lundi 8 avril 2013

Article premier

 
Me voilà de retour dans le bureau jaune pour discuter de l’article.
Après la soutenance de thèse, le Pr F, le seul a avoir été sympa pendant ce grand oral, m’avait dit :
« Je souhaite être tenu au courant de l’avancement de la rédaction de l’article. Je te laisser même quelques pistes pour améliorer la rédaction, explorer d’autres pistes statistiques…Je pense que ça peut faire un bon article dans une grosse revue mais…Tenez moi au courant. » et il s’en vint en remettant une liasse de papier griffonné, de notes, commentaires et suggestions sur ma thèse, laissant planez un mystère dont, à ce moment là, soyons honnête, je n’avais rien à foutre.
Ce n’est que de retour dans le bureau du Pr A que ses paroles résonnèrent à nouveau.
Pour faciliter la lecture, je mettrai les commentaires de la petite voix dans ma tête en italique.

Pr A :
«  J’ai réfléchi au résultats de thèse et …
bah il serait temps quand même ! il aurait fallu le faire pendant
je pense qu’il faut rajouter d’autre cas, pour que ce soit plus sérieux.
J’ai déjà la deuxième plus grande cohorte mondiale, tu te fous de moi ?
Oui parce que seulement 8 cancers, sur un total de 190 cas, ce n’est pas assez.
Ah oui ? tu te rappelles les articles que tu m’as refilé il y a 2 ans, avec seulement 4 cancers sur 32 cas ?
Je pense qu’il faut que tu te replonges dans les archives pour dégoter d’autres cas de cancers, avec les résultats des scanners bien entendu. Voici la liste des cas supplémentaires que j’ai trouvé.
_ Professeur, je ne comprends pas. Ce sont des cas qui auraient du être inclus dans ma thèse dès le départ. Pourquoi me les donner que maintenant ? ma recherche de cas avait pourtant été exhaustive.
_ Ces cas là sont…particuliers. On aurait pu les inclure dès le début même s’ils ne rencontraient pas tous les critères d’inclusion.
_ Oui, ça veut dire que je ne vais pas avoir tous les résultats dans le dossier.
_ Voilà. Il faudra que tu notes bien où a été réalisé le scanner, dans quel centre, les appeler pour qu’ils nous faxent le résultat.
_ S’ils l’ont encore ! certains cas datent d’il y a 10 ans !
_ Non pas tous ! il y a en a quelques un qu’on a découvert après ta soutenance de thèse.
_ Oui, donc ils sortent de la période d’inclusion.
_ C’est pas grave ça, on changera la date pour l’article.
Mouais…j’aime pas ça.
Et  puis si tu pouvais m’envoyer tes données, ça pourrait être intéressant que je les regarde plus en profondeur.
Ca, fallait le faire avant mon gars.
_ Je vous avait déjà envoyé le fichier 3 fois pendant mon recueil de données.
_ Oui mais c’est le fichier final qui m’intéresse.
Mais bien sûr ! la deuxième base de données mondiale sur le sujet, je te la refilerai gracieusement, comme ça, après 2 ans de travail ?
_ Bah ça sert à rien si je dois rajouter des cas, il faudra que je refasse toutes les stats.
_ Oui bien sûr, on verra ça après alors.
_ On en reparlera. »

Je me suis donc retrouvé illico dans les archives de l’hôpital. Alors…un petit rappel sur les archives : de manière générale, elles sont au sous-sol et sans fenêtre. Pourquoi ? et bien pour les préserver de la lumière bien sûr ! la lumière abime le papier et efface l’encre c’est bien connu. Mais alors pourquoi et comment est-ce que je retrouve toujours des plumes de pigeons  dans ces foutus dossiers ?!?!?!
Ensuite, les archives ont beau être flambantes neuves (oui je sais, flambantes, pour des archives remplies de papier et de carton, ça craint), les dossiers n’en sont pas moins moisi, au sens propre et figuré. C’est pour ça qu’il ne faut pas trop tirer dessus quand on les sort (ou quand on l’essorre) de l’étagère : il peut en rester encore la moitié dedans ou bien se retrouver avec la moitié par terre.

Dans ces archives, il y a souvent, heureusement, un petit bureau avec une toute petite lampe, branchée à l’unique prise de courant de TOUT le sous-sol de l’hôpital. Donc, pour y brancher l’ordi…c’est coton. Soit je me retrouve dans le noir, dans le coin des archives, au sous-sol sans fenêtre je le rappelle,  mais avec un ordi qui fonctionne et laissez moi vous dire qu’éclairer des piles de dossiers à la lumière d’un écran, ya de quoi flipper.
Soit, j’ai de la lumière histoire de ne pas m’esquinter les yeux, mais il faut que je remonte d’un étage, entre dans un secrétariat, photocopie LE compte-rendu qui m’intéresse, redescende, range le papier dans le dossier, range le dossier, ressorte un autre dossier et bis repetita ad libitum.

C’est la deuxième option que j’ai choisi. Une fois les 12 compte-rendus photocopiés, il faut rentrer toutes les données dans mon tableur, voir les infos qui manquent, rappeler le cabinet où le patient a passé son examen et attendre.
« Ça serait possible de faxer le résultat dans le service de Pr A ?
_ Oui bien sûr. A son nom ?
_ Oulah non ! au miens, Docteur Georges Zafran. »
Mais en disant cela, je me suis vite rendu compte que Pr A ne regarderait jamais les résultats, qu’ils ne me les transmettrait jamais aux antipodes, même par email, et donc, qu’il faudrait incidemment que je repose les pieds dans son bureau.

Heureusement, ma tâche administrative vint à son terme et je pus retrouver Milène dans son canapé, en train de pleurer, en regardant le journal de Bridget Jones à la télé, en buvant du thé Lapsang Souchong, une boite de chocolats ouverte sur la table basse, à côté du Magasin de suicides de Jean Teulé.
« Bah alors ma belle ! tu déprimes ?
_ Snif …Ouuuiiiiii, mugit-elle.
_ Faut pas ! t’es libérée de ton boulet. Tu devrais être heureuse.
_ Oui mais… snif…j’y arrive paaaaaaas.
_ Allez viens on sort. T’es blanche comme un cachet d’aspirine.
_ Oh ne me parle pas de cachet s’il te pleut.
_ Ah oui pardon, désolé.
_ Je ne peux pas sortir comme ça, je suis laide.
_ Mais non, t’es magnifique ! sauf que tu ne le vois pas.
_ Ah oui ?
_ Oui parce que je te regarde depuis tout à l’heure et tu t’essuies les yeux alors que tu as du chocolat plein les doigts.
_ Pfff t’es con.
_ Ah ! enfin un sourire ! allez, va prendre un bain le panda, je t’attends. »

Sur les quais, un soir de printemps, l’air transporte un parfum de légèreté et d’insouciance, ce petit flottement de l’âme qui rend supportable une bonne quantité de la médiocrité humaine et imprime un sourire sur les faces les plus mornes.
En tout cas, ça a marché pour Milène.
Emmitouflée dans son écharpe rouge, les mains enfoncées au plus profond dans les poches de son pantalon de velours, nous marchions au hasard, sans regarder ni la destination ni le temps, juste pour flâner.

« Tu sais le pire ?
_ Non, dis moi.
_ C’est que je n’arrive même pas à me faire draguer.
_ C’est à dire.
_ L’autre soir, une copine a voulu m’emmener boire un verre pour me changer les idées.
_ Bonne idée.
_ Oui, sauf que c’était arrangé : un pote d’une pote à elle devait nous rejoindre comme par hasard et il a commencé à engager la conversation avec moi.
_ Oui, c’était prévisible mais ça partait d’un bon sentiment. 
_ Mais j'ai horreur de ça ! c'est nul les rencontres arrangées, ça coupe tout ! Je suis sûre que c'est pour ça que les pandas n'arrivent pas à se reproduire en captivité.
_ Et la suite.
_ Bah j’ai bien accroché finalement.
_ Ah ! et après ?
_ On a décidé d’aller en boite, mais une fois rentrées toutes dedans, le mec n’était plus là.
_ Heing ?
_ Pfff tous pareils ces mecs, personne pour assurer le service après-vente, que des promesses et rien de plus, de belles paroles mais aucun acte.
_ Lui c’était un mec parmi tant d’autres, je suis sûr que tu en trouveras un bien.
_ Oui…peut-être…c’est même pas sûr. Et puis, il faudra que je me tape encore combien de connards avant de tomber sur un mec bien ?
_ 5.
_ Heing ?
_ Bah oui ! si on part du principe qu’il y a sur cette terre 50% de mecs qui ne sont pas des gros connards, il faut t’en taper 5 avant que le sixième ne soit correct.
_ Ah oui tu crois ? Non, moi je dirais qu’il y en a moins que ça.
_ C’est combien pour toi la proportion de mecs bien ?
_ Pas plus de 10% à la louche.
_ Ok, donc ton boulet, c’était le numéro combien ?
_ Mmm… 7.
_ Donc encore 2 connards et le prochain…
_ …sera mon prince charmant ?
_ Non, ça sera pas un connard ! attends ! faut pas non plus être trop exigeante !
_ Pfff t’es con, me frappa-t-elle le visage avec son écharpe tout en imprimant un sourire radieux sur son visage. Elle huma le parfum des arbres verts, prit une grande inspiration et …
_ T’as raison. Faut que je remonte de cheval. Mais c’est chiant !
_ Qu’est-ce qui est chiant ?
_ Bah tout ça ! toute cette valse de séduction, séparation, réparation et re séduction.
_ Oui mais c’est valable pour tout le monde. Tout le monde subit les même règles du jeu.
_ Ouais bah ça n’empêche pas certains d’être mauvais joueurs, ou même tricheurs. Et c’est toujours les même qui trinquent. C’est pas juste. C’est comme si je traversait un champ de mines à la recherche du meilleur des champignons.
_ Super ! comparer les mecs à des champignons.
_ Oui ! je persiste ! et vénéneux en plus ! c’est pour ça qu’on les appelle phalloïde d’ailleurs.
_ Pfff t’es conne. Et après ! à l’amour comme à la guerre.
_ Oui mais il faudrait un genre de convention de Genève des cœurs brisés.
_ C’est pas con ça. Et il y aurait quoi dans cette convention ?
_ Article premier : il est interdit de se moquer de quiconque se blesse à essayer de trouver l’amour.
_ Bien dit ! article 2 : il est interdit de se morfondre trop longtemps parce que, d’une part, on l’a bien cherché, l’amour, et d’autre part parce que ça risque aussi d'arriver à l’autre.
_ C’est pas faux. Bah je lui souhaite bien du plaisir à l’autre.
_ Voilà ! t’es en voie de guérison !
_ Merci. Heureusement qu’il y a des médecins sur le champs de bataille de l’amour.
_ Mouais, sauf que c’est eux qu’on vise en premier.
_ Ah ouais ? racontes.
_ Tu te rappelles Emilie ? je n’arrive pas à l’oublier.
_ Pourquoi ? il s’est passé quelque chose ?
_ Bah non, justement.
_ Mmm, t’as intérêt à développer.
_ Je n’ai jamais su si elle jouait avec moi, si elle était attirée ou si elle n’en avait rien à foutre de moi.
_ Et du coup ?
_ Du coup, c’est cette incertitude qui me torture. Ce « et si… ? » qui me taraude. Et si c’était possible ?
_ Pourquoi « possible » tu te fous de ma gueule ? t’as vu ta gueule ? t’as vu tes fesses depuis que tu t’es mis à courir ?! franchement ! tu pourrais te taper n’importe qui qu’elle aurait de la chance de t’avoir !
_ Mais non. Tu dis ça parce que t’es mon amie.
_ Non ! bon, on va parler sérieusement, comme si tu étais un fille ok ?
_ Euh…ok.
_ Un mec peut avoir la fille qu’il veut. Un mec peut faire ce qu’il veut ! la réciproque est vraie mais c’est différent.
_ C’est à dire ?
_ T’as pas vu Hitch ?
_ Et bien ?
_ Et bien, en étant soi-même mais en mieux, en sachant se mettre en valeur, en sachant être à l’écoute de l’autre, n’importe qui peut avoir n’importe qui.
_ Et alors ! cette fille est inaccessible.
_ Comment tu peux savoir si elle est inaccessible si tu n’as pas essayé ?
_ Euh …parce que…si…et après…non. T’as raison. Je n’ai pas d’excuse, faut que je me lance.
_ Voilà toi aussi tu es en voie de guérison. »

Je suis retourné le lendemain sur mon ile.

Dans la file d’attente pour l’avion, je me suis fait aborder. Pas par une fille, non, mais par Clément :

«_ Salut ! comment ça va ?
_ Mouais pas mal et toi ?
_ Bah ça va, ça va. Toujours en pleine drague.
_ Tu m’étonnes. Toujours en chirurgie ?
_ Plus que jamais ! d’ailleurs l’autre soir, j’étais parti boire un verre avec des infirmières de bloc histoire d’essayer de m’en serrer une ou deux et je suis tombé sur une jolie petite gazelle.
_ Ah ?
_ Oui tu sais, facile à repérer. Le genre de fille isolée en dehors du troupeau, un peu malade, celle qui est la cible privilégiée des lions dans la savane.C'est ce que j'appelle la "technique du gnou malade".
_ Euh, je vois à peu près, ça me fais limiter gerber mais oui. Et toi tu es le lion j’imagine.
_ C’est ça ! donc je tente une approche, on accroche bien, je leur paye les boissons et je les suis en boite. Sauf que, arrivé devant la boite, j’ai plus une thune ! je voulais flamber devant les infirmières et j’ai payé cash sauf que l’entrée était payant pour les gars et j’avais genre 1 pièce de 1 euro ! et pas de distributeur dans le coin !
_ Oh comme c’est dommage ! dis-je en essayant de réprimer un sourire.
_ Alors j’ai commencé à rentrer chez moi dépité et il a commencé à pleuvoir. Mais pas la petite pluie. Non ! les gros giboulets de printemps ! avec des grellons gros comme des couilles !
_ Mince alors. Là, je n’essaye même plus de réprimer quoi que ce soit.
_ Alors je rentre dans un taxi et je lui demande s’il prend la carte. Et tu sais ce qu’il me répond ? un truc que ne m’a jamais dit !
_ Non ?
_ C’est ça ! il me répond « non » le mec ! alors je descends et je commence à rentrer à pied, sauf que j’habite à 3km du centre ville !
_ Ah ! c’est con ! je rigole franchement !
_ Te fous pas de ma gueule ! heureusement que je vais au soleil guérir mon rhume.
_ Ah c’est vrai ça, qu’est-ce que tu fous là ? Tu prends l’avion aussi ?
_ Bah oui ! t’es con ou quoi ? on est dans un aéroport. Je vais sous les tropiques pour courir de l’ultra-trail. Tu connais ?
_ Oh oui ! je pense qu’on va faire la même course, dis-je en affichant un sourire de carnassier à mon tour.
_ Cool ! alors on se revoit dans les montagnes. »

Oh oui, prépares toi, tu vas morfler. Aussitôt parti, j’ai saisi mon téléphone, SMS à Milène :
« Le mec qui te courrait après au bar, tu peux le rayer de ta liste. Plus qu’un seul connard avant la fin de la guerre. »

La suite au prochain numéro

Ici la convention de Genève des blessés de l'amour : 
http://paulocoelhoblog.com/2007/12/05/edition-n%C2%BA-161-convention-sur-les-blessures-d%E2%80%99amour/

mercredi 16 janvier 2013

Chronique de l'hôpital malade 1


 Dr Plouzennec m’emmenait à la CME.

« _ C’est quoi déjà une CME ?
_ Commission Médicale d’Etablissement de santé. C’est la réunion de tous les responsables du fonctionnement de l’hôpital.
_ Ah d’accord. Donc, il y aura les médecins, les DRH, le directeur de l’hôpital, les aides soignants, les infirmiers, les cuisines…
_ Non non, juste les médecins et le directeur de l’hôpital.
_ Ah, fis-je un peu déçu. Je m’imaginais déjà un conclave de tous les acteurs de soin réunis en toge blanche dans un pré, autour d’un cercle de pierres, pour invoquer la protection d’Esculape sur leur établissement. Soudain je fus saisi par un doute : moi, tout jeune médecin, je n’espère pas être l’agneau qui serait sacrifié sur l’autel pour s’attirer les bonnes faveur du Dieu romain de la médecine.
_ Et donc, il s’y passe quoi aux CME ?
_ Il y a un ordre du jour qui est soumis par email à tout le monde et chacun propose des sujets à débattre. Mais la plupart du temps, l’ordre du jour n’est pas respecté et ça part dans tous les sens.
_ Oui, dans tous les sens d’accord, mais ça parle de quoi ? qu’est-ce que je viens y faire ?
_ Toi, tu viens juste montrer ta tête et présenter ton nouveau service.
_ Ah…d’accord. »

Cette réponse me laissa dubitatif. Je vais avoir l’impression d’arriver comme un cheveu sur la soupe au milieu d’un débat que je pressent houleux.

Nous arrivons dans le sous-sol de l’hôpital, une salle de réunion assez grande, genre petit amphithéâtre, avec sièges gris en tissu capitonnés qui sentent encore le vieux tabac froid. Vous savez ? cette odeur imprégnée indécrochable datant d’avant la loi Evin, cette époque où les médecins venaient fumer de concert en s’enfermant dans une salle pour discuter de la santé des autres.

De concert, c’est vraiment le mot. Je suis assis au fond du petit amphi, à gauche, avec un pupitre loin en face de moi, au centre, sur une estrade. 4 sièges devant moi, il y avait les basses : les médecins biologistes. Toujours là, personne ne les écoutent mais s’ils ne sont pas là, quelque chose manque. A leur droite, les violoncelles, les réas : ils donnent du corps à l’ensemble et s’ils manquent à l’appel, ça craint. Encore à droite, les violons alto, les anesthésistes. Et enfin les violons soprano, AKA les chirurgiens, classés par ordre croissant d’ancienneté : tout le monde veut devenir soliste mais il n’y en a qu’un : le président de CME. Il est assis à côté du pupitre. Les cuivres et les bois, c’est à dire toutes les autres spécialités médicales, répartis au fond de l’amphi (autour de moi) et enfin les tambours, au fond à droite, aussi appelés urgentistes, ceux qui donnent le tempo à l’ensemble.

Tout le monde se sert la main, se congratule, se passe la main dans le dos, se parle fort, dans un brouhaha discordant jusqu’à ce que le directeur de l’hôpital entre en salle, sa clé USB à la main et se place devant son pupitre/ordinateur. Alors le silence se fait.

Il lève alors les bras, l’ordre du jour sur le pupitre, un pointeur laser dans la main droite et commence :
« _ Bonjour à tous. Nous pouvons commencer la réunion par l’appel. »
Il appelle alors toutes les personnes convoquées, par ordre alphabétique, chacun répond présent ou « excusé » par ses collègues et un pianiste/greffier, assis derrière le directeur, collige l’intégralité des paroles sur sa partition numérique.

« _ Très bien, nous pouvons commencer par l’ordre du jour et en premier l’état budgétaire. Nous pouvons remarquer en premier lieu que l’hôpital est bénéficiaire et ce, pour la troisième année consécutive. Nous avons donc pu rattraper le déficit colossal des années précédentes grâce à une gestion plus efficace des ressources humaines.
C’est alors que retentit le premier coup de trompette :
_ Plus efficace, mes fesses !!! ça veut surtout dire que vous n’embauchez pas, ni médecin, ni infirmières, que vous ne renouvelez aucun contrat et qu’on se retrouve en sous-effectif pour faire le même travail.
Intervient le premier violon.
_ S’il vous plait ! s’il vous plait ! je rappelle que la gestion du personnel fait l’objet d’un chapitre entier à l’ordre du jour, nous y reviendrons tout à l’heure.
Au directeur d’enchainer :
_ Merci. Ce bénéfice  va servir à rembourser l’emprunt contracté lors de mon arrivée il y a 5 ans. Emprunt qui a justement servi à rembourser les déficit des années précédentes.
_ Mmm, excusez-moi monsieur le directeur, je suis biologiste et ça fait déjà 10 ans que je réclame de nouvelles machines au lieu d’envoyer les prélèvements en métropole, ce qui nous coûte très cher. S’il était possible que le bénéfice soit réinvesti dans l’activité locale, nous pourrions amortir ces machines d’ici 3 ans et faire des bénéfices sur l’externalisation des examens de biologie. Nous pourrions aussi centraliser tous les dosages ultra-spécialisés de l’ile dans notre établissement, ce qui n’est pas négligeable.
_ En effet, j’allais y venir, ce sera l’objet du point numéro 4 de l’ordre du jour.

Je me tourne vers le Dr Plouzennec et lui chuchote.
_ C’est marrant, on dirait que personne n’a lu l’ordre du jour.
_ Bien sûr que non. C’est sensé être une démocratie mais ça tourne très vite à la foire d’empoigne.
_ Oui, ou le festival des grandes gueules.
_ Tu comprends vite. C’est justement à ça que sert le président de CME.
_ Ah bon ?
_ Oui, le président de CME c’est un représentant de tous les médecins de l’hôpital, un homme, ou une femme, de consensus, quelqu’un capable de faire remonter les aspirations des soignants aux oreilles de la direction.
_ C’est bien ça.
_ Bof, au final, ce n’est pas celui qui reçoit l’unanimité des opinions des médecins mais celui qui gueule le plus fort qui est élu président de CME. Ce qui n’est pas si mal finalement : s’il gueule fort, il y a peut-être moyen qu’il gueule auprès de la direction. C’est pour ça qu’entre nous, on l’appelle « Aigle 4 ».
_ Aigle 4 ?
_ Oui : y gueule fort = eagle four = calembour.
_ Oh la vache !
_ Chut ! ça reprend.
En effet, la moutarde commence à monter :
_ Je voudrais rappeler, à toutes fins utiles, qu’on nous avait dit de nous serrer la ceinture dans notre service quand on est passé à la T2A, que ça irait mieux après. Maintenant que l’hôpital est bénéficiaire, j’aimerais pouvoir rassurer mon équipe en leur disant que les vaches maigres sont terminées et que nous aurons davantage de personnel.

Je me tourne encore vers le Docteur Plouzennec :
_ C’est quoi la T2A ?
_ Tarification à l’activité :  au lieu de donner une enveloppe globale pour l’hôpital, maintenant, chaque service doit justifier de son activité en codant ses soins. C’est pour ça qu’on remplit les feuilles jaunes.
_ Ah d’accord ! c’est à ça que ça sert.
_ Oui, après ça passe au service informatique, tout est mouliné dans une grosse machine et chaque soin est envoyé à l’ARS (agence régionale de santé) pour recevoir l’argent dévolu à chaque codage.
_ Ok.
_ Alors t’as des soins qui rapportent, genre la pose d’une prothèse de hanche, et il y en a qui ne rapporte pas beaucoup, genre une consultation de diabéto.

Le directeur reprend la parole :
_ D’accord, faisons le point service par service si vous y tenez. L’hôpital est bénéficiaire, certes, mais tous les services ne le sont pas. Exemple : le service de diabétologie est en sureffectif par rapport aux autres services et son activité est inférieure aux autres services de médecine.
_ Nous avons déjà expliqué que pour la qualité de soins, nous sommes obligés d’avoir de nombreuses diététiciennes et infirmières d’éducations et que pour rentrer dans nos frais nous allons débloquer des lits pour l’obésité et les pieds diabétiques. Ca nous permettra un retour à l’équilibre financier d’ici l’année prochaine.
_ Voilà, bon, on peut tout de suite aborder les projections pour l’année prochaine, si vous le voulez bien.

S’en est suivie une longue, très longue, projection de chiffres sur l’écran, surlignés par le pointeur laser du directeur, chiffres auxquels je ne comprenais rien. J’étais en train de bailler aux corneilles, Je luttais pour ne pas m’endormir. En vain. Je fis un rêve : j’étais nu, les mains et les pieds attachés aux extrémités d’un lit à baldaquin quand une jeune femme, vêtue d’une toge blanche et d’une couronne de lauriers sur le tête s’approcha de moi. Elle dansait dans les vapeurs de braseros, cachant son visage dans l’ombre et dévoilant à chaque mouvement une partie de sa peau ambrée, la lumière vacillante des flammes caressait son corps devenant petit à petit dévêtu.
Quand elle fut entièrement nue, elle s’approcha de moi à pas de félin. Je ne voyais toujours pas son visage car elle embrassait mes pieds, puis mes mollets puis mes cuisses puis…ses mains m’effleuraient les jambes, puis le ventre, m’enlacèrent la taille…je voyais uniquement ses cheveux onduler de bas en haut, de bas en haut, successivement en faisant monter une vague de plaisir en moi.
Ce plaisir retomba quand elle me mordit. Aie !!! elle se redressa et je pus enfin voir son visage : c’était le visage du Dr Plouzennec mais difforme, avec des écailles vertes, et ses cheveux s’étaient changés en serpents, le lit en bloc de pierre. Je n’étais plus dans une chambre mais dans un pré, encerclés par des moines en toge blanche se balançant d’avant en arrière et répétant « T2A ! T2A ! ». L’un d’eux s’avança vers moi, un poignard à la main. Je me débattais, j’essayais d’appeler à l’aide mais je ne pouvais plus parler. Tout ce que je pouvais dire c’était « Bêêêh ! Bêêêh ! »

Je me réveillai en sursaut. La réunion suivait son cours.

Pour ne pas retomber dans le sommeil, j’ai pris mon téléphone et j’ai checké mes mails :
2 nouveaux messages.
Le premier de Pr A :
« Cher Georges, comme nous en avions parlé lors de ta soutenance, je me permet de t’envoyer les noms des patients à rajouter dans ta cohorte. Dis moi quand tu pourras venir consulter leurs dossiers pour que je te les mette de côté.
A bientôt »

QUOI !!! non mais OH !!! je ne vais pas me taper l’aller-retour rien que pour ses beaux yeux ! ça va pas non !!!

Le fil de mes pensées est interrompu par une beuglante :

_ Attendez un peu ! je ne vois pas pourquoi, moi, chirurgien, je sois obligé, avec mon service bénéficiaire, de devoir pallier aux carences des autres services. J’exige d’avoir quelque avantage pour ma bonne gouvernance.
_ Ouais bah parlons-en de votre service, vous, chirurgien. En gériatrie, je récupère la moitié de vos patients. C’est sûr que votre service est bénéficiaire : les patients restent 2 jours seulement et ça tourne. Mais ils ne sont pas bien pris en charge avant, ils ne sont pas suivis du tout après et on les fout à la porte à coups de pieds aux fesses sans qu’aucune prise en charge médicale n’ait été faite !
_ Oui bah c’est pas mon boulot ça. Mon je suis chirurgien, j’opère. Compter les gouttes de mamie, c’est pas mon job, et, pardonnez-moi mais…on peut à peine appeler ça un travail.
_ Et priver de toute nourriture une dame de 80 ans j’appelle ça de la barbarie !
_ S’il vous plait ! s’il vous plait !!! mugit le président de CME et tapant du poing sur l’estrade, veuillez vous asseoir et poursuivons la réunion.
_ Merci monsieur le président. Je disais donc que pour pallier à leur déficit, certains services mettent en place de nouvelles activités qui remplissent une mission d’intérêt général et rapportent des crédits à leur service. Nous pouvons dors et déjà féliciter le service du Dr Plouzennec pour avoir rempli les objectifs fixés l’année dernière en seulement 3 mois.
Des applaudissements timides pleuvent. Ma collègue se lève.
_ Merci à vous. Je voulais surtout remercier le Dr Zafran assis à mes côtés, c’est le médecin des explorations fonctionnelles et qui abat un travail formidable depuis 3 mois.
Je me lève, salue la foule…3 mous clappements de mains…
_ Bien, nous pouvons aborder le point suivant, qui est l’accueil de futurs étudiants.
Je me rassois, ça c’est ce qui s’appelle faire un bide.

_ Comme je le disais, l’université va créer de fonds pour que nous accueillions des étudiants en médecine l’année prochaine à condition que nous développions nos activités de recherche clinique. Il est donc temps de savoir qui sont les services volontaires pour accueillir des étudiants. Il va de soi que ces services recevront des émoluments supplémentaires pour le surplus de travail que cela représente.

Comme l’aurait dit le Grand Georges : « la suite serait délectable, malheureusement je ne peux pas la dire et c’est  regrettable, ça nous aurait fait rire un peu. »
Suivit une bonne quarantaine de minutes d’invectives diverses et variées, de noms d’oiseaux et de parties anatomiques plus ou moins charnues afin de tirer le plus de couverture à soi. Je vous passe les détails.

_ Donc, les services acquéreurs d’externes pour le début de l’année scolaire prochaines seront les services de chirurgie, les urgences, la …
_ A propos des urgences, j’en profite pour rappeler à mes chers confrères que je comprends que vous deviez remplir le plus de lits possible pour ne pas être déficitaires. Mais de mon côté, au service d’accueil d’urgences, je me retrouve étranglé avec des entrées croissantes de patients suite au départ des médecins généralises à la retraite, mais je n’ai aucune possibilité de les hospitaliser quand c’est nécessaire puisque tous les lits de l’hôpital sont pleins. Merci donc de ne pas bourrer votre planning d’entrées programmées et de garder quelques places pour les patients des urgences, par pitié.
_ En tant que directeur, je me dois de vous rappeler que le nombre de plaintes sur les conditions d’hébergements aux urgences est en pleine explosion et …
_ Evidemment ! on est obligé d’empiler les patients dans les couloirs en attendant de trouver une place quelque part.
_ … et surtout que vous coûtez presque aussi cher en personnel qu’en factures de téléphone.
_ Re-évidemment puisqu’ils nous faut chercher des places dans tout le département ! Il nous arrive parfois d’envoyer des patients se faire hospitaliser à 60km d’ici ! c’est une véritable honte !
_ Que proposez-vous ?
_ Je sais que ce serait trop demander d’avoir un service de médecine polyvalente à notre entière disposition, ce serait le rêve. Non, tout ce que je demande c’est une dizaine de lits vacants sur l’hôpital et un médecin à plein temps pour s’en occuper.
_ Voyons ! ça ne remplira jamais un temps plein.
_ Je sais. C’est pour ça que je propose que ce médecin s’occupe également des problèmes médicaux en chirurgie. Etant donné que les lits vacants sur l’hôpital sont le plus souvent en chirurgie…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une armée de chirurgiens se dressa d’un seul corps médical pour le fustiger et exprimer leur désaccord, non sans un vocabulaire fleuri.  

_ S’il vous plait ! S’IL VOUS PLAIT !!! reprenons. Je voudrais terminer la séance en annonçons d’avance les prochains points à aborder : tous les points que nous n’avons pas pu régler aujourd’hui faute de temps et surtout, il faudra réfléchir à la chefferie de pôle.
Tout le monde était déjà en train de se lever pour partir avant la fin. D’un coup d’un seul, l’orchestre entier s’est retourné pour tendre l’oreille.
_ Pour faire des économies d’échelles, nous allons regrouper tous les mêmes types de soins sous forme de pôles médicaux : maternité et pédiatrie ensemble, urgences-réa-anesthésie par exemple, et cætera…Je vous demande, avant la prochaine CME, de réfléchir à un représentant à nommer pour diriger chaque futur pôle. Je délèguerai une partie de mes responsabilité et de mon travail à chaque chef de pôle pour une gestion plus appropriée, plus autonome et plus proche des soins et du patient. Merci de votre attention et à la prochaine réunion. »

Chaque corps de métier s’est enfui dans son coin en à peine le temps de dire ouf, dans un bruissement de messes basses.

Je quitte la salle tranquillement avec le Dr Plouzennec qui affichait un sourire satisfait.
«_ Je ne comprends toujours pas : c’est quoi cette histoire de chefferie de pôle ?
_ Réfléchis : qui dit autonomisation de chaque pôle dit plus d’argent, qui dit argent dit responsabilité, qui dit responsabilité dit pouvoir. Les prochains mois vont être intéressants parce que tout le monde va chercher à devenir chef de pôle pour avoir plus d’argent pour son service et faire ce qu’il veut. Être libre et autonome sans rendre de compte à personne, en tout cas moins qu’avant.
_ Avec plus d’argent on peut rendre davantage service aux patients.
_ Mouais, c’est à peu près ça.
_ Oui mais je n’ai toujours pas compris ce que je venais faire là.
_ Toi tu es ma caution morale, tu es là pour montrer qu’on peut faire des soins de qualité tout en faisant gagner de l’argent à l’hôpital. Tu es un médecin travailleur, c’est indéniable et grâce à toi on va pouvoir soigner plein de patients.
_ Ah…euh…merci. »

Soudain, je compris la place que je tenais dans cet orchestre cacophonique, l’instrument que j’étais en train de jouer : du pipeau.
Entre tous les problèmes abordés et les problèmes résolus, il ne s’est rien passé :  la direction a dit ce qu’elle avait à dire, les médecins ont crié ce qu’ils avaient à dire, sans se faire entendre, c’est peut-être d’ailleurs pour ça qu’ils criaient.
J’avais besoin d’un retour au concret. Je repris mon téléphone, il me reste un message à lire, peut-être une bonne nouvelle. Pitié ! une bonne nouvelle s’il vous plait !!!

Expéditeur : Mylène.
« Salut Georges
T’avais raison, mon copain est un gros boulet. »

Ah ! enfin une bonne nouvelle !!!

« Je l’ai quitté mais je n’arrive pas à m’en remettre. Je me suis descendu une demi bouteille de Zubrowka et une boite de Paracétamol. »

Oh merde ! ça pour du concret, t’es servi mon pote !
Finalement si, je vais quand même faire l’aller-retour tropiques métropole.

To be continued…

dimanche 13 janvier 2013

Un an déjà

Chers lecteurs

Voici à peu près un an que j'ai débuté ce blog (ou mlog pour medical blog, je ne sais pas si ça existe comme néologisme) et que je me suis inscrit sur Tweeter.
Je voulais tous vous remercier pour le soutien que vous m'avez apporté tout au long de la rédaction des aventures de Georges Zafran.

Je voulais tout spécialement remercier Martin Winckler pour son inspiration, Jaddo pour montrer l'exemple, Borée pour les tous premiers encouragements. Merci à toute la blogosphère et la Tweetosphère (je ne nommerai personne pour ne pas en oublier, ils sont nombreux).

Mes remerciements vont également à mes amis proches pour qui je préfère garder l'anonymat, ... de Paris, ... de Bordeaux, tous les amis du lycée et bien entendu, ma chère et tendre qui partage ma vie, mais ça aussi, c'est encore une longue histoire.

Georges Zafran, je le répète, est un personnage de fiction. Les histoires que je raconte sont inspirées de faits réels évidemment.

J'en profite pour remercier la première infirmière qui m'a vraiment appris ce qu'était le métier de médecin. Cette histoire est 100% vraie.
Toutes les histoires concernant la thèse sont à peu près vraies, et même minimisées par rapport à la réalité.

J'espère vous donner beaucoup de plaisir à lire ces histoires. J'en prends beaucoup à les écrire. La saison 2 sera plus sombre, plus espacée aussi pour raison professionnelle, mais elle finit bien. J'espère tenir le rythme d'un article par mois. Du coup, je vais tâcher de faire des articles plus long. J'espère que ça vous conviendra comme ça.

Tiens, si on faisait une petite rétrospective ?

L'article le plus lu est l'épilogue de saison 1, avec plus de 1250 lecteurs. Je suis heureux qu'il soit autant lu parce que je me suis donné du mal pour l'écrire. Pourtant ce n'est pas mon préféré.

Le plus commenté a été l'épilogue et le début de la saison 2.

Le plus retweeté ? je ne sais pas. Je n'ai pas tenu de compte. Idem pour facebook.

Mais ce qui me fait le plus marrer, c'est comment les gens atterrissent sur mon blog.

Petit florilège :

On a ceux qui se sont trompés (dans la série presque) : 
"nom de jeune fille Jaddo"  non, c'est pas tout à fait ça
"chirurgien + connard"   non, ce n'est pas chez moi
"blog fille en thèse"    non, essaye encore
"les chirurgiens sont cons"   mais non, pas tous !
"thèse sur les crèmes desserts"   bonjour, je suis docteur en pâtisserie (la classe)
"les médecins écrivent mal"   c'est très vrai

Ceux qui cherchent des conseils dans leur vie professionnelle :
"je suis nulle et je veux une thèse"   bonne chance
"comment je dois réussir pour la thèse"  bon courage
"thèse train bleu"   bon voyage


ou sentimentale : 
"ma co-interne me plait"    bonne chance
"bouffe moi la ruche"    pour les fans d'apiculture
"elle me fixe et me lance un regard de braise"  t'en as de la chance !
"baise dans l'amphithéâtre de la fac de médecine"    good for you !
"j'aimerais te dessiner des étoiles"   c'est gentil mais mon cœur est pris
"montre nous tes fesses"    cette époque est terminée, désolé
"au plus profond de nous même, on veut s'enlacer"    c'est beau

Ou encore ceux pour qui Google a du faire une connerie : 
"madame toute nue"    vous faites erreur
"Panda pisst auf lkw"   parlez vous français ?
"jaune fluo citron pétillant"   heing ?
"blog petites fesses"    wtf ?
"pourquoi les carrosses prend pas de stagiaire "    tu veux devenir princesse ?
"maison tyler durden"    la première règle est ...
"nul ne peut effacer le passé"     à part le Docteur Emmet Brown

Ou pas : 
"demi-molle"   oui je le confesse
"prix de reviens d'une tarte tatin"   ah bon ?  ah oui c'est vrai
"papier peint jaune, moquette marron"   ah bon ??? mais oui !!!
"crème anti-hémorroïdes"   oh la la, le vieux dossier !
"il est où le magneau ?"   il est
"mauvais café"   parce que !!!!
"maladie voler des petites cuillères"    parce que c'est comme ça !



A tous mes lecteurs, encore une fois, merci de souffler les bougies avec moi. To be continued...



dimanche 23 décembre 2012

Ca se corse, oeuf corse

Mes journées sont assez simples finalement :
Je me réveille, les oiseaux chantent, il fait déjà 25°. Je prends mon petit déjeuner à base d'une mangue, un demi-ananas ou 2 fruits de la passion, du pain, un bon petit thé, siroté en face de la montagne.
Je me déplace au travail, tranquillement, sans les embouteillages vu que je suis à 5mn à pied. Un jour sur 2 je viens au boulot en courant et je me douche sur place. Je prends un café (torréfié à partir du sachet acheté par mes soins) en lisant les nouvelles du Monde, puis je me cale dans la salle d'explorations, je travaille quatre heures. Je mange une assiette de cari (avec vue sur la mer) et je retourne à l'hosto donner des avis spécialisés dans les services.
Et c'est là que les affaires commencent à se corser.

"Lola, je m'ennuie, dis-je dépiteusement devant un café partagé avec mon infirmière préférée.
_ Ah bon ? tu ne te plais pas ici ?
_ Si mais...
_ L'environnement ne te plait pas ?
_ Si mais...
_ C'est la bouffe. Trop épicé ? trop de fruits ?
_ Non c'est pas ça...
_ T'aimes pas la montagne ?
_ Oh si ! je me suis même inscrit à une course dans 1 mois.
_ Ah ! très bien. Bon, c'est la mer alors que t'aimes pas.
_ Si, j'aime aussi, j'ai commencé les cours de plongée.
_ Bon ben c'est le boulot alors qui ne te plait pas. C'est pas le job dont tu rêvais ?
_ Si, mais je ne l'imaginais pas comme ça.
_ Ah bon ? tu voyais ça plutôt comment ?
_ Bah...euh...déjà...euh...
_ Moins de patients ?
_ Ah non ! ils sont adorables au contraire !
_ Moins de taf ?
_ Non, ça, ça va, encore que...moins de travail administratif, ça ne me dérangerait pas. J'ai toujours une tonne de courriers à corriger.

Et oui, 4 heures, 2 patients par heure, plus tous les avis donnés dans la journée, ça fait minimum 10 courriers par jour, multiplié par 5 jours, ça fait un paquet de corrections le vendredi après-midi.

_ Bon c'est quoi ton problème alors ? trop d'infirmières ?
_ Ah non ! elles ne sont pas toutes comme toi mais tu m'en mets une armée de tes clones et je viens bosser weekends et jours fériés !
_ Bon c'est quoi alors le problème ?
_ Bah...euh...
_ QUOI ?!
_ Ya trop de médecins, lachai-je finalement
_ Pardon ?
_ J'aime pas mon boulot parce qu'il y a trop de médecins.
_ T'es en train de me dire que t'aimes pas l'hôpital parce qu'il y a trop de médecins...mais bien sûr.
_ Enfin, non...c'est pas tout à fait ça.
_ Raconte.
_ En fait, quand je reçois un patient aux explorations, la moitié du temps, il vient sans courrier de son médecin, sans histoire de la maladie et de ses symptômes. Je n'ai pas de dossier à ma disposition. En gros, je fais un examen dans le vide parce que je ne sais pas pourquoi je le fais. De temps en temps, les patients arrivent à me raconter ce qui leur arrive, à condition qu'ils n'en aient pas marre de déballer leurs problèmes sans doute pour la sixième fois en une semaine. Mais la plupart du temps, ils ne comprennent pas ce qu'ils viennent faire chez moi. "C'est mon médecin qui m'a dit de venir vous voir". Super comme début de diagnostic !
_ Bon, d'accord, là c'est plutôt un manque de mot du médecin.
_ Non, pas vraiment. Certains médecins font des lettres détaillés avec une énorme reconnaissance de l'aide que je peux leur apporter. Certains patients ont déjà été hospitalisés et j'ai accès à un dossier. C'est juste que j'ai l'impression que ce que je fais n'a aucun sens. D'autant qu'une fois sur deux l'indication de l'examen n'est pas justifiée.
_ Donc il y a trop ou pas assez de médecins ? je ne comprends plus rien.
_ C'est pas tellement ça. C'est juste que j'aimerais bien discuter plus fréquemment avec les médecins qui m'envoient leurs patients, histoire de savoir ce qu'ils cherchent et si effectivement je suis la personne qui pourrait aider leurs patients.
_ Et ce n'est pas le cas.
_ Non ! aucun médecin ne m'appelle. Et puis même s'ils le faisaient, je ne peux pas répondre puisque je suis en examen.
_ Si tu veux, tous les après-midis j'ai au téléphone des médecins pour prendre les rendez-vous et les noter sur le cahier. T'as pas remarqué mes initiales ?
_ Ah oui ! CP c'est toi ?
_ Bravo ! 10 ans d'études et ça met un mois à reconnaître des initiales.
_ Gna gna moque toi.
_ Ce que je disais, c'est que je peux prendre des messages des médecins pour discuter un peu.
_ Ah oui tiens ! bonne idée ! merci !
_ Qu'est-ce que tu ferais sans moi ? franchement.
_ De la merde.
_ Vrai.
_ Oui mais bon, ça ne résout pas le problème.
_ Ah parce qu'il n'y a pas que ça ?
_ Non ! l'après-midi, quand tu réponds au téléphone, je pars dans tous le services de l'hôpital pour donner des avis.
_ Et alors ? ça devrait te plaire ! tu parles avec le médecin et le patient et tu fais le boulot pour lequel tu as été formé. Je ne vois pas où est le problème.
_ Le truc c'est que neuf fois sur dix, le médecin n'est pas là, surtout en chirurgie parce qu'ils opèrent tout le temps. En même temps, c'est leur boulot. Mais du coup, je donne mon avis aussi bien que je peux mais je n'ai pas de retour. Et la semaine suivant quand les médecins ont changé et qu'on redemande le même avis sur la même patiente, rien de ce que j'avais dis n'a été fait ! c'est frustrant !
_ Donc, ya pas assez de médecins et trop de chirurgiens, c'est ça ?
_ Pfff bien essayé mais non. Il y a certains chirurgiens avec qui c'est agréable de bosser, il y en a d'autres...comme les médecins.
_ Qu'est-ce qui ne te plais pas au final ?
_ J'aimerais avoir mes patients, à moi, que je suis régulièrement, dont j'ai des nouvelles, et dont je vois que les efforts que je fais servent à quelque chose.
_ Oui, en gros, il te faudrait un service pour toi et des consultations de suivi.
_ Peut-être pas un service entier mais au moins une aile, oui, ça pourrait être sympa."

Providentiellement, Docteur Plouzennec fit irruption dans la salle de café.
"_ Dites-moi Georges, vous seriez partant pour vous occuper d'une aile du service la semaine prochaine ?
_ Euh...oui ! avec plaisir !
_ Ça tombe bien, on s'est trompé dans les plannings : on est 2 à partir en congrès et 2 en congés. Il ne restait qu'un seul médecin pour 2 ailes, c'est pas assez. Ca vous dirait d'avoir une aile pour vous tout seul ?
_ Oui, fis-je en imprimant un immense sourire banane.
_ Et aussi reprendre mon planning de consults, c'est possible aussi ?
_ Avec plaisir, avec mes molaires en guise de boucles d'oreilles.
_ C'est parfait. Je vous enverrai le planning vendredi, dit-elle en s'en allant.
_ Tu vois ! tout vient à point à celui qui sait attendre.
_ Je vais finir par croire que tu es un ange. "

Malheureusement, il ne faut jamais rien demander aux anges, au risque que le rêve ne se réalise et devienne un véritable cauchemar. 

En effet, ce que le Dr Plouzennec avait oublié de mentionner c'est qu'en l'absence de tout le monde, il y a tout le boulot à faire, le sien, et aussi celui des autres. Donc, une aile entière avec ses 12 patients à gérer, plus l'hôpital de jour, plus l'hôpital de semaine, plus les consultations. Ah oui, et les explorations fonctionnelles ont toujours fonctionné au même rythme qu'avant, œuf corse.

Grosso modo, j'ai accepté de bosser à temps plein et demi. Autant vous dire que j'ai fini sur les rotules. Sans compter qu'avec ma chance légendaire...je rappelle que c'est un service médecine plutôt polyvalente que spécialisée, avec un turn-over assez important. Ça veut dire qu'on accueille beaucoup de patients programmés mais aussi beaucoup de patients des urgences ou adressés directement par leur médecin traitant. Et là, c'est Kinder surprise.

"_Bonjour Monsieur ! alors vous venez parce que vous avec mal à la tête, c'est bien ça ?
_ Oui oui.
_ Je vois aussi qu'on vous a opéré de la tête il y a trois semaines, c'est bien ça ?
_ Oui oui. 
_ Et donc ça fait combien de jour que vous avez mal à la tête ?
_ François Mitterand.
_ Ah oui ! c'est fait longtemps quand même. Et vous transpirez toujours autant ?
_ Mmmmrlrgrl
_ C'est bizarre, on dirait que vous avez de la fièvre et que votre tension artérielle baisse. Monsieur ? monsieur ?! monsieur !!!
Lundi, premier jour, transfert en réanimation neuro chirurgicale. J'ai appris plus tard qu'il avait un abcès ventriculaire, avec des niveaux de pus bien visibles au scanner.

"Bonjour Monsieur ! alors comme ça vous venez parce que vous êtes fatigué et que le bilan fait aux urgences est normal, c'est bien ça ?
_ Bah pff pff apparemment, pff pff d'après les médecins pff pff que j'ai vu...
_ Et je vous trouve bien essoufflé. C'est depuis longtemps ?
_ Depuis pff pff une semaine.
_ Et ces oedèmes aux jambes, ça fait longtemps aussi ?
_ pff pff deux jours.
_ Mmm j'aimerais bien qu'on vous fasse passer une échographie cardiaque quand même."
Le cardiologue me rappelle :
"_ On va le garder en réa cardiaque ton patient, hein, il a une fraction d'éjection ventriculaire à 5%.
_ Oui je pense que c'est mieux, merci."
Ça c'était le mercredi.

Et le vendredi :
"Bonjour madame, ça va mieux ? moins de douleurs au ventre ?
_ Ah non ça ne va pas mieux.
_ Ah zut, montrez-moi, vous permettez ?
_...
_ Ah oui quand même, c'est nouveau cette défense globale de tout l'abdomen avec absence de gaz, sans vomissement, et fébrile en plus."
Le radiologue me rappelle :
_ En fait, ta patiente, je l'ai transférée directement en réa polyvalente, elle avait une pancréatite aiguë grave Balthazar E avec des bulles dans les coulées de nécroses.
_ Ah en effet ! merci !"

Le lundi suivant, de retour aux explorations, après le weekend entier passé à dormir (et manger), Lola m'aborde : 
"_ Alors ? cette première semaine en tant que chef, ça t'a plu ? c'était ce dont tu rêvais ! alors ?
_ La misère ! c'était horrible !!! j'ai pas arrêté, j'ai couru dans tous les sens, pas une seule seconde à poser mon cul nulle part et la machine à café en panne dans le service.
_ Oui, d'accord, t'as transpiré mais...au final...t'as kiffé ou pas ?
_ Bah...
_ Oui ou non ? t'as kiffé ?
_ Bah oui, répondis-je timidement."

La dessus, le Dr Plouzennec me rappelle :
"_ Salut, j'aurais besoin de toi pour parler des explorations fonctionnelles à la CME demain après-midi. T'es dispo ?
_ Euh...c'est quoi la CME ?
_ Je t'expliquerai sur place. A demain alors. Salut !"

A quoi allais-je participer ? dans quel merdier allais-je me fourrer ? vous le saurez prochainement...

jeudi 29 novembre 2012

Encore une histoire de café

Je vous passe tous les menus détails et tracas du quotidien quand on veut déménager aux antipodes, tels que se loger, brancher une ligne de téléphone, faire ramener sa voiture, changer sa carte grise...bref, armez-vous de patience. Mais ce n'est pas le propos.

Revenons à nos moutons. Je suis accueilli par le Dr Plouzennec, chef de service, une femme à poigne. Elle me présente toute l'équipe, mon nouveau bureau et le local où j'effectuerai toutes mes explorations. Tout cela se présente pour le mieux.

Le lundi, au soleil, comme il se doit puisque je suis sous les tropiques, il est déjà 8 heures, le vrai travail commence. Je suis arrivé un peu en avance histoire de faire connaissance avec les lieux. Bonjour table, bonjour chaise, bonjour ordinateur, bonjour carnet de rendez-vous, comment allez-vous ? visiblement le carnet est plein de noms, de patients j'imagine, ayant tous la mention CP accolée (note pour plus tard : trouver ce que veux dire "CP"). L'ordinateur a besoin de café, comme moi. Je me mets donc en quête du local détente.

Une cafetière rose fuchsia m'y attend sagement, encore ronronnante, un brin fumante, émanant ce parfum, vous savez ? celui du café fraichement percolé : l'odeur du matin qui commence bien.
Dans la pièce, assise dos à moi, je vois une blouse blanche. Je lance un timide "bonjour" sans réponse. Je m'avance vers elle, passe une tête devant la sienne : elle a les yeux fermés, elle est jeune et très belle. Qui est cette gardienne du temple du café ?

Je récidive un bonjour, face à elle, toujours pas de réponse. Soit elle dort, soit elle a un casque dans les oreilles cachés par ses longs cheveux bruns. Je peux en prendre du café ou pas ? elle va me poser des questions et me manger ? j'ai besoin de mon café moi ! Oui parce que bon...les moteurs diesel ont leur fuel, moi je ne peux pas avancer si je n'ai pas ma dose de café. Et encore, je mets toujours un peu de temps à démarrer et prendre mon rythme de croisière. C'est pour ça que j'arrive toujours un peu en avance. Qu'à cela ne tienne ! je n'ai qu'à faire d'une pierre deux coups : si je lui mets un doigts dans une oreille, soit je touche un écouteur, soit je la réveille.

J'avance mon plus bel auriculaire, l'introduit doucement mais fermement et ...
"_ Aaaaaaahhh !!! mon Dieu !!! au secours !!!!! au viol !!!!
La charmante blouse blanche se réveille en sursaut, se lève et me lance le contenu de la tasse qu'elle tenait entre ses mains.

"Ça va pas de me secouer comme ça ! tu pouvais pas me laisser tranquillement suivre le cours de mes pensées, non ? t'as pas des patients à brancarder ? et puis t'es p'têt nouveau ici mais si tu veux du café, il faut que t'en apporte sinon je te coupe les couilles, je les fais sécher, griller, moudre, percoler et je te les fais boire. C'est clair ?
_ Euh...oui...très clair, dis-je en essayant d'essuyer ma blouse, en vain.
_ Maintenant retourne bosser, faignasse et va me chercher mes patients !
_ Chef oui chef !
_ Et ça se permet de faire de l'humour en plus !"
Je file hors de la salle détente avant de me prendre une volée de sachets de sucre dans la tronche et je file à mon bureau enfiler une blouse propre sans étiquette, puis au bureau d'accueil. Je regarde le carnet de rendez-vous, lis le nom du premier patient, me dirige vers la salle d'attente et :
"_ M. Jean Bernard L. ?
_ Oui ?
_ Vous me suivez s'il vous plait ? je suis le médecin.
_ Bonjour Docteur.
Je l'installe confortablement dans la salle d'exploration et je commence :
_ Alors Monsieur, qu'est-ce qui vous amène ?
_ On n'attends pas l'infirmière ?
_ Ah si tiens. Ça serait mieux. C'est elle qui a votre dossier en plus. Je vais la chercher, je reviens."

Au décours d'un couloir je tombe nez à nez avec mon agresseuse. Cette fois-ci, j'ai le temps de lire sur le badge de sa blouse : Infirmière Diplômée d’État. C'est bien elle que je cherchais. 
"_ J'ai installé le premier patient dans la salle d'exploration.
_ Ah merci. Très bien. Je suis en retard, je vous laisse.
Elle se rend en quatrième vitesse vers la salle, moi de même, et me regarde bizarrement, comme surprise que je me dirige dans la même direction qu'elle.
_ Vous allez où ? espèce de violeur !
_ De violeur ?
_ Oui, de violeur ! le viol est l'introduction de n'importe quoi dans n'importe quel orifice de n'importe qui sans la permission de l'un des deux individus concernés. Un doigt dans l'oreille, c'est donc un viol.
_ Excusez-moi. Je ne recommencerai plus.
_ Bon.
Toujours étonnée que je la suive.
_ Mais sérieusement, là, vous allez où ?
_ Bah, voir mon patient.
Toujours incrédule, elle trouve encore plus bizarre que je rentre dans la salle d'exploration avec elle.
_ Ah Docteur ! vous l'avez trouvée.
_ ... Docteur ? ... Docteur ! ... ah mais ...
_ Oui c'est moi le nouveau médecin de l'équipe.
_ Ah zut ! excusez-moi pour tout à l'heure, je vous ai pris pour un de ces brancardier qui essaye tout le temps de nous chiper du café.
_ C'est pas grave. Ça peut arriver à tout le monde. Et puis je l'avais mérité.
_ Mais j'y pense...c'est normal qu'il y ait eu méprise ! c'est vous le mal poli ! vous ne vous êtes même pas présenté !
_ C'est vrai que c'était un piètre façon de m'introduire.
_ C'est le cas de le dire !
_ Mais aussi, vous ne m'avez pas laissé le temps je vous rappelle. Vous m'avez jeté du café et du sucre à la figure !
Le patient nous regarde et m'interroge du regard :
_ C'est vrai ? elle a fait ça ? 
_ Quelle idée aussi de vous balader avec une blouse où il n'y a ni votre nom ni votre fonction !
_ Parce que la mienne a été pulvérisée de café par vos soins.
_ C'est vous qui m'avez mis un doigt dans l'oreille, pas moi !
_ C'est vrai, vous avez fait ça ? renchérit le patient. 
_ Oui mais je n'aurais jamais...d'ailleurs (je redescends d'un cran) vous êtes passé au vouvoiement. C'est nul. Quand vous m'avez engueulé comme du poisson pourri, c'était "tu".
_ Et alors ?
_ Je préférais avant.
_ Quand je vous gueulais dessus ou quand je vous tutoyais ?
_ On a commencé avec le "tu" c'est absurde de finir sur le "vous".
_ Bon d'accord. Repartons du bon pied.
_ D'accord.
Elle me tends la main :
_ Je m'appelle Carole Pepperonni. Mais tout le monde m'appelle Lola ou même Lol. Je suis l'infirmière des explorations.
_ Enchanté. Et moi Georges Zafran, le nouveau médecin des explorations.
_ Enchantée moi aussi, révélant un immense sourire parfait, chaleureux, radieux, lumineux, et découvrant enfin des yeux magnifiques, vastes, dans lesquels on voudrait s'y plonger pour y cueillir des perles.
_ Et moi je suis Monsieur J.B.L.  et j'attends qu'on me fasse mon examen !
_ Oh pardon, excusez-nous monsieur. Au travail !
Elle me lança un regard complice qui dura moins d'une demi-seconde mais qui me fit fondre instantanément. Son regard rechangea immédiatement en celui de courroux que je connaissais mieux. Les yeux révolver...non, c'est pas assez. Les yeux machine-gun peut-être. Un subtil mélange de Clint Eastwood, Mike Tyson et Clara Morgane.
_ Par contre, tu es de corvée café pour le reste de l'année, c'est clair ?
_ Très clair Lola.

Le café ne ment jamais : c'est vrai que la journée commençait bien.

To be continued...


dimanche 11 novembre 2012

Saison 2 : un nouveau départ

Ma thèse en poche, des idées plein le crâne et des espoir à raz bord du cœur, je sortais du restaurant où j'ai fêté ma victoire sur Pr A (cf ici) avec tous mes proches, la tête haute, les épaules larges, le torse droit (et même pas beurré, ou alors à peine) pour regarder les étoiles et me poser la seule et unique question : "et maintenant quoi ?"

Parce que bon, ce n'est pas tout de finir haut la main 13 ans d'études, il faut savoir quoi en faire, ou comme disait un grand philosophe des années 80 : "l'essentiel n'est pas d'avoir des bagages mais de savoir où les poser".
En l'occurrence, la question se pose au sens propre et figuré. En effet, il y a quelque temps, on m'avait proposé un poste sous les tropiques. Je vous relate l'entretient avec le Dr Plouzennec :

"Vous verrez ici nous sommes aussi bien équipés qu'un CHU, nous avons une trentaine de lits d'hospitalisation, 10 lits d'hôpital de semaine et 2 d'hôpital de jour, 5 médecins, une excellente ambiance et nous allons ouvrir une nouvelle aile prochainement. C'est pour cette raison que, après la thèse obtenue, nous serions ravis de vous accueillir ici pour développer notre activité et nous enrichir de votre expérience. D'ailleurs quelle est-elle, votre expérience ?
_ Et bien, c'est à dire que j'ai passé 4 dans un CHU de métropole dont 6 stages de spécialité.
_ Ah c'est bien ça ! vous avez du être bien formé.
_ Euh...oui, pas trop mal.
_ Oh vous êtes modeste.
En vrai, non. Je n'ai pas eu le cœur de lui dire qu'en 4 ans, les occasions où j'ai croisé mes Professeurs (en dehors des congrès et de la thèse) peuvent se compter sur les doigts de mes mains (et des orteils en étant indulgent).
_ Et vous vous êtes sur-spécialisé dans quel domaine ?

Pour les néophytes, il faut que je vous explique un peu. Au terme d'un concours particulièrement sélectif, s'en suivent 5 ans de formation médicale dont 3 passées tous les matins au chevet du patient. Puis, à la fin de la sixième année, il existe un autre concours. En fonction de son classement, on choisit la spécialité et la ville où l'on souhaite exercer pour les années suivante : le premier peut choisir neurochirurgie à Paris (si c'est ça qui le fait kiffer) et le dernier choisit ce qui reste (et il y a des chances pour que ça ne le fasse pas kiffer mais alors pas du tout).  
Tout le monde a le choix parmi plusieurs spécialités allant de 3 ans pour la médecine générale jusqu'à 5 ans pour la chirurgie, la médecine interne ou la réanimation.
Et au sein de chacune des spécialités, chacun doit encore y trouver sa place en jouant des coudes.

Exemple : un interne de gastro-entérologie apprend qu'un poste va se libérer dans 2 ans dans l'hôpital qui lui plait. Ce service est spécialisé dans l'hépatologie (le foie) alors que d'autres sont spécialisés dans le tube digestif, ou parfois même encore plus spécifiquement dans le rectum (un proctologue ça s'appelle). Si notre interne veut garder son poste, il va donc devoir passer des diplômes universitaires (DU) ou des DESC (diplôme d'études spécialisées complémentaires) pour justifier de sa supériorité de connaissances vis à vis de ses confrères. Bref, c'est la guerre. Et moi j'ai horreur de ça.
Retenez bien, ça va servir pour les prochains épisodes.

_ Quel est votre domaine de prédilection ?
_ Disons que j'ai préféré garder une approche globale et pluri-disciplinaire de ma spécialité.
_ Ah fort bien !
Avec un soupçon d'intérêt dans la voie, ce qui m'a un peu décontenancé. Je m'aurais attendu à du mépris.
_ Parce que nous avons besoin de quelqu'un pour s'occuper du service pendant que les autres médecins vont se familiariser avec les appareils dont nous venons de faire l'acquisition.
_ Ah bon ?
_ Oui nous allons faire pas mal d'exploration techniques dans notre nouvelle aile. Vous connaissez ?

Si je connais ? j'en ai bouffé de ces trucs...Les dossiers des patients débordaient de ces données à la con à tel point que, pour les 12 entrées du lundi, il fallait passer tout son dimanche à faire le tri dans les résultats sinon on sortait le lundi soir à ...deux heures du matin.
_ Oui, ça ne m'est pas inconnu.
_ Formidable, vous pourrez nous donner un coup de main alors.
Plutôt crever. 
_ Euh oui mais bon, concrètement, ça se présenterait comment le boulot que vous me proposez ?
_ Et bien, mi-temps dans le service et mi-temps aux explorations fonctionnelles. Sauf pendant les congrès. Dans ce cas là, c'est vous qui vous occuperiez à plein temps du service.
_ Très bien, ça m'intéresse.
_ Alors recontactez moi dès que vous aurez passé votre thèse."
L'entretient s'est terminé avec un grand sourire amical et une poignée de main chaleureuse.

Je suis toujours sous les étoiles, en dehors du restaurant d'où sort un doux fumet de viande grillée (tiens ça me rappelle le bloc opératoire...). Plusieurs choix s'offrent à moi  :
   - ouvrir un cabinet, m'installer en libéral, comme ça tout de suite. Pourquoi pas ? j'ai l'expérience des consultations, j'aime ça, j'ai de bons contacts avec les patients...mais il faut que je fasse mon trou, que les médecins m'adressent des patients. Que je me fasse connaître. C'est pas dit que ça marche tout de suite.
   - m'installer à l'hôpital. Pas d'angoisse d'argent, un salaire tous les mois, des patients à foison sans avoir à aller les chercher, du travail varié et intéressant. Oui mais voilà, un boss au dessus, des comptes à rendre, des papiers, des réunions, des commissions... 
   - racheter une patientelle : c'est à dire qu'un spécialiste en ville parte à la retraite et que je lui rachète son cabinet et surtout son carnet de rendez-vous avec sa secrétaire pour gérer la paperasse. L'idéal. Oui mais qui ? je ne connais personne.
   - ou alors je peux toujours continuer les remplacements pendant un certain temps. C'est bien payé et je voyage. Oui mais combien de temps ? et puis c'est frustrant de ne pas suivre un patient dont on s'est occupé.

Que faire ?

Fin décembre, il fait froid en métropole. Et la chaleur enveloppante des entrecôtes ne suffit pas à me réchauffer l'âme vagabonde qui commence à monter en moi. Je veux voyager, je veux vivre intensément des choses et faire du bon boulot. Je veux vivre heureux et utiliser mon cerveau. C'est ce dont j'ai toujours rêvé.
Au loin, portée par la brise, une mélodie au goût poivré m'entoure et me berce. "Emmenez-moi au bout de la terre. Emmenez-moi au pays des merveilles. Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil."

Merci Charles. C'est décidé ! je pars loin, très loin. Au chaud, faire ce que j'ai toujours eu envie de faire sans jamais en avoir l'occasion : être libre, sans avoir de perpétuels examens, vivre et être heureux.

Pour moi, la vie va pouvoir commencer.

To be continued...


PS : pour ceux que ça intéresse, vous trouverez ici (atlas 2012 résumé, page 18) les choix qu'on fait d'autres jeunes médecins diplômé avant moi. Plus des 2 tiers choisissent une activité salariée, 1 sur 5 choisit les remplacements, moins d'un sur 10 choisit de s'installer. Toutes spécialités confondues.

dimanche 8 juillet 2012

Thèse 13 : épilogue de la saison 1

Le soleil se lève paresseusement en ce matin de décembre. Il fait froid. Je me réveille dans le canapé de Milène avec une douce musique brésilienne à mes oreilles. Ça sent le sucre et le café chaud : elle m'attend avec un mille-feuille sur lequel elle a planté une unique bougie :
_ Joyeux anniversaire !
J'ai pris ma meilleure amie dans mes bras et lui déposa le plus tendre des baiser sur les cheveux.

"_ Bon alors ? quel est le programme ? demanda-t-elle.
_ D'abord café. Après, je vais courir, me doucher, manger, prier, (aimer?) et à 17h, direction la fac pour tout mettre en place. 18h début de la soutenance. Normalement, j'ai 15mn de présentation, 30mn de questions, une petite pause de délibération du jury, prononciation du Serment d'Hippocrate et pot de célébration. Ensuite, resto avec les amis proches et la famille. Après on va danser, ce soir, demain et après demain.
_ Ok. Est-ce que tu as besoin que je fasse quoi que ce soit ? moi je pars bosser je finis à 16h. On peut se dire rendez-vous à 17h à la fac. J'aurai besoin de tes petits bras.
_ Ok, à tout à l'heure, partit-elle en souriant."
 
Il fait terriblement froid. Après plusieurs semaines sous les tropiques, j'ai quelques difficultés à me réhabituer. J'enfile un marcel, un Tshirt manches courtes, un autre manches longues, un pull-capuche à la taille, un gros pantalon de sport en coton épais, mes grosses godasses et c'est parti.

La musique est sur le mode "random". Je me laisse bercer par les humeurs de ma machine en espérant qu'il en sorte un Dieu. J'en aurai bien besoin pour la pièce (peut-être pas une tragédie grecque, faut pas exagérer non plus) qui se jouera ce soir.
Keath et Mick commencent par élancer mes pas. Je me laisse emporter par la musique, relâcher toute la pression, je glisse sur mes émotions à la même vitesse que je coure le long du fleuve. Petit à petit je m'effeuille, au fur et à mesure des kilomètres, j'enlève le premier Tshirt, puis le deuxième. Je suis animé d'une chaleur intérieure, comme si j'avais un réacteur nucléaire à la place du cœur.
9km en trois quarts d'heure, ça va, j'ai pas trop été esquinté.

Le reste de la journée est un peu passée comme sur un nuage, en flottement, s'assombrissant au fur et à mesure que le temps passait, du beau au passable, puis du maussade au couvert, jusqu'à ce que le tonnerre gronde.

Arrivé sur les lieux, la fatidique salle de thèse, je mets tout en place : l'ordi, la télécommande pour faire défiler les diapos, les bouteilles d'eau pour les membres du jury...J'avais un peu le sentiment de me nouer moi-même la corde autour du cou. J'ai répété ma présentation, que personne à part moi n'avait vu auparavant. Je récitais des phrases toutes prêtes. Ça tenait davantage du One Man Show (du Stand Alone pour être précis) que de la soutenance scientifique.

Je savais que le jury allait me pousser dans mes retranchements, m'interroger sur mes zones d'ombres, mes lacunes médicales. Alors j'ai anticipé et j'ai bossé. J'ai regardé mon manque de connaissances en face et je l'ai affronté. J'ai épluché tous mes livres, j'ai exploré internet et Pubmed en quête de réponses. J'ai lu une trentaine d'études en moins d'une semaine sur des sujets qui ont un lointain rapport avec mon sujet mais c'était nécessaire. Il n'y avait que comme ça que je me sentirais suffisamment assuré tenir tête à 3 Professeurs. Du coup, j'ai la tête pleine et trop de choses à dire.

Ouf, ma présentation passe mais en 17 minutes. Il va falloir articuler et parler vite. La pression monte de plus en plus. Je relativise en me disant qu'il y a un mois à peu près, j'étais dans les montagnes, au plus noir de la nuit, luttant contre mon propre corps et contre mon propre esprit pour les faire se mettre d'accord et continuer à avancer. A côté de ça, plus rien ne peut me faire peur.

Mes parents sont prêts, appareil photo dégainé. Mes cousins que j'aime entrent, puis les amis proches, puis mes co-internes...Je vois défiler devant moi toute ma vie personnelle, affective et professionnelle, toutes les personnes qui ont compté pour moi dans ma vie. 10, puis 20, puis 30 personnes. Au total, la salle est pleine à craquer, il faut même rajouter quelques sièges pour faire tenir les 40 personnes venues me voir boucler mon troisième cycle d'études médicales. J'ai l'impression d'être à mon mariage : je serre la main et tape la bise à tout le monde. Je leur montre où s'installer en leur disant que le président ne va pas tarder à arriver.

En parlant du loup...

Pr A entre avec Dr G sur ses talons. La poignée de main est virile, sèche, le regard glacial. Puis entre Pr D, au téléphone. Tout le monde s'assoit.

"_ Monsieur Zafran, entame Pr A, je vous rappelle que pour qu'une thèse soit soutenable, elle requiert la présence d'au moins 3 Professeurs de médecine. Sans cela, elle n'est pas valide. Je me verrai donc dans le regret de ...
_ Excusez-moi pour le retard, je sors du bloc !

Pr F s'inscrit dans le cadre de la porte.
_ C'est bien ici la thèse de Monsieur Zafran ?
_ Oui oui, entrez Professeur."

A ce moment, toute la salle se lève, Pr F va prendre sa place en bout de table. J'entends résonner dans ma tête une chanson héroïque : la soutenance peut commencer.

"Vous avez 20 minutes."

Le silence se fait. Je déroule mon texte et mes diapositives. Je remercie les concepteurs de logiciels d'avoir séparé les écrans d'affichage : un pour tout le monde, projeté sur le mur, avec uniquement les diapositives; et un autre avec mes notes, le chronomètre et le nombre de diapo restantes. Je pointe-laser les faits remarquables, les lacunes de la littérature scientifique sur le sujet, le fait que mon étude est une des 3 plus grandes du monde en effectif. Je présente mes résultats de manière dynamique, ce qui n'est pas possible sur le papier. J'essaye de tirer au maximum avantage des animations des diapositives, sans que ce soit tape à l’œil, ni ostentatoire.

"Je vous remercie."

15 minutes et 3 secondes au chrono. Applaudissements de toute la salle.

"La séance de questions peut commencer, je passe la parole au Dr G."

Pour les retardataires qui n'auraient pas suivi (cf ici), le Dr G est un médecin radiologue que le Pr A a recruté à la dernière minute. Pour quelle raison ? je ne sais pas. Probablement qu'il a voulu anticiper le fait que soit le Pr C, soit le Pr E seraient absents. Mais elle n'est pas professeur. Alors pour quoi ? pour gonfler le groupe ? peut-être. Dernière hypothèse : pour me démonter.

Je prends la bouteille d'eau placée au coin de ma table, avale une bonne gorgée et en la reposant, j'en renverse la moitié. Je m'écris "Putain de merde" et rattrape la bouteille avant qu'elle n'imbibe mon ordi, in extremis. Une fois que la catastrophe est passée, je me rends compte que j'ai prononcé tout haut mon interjection. Ça commence fort.

"_ J'ai lu votre thèse avec attention et ...
Il y avait une dizaine de post-it qui dépassaient de mon exemplaire de thèse. Il avait fallu que je lui envoie par email et que je lui envoie dans son service en catastrophe. Je suppose que pour chaque marque-page, il y avait un commentaire.
_ ... tout d'abord merci pour m'avoir choisi comme membre de Jury ...
J'ai rien choisit du tout, tu m'a été imposé et tu le sais très bien. 
_ ... J'ai trouvé votre travail très intéressant mais j'ai quelque questions : pourquoi n'avez vous pas parlé de ... et de ... ou encore de ... ? ça aurait été intéressant d'en parler pourtant.
Je fusille Pr A du regard, qui a les yeux plongés dans son exemplaire de ma thèse (aucun post-it d'ailleurs) : les questions qu'elle me pose portent précisément et chirurgicalement sur les parties qui ont été amputées par Pr A lui-même. Comment pourrait-elle être au courant sans qu'il ne l'ait informée ? c'est sûr, elle est là uniquement pour me descendre.
_ Et bien d'abord parce que je me suis attelé dans mon travail à ne répondre qu'à une seule question. Mon recueil de données a été conséquent en effet et de nombreuses questions pourraient y trouver réponse mais j'ai voulu me concentrer sur l'aspect le plus important, à savoir trouver le meilleur élément diagnostique. Le reste pourra faire l'objet de publications ultérieures."

Je ne pouvais décemment pas répondre la vérité entière. C'était Pr A qui m'avait dit de me centrer uniquement sur les critères diagnostiques, à juste titre. Mais il avait aussi déclaré que tout le reste n'avait aucune importance. Elle a continué à me cuisiner pendant quelques minutes, sans résultats. Aucune de ses questions ne portaient sur ma thèse actuelle, uniquement sur ce qui aurait pu être inclus dans mon travail. Je n'avais donc pas grand chose à lui répondre. J'ai juste ressorti les résultats des études précédentes sur le sujet, que je connaissais presque par cœur à force de les ressasser.

"_ Merci Dr G. Je passe le relais au Pr D.
Si Dr G était là pour m'enfoncer (sans succès), quel rôle doit jouer Pr D ? je sais que A et D sont potes. Si G est le point négatif, D est-il le point positif ? en somme, si G est le mauvais flic, est-ce que Pr D est le bon flic, sensé m'arracher des aveux d'incompétence ?
_ Merci Pr A. Tout d'abord je voulais vous féliciter sur la somme de travail que vous avez du effectuer avec l'aide des statisticiens du service de Pr A...
Connard ! tu sais très bien qu'il n'y en a pas, j'ai tout fait tout seul.
_ ... je voulais savoir : pour tel groupe, vous faites ressortir une différence significative. Mais c'était avec quel test ? comment avez-vous fait ? un chi 2 ? un test de Student ? un test de Fish ?
_ Dans certains cas, j'ai utilisé le chi 2, dans d'autres, j'ai regardé la variance, et en fonction de la variation, soit le test de Student, soit celui de Fish. Mais j'ai expliqué tout ça dans la partie "Matériel et Méthode" page 35.
_ ... ah oui, excusez-moi en effet. Et un Bland-Altman ? vous auriez du faire un Bland-Altman !
_ Je l'ai fait.
_ Ah ! vous l'avez avec vous ?
_ Non
_ Quel dommage, dit-il en même temps que s'affiche un sourire sur le visage de Pr A. Donc, les résultats sont significatifs. Ok. Mais ça va à l'encontre de ce que dit la littérature sur le sujet, vous en avez conscience ?
_ Oui, pleinement conscience.
_ Pourtant, vous ne faites que l'aborder dans la thèse, c'est dommage, c'est extrêmement intéressant !
_ Même réponse que pour le Dr G avec qui nous avons fait le point sur les données de la littérature. Les effectifs des précédentes études sont biaisés par différends facteur. Dans cette étude, il y a encore quelque biais mais, nous l'espérons, moins que dans données de la littérature. C'est probablement cela qui explique les différences.
_ Et vous n'êtes pas curieux ? vous n'avez pas recalculé ce que ces études montraient ?
_ Si si mais je ne l'ai pas mis dans ma thèse. Vous voulez voir les résultats ?
_ ... euh...quoi...euh...maintenant ?
_ Oui bien sûr, quel meilleur moment ?
_ Euh...allez-y."

Je sors de mon ordi un graphique que j'avais fait pendant la préparation de ma soutenance, dans l'éventualité, faible, qu'ils me posent des questions dans les coins, hors propos. Pas de bol pour eux. Le graphique s'affiche, je pointe-laser les différences avec la littérature, l'effectif important chez moi, comparé avec les autres, en mettant bien l'accès sur les petits astérisques que j'ai mis, histoire de bien montrer que chez moi, c'est significatif.

Pr D est décontenancé. Il ne répond rien et passe la parole. Pr A fait franchement la gueule.

"Je passe le témoin au Pr F."

C'est l'inconnu, tant pour Pr A que pour moi. Je ne sais pas du tout le type de questions qu'il va me poser, ni si elles me mettront en difficulté ou pas. C'est peut-être le tournant du match. Il a devant lui son exemplaire de thèse, sans post-it, sans marque-page, rien. J'ai peur.

"_ Merci Pr A. Laissez-moi juste le temps de ressortir mes notes.
Pendant ma soutenance, il avait inscrit quelques mots sur un feuille de papier. Et là, il sort de son sac 2 ou 3 pages noircies de notes. J'ai encore plus peur.
_ Alors tout d'abord je vous félicite pour l'exhaustivité de votre travail et je dois dire que c'est très plaisant à lire. Parce que d'habitude, il faut l'admettre, une thèse, c'est chiant à lire.
Rires généraux dans toute la salle, sauf le jury.
_ Franchement, votre domaine, je n'en suis pas expert, mais la cancéro, ça, je maîtrise. Et là, vous pondez un test diagnostique très pertinent et très utile dans la pratique de tous les jours. Je vous remercie en tant que praticien et aussi au nom des patients.
_ Euh...merci Professeur.
_ Mais ça aurait intéressant d'aller plus loin. Vous n'avez pas cherché à associer d'autres critères diagnostiques ?
_ Si, mais ils sont corrélés. C'est comme si on utilisait le poids et l'IMC comme 2 critères indépendants alors que l'IMC est corrélé au poids. Vous me suivez ?
_ Oui oui très bien. Mais pourtant ça a déjà été fait dans d'autres études.
_ Oui mais elles avaient des effectifs trop petit pour montrer une corrélation. C'est pour ça. Dans mon étude, j'ai montré que ça ne servait à rien. Ça n'occupe que 2 lignes dans le texte mais j'en parle.
_ Oui j'ai lu, page 65. C'est dommage ! c'est ça qui est intéressant, et c'est ça qu'il faudrait publier.
_ Euh...Merci Professeur.
J'ai les larmes aux yeux. Il vient de souligner en 3 phrases tout le mal que j'ai eu à convaincre Pr A de garder des données intéressantes dans ma thèse. Et sans le dire ouvertement, il vient d'envoyer un taquet à Pr A et ça ! ça me fait plaisir.

"_ Merci Pr F mais l'heure avance et je vais reprendre la parole pour terminer la séance de questions.
Pr F me fait un clin d’œil. Rien que ça, suffit à me donner toute la force nécessaire à affronter l'hydre à 3 têtes. Je lui en ai tranché déjà 2...
_ Je voulais revenir sur la pertinence du choix des patients considérés comme bénins...
AH NON !!! ce salopard m'a fait changer 5 fois les critères de bénignités et il veut en parler encore ! c'est comme s'il remettait en question son propre jugement en me faisant porter la faute à moi ! c'est dégueulasse !
_ Oui, nous les avons considérés comme bénins parce que nous les avons suivis pendant 3 ans en moyenne.
_ Oui mais sur quels critères vous basez-vous pour dire qu'ils sont bénins, même après 3 ans de suivi. Les recommandations internationales ?
Connard ! c'est toi même qui a dit qu'on ne les prendrait pas comme critère, sans me donner la raison.
_ Non. Mais je viens de le dire aux précédents membres de jury : les études sur lesquelles se basent les sociétés savantes pour donner les recommandations internationales sont biaisées et avec des effectifs trop petits. Tout l'essentiel de mon travail a été de remettre en question ces études et donc les recommandations internationales.
Hop ! petite esquive.
_ Dans ce cas, vous auriez du le dire et ...
_ C'est fait, dans la conclusion page 75.
_ ... Ah. Mais ce n'est pas le tout de l'affirmer, il aurait fallu sortir des statistiques irréprochables avec un tableau pour présenter les résultats. Là, vous auriez justifié vos dire. Sinon, ce sont juste des paroles en l'air et ce n'est plus de la science.
_ Mais c'est ce que j'ai fait : j'ai présenté mes résultats dans l'annexe, page 83.
_ ... Ah oui."
Pr A est devenu livide l'espace d'un instant, il a pincé les lèvres et continué à m'asséner des questions comme un fusil mitrailleur. Je répondais du tac au tac, point par point, avec études à l'appui, statistiques avec petit p inférieur à 0,0001% et graphiques tout beaux.  

Au total, j'ai eu droit à presque 1h30 de questions. Le public n'en pouvait plus. Surtout tous ceux qui ne sont pas dans le domaine médical pour qui le débat n'était pas intéressant. Le jury est sorti pour délibérer. Je me sentais comme Rocky, aveugle, entendant retentir la clochette et attendant le verdict des arbitres en appelant Adrienne. Et là, qui vois-je ?

"_ Emilie ?
_ Salut Georges, je suis venu te voir.
_ Mais comment tu as su ?
_ Je suis interne d'anesthésie je te rappelle et j'étais au bloc où opérait Pr F. Il a dit qu'il devait partir pour aller à une thèse, quelqu'un a demandé qui, j'ai entendu ton nom et je suis venue.
_ Merci beaucoup ! ça me fait très plaisir.
_ Je n'aurais raté ça pour rien au monde."

Je discute avec ma famille, mes amis (Milène et Parvati surtout), mes co-internes (Pilar et Micheline évidemment) et tous mes amis d'enfance. Je suis assailli de questions (encore) : alors ? tu tiens le coup ? ils ne t'ont pas fait de cadeau, dis donc ! ça se passe toujours comme ça une thèse ?
C'est un peu comme si j'avais les commentaires d'après match en direct. 

Pr A sort de la salle, nous intime de rentrer. Personne ne s'assoit.

"Monsieur Georges Zafran, levez-vous s'il vous plait."
Un ange passe : je suis déjà debout.

"Mrglrm. Monsieur Zafran, le jury réunit aujourd'hui vous accorde le titre de Docteur en médecine avec la mention Très honorable. Nous reconnaissons en vous les qualités nécessaire à l'exercice de la médecine telles que l’opiniâtreté et la rigueur. Méfiez-vous cependant de toujours garder une certaine humilité dans votre pratique, face à vos patients et vos confrères."

Dans la bouche de tout autre personne, j'aurais pris ces compliments et mises en gardes très volontiers et chaleureusement. Venant de lui, je n'étais pas sûr s'il voulait dire "acharnement, obstination et manque de soumission".

J'ai levé la main droite et dis : "En présence des Maîtres de cette école, de mes chers condisciples et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine.
Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent, et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail.
Je ne permettrai pas que des considérations de religion, de nation, de race, viennent s’interposer entre mon devoir et mon patient.
Admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe. Ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs, ni à favoriser le crime.
Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j’ai reçue de leur père.
Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses, que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j’y manque."

La foudre ne s'est finalement pas abattue sur  moi mais j'ai entendu un tonnerre d'applaudissements. Je m'en souviendrai toute ma vie.

C'était une période de transition comme je les aime, la fin d'une certaine époque, de ces 12 années de fac (1 redoublement, 6 ans d'études, 4 ans d'internat de spécialité et une année sabbatique) et le début d'autre chose. Quoi ? je ne le savais pas encore, mais vous, vous le saurez bientôt.

Prochainement, la saison 2 des aventures de Georges Zafran.