu'on appelle la dissociation cognitive.

Après avoir gardé la tête dans le guidon (tient, c'est pour toi NFKB) pendant mon externat, mon internat, mon clinicat avorté et mon installation, ce n'est que maintenant que je prends du recul sur mes pratiques, que je mets des mots sur des incohérences, sur un parcours chaotique et que je réalise l'enchaînement de la profession à différents travers. S'en détacher après presque 15 ans d'aveuglement (en fait, je n'ai même pas regardé, c'était normal, admis), c'est long.

Je suis endocrinologue, j'ai un cabinet libéral que j'ai ouvert il y a 3 ans après avoir claqué la porte de l'hôpital. Endocrinologue, ça veut aussi dire relativement "pauvre" par rapport aux autres. Bah oui, nous sommes la spécialité la moins bien rémunérée, moins que les médecins généralistes. D'après le journal La Croix, je n'existe même pas (snif). Cela veut aussi dire que dès qu'un labo nous propose un remboursement de frais de déplacement, de la documentation (pas pour nous, hein, pour les patients), des dispositifs médicaux pour dépanner...ça pèse lourd dans la balance de la réflexion. Inévitablement.

Alors oui, il y a eu une période de ma vie où j'ai profité de l'influence de BigPharma, comme j'ai beaucoup fumé mais c'était circonstanciel.

Pour lutter contre le tabac, il faut savoir que c'est mauvais. Ce qui est facile vu que l'info est diffusée largement. Ce n'est que depuis que je me suis inscrit sur Tweeter que j'ai eu l'exemple des plusieurs médecins refusant la visite pharmaceutique. C'est inspirant et ça m'a influencé à approfondir le sujet.
Alors oui, bien sûr, j'ai entendu comme vous les affaires du Médiator et autres, j'avais conscience que l'industrie cherche avant tout à faire de l'argent et que soigner est presque un bénéfice collatéral. Je n'avais pas conscience à quel point. J'avais un regard critique sur beaucoup d'infos mais je ne les savais pas à ce point fourbes. En gros, il y a eu un retard de diagnostic sur l'influence que je subissais.



Un de mes profs nous disait avant l'an 2000 : "Le turn-over des connaissances médicales est de 10 ans, ce qui veut dire que d'ici la fin de vos études, la moitié de ce que vous pensez savoir aura changé."
15 ans plus tard, je comprends ce qu'il voulait dire et je cherche à combler les erreurs ou les lacunes dans l'enseignement que j'ai reçu. Le rythme a certainement accéléré depuis.

Par exemple, si je regarde le nombre de publications sur PubMed pour le 22 octobre 2015, on tourne presque à 900.



Medline se targue d'entre 2000 et 4000 publications par jour (4).
Comment s'en sortir au milieu de tout ça ?

De plus, de part mon métier et la publicité inévitable que reçoivent directement les patients, cibles privilégiées des labos puisqu'épidémie mondiale. 3,5 millions de diabétiques en France (1), 200 à 400 millions dans le monde (2). Les patients auront des demandes, vers qui se tourner pour avoir des réponses sans arguments commerciaux ? moi ? il m'est déjà arrivé plusieurs fois de me retrouver bien con devant un appareil ou une plaquette que m'apporte un ou une patiente, des questions dessus et ne pas savoir quoi lui dire.

J'ai fouillé, les blog animés par des endocrino...je n'ai pas trouvé en français. Si quelqu'un trouve, je suis avide de lire. Où peut-on trouver une information indépendante délivrée par un endocrinologue ?

J'ai beau lire, relire, m'abonner aux revues indépendantes ou non, je passe toujours à côté d'un truc, je rate toujours une étude, THE (à prononcer "zeu") publication qui m'aurait intéressé si j'était tombé dessus plus tôt, que je découvre avec du retard lors d'un congrès.

Comme le dit Howard Brody et l'OMS, il y a 3 façons de procéder :
_ soit refuser complètement les visiteurs médicaux et refuser leurs cadeaux
_ soit les recevoir et accepter les cadeaux, sans se remettre en question
_ soit les recevoir, refuser les cadeaux mais se remettre en question, lire, chercher l'info, contre-vérifier...et c'est chronophage.

J'ai choisis cette dernière voie. J'ai aussi choisi d'accepter l'invitation à 1 congrès par an (parce que j'habite dans les DOM alors ça dépanne bien), 1 congrès régional (sinon je ne vois plus mes collègues) ainsi que des plaquettes d'informations pour mes patients et des carnets de surveillance glycémique.

Le but, c'est de rédiger mes propres plaquettes d'information mais cela me demande de réviser, revoir les recommandations, le pourquoi du comment, les bases de physiologie, pouvoir contre-dire des injonctions péremptoires promues par BigPharma. Ca tombe bien, tout ce travail là, mon travail de sevrage pharmaceutique, je voudrais humblement le partager avec vous.

J'espère que cela enrichira vos propres réflexions.




La thèse du Dr Benoit Soulié sur la dissonance cognitive et la publicité pharmaceutique dans les revues médicale : https://drive.google.com/file/d/0B6wNYrapBqhXR3VWNjV2TXN0czQ/view

Traduction par l'HAS du document de l'OMS sur la visite médicale :
http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2013-04/comprendre_la_promotion_pharmaceutique_et_y_repondre_-_un_manuel_pratique.pdf

Howard Brody : we should refuse to see pharmaceutical representatives
http://www.annfammed.org/content/3/1/82.full.pdf+html

La Croix : rémunération des médecins
http://www.la-croix.com/Ethique/Medecine/Revenus-des-medecins-le-grand-ecart-_NP_-2013-03-01-916620

CARMF (la retraite des médecins) : revenus déclarés par spécialité en 2012 :
http://www.carmf.fr/page.php?page=chiffrescles/stats/2014/bnc2012.htm&frame=chiffrescles/stats/2014/2014stat.htm

Un cadeau n'est jamais gratuit :
http://med.stanford.edu/coi/journal%20articles/Orlowski-Effects-of-Pharma-firm-enticements-on-physician-prescribing-patterns.pdf

La convergence d'intérêt plutôt que le conflit d'intérêt :
http://jama.jamanetwork.com/article.aspx?articleID=2444293

Robert Cialdini : Use and abuse of influence
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/24730172

The hypocrisy paradygm, V. Fointiat
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19102490

malheureusement pas plus d'info que ça mais le titre est intéressant :
"Foot-in-the-mouth" versus "door-in-the-face" requests.V. Fointiat
Si quelqu'un trouve l'article en entier, ça m'intéresse. 

Attention, ne vous laissez pas toucher pas un délégué pharmaceutique !
Two touches are better than one, DC. Vaidis
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18982940

mercredi 17 décembre 2014

Coeur fondant

"_ Alors ? comment c'était ?
Lola me harcèle de questions depuis mon retour de métropole. Entre deux patients, entre deux examens, pendant les pauses, entre les pauses...dès qu'elle expire en fait. Mais je ne peux pas vraiment lui en vouloir. Elle le voit bien à mon regard et mon sourire en coin indécrochable que je suis heureux. Alors on joue, on se titille : elle me questionne, je ne réponds pas, mais elle sait que je n'ai qu'une envie, c'est d'en parler, et je sais que de son côté, elle meurt d'envie d'entendre toute l'histoire, tous les menus détails.
_ Bon, la journée est finie. Je t'offre le mojito ?
_ oh ouuuiiiiiiii ! comme ça tu me racontes tout !" dit-elle en applaudissant.

Je resitue pour tout le monde : le bord de mer, le coucher de soleil, les palmiers, 2 verres de menthe qui fait tourner la tête et des lunettes de soleil. La confession peut commencer.

" _ Tout d'abord, je dois préciser qu'il ne s'est rien passé.
_ Oh arrête ! T'as des étoiles dans les yeux depuis que tu es revenu. Ne me dis pas, à moi, qu'il ne s'est rien passé.
_ Bah non il ne s'est rien passé, patate ! je venais la consoler parce que son oncle s'est suicidé. Il ne pouvait rien se passer. Décemment.
_ Effectivement, vu comme ça...mais bon, rien de mieux pour remonter le moral que...
_ Oui oui j'ai compris mais non.  Mon sexe n'est pas un vulgaire cric à soulever l'estime de soi.
_ Bon alors ? si tu ne lui a pas soulevé le bas de caisse, vous avez fait quoi ?
_ Et bien...

Retour en arrière.

Emilie m'avait appelé suite au décès de son oncle, désespérée, en larme, toute seule dans sa nouvelle vie, perdue dans son nouveau CHU. Elle avait été mon externe et était devenue mon amie. Depuis, nous nous écrivions régulièrement, à peu près tous les 6 mois, pour garder le contact. Vous voyez ? ce genre de personne que vous ne voyez pas souvent mais que vous ne voulez pas perdre de vue, qui a une place spéciale dans votre vie. Laquelle ? ni l'un ni l'autre ne sait, mais une place indissociable.

Et bien nous avions su garder ce genre de lien là, d'autant plus flou qu'il est émotionnellement fort. Je n'avais pas eu de nouvelles depuis quelque temps. Longtemps, à dire vrai. Pourquoi m'a-t-elle appelé après autant de temps ? je sais que je comptais pour elle, elle me l'avait dit. Si elle m'appelle dans un moment de détresse c'est que je tiens une place très importante dans sa vie, alors !

J’avoue, j'ai ressenti un peu de fierté. Suite à mon congrès, j'en ai profité pour prendre le train et la rejoindre. Elle m'avait donné l'adresse, je me suis débrouillé avec les transports en commun. Il faisait froid, je rappelle que nous sommes en novembre, la pluie était fine et glacée. Je me trimbalais ma petite valise à roulette avec mon arme secrète à l'intérieur.

"_ C'était une boite de préservatifs ?
_ Non Lola, non ! Tu me laisses raconter la suite ?
_ Oui oui, vas-y, je ne t'interromprai plus.
_ Donc, je disais..."

J'ai frappé à sa porte, un immeuble impersonnel, neuf, glacial, un bloc de béton que trois pauvres touffes de citronnelle n'arrivaient à dé-stériliser. Elle m'ouvrit, emmitouflée dans une couette, les cheveux en pétard, un maquillage mélangeant le style du clown et du panda, sauf qu'elle ne rigolait pas du tout. Je voyais à ses yeux rouges qu'elle avait abondamment pleuré. Elle se jeta dans mes bras :
"_ Merci d'être venu ! Merci, merci, merci.
_ C'est normal. Je serai toujours là pour toi.
_ Non, c'est pas normal. C'est pas normal ce qui m'arrive, c'est injuste et je ne peux même pas en parler avec ma famille, ils sont dans le même état que moi. Personne pour se remonter le moral.
_ Et tes amies ?
_ Ma seule amie, c'est ma sœur.
_ Ah oui, mince.
_ Je t'offre quelque chose ?
_ Offre moi d'entrer déjà.
_ Ah oui pardon, je suis nulle.
_ Mais non, t'inquiète, c'est pas grave.
_ Je peux t'offrir un thé, un Lapsang Souchong.
Oh, mon thé préféré. Est-ce un signe ?
_ Oui, avec plaisir.

Elle me fit une place sur son canapé et se cala contre mon épaule.

_ C'est plus facile pour moi de parler comme ça. Je n'arrive pas bien à me livrer si j'ai quelqu'un en face de moi.
_ Je connais, je fais pareil.

"_ Et oh ! patate ! on est souvent en face l'un de l'autre quand on se parle, non ? intervint Lola.
_ Oui, au boulot, mais quand on se confie l'un à l'autre, on est côte à côte. Rappelle-toi, chez toi. Et là, on est assis en face de l'eau, chacun regardant l'horizon, non ?
_ Oui, c'est pas faux. Vas-y, continue, confie-toi, mon canard.
_ Pfff...confit de canard toi même ! Donc, j'en étais où ?...Ah oui !"

_ Tout s'était bien passé, on avait fait notre réunion familiale mensuelle, il y avait tout le monde : mon père, ma mère, ma grand-mère, ma sœur et Victor. On a super bien mangé, comme d'habitude, mamie est un cordon bleu, un peu bu forcément, et on a surtout bien ri. Le fait qu'il soit sourd, enfin, fût, n'a jamais empêché le dialogue entre tous, au contraire. Tous le monde signait, parlait, souvent les deux en même temps, alors les repas duraient des plombes.
Cet usage du subjonctif imparfait à l'oral me mis dans tous mes états.
_ Chacun est retourné chez soi en fin de soirée, Victor vivait chez mamie, il est resté sur place. Et le lendemain...
_ ... Je suis là, je t'écoute toujours.
Des sanglots bloquaient sa voix.
_ Le lendemain...mamie l'a retrouvé dans son bain, les veines des avant-bras tranchées.
_ Oh merde !
_ Comme tu dis.
_ Pardon, ça m'a échappé.
_ Tu vois comme toi, ça te choque. Imagine nous ! On riait avec lui encore la veille ! Putain, la veille !!!
_ C'est horrible !
_ Je te passe comment le fait de s'absenter en début de stage pour retourner chez mamie, tu sais comment ça a pu être perçu...
_ J'imagine.
_ Poser un second jour de congé pour l'enterrement...
_ Tu en as parlé à tes co-internes ?
_ Je n'ai même pas eu le temps. Quand j'ai quitté précipitamment le service quand j'ai appris la nouvelle, ils se sont ligués contre moi, disant dans mon dos que j'étais une tire-au-flan.
_ C'est honteux.
_ Ils ne m'ont même pas crus pour l'enterrement. Ils ont dit que je faisais mon intéressante.
_ Comment tu as su ce qu'ils disaient en ton absence ?
_ J'ai parlé à un de mes chefs, il m'a compris, soutenu...franchement, sans lui,  je me serais déjà tiré une balle.
_ Faut pas dire ça. Ce sont des connards, tes co-internes. Je t'ai vue bosser, tu étais une excellente externe et je n'ai aucun doute que tu dois être une super interne.
_ Merci, c'est gentil.
_ C'est la vérité. Je le pense sincèrement.
_ Merci du fond du cœur.
_ Mais tu as fais comment pour te rapprocher d'un de tes chefs dans une ambiance aussi hostile ?
_ Bah...euh...c'est à dire que...j'avais fait un rêve érotique à propos de lui, mais bon, aucun lien ! Je ne suis pas du tout intéressée par lui, hein ! Rien du tout ! Et bon, du coup, comme je rosissais à chaque fois qu'on se croisait, je me suis senti obligée de lui dire. C'est lui qui a rosi et il m'a remercié pour mon honnêteté en me promettant d'être à l'avenir honnête avec moi également. D'où les confidences. Voilà, tu sais tout.
Putain, mais moi j'aurais kiffé que quelqu'un fasse des rêves érotiques sur moi !!!
_ Merci de te confier à moi.
_ Merci à toi, je me sens déjà un peu mieux.
_ Tu aimerais faire quoi pour te sentir encore mieux ?
_ Mmm...rien...juste rester là, dans tes bras, à lire et écouter de la musique.
_ Oui, je vois ça, tu as dévalisé un disquaire ?
_ Non, j'ai ressorti tous les albums, CD et cassettes, que j'ai achetés depuis l'apparition du baladeur. Je me dis, comme Victor était sourd, une façon de lui rendre hommage ce n'est pas le silence, au contraire, c'est d'écouter tous les trucs que lui n'a jamais pu entendre.
_ C'est effectivement plus positif. Et en ce moment, tu écoutes quoi ?
_ Bon, en ce moment, c'est pas du super joyeux. Je me repasse Harvest, de Neil Young.
_ Ce n'est pas très gai, en effet.
_ Non, mais c'est parfait pour un moment comme maintenant."

La platine diffusait "Heart of Gold" : "J'ai traversé l'océan pour un cœur en or", ça me correspondait assez, je trouve.
Puis est passé "Out on a weekend" : "Regarde le jeune homme seul, en weekend, il essaye de communiquer mais n'arrive pas à parler". Mais grave !!!

Si elle savait tout ce qui me passait par la tête à ce moment, sentir son corps chaud contre le mien, se retrouver tous les deux sous une couette à lire et écouter de la musique, moi en train de la consoler, la réconforter, à faire mon chevalier blanc comme j'adore le faire... et en même temps cette énorme érection sous la couverture, en contradiction totale avec le fait qu'il y ait une magnifique vétérinaire qui m'attend dans la savane...
Et que vient faire un mec complètement paumé dans sa tête chez une fille au fond du gouffre ? est-ce que je peux vraiment l'aider, la réconforter, si moi-même je ne sais plus où est le Nord ?


"_ Oui mais avec ta grosse verge, ça fait cadran solaire, tu peux toujours lui donner l'heure.
_ T'as pas bientôt fini Lola !!!
_ Ahahah. Vas-y, continue."


Nous avons passé tout l'après-midi comme ça, enlacés, elle enroulée dans sa couette, moi sous sa couette, sa tête tantôt contre mon épaule, tantôt contre ma cuisse, à écouter de la musique et lire son livre chacun dans sa bulle, partageant nos bulles respectives, emportés par la senteur de notre thé et le doux tambourinage de la pluie sur le toit. C'était bon. Vint le soir.

"_ Tu as faim ?
_ Non, pas vraiment. Et je n'ai pas le courage de faire à manger. C'est honteux, je suis une terrible hôtesse.
_ Vu les circonstances, tu es excusée. Tu veux que je te fasses à manger ?
_ Oh tu ferais ça ? tu es un ange.
_ Je sais. Plutôt sucré ou salé ?
_ Mmm...tu saurais faire des desserts ?
_ Bien sûr ! Je vais te faire ma spécialité. Tu as des pommes, de la farine, du sucre et du beurre ?
_ Euh...je t'avouerais, ça fait un moment que je n'ai pas fait les courses.
_ Bon, tu as une supérette pas loin ?
_ Oui, au coin de la rue.
_ Bon, je reviens dans une demi-heure. Vas prendre un bain si tu veux."

Je m'en fus sous la pluie fine et glacée mais j'avais chaud en dedans. Moi, les filles fragiles qui ont besoin d'un prince, ça me fait fondre et craquer en même temps. Ça tombait bien, j'allais lui faire un gâteau à la fois croustillant et fondant.

J'ai pris tous les ingrédients à la supérette, plus un petit déjeuner pour moi le lendemain. J'ai tout rapporté à l'appartement. Elle était pelotonnée dans son canapé, comme un chat, roulée en boule. En cherchant une casserole, j'ai tout fait tomber, ça l'a réveillée.

"_ Qu'est-ce que tu fais ?
_ Bah, un gâteau, comme promis. Vas prendre un bain, je m'occupe de tout.
_ Mmm"

Elle lâcha sa couette, la laissant négligemment sur le canapé. Elle était vêtue uniquement d'un énorme pull noir à grosses mailles qui s'arrêtait juste en haut de ses cuisses blanches et un peu en dessous de sa toison fine que je distinguait entre les mailles. Les courbes de son corps se dessinaient en ombre chinoise à travers son maigre vêtement, éclairées par la faible lumière provenant de la baie vitrée derrière elle. Ses bouts de seins généreux pointaient vers le Nord (ah bah, il était là, le Nord!) et ne cherchaient qu'à traverser la laine comme pour m'accueillir.

J'ai failli en perdre ma casserole. L'ange est passé et s'est dirigée sous la douche. Ce n'est qu'en entendant les gouttes clapoter contre la faïence que j'ai repris mes esprits. Bon, d'abord découper les pommes en dés. Les mettre au fond d'un plat à gratin. Euh...bon, c'est rangé où ? la dernière fois que j'ai fouillé, j'ai déclenché une avalanche d'ustensiles. Cette fois, je vais être plus délicat. Ça, c'est quoi ? ça ressemble à un plat à gratin, non ? Bon, c'est rond et ce n'est pas en verre. Qu'à cela ne tienne. Je presse un petit citron sur les pommes pour qu'elles ne brunissent pas.

Puis dans un casserole sèche, faire caraméliser 100g de sucre. Facile, il faut juste remuer souvent pour ne pas que ça n'accroche. Verser dessus 30cl de crème fraiche. Le caramel va durcir d'un coup, c'est normal, à moins de chauffer la crème mais bon...je n'ai pas que ça à faire. Il suffit de remuer le caramel dans la crème chaude et ça suffit.
Pendant que la crème caramel se fait doucement, mélanger 100g de beurre dans 200g de farine pour faire une pâte sablée qui déchire sa race.
Verser la crème caramel sur les pommes, saupoudrer la pâte sablée sur le tout et enfourner 15 à 30 minutes en fonction du four mais ça dépend du four alors pour un four que vous n'avez pas fréquenté, faut voir.
Elle sortit de la douche :

"_ Mmm ! ça sent bon ! j'ai faim ! Qu'est-ce que tu as préparé ?
_ Un crumble pomme-caramel.
_ Vas-y ! Montre !
_ Je ne sais pas si c'est prêt.
_ C'est pas grave, fais voir quand même.
J'ouvris la porte du four, juste à temps pour me rendre compte que le dessus prenait une couleur plus que brune, à la limite du cramé.
_ Oulah ! C'était moins une !
_ Aaaaah ! Fais moi goûter !
_ Oh merde !
En voulant sortir le plat du four, j'ai pris les manicles, attrapé les bord du plat pour me rendre compte que les côtés coulissaient.
_ Merdemerdemerdemerde
Tout en me dépêchant de sortir le plat du four sans en foutre partout, j'ai vite posé le plat sur la gazinière et des filets de caramel liquide s'échappaient des bords.
_ Ah mince, tu as pris mon moule à manqué. Forcément, ça coule.
_ Ah zut de crotte de bique ! c'est en train de couler entre les grilles de la gazinière.
_ Hihi ! crotte de bique ! c'est rigolo. Ça doit faire 20 ans que je n'ai pas entendu cette expression. Vite on va nettoyer.
Elle s'est empressée de ramasser les taches de caramel avec ses doigts et les lécher d'abord timidement.
_ Oh la vache ! Ton caramel a un petit goût de citron, c'est une tuerie !
_ Fais voir !
_ Oh mazette ! oui !
_ Donne moi ça !
Elle pris le plat et le renversa légèrement pour en faire couler davantage.
_ Hey ! Laisses-en un peu dans le plat !
_ Ta gueule et lèche !"

"_ C'est ce que je leur dis à tous !
_ Lola !!!"

Nous avons continué à manger le crumble directement dans le plat, avec des cuillères cette fois-ci.
"_ Il ne te fallait pas grand chose pour retrouver un début de sourire. C'est bien.
Elle fit une petite moue, mi joyeuse, mi mutine, prise en flagrant délit de rupture de déprime.
_ Forcément, tu sors l'artillerie lourde aussi.
_ Ah non, c'est rien ça encore.
_ Sans déconner. Personne ne m'avais jamais rien cuisiné. Aucun mec je veux dire. A part mamie.
Et hop, retour dans le broyage de noir.
_ Hey, regarde-moi.
Je lui soulevai le menton avec un doigt encore collant de caramel.
_ Tu n'as rien à te reprocher. Tu es en train de faire ce qu'il aurait souhaité que tu fasses : il était sourd, écoute toute la musique que tu peux. Il était muet, alors parle. Il est mort, soit vivante, le plus vivante possible.
_ Merci pour ce que tu es en train d'essayer de faire. Mais il me faudra plus qu'un gâteau pour arriver à me faire sortir de cet état.
_ Bah voilà : sortir ! Viens ! on va faire un tour dehors.
_ Non, je ne peux pas, je suis d'astreinte demain.
_ Ah bon ?
_ Non, je n'ai pas voulu poser de congés pour ne pas m'enfoncer encore plus auprès de mes co-internes.
_ Ah mince ! ça commence et finit à quelles heures ?
_ 7h30 à ...mystère, ça dépend de la somme de travail.
_ Bon, on pourra passer la fin de journée ensemble au moins.
_ Non plus, j'enchaine avec une garde de nuit.
_ Ah crotte ! et dimanche matin tu vas dormir. Bon, ça ne nous laisse pas beaucoup de temps ensemble, je repars dimanche après-midi.
_ Oui, c'est nul. Je suis nulle, j'aurais du anticiper.
_ Non, tu ne pouvais pas, tu m'as appelé la semaine dernière. C'était impossible de s'organiser autrement.
_ Oui. Tant mieux que tu ne le prends pas mal.
_ T'inquiète.
_ Allez, au lit !
_ Oui, t'as raison. Viens, je t'installe le clic-clac."

J'avoue, j'ai été un peu déçu. Suite à mon expérience sous les tropiques, où, non non, il ne se passera rien et au final il y a eu bisou, j'espérais quelque chose du genre. Chacun à une extrémité du lit, osant à peine s'effleurer du pied, pour se réveiller au matin dans les bras l'un de l'autre. Quelque chose comme ça.

Tant pis, je vais planter mon piquet de tente de mon côté, priant les étoiles pour qu'elle vienne se glisser subrepticement sous mes draps pendant la nuit.

J'ai été réveillé par l'odeur du café. Elle était déjà habillée, la grande classe malgré le froid, pantalon anthracite impeccable avec le pli devant, veste assortie, manteau noir immaculé, écharpe en laine bordeaux et bonnet en velours noir, avec de petites boucles d'oreilles assorties à l'écharpe. Pas de rouge à lèvre, juste un peu de gloss et un smoky eye très discret. La classe, je vous dis. Bon ok, ça ne sert à rien quand on sait qu'elle va devoir mettre sa blouse ou même devoir enfiler sa tenue de bloc (on ne sait jamais), mais c'est pour le principe.

"_ Je ne voulais pas te réveiller. On se retrouve cet après-midi."
Elle m'embrassa sur la bouche, un baiser à la fois tendre et familier, presque anodin. Je n'ai rien pu répondre, j'avais le goût du café mêlé à celui de son gloss à la cerise que je savourais en passant la langue sur mes lèvres.
J'ai passé la matinée tranquillement, en me passant un des CD qui trainaient négligemment. Je choisis Nina Simone, "Feeling good" of course. Je finis mon livre, le "Hussard sur le toit", où il fait face à une canicule et une épidémie de choléra. C'est bien, ça me donne chaud sans me donner la diarrhée.
J'ai flâné un peu dans les rues, mangé un sandwich en rêvant et je suis retourné à l'appartement pour sortir mon arme secrète : mon moule à muffin en silicone.

C'est ultra simple, prendre 250g de farine, mélanger avec 2 œufs + 1/2 sachet de levure. Faire fondre 75g de beurre avec 75g de sucre. Verser le beurre sucré dans la pâte, mélanger et rajouter 10cl de lait.
Ensuite, verser dans le moule en silicone à raz bord.
Et c'est là que la petite touche de magie intervient : insérer discrètement 1 carré de chocolat noir juste sous la couche superficielle de pâte. Enfourner 45mn dans un four à 180°. Quand ça va gonfler, la pâte va recouvrir le chocolat et ça va vous donner un cœur fondant.

Emilie est rentrée en début d'après-midi.

"_ C'est bizarre, j'ai encore l'odeur de sucre de hier soir dans le nez.
Elle me vit sortir les muffins du four.
_ Oh la vache !
_ Je t'ai préparé un petit goûter.
_ Mais tu es parfait comme mec toi !
_ Merci merci.
_ Et en plus c'est trop bon ! mais aie ! c'est chaud par contre ! mais c'est bon. Oh putain ! j'ai du mal à me retenir de me re cramer la langue."

Nous avons continué à nous câliner dans le canapé, sous la couette, entre coupés par un muffin, une page de nos livres respectifs, l'album "Fight for your mind" de Ben Harper.

"_ Je passe un excellent moment Georges, merci.
_ Avec plaisir. Tu es mon amie et c'est ce que les amis font.
_ Il y a une Mademoiselle Georges sur ton ile avec toi ?
Alors là, c'est le tourbillon dans ma tête. Que dis-je ? le cyclone tropical intense ! Elle part dans pas longtemps pour sa garde, donc pas le temps de faire des galipette mais juste assez pour faire des bisous. Mais j'ai une copine moi normalement. Bon, elle n'est pas sur mon ile avec moi, je vais la rejoindre dans pas longtemps mais bon...techniquement, je ne suis pas encore avec. Mais non ! ça ne se fait pas voyons. Rappelle-toi, Joannie, elle t'avait trompée et ça ne t'avait pas super fait plaisir. Tu voudrais réellement infliger cette peine à quelqu'un ?
_ Oui, il y a une Mlle Georges.
_ J'espère qu'elle se rend compte qu'elle a de la chance de t'avoir.
_ Je l'espère aussi."
Elle a sérieusement intérêt en me rendre cette faveur que je lui fais ! J'ai une femme magnifique dans mes bras, vulnérable, que j'ai essayé de draguer dans le passé, qui me trouve génial et que je laisse de côté pour retrouver ma promise sans entacher mon armure de chevalier blanc. Ça fait un peu mal au cul mais je me sens un peu comme Lancelot.

"_ Mais putain Lola ! qu'est-ce que tu fous !!! pourquoi tu me balances le fond de ton verre à la figure ?!?!?!
_ Bah, t'as dis Lance l'eau !
_ Ah Ah Ah ! très malin !
_ Fais gaffe, t'as encore un bout de menthe sur la joue, là."

Elle s'en fut vers sa garde en me glissant à l'oreille "Tu peux dormir dans mon lit si tu veux". J'étais aux anges, j'avais finalement accès au sésame. Est-ce que j'aurais droit aussi à lui offrir le repos du guerrier (ou plutôt de la guerrière) en rentrant de l'hôpital, lessivée, demain matin ? Mais pourquoi j'espère ça ? je viens de lui dire que j'avais une copine et j'imagine des trucs...non mais ça ne va pas bien dans ma tête. Je me suis endormi dans son odeur, dans un sommeil de coton et de souffre.

En me réveillant (je vérifie que je n'ai pas laissé de trace sur les draps, on ne sait jamais, un sommeil agité...), je regarde l'heure : où est-elle ? 8h. C'est encore tôt. Si la garde se finit à 7h30 ou 8h, le temps de faire quelques transmissions, prendre un petit déj...si en plus il y a eu des complications, qu'elle n'a pas dormi de la nuit...qu'elle en profite pour se reposer...Bon admettons.

Elle est rentrée vers 11h, la tête enfarinée (sans doute à cause de surdosage de mes gâteaux). C'était l'heure de mon départ, j'avais bouclé ma valise et j'ai quitté mon ange réfrigéré pour m'envoler vers les cieux ensoleillés de mon ile tropicale.
Nous nous sommes longuement pris dans nos bras, elle a pleuré un peu. Avant de partir, de ses yeux rouges, elle m'a confié :
"_ Mon cœur est trop lourd en ce moment pour le partager avec qui que ce soit. J'espère juste pouvoir un jour l'alléger. Et quand ce sera le cas, j'aimerais y placer quelqu'un comme toi. Merci d'avoir été là pour moi."
Elle me laissa franchir le pas de la porte avec un baiser d'adieu de ses lèvres salées sur les miennes.

Et moi, secrètement, j'avais mis une volute de son parfum à mon poignet, volé d'un spray dans sa salle de bain. Je rejoignait les nuages avec sa senteur et une promesse d'amour. Un jour...


"_ Ah ! ça ne se finit pas si mal ! Et la suite ? Tu la revois quand ?
_ Minute ! je m'envole demain pour l'Afrique pour rejoindre Fenouil.
_ Mouais...c'est moins intéressant tout de suite.
_ Attend ! Je vais sans doute avoir des tonnes de trucs à te raconter.
_ Mmm méfie-toi. J'ai peur pour toi. Ne te perd pas.
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ Tu es un petit cœur en sucre, je ne voudrais pas que tu te brises."

Lola me congédia avec un petit baiser dans le cou, juste sous l'oreille, pile sur la carotide. 

Je crois que je voyage trop en ce moment, j'ai peur de me perdre en effet.


To be continued...




Emilie est morte en vain, une histoire canadienne (en français) sur le surmenage des étudiants en médecine :
http://plus.lapresse.ca/screens/6d7fef92-b063-48bd-a5fa-1b41ea0a5bf8%7C_0





lundi 1 décembre 2014

Des souris et des hommes

J'imagine que si vous n'avez jamais mis les pieds à un congrès de médecine vous ne pouvez pas imaginer ce que c'est. Il faut vous représenter un peu un mélange entre des cours à la fac, une messe, une séance de cinéma, un supermarché et un salon de l'agriculture. Je sais, spontanément, ce n'est pas facile.
Je vais donc vous expliquer les choses une par une.

La médecine est une science. Ça ne l'a pas toujours été mais maintenant, c'est cet aspect qui prédomine. Enfin...nous en rediscuterons plus tard. Pour faire avancer la science, il faut qu'il y ait des recherches, scientifiques évidemment. Vous suivez jusque là ? Ces recherches sont dirigées par des Professeurs, des gens qui ont passé l'HDR, l'Habilité à Diriger des Recherches. Ces professeurs demandent alors à des petites gens de travailler pour eux sur un sujet qui leur tient à cœur, sujet sur lequel en général, ils ont bâti leur carrière.

Si les petites gens sont des biologistes, dans une unité INSERM, souvent, les études sont menés sur des rats ou des souris, en bonne santé, qu'on va rendre malade d'abord et les guérir ensuite. Si ces petites gens sont des internes, les études sont menées sur des vrais gens, des patients, des personnes vivantes, déjà malades, et qu'on va essayer de guérir. C'est ça, le but de la recherche : aider les gens à guérir.

Pour articuler tous ces rouages, il y a des ARC, attachés de recherche clinique. Ils compilent tout plein de données, les donnent aux Professeurs pour décider du protocole de recherche clinique. Le Professeur décide de ce qui va être recherché, précisément. Il va essayer de répondre à une question parmi tout le flou de la méconnaissance médicale.

En retour, les ARC vont informer les patients inclus dans les études, leur dire le but de la recherche et leur demander l'autorisation de participer à l'étude. Pour savoir comment mener l'étude, connaître combien de patients il faudrait inclure pour répondre à la question de départ avec 95% de certitude, on fait appel à des statisticiens. C'est eux qui décident à quelle moulinette les chiffres vont être passés pour sortir d'autres chiffres qui vont prendre du sens et pouvoir répondre à la question initiale.

Ça peut être : telle maladie est pour l'instant incurable. L'état actuel des connaissances scientifiques nous informe que telle molécule pourrait être très prometteuse. Essayons-la chez la souris. Et si la réponse est : Oui, la molécule X permet de guérir la maladie de la souris, alors on demande aux humains s'ils accepteraient d'essayer la molécule X pour essayer de traiter leur maladie incurable. Si la réponse est encore : Oui, la molécule X permet de guérir la maladie Y, c'est super, on a découvert un nouveau traitement et les patients en ont bénéficié en avant première. 

Une fois les études conduites par les biologistes, les internes, les chefs de cliniques, les Professeurs, les résultats centralisés par les ARCs, et validés par les statisticiens, il faut alors montrer ses résultats à d'autres scientifiques qui vont alors décortiquer le travail mené par l'équipe, l'analyser à leur tour et en faire un critique constructive. Tout cela pour faire avancer les connaissances médicales. Pour faire progresser la science.
Les résultats sont donc publiés dans une revue médicale, disponibles à la lecture et la critique de tous.

Tout ce beau monde est réuni pendant une brève période à un congrès médical. Sauf les patients. Sauf les souris.

 Le congrès est le lieu où les connaissances médicales sur un sujet sont toutes concentrées, présentées, débattues, applaudies par les pairs.

Bon ça, c'est du point de vue des bisounours, le verre à moitié plein.

En réalité, chaque service où travaille un Professeur reçoit de l'argent du ministère de la recherche et de la fac pour financer des projets de recherche. En pratique, cet argent sert surtout à boucher les trous dans le budget de l'hôpital, pour payer les infirmiers, les aides soignants, les agents administratifs, les biologistes, les statisticiens... Pour financer le projet de recherche, pour pouvoir engager plus de monde, pour acheter du matériel, pour pouvoir travailler dans des conditions décentes, la fac et le ministère comblent deux tiers du budget. Ça ne suffit pas. Il faut trouver des financement extérieurs. Auprès d'une fondation à but caritatif par exemple ou bien auprès d'un laboratoire pharmaceutique.

Ensuite, une fois que la recherche est publiée, c'est la spirale. Pour ne pas virer les gens qui viennent juste d'être engagés, il faut toujours trouver un autre financement, donc toujours avoir un projet de recherche sous le bras. Plus un Professeur publie, plus il acquiert de notoriété dans son domaine et plus il devient alors facile de trouver des financements.

Pour les labos, c'est tout bénef : ils financent à peu de frais de la recherche qui leur bénéficiera de façon directe ou indirecte. Pour les organismes de publication aussi : plus on publie, plus il faut publier. Et les articles ne sont pas gratuits évidemment.

Les congrès de médecine sont financés par les associations de malades, les labo et les revues. On y trouve donc toutes les informations sur les dernières innovations technologiques, les derniers médicaments, les derniers dispositifs, le dernier article qu'il faut absolument avoir lu, le Professeur qu'il faut absolument aller écouter car il est LA référence du sujet...

Parmi tous ces rouages, les petits chercheurs, eux, n'ont que peu de place. On leur laisse souvent un coin reculé du parc d'exposition, un endroit mal éclairé avec des murs en carton contre lesquels ils collent leur affiche qui présente en un mètre carré 3 ans de travail. L'avantage c'est que le congrès organise un défilé des Professeur, où chacun va pouvoir présenter son poulain et l'objet des ses recherches en proclamant haut et fort "Son travail est génial, retenez-le (ou la), il (ou elle) ira loin."

C'est là que je me trouve, entre les murs en carton et une armée de chercheurs qui patientent devant leur poster en attendant que quelqu'un vienne leur taper sur l'épaule, leur dire que oui, ce qu'il font est très intéressant, si si, qu'ils n'ont pas perdu 3 ans de leur vie, même si c'est tellement pointu dans leur domaine que même le titre est incompréhensible, y compris pour des personnes du milieu.

J'ai donc passé une journée entière, debout, en costard, à attendre devant mon affiche toute neuve, en attendant que Pr A me dise que c'est bien (il n'a même pas corrigé ma mise en page, ni mon texte d'ailleurs). Je voudrais juste que quelqu'un lise ce qu'il y a d'écrit et me fasse un commentaire, n'importe quoi, bien ou mal. Qu'il me dise que mon travail c'est de la merde en m'expliquant pourquoi dans le menu détail. Ou au contraire, qu'il y ait juste quelqu'un pour parcourir le texte en diagonale et faire une moue approbatrice du genre "Tiens, si j'avais 20mn devant moi, je lirais probablement son article."
3 personnes ont lu mon poster : mon voisin de droite, un canadien, ma voisine de gauche, une tunisienne et un Professeur suisse qui s'était perdu.

Pour les deux jours restants, j'ai décidé de ne pas poireauter devant mon poster mais d'essayer de prendre le pouls du congrès, savoir ce qu'il s'y raconte. J'ai donc quitté mon placard et je me suis dirigé vers les salles de congrès. Devant l'amphithéâtre principal, il y avait un énorme vigile. En fait, plus la salle de conférence est grande, plus le sujet est brûlant ou intéressant ou d'actualité et donc est sensé réunir beaucoup d'assistance. Je me rends compte subitement que la taille de l'amphi détermine aussi la taille du vigile. Il me demande :
"_ Vous avez votre badge ?
_ Euh...je regarde dans ma besace...Non, j'ai du l'oublier à l'hôtel.
_ Alors vous ne pouvez pas rentrer.
_ Ah bon ? c'est payant ? réservé aux plus de 18 ans ?
_ Non, je dois passer le code barre sur votre badge au lecteur laser pour comptabiliser le nombre d'auditeurs. Si je ne le fais pas, vous ne pouvez pas rentrer.
_ Ah zut. Bon, ben merci quand même.
_ Au revoir monsieur."

Est-ce qu'il n'y aurait pas une porte dérobée pour rentrer en bravant l'interdit ? Trop un rebelle je suis. Oui, en effet, il existe une entrée de service pour le personnel de maintenance. Je longe donc l'amphi, je passe par une petite porte entrouverte où il était écrit "entrée réservée au personnel autorisé" et je me dirige doucement vers la fosse.

Derrière la porte à moitié fermée, je peux voir la moitié des diapositives et entendre la totalité des paroles de l'orateur. J'assiste à une joute verbale (oui oui, avec des mots chevauchant des destriers en armure avec des casques sur la tête et une grosse lance dans la main) entre deux professeurs :

"_ Cher confrère et ami, les résultats présentés dans mon études suggèrent que vos travaux doivent remettre en question toutes nos connaissances sur le sujet. C'est très présomptueux de votre part.
_ Il n'y aucune présomption dans les chiffres. L'étude a été réalisée de façon tout à fait rigoureuse, randomisée en double aveugle sur une population conséquente de souris et les résultats sont significatifs et incontestables.
_ Oui mais vous le savez bien, les statistiques sont des créatures très fragiles à qui on peut faire avouer n'importe quoi sous la contrainte. Certes, la méthode que vous utilisez est irréprochable mais les groupes que vous étudiez ne sont pas homogènes et les résultats sont orientés. Vous vous attendiez à avoir ces résultats là.
_ Même si j'ai laissé une part au doute, j'ai mené l'étude évidemment parce que je m'attendais à avoir ce résultat là. Sinon je ne l'aurais pas faite, vous vous en doutez. Je ne fais pas de recherche fondamentale, je laisse ça aux biologistes. Moi, je suis médecin, je fais de la recherche orientée vers la thérapeutique. Ça me semble normal et logique.
_ Dans ce cas là, si vous vous orientez vers de la recherche thérapeutique, vous auriez du faire vos recherche sur des rats. Tout le monde médical sait que leur métabolisme est beaucoup plus proche de l'homme que celui des souris.
_ A votre place, je ne dirais pas de mal des souris, surtout ici à Paris qui héberge la maison de Mickey Mouse."

Son interlocuteur en est resté coi. Gagner une joute scientifique avec ce genre d'argument, c'est indécent, c'est veule, c'est minable. Et pourtant, vu le tonnerre d'applaudissements qui a retentit dans la salle, tout le monde avait élu le vainqueur du combat. Finalement, la taille de la salle ne dépend pas de la hauteur du débat scientifique mais plutôt de l'ego des orateurs. Finalement, ce n'est pas le chevalier avec la meilleure technique qui l'emporte mais celui qui a la plus grosse, lance ou monture, tout dépend.

Après avoir atteint le point Godwin de la rhétorique scientifique, je m'en fus vers d'autres lieux, d'autres hauteurs scientifiques. Je me suis dit, si je trouve une salle de conférence plus petite, le sujet sera peut-être vraiment intéressant.

J'ai quitté mon couloir et me suis dirigé vers la sortie. A peine avais-je franchi la porte "réservé au personnel autorisé" que je me suis fait aborder par un délégué médical. Je le sais parce qu'il arborait un badge avec le logo LF en grosses lettres pour "les Laboratoires du Fleuve".

"_ Ah tu es là ! on te cherchait partout.
_ Euh... ah bon ? vous êtes sûr que c'est moi ?
_ Allez, ne sois pas con. On m'a dit de chercher un rouquin en costard sans badge, il n'y en a pas onze mille.
Je me suis dit dans ma tête qu'il devait en avoir au moins deux mais je l'ai suivi, on ne sait jamais, peut-être un buffet gratuit. A force de rester debout devant mon poster, j'avais faim.
Il m'emmena vers une petite salle de conférence (ah ! bonne nouvelle) mais sans buffet (oh ! mauvaise nouvelle) mais avec café à volonté (Ah !).
_ Ça y est, j'ai retrouvé le nouveau qui s'était perdu.
_ Bon on va pouvoir commencer. Donc, vous me connaissez tous, je suis le directeur du département formation en force de vente, et non pas "force de fente" comme la rumeur circule.
Quelques gloussements dans l'assistance, surtout venant de la moitié masculine de l'auditoire.
_ Je vous fais un petit résumé de la situation : suite aux nombreux désagréments subis par le secteur pharmaceutique, je veux bien sûr parler des affaires Diplomax, Cholesterine, Viandoxx et autres pilules de troisième génération...

Cette fois, c'est moi qui ai gloussé. Ça m'a toujours fait marrer de parler de "génération" pour des pilules sensées empêcher la procréation. Sauf que j'ai gloussé pendant un silence grave, pesant, et du coup, tout le monde m'a entendu.

_ ... donc, je disais...euh...je disais quoi déjà...ah oui ! Pour toutes ces raisons, le secteur est en pleine restructuration. Il y quelques années, nous avions la grande salle de réception de l'hôtel 3 étoiles, avec buffet et champagne à volonté. Cette année, nous devons nous contenter d'une petite salle de réunion comme celle-ci. Les réductions de personnel et de budget ont été drastiques. Mais vous vous demandez sûrement, comment en sommes nous arrivés là ?

Non, moi je me demandais où étais parti la bouffe.

_ Et bien, c'est assez tragique mais les lois sont contre nous. Il faut plusieurs années pour développer un médicament, entre la découverte de la molécule, les études in vitro, les tests sur les rats, les souris, puis l'homme et finalement la commercialisation du médicament, il se passe entre 10 et 20 ans. Or, lorsqu'on dépose un brevet, il est valable pour seulement 25 ans. La recherche coûte cher, très cher. Alors pour que la boite continue à engranger des bénéfices et faire plaisir aux actionnaires, il faut opérer un retour sur investissement le plus vite et le plus fort possible.
Petite pause dramatique.

_ Certains laboratoires ont opté pour une stratégie quitte ou double : on bâcle les essais cliniques sur l'homme et on sort le médicament quand même. Ce n'est qu'après qu'ils se sont rendu compte de l'erreur.

Une nouvelle pause dramatique.

_ D'autres laboratoires, eux, préfèrent prolonger les études cliniques et mettre le prix fort sur le médicament puisqu'il restera moins longtemps sur le marché. Cette approche pose problème pour des médicaments essentiels comme les anti-rétroviraux par exemple. Les fait de vendre très cher des médicaments à des populations qui, sans ce remède, meurent, peut être vécu comme quelques chose de très polémique.

C'est le moins qu'on puisse dire.

_ Donc, moins de médicaments, mis moins longtemps sur le marché, disponibles pour moins de patients parce que trop chers, tout ça mis bout à bout font moins de recettes. C'est facile de comprendre pourquoi les actionnaires sont craintifs et n'investissent pas dans les laboratoires pharmaceutiques. C'est pourquoi tous les laboratoires sont en train de fusionner entre eux et de réduire leur personnel. C'est la grande restructuration. Les directions ont alors décidé de changer de stratégies : finit les armées de visiteurs médicaux dans les cabinets des généralistes.

Ah bon ? c'est nouveau ça en effet. Il vient de piquer mon intérêt.

_ Oui, maintenant, votre rôle à vous, les délégués, ce sera de convaincre les Professeurs de faire des études sur nos produits, de faire des prescriptions hors AMM parce que eux, ils le peuvent. En effet, un Professeur a une notoriété, une aura, un charisme pour entraîner tout le monde dans son sillage, y compris les futur prescripteurs que sont les internes. De plus, un patient qui sort du service du Professeur, le médecin généraliste va y réfléchir à deux fois avant de retirer un médicament prescrit par le Grand Patron, parce qu'il est sensé être l'expert dans le domaine.

J'en ai la mâchoire qui pend.

_ Alors la visite médicale de papa, c'est fini ! Terminées les mini-jupes avec jambes croisées juste ce qu'il faut, les décolletés plongeants tout en se penchant pour montrer les plaquettes de médocs...de toute façon, maintenant, la moitié des médecins sont des femmes. Ces ... comment dire... arguments marketing ne fonctionnent plus. Maintenant, il faut la jouer plus fine, être plus sympa, plus à l'écoute, et surtout, surtout, financer les déplacements des internes, des Professeurs, des ARCs...tout le monde ! offrir du matériel dans les hôpitaux...et caetera...et caetera...et caetéra...

prononcé "ète kaétéra" en latin dans le texte.

_ Vous avez compris ? Nous, ça nous arrange que les médecins soient sous-payés. A votre avis, qui est-ce qui fait du lobbying pour que le tarif de la consultation ne soit pas réévalué depuis 25 ans ? oui, les mutuelles, mais il y a nous aussi. Plus les médecins sont surexploités, esclavagisés, maltraités, payés des cacahuètes (prononcées kakahÜettes) et plus ils sont corruptibles !

Et c'est pile ce moment que choisit mon alter ego pour faire irruption tel un deus ex machina, un ange roux en costume, avec une absence de badge sur le torse.

_ pff pff pff... c'est bien ici la réunion LF ?
_ Tu es qui toi ?
_ Je suis Jean-Pierre, le délégué de région Limousin, je me suis perdu.
_ Si c'est toi le délégué, vous, vous êtes qui ? se tournant vers moi.
_ Moi ? je suis juste un esclave dont personne ne fait attention. Je m'en vais. Merci pour le café.
_ Jean-Pierre, t'es viré."


En sortant de là, je me suis senti sale, comme violé, souillé, utilisé par le marché comme vulgaire pion. Ça veut dire que je suis corruptible, exploitable, corvéable à merci ? J'ai accepté de me prostituer pour venir à ce congrès : un poster contre une place offerte.
Et le pire, c'est que pour monter les échelons de la hiérarchie médicale, tout le monde est obligé de passer par là. En parlant d'échelons, voilà la hiérarchie qui arrive justement :

"_ Ah Georges ! Tu tombes bien. J'ai croisé le Professeur de référence à Paris et il est très intéressé par ton article. Il voudrait une copie pour publier dans la revue française le mois prochain.

Après avoir été secoué par la réunion des délégués, j'ai pris une grande inspiration, histoire de laisser décanter les émotions et surtout pour ne pas répondre des choses que je pourrais regretter.

_ Merci Professeur A. mais je pense que je vais m'arrêter là.
_ ... Ah super, je ... Pardon ?
_ Je n'ai aucune ambition de carrière hospitalière alors me donner autant de mal pour ne rendre service qu'à vous même sans contrepartie...non...ça ne m'intéresse pas.
_ Mais...mais...et ton nom en premier dans une grande revue internationale ? c'est ce qu'il y a de plus prestigieux !
_ J'apprécie votre sollicitude mais je ne suis pas un Serpentard. J'ai longtemps été un Poufsouffle mais aujourd'hui, je prends mon courage à deux mains, je deviens Gryffondor et je vous le dis en face : j'arrête d'être votre esclave. Le poster, je vous l'offre, vous le placarderez dans votre bureau jaune. Au revoir Professeur."

Il est resté bouche bée, sans doute n'avait-il pas compris les références.

Voilà, c'est fait. J'ai mis définitivement un terme à toute ambition hospitalière. Si un jour j'ai envie de revenir à l'hôpital, il faudra que ce soit hors de la sphère d'influence du Professeur A. J'ai compris les règles du jeu, cette fois-ci, je ne me ferai plus avoir.

Bon, maintenant, je me sens plus libre et je peux en toute sérénité voir Emilie.

La suite au prochain numéro.










Pour les Serdaigles :


Doc Karlito parle très bien de la condition des étudiants en médecin et après : ici.

Ici, on explique ce qu'est devenue la recherche fondamentale :
http://sciencesenmarche.org/fr/mais-pourquoi-les-chercheurs-nous-cassent-les-oreilles-avec-le-credit-impot-recherche-par-lillustre-amiral/

Le scandale des délégués médicaux : (une vieille affaire mais toujours d'actualité)
http://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/la-video-qui-fait-mal-aux-laboratoires_958065.html

Récemment, un Professeur californien a été mis à jour. Vous vous rappelez ? boire un verre de vin par jour protège le cœur ? bah c'est faux. Enfin, peut-être pas, mais on ne saura jamais, à cause de lui :


pourritures rhétoriques et autres moisissures de langage :
http://cortecs.org/effets-sophismes-biais-techniques/moisissures-argumentatives/#sdfootnote2sym

Comment éviter les scandales pharmaceutiques :
http://www.prescrire.org/aLaUne/dossierPalmares2004Conf.php



lundi 24 novembre 2014

Article second : l'optimisme

La semaine suivant la course, Lola est revenue à la charge :
« Bon alors, maintenant que la course est finie, tu as du temps pour draguer, oui ou non ?
_ Oui.
_ Ah ! alors ? la petite interne de gastro, la brune exubérante…tu la travailles quand ?
_ Nah…pas motivé.
_ Ok. La petite interne de cardio, timide mais hyper mimi…c’est quand que tu la secoues ?
_ Non mais comment tu parles ! non, elle non plus, pas motivé.
_ Roooh faut te bouger les fesses là ! t’y mets vraiment pas du tiens.
_ C’est vrai, mais j’ai un plan.
_ Ah ! un plan cul ?
_ Non, ou plutôt c’était mais j’aimerais bien que ça devienne plus.
_ Mmm, méfie-toi, ça pue.
_ Pourquoi ?
_ C’est difficile de changer une relation en une autre. Tu ne peux pas changer une amitié en relation amoureuse par exemple, dit-elle avec soudain beaucoup de sérieux.
_ Ah bon ? mais pourtant …
_ C’est comme ça, c’est tout, ça ne marche pas. Pas plus que changer une ancienne relation en plan cul régulier. Il y en a toujours un des deux qui espèrera davantage.
_ Là dessus je suis d’accord, mais si les deux veulent la même chose…
_ Mouais, mais faut bien en discuter avant, et discuter quand tu faisais que niquer auparavant, le changement peut être brutal.
_ Mouais. Tu es en train de me dire qu’une fois qu’une relation est établie elle ne change pas.
_ Non, en tout cas jamais en mieux.
_ C’est vachement pessimiste comme point de vue.
_ Ou pas. Par exemple, toi et moi, on sera toujours amis, ça n’évoluera pas vers autre chose et c’est bien.
_ C’est très péremptoire.
_ C’est pas faux.
_ Ah ah ah, je vois qu’on a les mêmes références.
_ Bon, concrètement, tu vas faire quoi ?
_ Bah j’ai rappelé Fenouil."

Flashback de 2 jours :

« _ Allo Fenouil ?
_ Oui ? c’est qui ?
_ C’est Georges.
_ AAAAAAH ! trop bien ! comment ça va ?
_ Pas mal et toi ?
_ Ça va plutôt bien. J’ai suivi tes conseils : j’ai fais pas mal d’introspection, je me suis rappelé pourquoi je faisais ce métier et j’ai changé de boulot.
_ Super ! tu fais quoi maintenant ?
_ Je soigne des lions dans une réserve en Afrique.
_ …
_ Allo ?
_ Oui…non…je suis sur le cul là, c’est énorme ! et tu es heureuse ?
_ Oui très ! ça te dirais de venir me voir ?
_ Ah oui ! carrément ! mais sauf que … je ne peux poser de vacances qu’à la fin du mois.
_ C’est pas grave, dis-moi quand tu arrives, je t’attends.
_ Génial ! je te tiens au courant.

Retour au temps présent :

"_ Donc vous allez vous revoir à la fin du mois.
_ Oui, comme ça j’ai le temps de finir l’article.
_ Ah oui c’est vrai. D’ailleurs, moi aussi il faut que je rédige le bilan d’activité des explorations fonctionnelles.
_ C'est moi ou j'ai l'impression qu'on passe notre temps à travailler ensemble ?
_ C'est juste une impression.
_ Je ne suis pas sûr mais, on bosse tous les jours ici, ensemble, aux explorations fonctionnelles. Vrai ou pas vrai ?
_ Vrai.
_ Et quand les explorations fonctionnelles sont fermées et que je retourne dans le service, il se trouve que tu te retrouves à remplacer au moins une infirmière du service et que, comme par hasard, on re bosse ensemble. Je me trompe ?
_ Non.
_ Par dessus tout ça, tu rajoutes qu'on doive chacun rédiger un truc de notre côté.
_ Où veux-tu en venir ?
_ Moi je dis : faisons-le ensemble !
_ De quoi tu parles ?
_ De nos rédactions bien sûr ! est-ce que ça te dis de passer chez moi, ce soir, je te fais à manger et on se pose chacun devant notre ordi, on tape on tape on tape, et dès qu'un de nous deux en a marre, l'autre sera là pour lui changer les idées. Ça te dit ?
_ Mmm, mouais, je n'ai pas l'habitude de geeker avec quelqu'un d'autre à côté de moi.
_ Timide ?
_ Non, grottesque.
_ Euh, toi ? grotesque ? mais non tu ...
_ Non, je veux dire que j'aime bien rester dans ma grotte à grogner comme une ourse.
_ Ah d'accord ! ça me convient. Et puis tu as déjà grotté avec de la bouffe gratuite ? à volonté ?
_ Mmm ... je réfléchis.
_ Bah réfléchis bien, je ne ferai pas mon cari de saucisses fumées tous les jours.
_ Eh oh ! tu ne crois quand même pas que tu vas amadouer une créole avec un plat des iles ! si ?
_ Tu n'es même pas un peu curieuse ?
_ Déjà, si tu es un mec qui arrive à cuire un steak je serai impressionnée alors un plat mijoté, pfffiou ! c'est au delà de toutes mes espérances.
_ Non sérieux. Personne ne t'as jamais rien cuisiné ?
_ Pas un homme en tout cas.
_ Alors je me fais un devoir de relever la moyenne de tous les hommes en t'offrant un bon petit plat. Ce serait extrêmement impoli de refuser.
_ Why not ?
_ Alors c'est décidé ! ce soir, chez moi, 19h.
_ Tu rêves ! un mec qui m'offre à bouffer chez lui ! ça ressemble trop à un piège à gonzesse. Chez moi. C'est non négociable.
_ Mais enfin ! je ne...
_ Et il ne se passera rien entre nous ! pointa-t-elle d'un doigt menaçant envers moi."


 Pendant que je faisais bouillir les saucisses, Fenouil m'appela.
"_ Alors ? tu viens toujours ?
_ Oui bien sûr ! j'ai mon billet pour dans deux semaines.
_ Parfait. J'ai réussi à te trouver un chauffeur pour t'amener de l'aéroport jusqu'à la réserve.
_ Ah ! génial ! le grand luxe !
_ Et puis j'ai réservé un des bungalow pour qu'on soit tranquilles.
_ Super ! ça a l'air de bien se présenter ces vacances.
_ J'ai l'impression aussi. J'ai tellement de choses à te raconter, sur ma nouvelle vie, mon nouveau taf, le nouveau moi en quelque sorte.
_ J'ai hâte d'entendre tout ça.
_ On peut en parler maintenant si tu veux. Tu es dispo ?
_ Non, désolé, je dois rédiger un article pour demain, ça devrait me prendre toute la nuit malheureusement.
Je ne sais pas pourquoi j'ai menti. Je devais rendre ma partie de l'article pour la semaine prochaine. Peut-être n'avais-je pas envie qu'elle sache que je passe la soirée avec une fille, même si c'est une amie. C'est con, je n'ai rien à me reprocher, j'ai le droit d'avoir des amis, même des filles. Non, je ne sais pas pourquoi j'ai menti.
_ Mince. Alors on se recontacte dès que tu as fini pour préparer ton arrivée, d'accord ?
_ Ça marche. A très vite. Bisous !
_ Bisous ! Et ...
_ Oui ?
_ Ne fais pas trop de nuits blanches à travailler. J'ai bien l'intention que tu soies en forme.
_ Hihi ! Compte sur moi."
Ça se voit que je souris ? et ça s'entend au téléphone vous croyez ?

Les saucisses, c'est bon. Les oignons et l'ail, c'est bon. Je peux mettre tout l'ail que je veux puisque je n'ai pas l'intention de lui souffler mon haleine fétide dans le nez. On va passer pas mal de temps silencieusement, studieusement, et puis de toute manière, c'est une amie. Point final.
Le plus important, c'est de bien faire roussir les oignons dans les épices, pour que ça prennent bien le goût. Après seulement, on fait mijoter avec les tomates. Et à la fin, on rajoute le thym.
Voilà, c'est prêt, je laisse réduire un peu. Le riz est prêt. L'ordi est chargé. J’emballe tout ça, je mets dans la voiture et c'est parti. Elle habite dans une grande baraque, toute neuve, un peu dans les hauteurs de l'ile mais pas trop en altitude. Juste assez pour profiter de la chaleur sans étouffer, pour avoir la vue sur mer sans le voisinage pourri.

"_ Salut !
_ Salut ! perfect timing !
_ Indeed ! ça sent bon dis donc ! je suis déjà impressionnée que ça n'ait pas cramé.
_ Ah ah ! moque toi.
_ Non non, je suis sérieuse ! Aucun mec que je connais ne sait cuisiner.
_ On passe à table alors.
_ Non, je préfère commencer à bosser si ça ne te dérange pas. J'étais en train, en t'attendant.
_ Ok, de toute façon, on n'aura qu'à réchauffer tout à l'heure."

Nous avons passé deux heures, l'un en face de l'autre, cachés derrière nos écrans, bercés par le son des vagues et des touches de clavier, interrompus ça et là par les souffles d'exaspération des affres de la rédaction.
Au bout d'un ultime soupir :
"_Ça te dit une pause ? demanda-t-elle.
_ Ouaip carrément, je crois que j'ai une escarre à la fesse gauche.
_ Ça tombe bien, moi c'est la fesse droite.
_ Allons dehors.
J'ai servi deux assiettes conséquentes, vu l'heure tardive. Nous nous asseyons au bord de sa terrasse, côte à côte, face à l'océan scintillant sous le clair de lune, chacun avec son écuelle sur les genoux. J'avais une faim de loup et visiblement elle aussi, doublée d'un coup de fourchette à faire pâlir un rugbyman landais.
_ Bah dis donc ! ça fait combien de jours que tu n'as pas bouffé.
_ Désolé mais c'est trop bon ! ce n'est pas 100% créole mais c'est hyper bon.
_ Ah non ? qu'est-ce que j'ai raté pour que ça n'ait pas le label créole ?
_ Le thym. Ça sent le thym frais.
_ Oui, c'est meilleur frais, non ?
_ Peut-être, mais pour que ce soit vraiment créole, il aurait fallu le faire cuire en premier, avec tes oignons.
_ Ah mince!
_ Là, ça fait plutôt provençal. Mais c'est hyper bon quand même !
_ Ah merci.
_ Je suis impressionnée. Bravo.
_ Euh, merci, merci.
_ Sérieusement, c'est la première fois qu'un mec me fait à manger.
_ Ah bon ? et tu es restée avec beaucoup de mecs ?
_ Non.
_ Ah.
_ ...
_ Et c'est suffisant pour se faire une idée représentative de la gent masculine.
_ Oui.
Oulah, c'est pas facile du tout de la dérider. Je suis complètement déstabilisé par son aptitude à passer de la complicité ultra proche à cette distance glaciale dès qu'il s'agit de sa vie sentimentale. Changeons de sujet, retrouvons la charmante Lola.
_ Alors t'en es où dans ta rédaction ? ça avance bien ?
_ Bof, j'ai du harceler les médecins et les informaticiens pour récupérer les données de l'année écoulée. Il m'ont filé un tableur et il faut que je trie toute les données. C'est très fastidieux. Donc, ça avance, mais c'est lent. C'est chiant à mourir et il faut que j'arrive à le rendre intéressant au conseil de pôle.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ Comme ça, ils verront qu'on fait du bon travail toi et moi, et surtout que ça fait rentrer plein de thunes pour le service.
_ Mais c'est qui qui paye ? les patients ?
_ Non, la sécu et l'ARS. Pour chaque patient, la sécu paye le prix des explorations et en plus, l'ARS nous donne une enveloppe. Globalement, au bout de 300 patients, ça rapporte plus à l'hôpital que ça ne lui coûte.
_ Cool ! et du coup, on en a vu combien des patients en un peu moins d'un an ?
_ A peu près 1200.
_ Ah oui ! on fait une sacré équipe !
_ C'est clair ! Et toi ça avance ?
_ Bah, il faut que je rentre les derniers dossiers de patients que je suis allé chercher en métropole le mois dernier, que je recalcule les stats, que je refasse mes tableaux, et que je décore avec du joli texte autour pour bien montrer que mon travail n'a servi à rien.
_ Ah bon ? pourquoi ?
_ Parce que, grosso modo, en fonction de comment je présente les choses, soit je montre qu'on a opéré plein de patients pour rien, soit je montre que leur avoir fait plein de scanners injectés, ça n'a servi à rien. En même temps, si on ne les avait pas opérés, on n'aurait jamais été sûr à 100% que leur tumeur était bénigne. Mais du coup, ça remet en question toutes les recommandations nationales sur le sujet.
_ C'est super, tu déconnes ! ça veut dire que ton travail est suffisamment solide pour démonter le travail de tes prédécesseurs.
_ Justement. Toutes les recommandations ont été rédigées par mon directeur de thèse.
_ ... Ah... vu comme ça, forcément, ça m'étonnerait que ça lui fasse plaisir en effet.
_ Exact. Et du coup, je lui ponds cet article. Ça ne va pas lui plaire, donc on ne va pas le présenter à une revue. Il va me trouver d'autres patients à inclure pour que les chiffres tendent en sa faveur.
_ Mouais, c'est Sisyphe, quoi.
_ C'est ça. Ça ne finira jamais.
_ Et comment tu peux t'en sortir ?
_ J'espère juste qu'il se lassera à un moment.
_ Tu déconnes ? c'est un professeur. S'il est à son poste, c'est qu'il a été sélectionné génétiquement pour sa patience et son ambition. Probablement pour sa vanité. Il ne lâchera jamais l'affaire.
_ Génial, merci de me remonter le moral. Tip Top cacahuète !
_ Désolé, mais je préfère être honnête avec toi.
_ Mouais, t'as pas tort. Il fallait bien que je l'entende à un moment ou un autre.
_ Et puis, c'est pas moi qui vais te remonter le moral mais Fenouil ! propos qu'elle ponctua d'un mouvement d'épaule contre mon épaule.
_ Eh eh, peut-être bien, effectivement.
_ Alors ? ça se présente bien ?
_ Ne vendons pas la peau de l'ours trop tôt. Elle m'invite chez elle, dans un grand bungalow, au milieu de la savane, entourés par les lions. Je n'ai pas intérêt à faire le con, elle ne pourra pas me foutre à la porte.
_ Oh, allez quand même ! tu ne risques rien. Si elle t'invites, vu vos antécédents c'est que ... d'ailleurs, c'est quoi vos antécédents ? il s'est passé quoi précisément entre vous ?
_ Précisément ? tu veux les positions, la fréquence de nos rapports et si elle a joui c'est ça ?
_ Pff t'es con ! il n'y a que ça alors entre vous ? du sexe ?
_ Non non ! on a passé trois jours fantastiques sur Paris, elle avait beaucoup besoin de parler, de faire le point sur sa vie. Elle avait besoin de réconfort aussi, parce que manque de confiance en elle, tout ça...
_ Et toi, avec ta bonne âme, tu lui es venu en aide, c'est ça ?
_ Oui, un peu. Je l'ai écouté, un peu conseillé, je l'ai aidée à faire le point sur ses envies. Et puis je sortais d'une rupture moi aussi, j'avais besoin d'un peu de tendresse.
_ Donc, vous étiez un peu plus que des sex friends.
_ C'est ça, on s'est apporté beaucoup de réconfort l'un à l'autre à un moment où on en avait tous les deux besoin.
_ Mmm, je vois. Et du sexe aussi ?
_ Oui, aussi. Un peu. Surtout de la tendresse en fait. C'était très chouette. 
_ Oui donc, effectivement, si elle te propose de venir la rejoindre c'est qu'elle espère prolonger cette complicité.
_ Ah bon, tu crois ?
_ Mmm, oui je pense. D'après ce que tu me racontes, je pense qu'elle est sincère, qu'elle éprouve beaucoup d'affection pour toi. Vous avez partagé un truc fort et intense, ça laisse son empreinte.
_ Mouais peut-être. Je ne pense pas que je suis le genre de personne à laisser une impression impérissable chez les autres.
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ ... J'ai pas très envie d'en parler. On retourne bosser.
_ Ok."

Nous continuons à travailler, moi dans le canapé, elle en tailleur sur sa chaise de bureau avec un coussin moelleux sous les fesses. Encore deux heures comme ça et retour à la pause.

"_ Pffff, je n'en peux plus. Je vais lui envoyer tel quel à mon cher Professeur Connard (notez les majuscules). Je ne comprends vraiment pas pourquoi je me prends la tête.
_ Moi non plus. Laisse tomber.
_ Oui mais non. J'ai quand même le maigre espoir que ce soit publié un jour.
_ Tu es vachement optimiste toi.
_ Et c'est mal ?
_ Non, c'est illusoire. N'importe qui d'un petit peu logique apprend très vite à ne pas être optimiste.
_ Ouh ! faut que tu développes, là. On touche un nœud.
_ Mais ouais ! si tu te laisses aller à l'optimisme c'est que déjà, à la base, tu doutes de la réussite de ton projet. Si tu sais à l'avance que ça va marcher, pas besoin d'être optimiste, juste de la méthode. En plaçant ton destin entre les mains de l'optimisme, tu occultes toute la partie réaliste qui veut que ton projet ait beaucoup plus de chances d'échouer. Quand, au final, ton projet se casse la gueule, tu es violemment confronté à la réalité qui te pète à la gueule et ça fait mal. Moralité : il ne fallait pas espérer.
_ Je ne suis pas d'accord. Être optimiste ne veut pas dire de fermer les yeux à la réalité. Ça veut juste dire qu'on n'y prête plus attention et qu'on se concentre sur la réussite. Bien sûr que ça peut échouer. Mais on n'entreprend rien si ce n'est pour que ça marche. Personne n'enfile de crampons pour regarder la télé par exemple ! si tu mets des crampons c'est pour aller courir et oui, tu risques te prendre un tacle, mais c'est le jeu. Et c'est marrant.
_ Ah bon ? tu trouves ça marrant de te faire tacler ?
_ Non, mais si j'ai peur de me faire tacler, jamais je n'irai jouer au foot.
_ Mais bon, admettons. Tu ne marques pas des buts à chaque fois que tu enfiles tes crampons.
_ Non, c'est vrai, mais si ça arrive, c'est bonus.
_ Grosso modo, à chaque fois que tu enfiles tes crampons, tu ne vises pas le but, tu sais que tu risques te faire tacler, mais tu y vas quand même. C'est ça l'optimisme ?
_ Oui, sauf que je ne joue pas au foot.
_ C'est pas ma faute si tes exemples sont pourris. Mais à quoi ça te sert de te fatiguer à rédiger un article qui ne sera très certainement jamais publié ?
_ Parce que, même si la chance est très faible, si j'y arrive, ça sera très beau non ?
_ Mouais, convaincs-toi toi-même, ça ne marche pas avec moi.
_ Je ne te demande pas de m'encourager.
_ Non, mais j'anticipe ta douleur quand, au bout de la centième modification, tu vas jeter l'éponge. Et ça me fera chier de devoir te ramasser à la petite cuillère.
_ Ah oui, donc c'est pas de l'empathie, c'est plus de l'égoïsme.
_ Non, c'est pas ça ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Ça me fera chier parce que, un mec toujours souriant comme toi, ça va me rendre triste de te voir triste, et j'aime pas ça. Je n'aimerais pas te voir triste.
_ Oh, c'est la chose la plus mignonne que tu ne m'aies jamais dite. Merci.
_ C'est sincère.
_ Moi aussi, je m'inquiète de ton bonheur. Et je vois bien que tu te soucies de mon bien être à voir comment tu me pousses à me trouver quelqu'un. Du coup, moi aussi, j'aimerais t'aider à ce que tu sois heureuse. Tu veux que je te trouves quelqu'un ?
_ Non, c'est gentil. Laisse tomber. Je n'ai pas besoin d'un mec.
_ Tu t'es faites tacler, toi. Non ? raconte.

Elle regarde autour d'elle, sa maison, son jardin, la vue sur mer, les palmiers qui découpent les vagues à travers la nuit étoilée. On voyait juste le reflet de la lune se dessiner en ombre chinoise à travers les branches. Elle pris une grande inspiration :

_ Tu vois cette maison ?
_ Oui ! elle est magnifique.
_ Oui, elle peut l'être. Elle m'appartient. Ainsi qu'à mon ex mari.
_ Mince. Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? Il est mort ?
_ Non, il s'est cassé. La veille de notre mariage.
_ NON ! sans déconner !!!
_ Ouaip ! je n'ai plus jamais eu de nouvelles. Juste de sa banque, pour me dire que son compte était fermé et qu'il fallait que j'assume toute seule l'emprunt qu'on avait pris à deux.
_ Dur.
_ C'est pour ça qu'on bosse tout le temps ensemble. C'est parce que je travaille tout le temps, autant que possible. Pour pouvoir avoir une vie, un peu d'argent pour faire autre chose que métro, boulot, dodo. Sauf qu'on n'a pas de métro, alors c'est juste boulot-dodo, boulot-dodo, boulot-dodo. J'en avais marre, une vraie zombie. Jusqu'à ce que tu arrives. Tu ne peux pas savoir la bouffée d'oxygène que ça m'a fait d'avoir un médecin qui a de la conversion, et pas que à propos de lui.
_ Euh... merci.
_ Alors tu comprends. Si tu craques, moi je n'ai plus rien.
_ En effet, je comprends que tu n'aies plus envie d'une relation.
_ Non c'est pas ça, mais je m'attends tellement à rien que ... bref. Donc, pour que je soies heureuse, il faut que tu niques. Tu comprends ? c'est impératif !
_ Ok ok ! je vais prendre ma sexualité en main. Enfin, non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
_ Ah ah ! je savais que t'étais un petit branleur de médecin ! me lança-t-elle en souriant et en me pointant du doigt.
_ Arrête de me pointer du doigt ou je te mords !
_ Viens me mordre si tu l'oses !"

S'en suivit une course autour de ladite maison, puis dedans, à se lancer des coussins, à se cracher de l'eau dessus, à se jeter des glaçons...deux gamins.

Au bout de ... un certain temps, nous avons pris la casserole et le reste de riz, mélangé l'un dans l'autre, attrapé 2 spatules en bois et nous sommes dirigés vers la terrasse. Nous nous sommes assis sur le rebord, à regarder les étoiles dans l'eau et à manger dans le même plat.

"_ Il est quelle heure ?
_ Aucune idée.
_ Attends je vais chercher mon téléphone sur le canapé.
_ Ah non ! reste ! sinon qui va caler la casserole contre ses genoux ?
_ Ok ok, je reste.
_ Et puis on s'en fout de l'heure, on ne bosse pas demain.
_ Ah bon ?
_ Oui, j'avais prévu le coup la semaine dernière. Comme je devais rédiger ma présentation, j'ai annulé tous les rendez-vous de fin de semaine. On est en vacances demain.
_ T'es un ange, dis-je en l'embrassant sur le front, y laissant un trace de sauce tomate froide.
_ Ouais je sais.
A ce moment là, une étoile filante traversa la mer.
_ Fais un vœu !
_ C'est toi qui me dis ça ? la fille super réaliste et ultra rationnelle ?
_ Ta gueule et fais un vœu !
_ D'accord. Je souhaite que ...
_ Ah non ! dans ta tête ! je ne dois pas savoir.
_ Ok."
Je souhaite d'avoir tout plein de choses à lui raconter, toujours. D'avoir toujours son épaule à la disposition et de lui offrir mon épaule chaque fois qu'elle en éprouvera le besoin.

Quand le soleil s'est levé, nous nous sommes souri, serré fort dans les bras, serré la main très fort, plusieurs fois, en se disant au revoir monsieur, au revoir madame, comme deux enfants imitant des adultes, en ayant gardé dans les yeux les étoiles de la mer.


Le lendemain après-midi, après une bonne matinée de repos, quatre heures environ, j'ouvre mes mails. Le premier de Pr A :
"Cher Georges, est-ce que, à la place de l'article, tu ne pourrais pas plutôt faire un poster. On garde le même texte, il faut juste changer la mise en page. Je t'envoie des modèles pour que tu t'en inspires. Je t'explique : l'abstract a été accepté pour présentation murale lors du congrès international à Paris la semaine prochaine. Je t'ai inscrit, ta place est offerte par un labo. Il faudrait que tu sois lundi matin au congrès. Envoie moi le fichier dès ce soir, je l'imprime et le poster t'attendra sur place."

Mouais, le congrès est payé par un labo, certes, mais je dois quand même me payer mon billet d'avion pour Paris. Et effectivement, la rédaction de l'article n'a servi à rien.

Deuxième email :
"Cher Georges, c'est Emilie. Ça ne va pas du tout. Mon oncle Victor est mort. J'ai besoin de toi."

Ni une ni deux, je réserve mon billet d'avion.

Mon vœu est déjà exhaussé : je vais avoir plein de choses à raconter à Lola.