Dimanche.
Avec mes courbatures, je me souviens de l'ascension de la veille, de ma nouvelle confiance en moi, durement retrouvée au prix de douleurs morales infligées à moi-même et à mon entourage. D'ailleurs, il est temps. J'appelle Lola.
"_Ouais ! répondit-elle d'un ton ferme.
Au moins elle a décroché, c'est bon signe.
_ Salut Lola, je voulais m'excuser pour mon comportement de ces derniers temps. J'ai été un parfait connard, tu as essayé de me prévenir et je ne t'ai pas écouté. Je te demande humblement de me pardonner.
Je l'entends ronchonner intérieurement à travers le téléphone.
_ Mouais. C'est vrai, tu t'es comporté comme un connard. Et donc ?
_ J'ai bien réfléchi et je pense que je vais démissionner.
_ Oh bordel ! Ah oui, plutôt radicale comme décision. Mais n'est-ce pas un peu hâtif ?
Je tente un jeu de mot.
_ C'est toi qui est du-bite-hâtive.
J'attends sa réaction.
_ Tu sais, quand il y a "bite" et "hâtif" dans le même mot, ça ne présage rien de bien folichon.
_ C'est bien vrai ça. Tu m'autorises à passer pour qu'on en discute ?
_ Oui, mais ça ne veut pas dire que je te pardonne complètement, hein ! Ne vas pas te faire des idées."
J'arrive chez elle avec un bouquet de tulipes. C'est la moindre des choses. Il parait qu'elles symbolisent le pardon. Je toque à la porte, elle vient ouvrir mais reste en arrière du pas de la porte, à une certaine distance de sécurité ou de froideur, elle garde une main sur la porte et me jauge. J'espère qu'elle sent toute la sincérité qu'il y a au fond de mes yeux. Son regard est si perçant qu'elle a du réussir à lire mon cœur, ma rate, mon foie...tous mes viscères.
"_ Bon ok, excuses acceptées.
_ Tu sais que je ne peux pas te mentir.
_ Me décevoir oui, me mentir non. Et puis t'as pas intérêt !
_ Promis, je ne te décevrai plus jamais.
_ Je l'espère. Elles sont belles tes fleurs, merci.
_ En gage de ma bonne foi.
_ Allez viens, on va en parler.
Elle attrape un sac à main grand format et deux paréos.
_ Euh...si tu as l'intention d'aller à la plage, je n'ai pas de maillot de bain.
_ Je te rappelle que je suis infirmière, que j'ai fais des centaines de toilettes à des hommes et que ce n'est pas la vue d'une kèkète supplémentaire qui va me faire peur.
_ A toi peut-être, mais les autres, ils n'ont rien demandé et je n'ai pas forcément envie de me mettre à poil.
_ Ah c'est bon, t'as qu'à rester en pantalon sur la plage. Ça va détonner un peu mais ce n'est pas grave.
_ Oui, tu as raison après tout.
_ J'ai toujours raison. Attends un peu.
Elle retourne dans la cuisine, saisit une bouillotte, la remplit de glace, de feuilles de menthe, de sucre de canne et d'eau pétillante.
_ Je pense qu'on va en avoir besoin avec tout ce que tu as à raconter.
Peu après, assis sur le sable, je lui fais un compte-rendu de ces derniers jours, la proposition du Dr Schleck, les cours de DESC, le Dr Karma et l'issue de mes réflexions. Le virgin mojito est fini depuis longtemps mais nous re remplissons notre thermos improvisée au fur et à mesure avec de l'eau plate. Ce n'est pas forcément très bon, mais c'est rigolo.
_ Pour conclure, je vais démissionner de l'hôpital et ouvrir mon cabinet. Repartir de presque zéro.
_ Mon gars (une petite gorgée de bouillotte), tu as beaucoup de courage. Ce n'est pas donné à tout le monde de tout plaquer comme ça.
_ Du courage, pfff, mouais, plutôt du désespoir. Je sais que je ne serai jamais heureux si je reste là-bas. La seule chose qui me plaisait c'était de bosser avec toi et je ne l'aurai plus. Ce qui m'attriste, c'est que je vais devoir te quitter, professionnellement j'entends. En tant qu'amie, j'espère te garder le plus longtemps possible et ne plus merder comme je l'ai fait.
_ C'est tout de même admirable de voir la trajectoire que ta vie prend et de tout faire pour ne pas y aller quand la destination ne te convient pas. Comme je t'ai dit, tout le monde n'en est pas capable.
Elle prend une grande inspiration.
_ Tu sais, je suis un peu dans ce cas là. Je me sens coincée sur cette ile avec cette maison à crédit, un mec qui m'a laissé avec des dettes et de la méfiance envers tout être humain. Je me vois finir toute seule et aigrie par la vie et je ne sais pas quoi faire pour y remédier. Ou alors si, je sais, je vois ce qu'il faudrait que je fasse mais...
_ Tu n'oses pas ?
_ Ce n'est même pas ça, je me sens pétrifiée à l'idée de changer cette situation, même si elle ne me convient pas.
_ Tu as peur qu'il t'arrive du mal à nouveau ?
_ Non, pas vraiment. J'ai été chahutée par la vie, c'est vrai, j'ai surtout l'impression d'être encore sidérée, incapable de bouger. Un peu comme Loki après s'être fait attraper par Hulk à la fin des Avengers.
_ Oui, je saisis parfaitement la métaphore (hop, une gorgée de bouillotte). Figée physiquement, je peux comprendre, et sentimentalement aussi. Je me reconnais très bien dans cette image. Ce n'est pas demain la veille que tu vas me reprendre dans une relation amoureuse.
_ Carrément ! vu les événements récents, c'est normal.
_ Et j'imagine que toi ça doit être pareil.
_ Grave ! manquant de s'étouffer avec la bouillotte. Alors ça tombe sous le sens que nous nous soyons liés d'amitié. Regarde nous. Il n'y a encore pas très longtemps, tu essayais de te débattre un peu mais tu enchainais les catastrophes sentimentales jusqu'à te mettre au fond du trou. Moi ça fait un petit moment que j'y suis. C'est parfait, nous n'attendons rien de l'autre et nous ne tenterons jamais rien l'un envers l'autre. C'est très bien. Enfin une amitié construite sur des bases saines.
_ Aaaaah ouais, c'est reposant, pas à se soucier de si un mot ou une attention que je vais avoir va être interprétée comme une avance. J'en ai marre de tout ça, tu as raison, on est très bien tous les deux, comme on est.
_ Et alors sex-friends, n'en parlons pas.
_ Non, ce n'est même pas la peine : nous savons très bien que ça ne marche pas. Il y en a toujours un pour éprouver des sentiments et tout gâcher.
_ Tu as absolument raison ! Merde à l'amour !
_ Ouais ! merde à tout ça. Je n'en peux plus de la drague, des faux-semblants, du jeu de la séduction. Putain, je veux de la sincérité, bordel !
_ C'est clair, quelqu'un en qui on pourrait avoir confiance pour une fois.
_ C'est ça. Je ne veux pas d'une connasse qui va essayer de me changer pour que je ressemble à son prince charmant. J'en veux une qui me prenne comme je suis, avec mes gouts de chiotte et mes hobbies de vieux. Je veux garder mon indépendance.
_ Pitié, pas un bonhomme qui va me prendre pour sa mère, me traiter tantôt comme une princesse, tantôt comme une esclave. C'est bon, ça suffit ! pour moi un mec, c'est quelqu'un qui n'a pas peur de vivre avec une femme, entière, qui me laisse vivre, sans rien m'imposer. Avoir des couilles, c'est laisser la liberté à sa femme.
_ Je seconde complètement. Si je pouvais trinquer avec la bouillotte, je le ferais.
_ Regarde : je la tiens entre nous deux et on se tcheck le poing fermé.
Je m’exécute. Nous buvons chacun une gorgée de pseudo mojito, nous nous regardons brièvement, visiblement avec tous les deux la conneries dans les yeux. Après un décompte silencieux, nous nous sourions simultanément, exubéramment, pour montrer à l'autre la feuille de menthe collée à nos incisives respectives.
_ Ah et puis je veux pouvoir me marrer tous les jours. Je ne comprends pas les couples prêts à échanger leur joie contre de la stabilité ou du cul. Tu me connais, tu sais combien j'aime le sexe. Et bien je préfère cent fois rire tous les jours que baiser tous les jours.
_ Je seconde, dit-elle en me tcheckant à nouveau. Je préfère largement un mec avec de l'humour qu'un bourrin qui ne pense qu'à niquer. Même si je ne cache pas que si je pouvais avoir les deux en même temps, je ne cracherais pas dessus.
_ Les deux en même temps, tu veux dire que tu baiserais volontiers avec deux mecs, dont un avec de l'humour ?
_ Ah ah ah ! patate ! T'es con. Oh j'y pense. Surtout, je préfère un mec qui sait se servir de son cerveau plutôt que de sa bite. J'adore les gars intelligents. Je ne supporte pas les connards. Je suis un peu élitiste, j'avoue. Ça doit venir de mes deux parents profs.
_ Sans déconner ! tes deux parents sont profs ! moi aussi !
_ Oh le hasard de fou ! Il faudrait faire une étude pour voir parmi les professionnels soignants, le pourcentage de ceux qui ont des parents enseignants.
_ Ça serait super intéressant en effet. En tout cas, moi, je ne pourrais pas être avec une femme qui n'est pas dans le milieu médical. Ça me gonflerait de ne pas pouvoir me confier, de ne pas pouvoir parler de ce que je vis tous les jours sans que la personne en face comprenne la difficulté de la situation de soignant.
_ Complètement d'accord. Les discussions avec mon ex tournaient très vite court, ça a du jouer dans le divorce. Et puis, il ne supportait pas que je parle de caca.
_ Pourtant, s'il y a bien un avantage à notre profession, c'est bien de pouvoir parler de sécrétions diverses aux moments les plus incongrus, genre à table.
_ Ça me semble même inenvisageable de ne pas pouvoir parler des pustules de mes patients quand je rentre du boulot, enfin ! Les profs parlent bien de leurs élèves à table, nous on parle de vomi. C'est normal.
_ Voilà ! franchement, est-ce que c'est trop demander tout ça ?
_ Non, c'est même le minimum syndical."
J'ai un immense sourire collé entre mes deux oreilles, je contemple l'océan, je respire la brise qui commence à se rafraichir. Nous avons passé toute la journée sur la plage et ça faisait longtemps que je n'avais pas été heureux comme ça. Je me tourne vers ma voisine et il me semble voir en elle la même pétillance que je ressens en ce moment.
Nous remballons le peu d'affaires que nous avons pris avec nous, tous les deux penchés vers le sable, les fesses dressées vers le ciel. Il me vient alors une idée, je lui donne un coup de fesses pour la faire tomber. Elle ne se laisse pas faire, se rattrape avant la chute, se rue sur moi et glissant une patte derrière mes jambes pour me jeter au sol à mon tour. Elle arrive à me déséquilibrer. J'en profite pour l'attraper par la taille et la faire rouler avec moi. Je me retrouve sur elle, mes mains dans les siennes, nos jambes emmêlées, nos regard plongés l'un dans l'autre.
Nous restons comme cela, figés, immobiles, indécrochables. Le reste de la plage n'existe plus, le temps ne s'écoule plus. Il a bien fallu cligner à un moment, ou faire dégager une crampe, je ne sais pas quoi, mais quelque chose a brisé notre bulle et l'un de nous a bougé en premier. Lequel ? si ça se trouve, nous avons bougé en même temps. Je l'aide à se relever.
"_ Bon, hein, c'est pas tout mais il y en a qui bossent demain. Dont un qui va lâchement poser sa démission et m'abandonner.
_ Je ne t'abandonnerai pas. J'ai bien l'intention de venir te faire chier tous les soirs après le boulot pour que tu me parles de gangrène, encore et encore.
_ Oh oui ! devant notre petite assiette. Je vois ça d'avance.
Elle se tourne vers moi, me prend la main et prononce solennellement :
_ Docteur, j'accepte votre démission à une seule condition.
_ Oui, laquelle ?
_ Que nous passions tout notre temps libre ensemble...
_ C'est déjà le cas.
_ Chut ! que nous nous racontions nos journées respectives devant un repas...
_ Oui...
_ Et que le premier qui fait vomir l'autre a gagné. Le plus crado sera le mieux.
_ J'accepte !
_ Et que le plus dégueulasse gagne !"
Je l'ai raccompagnée chez elle et ce n'est qu'une fois arrivés que nous nous sommes rendus compte que nos mains étaient restées unies depuis la prononciation des termes du pari.
Le lundi est arrivé.
Avec étonnement et reconnaissance envers mes capacités d'anticipation, l'entretien avec le Dr Schleck s'est déroulé quasiment identiquement à ce que j'avais répété samedi en grimpant sur ma montagne. Il y a bien eu deux ou trois mots différents par ci par là, des réactions plus longues ou plus courtes que prévues et en réalité, je faisais preuve de beaucoup moins d'assurance que dans mes espérances. Mais dans l'ensemble, la démission a été acceptée.
Il ne me reste plus qu'un mois de boulot et ça, c'est une excellente nouvelle. Je l'ai d'ailleurs annoncée à Lola le soir même avec une bouteille d'eau pétillante coupée au jus de pomme. Rappelez-vous, j'ai dépensé toutes mes thunes restantes pour me faire claquer la porte au nez par un rhinocéros. Même âs de quoi acheter du champagne. Elle n'a pas vomi ce soir là.
Le lendemain, comme promis, j'ai répondu à l'interne du Pr A. Non je ne lui donnerai pas les données de ma thèse parce que le Pr A les a déjà. Il n'a seulement pas pris la peine de les lire. Je lui ai également conseillée de fuir le plus loin possible de ce prédateur académique. Elle m'a répondu dans la demi-heure qu'elle me remerciait de ma sincérité, qu'elle se doutait du traquenard dans lequel elle était mais qu'elle n'avait pas le choix parce qu'il lui avait promis un poste dans son service. Je lui ai souhaité bien du courage et bonne chance pour la suite de sa carrière universitaire.
Heureusement que l'envoie d'email ne s'accompagne d'une photo du rédacteur. La pauvre, elle aurait vu un grand sourire sur mon visage. Pas par sadisme, quand même, je ne suis pas comme ça. Non. Je suis juste heureux de quitter la galaxie des CHU. Comme chacun sait, notre Voie Lactée contient en son centre un trou noir. Je me sens tellement satisfait de quitter l'attraction d'un anus galactique avant de me faire définitivement happer et je ne voudrais tellement pas lui étaler mon bonheur à la face. Mais je n'y peux rien, je souris. Je me sens libre comme un oiseau.
Lola et moi avons picoré ensemble. Je lui ai proposé d'aller chier sur les pare-brises des voitures garées devant chez elle, mais elle a refusé.
Mercredi, j'ai contacté un cabinet de comptables pour parler de mon projet d'ouverture de cabinet. Ils me proposent un rendez-vous en semaine. Je ris. J'ai tellement de boulot pendant la semaine, non, je ne pourrai pas me libérer ne serait-ce qu'une heure et non je n'ai pas de repos de garde. Je leur propose un rendez-vous dans un mois, après ma désertion. Il me proposent de rester prudent quand même avant de s'engager dans un changement radical d'exercice. J'ai répondu que c'était déjà trop tard, ma démission est entérinée. Ils ont peur pour moi mais ils sont ravis de me recevoir.
Lola m'a trouvé fou mais a été ravie pour moi.
Jeudi, j'apprends que la course annuelle de la traversée de l'ile à pied à travers les montagnes sera dans un mois, le weekend de clôture de mon contrat avec l'hôpital. La date limite d'inscription est ... aujourd'hui. Hop, c'est parti.
"_ Oh quand même, c'est une course de fou furieux ! et la première fois que tu l'as faite, tu as fini dans un état lamentable. Est-ce que tu est bien sûr que tu n'es pas en train de faire une connerie ?
_ Si je te suis, faire 20 000km dans un weekend pour une fille qui ne m'aime pas, démissionner de l'hôpital et tourner le dos au titre de Professeur, recommencer sa vie à 30 ans passés sans filet de sécurité, tout ça, c'est raisonnable, mais marcher 90km à pied c'est farfelu ?
_ Évidemment, présenté comme ça...
_ Oui, la première fois je n'étais pas assez préparé, mais les courses suivantes j'ai assuré, sans me blesser. Je cours tous les deux ou trois jours depuis presque un an. Je vais faire des excursions en montagne régulièrement au lieu de ne faire que du plat. Et à Paris, ça ne m'a pas servi à rien, j'ai appris plein de choses sur l'alimentation du sportif.
_ Bon, donc tu te sens prêt.
_ Oui, autant qu'on puisse l'être pour une course de ce genre.
_ Ah, tu vois ! tu admets que c'est de la folie de faire un truc aussi dingue.
_ Mais bien sûr que c'est de la folie. Personne de sain d'esprit ne peut volontairement vouloir enchainer 2 marathons d'affilée avec 5000m de dénivelé. Mais je suis un fou intelligent et entrainé. J'ai confiance en moi et j'ai besoin de ça.
_ Ah bon ? tu as besoin d'avoir des preuves que tu es frapadingue ? je peux te le confirmer tout de suite, pas de soucis. Je te fais un certificat ?
_ Merci mais non. J'ai besoin de preuves que je peux me dépasser, que je suis capable de surmonter des montagnes. Littéralement. Ça me sera très utile pour quand je vais démarrer ma nouvelle vie.
_ Tu feras attention à toi, hein ! tu me le promets !
_ Oui, je te le promets. Je penserai à toi à chacun de mes pas. Tu seras un peu comme un ampoule que je vais trainer sur 24 heures.
_ Connard ! dit-elle en souriant.
_ Bah oui, une ampoule, parce que tu es la lumière de ma vie.
_ Mais quel couillon, je vous jure", dit-elle et me matraquant avec un oreiller et un sourire redoublé.
Vendredi, déjà ! la semaine passe vite quand on sait que c'est bientôt terminé. Malheureusement, il m'en reste encore trois. Évidemment, je vais aller fêter la fin de semaine chez Lola.
"_ Je trouve ça super que Dr Schleck ait repris le service des explorations, avouai-je à Lola.
_ Ah ouais ? demanda-t-elle dubitative.
_ Oui, comme ça, tu as des horaires de bureau et je peux passer te faire chier dès 18h !
_ D'ailleurs, comment tu fais pour finir aussi tôt alors que d'habitude tu finis toujours après 19h. Surtout un vendredi.
_ Déjà parce que je me sens dix fois plus léger d'avoir démissionné, je travaille plus vite. Puis j'anticipe vachement plus les choses à faire. Je n'ai plus la tête submergée par l'énormité des tâches à accomplir parce que je sais que quoi qu'il arrive, ça aura une fin.
_ Oui, et puis il doit y avoir une certaine part de volonté aussi.
_ C'est sûr : je n'ai plus aucune volonté de trainer mon cul à l'hôpital passé 18h alors je fais tout mon possible pour me casser au plus vite.
_ Mouais. Juste une question de volonté c'est ça ? dit-elle davantage dubitative, voir carrément suspicieuse. Genre, vous les médecins, ils vous suffit de penser un truc, de le vouloir, pour que ça se réalise.
_ Exactement, dis-je avec une sourire étincelant collé sur un faciès à la George Clooney. Non, la vérité, c'est que je m'apporte des barquettes à l'hosto, que je mange en vitesse tout seul dans mon bureau pour pouvoir abattre tout le taf entre midi et deux.
_ Aaaaah ! je savais bien qu'il y avait une astuce. Tiens, en parlant de matérialisation de volonté, ça te dis de regarder "Green Lantern" ?
_ Carrément !"
Lola lance le DVD, planqué sous la collection complète des Marvel, tous les Batman et les premiers StarWars (dans l'ordre chronologique et pas numérique). Elle retourne dans la cuisine, prépare quelques popcorns et revient avec un saladier rempli.
Nous voilà, tous les deux dans son canapé, avec les oreillers dans le dos, les pieds sur la table basse, à faire des batailles d'orteils et autres lancers de popcorn à la gueule.
"_ Je me suis toujours demandé, l'anneau, comment il sait où se mettre ?
_ C'est à dire ? demande Lola dont la curiosité est piquée.
_ Et bien, je ne sais pas, il doit y avoir une tétra chiée d'espèces différentes dans la galaxie et pas toutes de forme humanoïde.
_ 7200 réparties sur 3600 secteurs. Pour être précise.
_ Voilà, du coup, comment fait l'anneau pour se ranger sur 7200 corps différents. Je veux dire, quand il rencontre un humanoïde pour la première fois, qu'est-ce qui l’empêche de se mettre autour du cou ou autour de la taille comme une ceinture ?
_ Ouais, c'est pas faux.
_ T'imagines ! l'anneau se range autour de la bite d'Al Jordan, façon cock ring ! vu que ça a l'air d'être un sacré coureur, une grosse partie de sa volonté doit être focalisée à cet endroit.
_ Mais c'est clair !!! tu devrais te reconvertir en scénariste de films de boules.
_ Ah bon ? parce qu'il y a besoin d'un scénar ?
_ Mais moi je paierais pour voir un film avec cul et un VRAI scénar ! pas comme 50 nuances de bouse, là.
_ T'as remarqué, quand même, quoi qu'on fasse, la conversation finit toujours autour de sexe et de caca.
_ Mais parce que ce sont nos deux grandes passions dans le monde médical."
Inutile de vous dire que nous avons surtout parlé et peu écouté le film, mais sans jamais quitter l'écran des yeux. Ce serait irrespectueux.
Les semaines se sont enchainées assez rapidement. Les autres médecins du service ont profité de mon départ imminent pour me refiler toutes les gardes et astreintes pendant qu'ils prenaient congés. Je me suis retrouvé de garde l'avant veille de ma course. Jeudi soir. Je bosse vendredi évidemment et départ dans la nuit de vendredi à samedi.
Jeudi soir, par téléphone avec Lola.
"_ Putain ! je suis dégoûté ! bosser la veille d'une compèt, c'est l'horreur, je vais me planter !
_ Relativise ! d'abord, si ça se trouve, tu ne vas pas être appelé de la nuit et pioncer comme un bien-heureux. Ensuite, non, ce n'est pas une compétition. Tu cours pour toi, pas contre un classement. Ce n'est plus le concours de l'internat, là.
_ Oui, c'est vrai, tu as raison...(j'observe une pause dramatique)...comme toujours ma petite Lola.
Je l'entends glousser au bout du fil (sans fil).
_ Ouh ! ça fait plaisir quand un Docteur dit à une infirmière qu'elle a toujours raison ! Mmm, je savoure.
_ Allez, si je dors bien, je passerai te voir vendredi soir. Il faut que je fasse mes adieux à ma collègue préférée.
_ Qu'est-ce que tu racontes ? Ça fait déjà plusieurs mois qu'on ne bosse plus ensemble.
_ Oui mais là, mon départ est définitif. C'est différent.
_ Ne viens pas à la maison, il n'y aura personne de toute manière.
_ Ah bon ? tu ne veux pas me voir ?
_ Non, ce n'est pas ça. C'est qu'avec tous ces connards de médecins qui partent en vacances en même temps, ou qui démissionnent, le Dr Schleck a fermé les explorations et retourne dans le service d'hospitalisation traditionnelle. Alors je bosse vendredi comme d'hab et samedi matin en hospit tradi. Ça ne va pas me laisser beaucoup de sommeil.
_ Ah merde. J'aurais aimé te voir avant mon départ.
_ Quoi, tu quittes l'ile !!! mais comment ça se fait que je ne sois pas au courant ? dit-elle avec une once de panique dans la voie. Tu es le seul médecin que je tolère ! je ne veux pas que tu partes !
_ Si tu veux, je pourrais passer aux explorations après ma garde. Non ?
_ Non. J'ai horreur de dire au revoir.
_ Ah zut. Comment on fait alors ?
_ Comment TU fais ! moi je reste sur cette ile et je reste à l'hôpital. C'est toi qui te casses. Tu vas où d'ailleurs ?
_ Je ne sais pas encore. Je ne sais pas si je reste ici ou si je bouge en métropole pour ouvrir mon cabinet.
_ Prends ton temps, tu n'es pas pressé. Et puis je serai encore là après ta course. On en parlera à ce moment.
_ C'est vrai. Tu as encore raison. Souhaite-moi bonne chance pour ma garde et bon courage pour ma course.
_ Force et honneur, Georgio. C'est à quelle heure le départ de la course ?
_ 4h du matin dans la nuit de vendredi à samedi. Les premiers arrivent vers 4h de l’après-midi.
_ Tu comptes arriver vers quelle heure ?
_ J'espère finir, déjà, et puis si la chance me sourit, arriver vers 5h du matin ça serait bien. Il faut terminer la course avant 10h du matin dimanche, sinon je serai hors classement.
_ Allez, le classement ce n'est pas le but. Finis en un seul morceau ce sera déjà ça.
_ Merci.
_ Je ne travaille pas dimanche matin. Si tu veux, réveilles-moi avant que tu partes-partes !
_ Tu me fais rire. Je t'appelle quand je peux, d'accord ?
_ Ça roule, à plus !"
Évidemment, ma garde a été horrible. J'ai été appelé toute la nuit pour des symptômes foireux, qui ne pouvaient pas se gérer par téléphone et j'ai donc du me déplacer plusieurs fois à l'hôpital. A chaque fois que j'allais me recoucher, le téléphone re-sonnait. Si bien qu'au bout du troisième appel, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai pris un lit dans une chambre libre en chirurgie, je me suis roulé en boule avec mes chaussures et mon sweat à capuche et j'ai essayé de dormir comme j'ai pu.
Je me suis fait réveiller par une infirmière pensant que j'étais un clodo. Alors je suis allé directement dans le service, fais mon tour plus tôt, fini tous les papiers et les courriers en retard et j'ai même pu quitter le service avant 18h.
De retour chez moi. Récapitulons l'organisation que je répète depuis 1 mois. Je fais une petite sieste de 2h. Puis j'enfile mes fringues d'ultra-traileur : chaussures de montagne ultra légères et ultra résistantes, chaussettes, T shirt et pantalon compressifs, parka anti-pluie et réchauffante mais facilement roulable et peu volumineuse, casquette, lampe frontale. Pas de montre, j'ai horreur de ça. Je préfère demander l'heure aux check-points.
Dans mon sac à dos, de l'eau dans la gourde située dans le dos du sac, reliée par une paille à mon épaule droite. Beaucoup d'eau. Enfin, 1,5L dans la gourde du sac et 1L d'eau pétillante (contre les crampes de fin de course), à manger, beaucoup, un compartiment entier rempli de raisins secs et cacahuètes salées. Des piles de secours pour la lampe frontale, une couverture de survie et un sifflet en cas d'accident. Mon téléphone portable, éteint, juste au cas où. Quelques pansements en cas d'ampoule. Quelques bandages en cas d'entorse. Et finalement, le plus important, un tube de vaseline facile d'accès pour s'en remettre régulièrement et discrètement sur le scrotum et sur les tétons.
Je suis prêt à partir. La navette part à minuit pour nous emmenez au milieu de l'ile au point de départ. En effet, si j'y vais avec ma voiture, déjà, se sera impossible de se garer et ensuite, il faudra que je me retape tout le chemin de retour jusqu'à ma voiture. Et il y a des chances pour que je ne sois pas en état de conduire.
Arrivé sur place, plusieurs stands offrent des petits bonus : de l'eau supplémentaire, des casquettes sponsorisées, des barres de chocolat. Il y a même un service pour envoyer par sms ton temps et ton classement à chaque check point. Tu peux leur donner 3 numéros. Je leur donne le miens comme ça je verrai mon avancée directement sur mon téléphone après la course. Celui de Lola, évidemment. Et mes parents ? non, je n'ai pas envie de les réveiller en plein de milieu de la nuit avec des sms. Par contre, je leur donne celui de Dr Schleck, pour l'emmerder.
L'heure avance, je tourne en rond sur le stade en attendant le départ. Environ 1000 coureurs trépignent avec moi, certains s'échauffent, d'autres s'étirent. Moi je m'économise. Je suis en train d'enchainer ma deuxième nuit quasi blanche d'affilée.
Qui sont ces gens ? que cherchent-ils en faisant cette course ? comme moi ? chercher à dépasser leurs limites ? ou l'esprit de compétition ? c'est un truc qui m'a toujours dépassé, ça. Pourquoi essayer de se mesurer aux autres ? tout le monde est différent. Et puis ça commence très tôt ! J'ai l'impression que dès que deux garçons se rendent compte qu'ils ont tous les deux une bite, vient forcément le moment où ils vont se comparer l'un à l'autre. Tiens, voyons qui a la plus longue. Je trouve ça complètement con. Je ne dois pas être construit comme tout le monde mais je ne peux pas
vérifier : mes parents ont perdu le mode d'emploi et la garantie.
Ou bien est-ce que je n'aime pas ça parce que j'ai toujours perdu à ces jeux là ? celui qui pisse le plus loin, ce lui qui court le plus vite, celui avec les meilleurs résultats scolaires...je n'aime pas ça. Et oui, j'y ai toujours perdu. Mais n'était-ce pas un peu volontaire de ma part ? vu que je ne tire pas spécialement de plaisir à finir premier, autant laisser ce bonheur à quelqu'un d'autre. Et n'aurais-je pas construit ma vie autours de ce postulat ? N'aurais pas fini antépénultième un peu par défi justement ?
En étant fils de prof, on est un peu entre le marteau et l'enclume : si mes résultats scolaires sont mauvais, c'est la disgrâce auprès des parents, très scolaires forcément. Et si mes résultats sont bons, au contraire, c'est la disgrâce auprès des copains de classes pour qui, obligatoirement, si j'ai de bonnes notes, c'est que je suis pistonné. Aucun résultat n'est bon, aucune réponse adaptée, fautif dans un cas comme dans l'autre. Je me suis donc démerdé toute ma vie, par habitude à toujours me retrouver pas trop devant ni trop derrière.
Du coup, que viens-je faire ici ? à quatre heure moins...Oh bordel. C'est l'heure. Je me dirige vers la ligne de départ. Pas tout devant, hein, comme je viens de l'expliquer, je laisse ça à d'autres. Au milieu, c'est bien. Tout le monde trépigne autour de moi. Littéralement tout le monde. Je suis pile au centre d'un amas de 1000 coureurs, 500 devant moi, 500 derrière. Il y a de tout, des taureaux soufflants par les nasaux et frappant le sol de leur sabot, pardon, chaussure hyper design a 200€ la paire ; des écureuils trémulants sur place comme s'ils avaient sniffé un rail de coke ; des gibbons balançant les bras par devant, se claquant les mains derrière le dos, puis re balançant devant et re double claque dans le dos, tout en se balançant d'un pied sur l'autre ; des Zébulons trottinants et sautillants sur place... j'ai l'impression d'être le seul statique au milieu de tout ce beau monde.
La corne de brume retentit. Les coureurs s'élancent. C'est parti.
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lundi 15 octobre 2018
mercredi 17 décembre 2014
Coeur fondant
"_ Alors ? comment c'était ?
Lola me harcèle de questions depuis mon retour de métropole. Entre deux patients, entre deux examens, pendant les pauses, entre les pauses...dès qu'elle expire en fait. Mais je ne peux pas vraiment lui en vouloir. Elle le voit bien à mon regard et mon sourire en coin indécrochable que je suis heureux. Alors on joue, on se titille : elle me questionne, je ne réponds pas, mais elle sait que je n'ai qu'une envie, c'est d'en parler, et je sais que de son côté, elle meurt d'envie d'entendre toute l'histoire, tous les menus détails.
_ Bon, la journée est finie. Je t'offre le mojito ?
_ oh ouuuiiiiiiii ! comme ça tu me racontes tout !" dit-elle en applaudissant.
Je resitue pour tout le monde : le bord de mer, le coucher de soleil, les palmiers, 2 verres de menthe qui fait tourner la tête et des lunettes de soleil. La confession peut commencer.
" _ Tout d'abord, je dois préciser qu'il ne s'est rien passé.
_ Oh arrête ! T'as des étoiles dans les yeux depuis que tu es revenu. Ne me dis pas, à moi, qu'il ne s'est rien passé.
_ Bah non il ne s'est rien passé, patate ! je venais la consoler parce que son oncle s'est suicidé. Il ne pouvait rien se passer. Décemment.
_ Effectivement, vu comme ça...mais bon, rien de mieux pour remonter le moral que...
_ Oui oui j'ai compris mais non. Mon sexe n'est pas un vulgaire cric à soulever l'estime de soi.
_ Bon alors ? si tu ne lui a pas soulevé le bas de caisse, vous avez fait quoi ?
_ Et bien...
Retour en arrière.
Emilie m'avait appelé suite au décès de son oncle, désespérée, en larme, toute seule dans sa nouvelle vie, perdue dans son nouveau CHU. Elle avait été mon externe et était devenue mon amie. Depuis, nous nous écrivions régulièrement, à peu près tous les 6 mois, pour garder le contact. Vous voyez ? ce genre de personne que vous ne voyez pas souvent mais que vous ne voulez pas perdre de vue, qui a une place spéciale dans votre vie. Laquelle ? ni l'un ni l'autre ne sait, mais une place indissociable.
Et bien nous avions su garder ce genre de lien là, d'autant plus flou qu'il est émotionnellement fort. Je n'avais pas eu de nouvelles depuis quelque temps. Longtemps, à dire vrai. Pourquoi m'a-t-elle appelé après autant de temps ? je sais que je comptais pour elle, elle me l'avait dit. Si elle m'appelle dans un moment de détresse c'est que je tiens une place très importante dans sa vie, alors !
J’avoue, j'ai ressenti un peu de fierté. Suite à mon congrès, j'en ai profité pour prendre le train et la rejoindre. Elle m'avait donné l'adresse, je me suis débrouillé avec les transports en commun. Il faisait froid, je rappelle que nous sommes en novembre, la pluie était fine et glacée. Je me trimbalais ma petite valise à roulette avec mon arme secrète à l'intérieur.
"_ C'était une boite de préservatifs ?
_ Non Lola, non ! Tu me laisses raconter la suite ?
_ Oui oui, vas-y, je ne t'interromprai plus.
_ Donc, je disais..."
J'ai frappé à sa porte, un immeuble impersonnel, neuf, glacial, un bloc de béton que trois pauvres touffes de citronnelle n'arrivaient à dé-stériliser. Elle m'ouvrit, emmitouflée dans une couette, les cheveux en pétard, un maquillage mélangeant le style du clown et du panda, sauf qu'elle ne rigolait pas du tout. Je voyais à ses yeux rouges qu'elle avait abondamment pleuré. Elle se jeta dans mes bras :
"_ Merci d'être venu ! Merci, merci, merci.
_ C'est normal. Je serai toujours là pour toi.
_ Non, c'est pas normal. C'est pas normal ce qui m'arrive, c'est injuste et je ne peux même pas en parler avec ma famille, ils sont dans le même état que moi. Personne pour se remonter le moral.
_ Et tes amies ?
_ Ma seule amie, c'est ma sœur.
_ Ah oui, mince.
_ Je t'offre quelque chose ?
_ Offre moi d'entrer déjà.
_ Ah oui pardon, je suis nulle.
_ Mais non, t'inquiète, c'est pas grave.
_ Je peux t'offrir un thé, un Lapsang Souchong.
Oh, mon thé préféré. Est-ce un signe ?
_ Oui, avec plaisir.
Elle me fit une place sur son canapé et se cala contre mon épaule.
_ C'est plus facile pour moi de parler comme ça. Je n'arrive pas bien à me livrer si j'ai quelqu'un en face de moi.
_ Je connais, je fais pareil.
"_ Et oh ! patate ! on est souvent en face l'un de l'autre quand on se parle, non ? intervint Lola.
_ Oui, au boulot, mais quand on se confie l'un à l'autre, on est côte à côte. Rappelle-toi, chez toi. Et là, on est assis en face de l'eau, chacun regardant l'horizon, non ?
_ Oui, c'est pas faux. Vas-y, continue, confie-toi, mon canard.
_ Pfff...confit de canard toi même ! Donc, j'en étais où ?...Ah oui !"
_ Tout s'était bien passé, on avait fait notre réunion familiale mensuelle, il y avait tout le monde : mon père, ma mère, ma grand-mère, ma sœur et Victor. On a super bien mangé, comme d'habitude, mamie est un cordon bleu, un peu bu forcément, et on a surtout bien ri. Le fait qu'il soit sourd, enfin, fût, n'a jamais empêché le dialogue entre tous, au contraire. Tous le monde signait, parlait, souvent les deux en même temps, alors les repas duraient des plombes.
Cet usage du subjonctif imparfait à l'oral me mis dans tous mes états.
_ Chacun est retourné chez soi en fin de soirée, Victor vivait chez mamie, il est resté sur place. Et le lendemain...
_ ... Je suis là, je t'écoute toujours.
Des sanglots bloquaient sa voix.
_ Le lendemain...mamie l'a retrouvé dans son bain, les veines des avant-bras tranchées.
_ Oh merde !
_ Comme tu dis.
_ Pardon, ça m'a échappé.
_ Tu vois comme toi, ça te choque. Imagine nous ! On riait avec lui encore la veille ! Putain, la veille !!!
_ C'est horrible !
_ Je te passe comment le fait de s'absenter en début de stage pour retourner chez mamie, tu sais comment ça a pu être perçu...
_ J'imagine.
_ Poser un second jour de congé pour l'enterrement...
_ Tu en as parlé à tes co-internes ?
_ Je n'ai même pas eu le temps. Quand j'ai quitté précipitamment le service quand j'ai appris la nouvelle, ils se sont ligués contre moi, disant dans mon dos que j'étais une tire-au-flan.
_ C'est honteux.
_ Ils ne m'ont même pas crus pour l'enterrement. Ils ont dit que je faisais mon intéressante.
_ Comment tu as su ce qu'ils disaient en ton absence ?
_ J'ai parlé à un de mes chefs, il m'a compris, soutenu...franchement, sans lui, je me serais déjà tiré une balle.
_ Faut pas dire ça. Ce sont des connards, tes co-internes. Je t'ai vue bosser, tu étais une excellente externe et je n'ai aucun doute que tu dois être une super interne.
_ Merci, c'est gentil.
_ C'est la vérité. Je le pense sincèrement.
_ Merci du fond du cœur.
_ Mais tu as fais comment pour te rapprocher d'un de tes chefs dans une ambiance aussi hostile ?
_ Bah...euh...c'est à dire que...j'avais fait un rêve érotique à propos de lui, mais bon, aucun lien ! Je ne suis pas du tout intéressée par lui, hein ! Rien du tout ! Et bon, du coup, comme je rosissais à chaque fois qu'on se croisait, je me suis senti obligée de lui dire. C'est lui qui a rosi et il m'a remercié pour mon honnêteté en me promettant d'être à l'avenir honnête avec moi également. D'où les confidences. Voilà, tu sais tout.
Putain, mais moi j'aurais kiffé que quelqu'un fasse des rêves érotiques sur moi !!!
_ Merci de te confier à moi.
_ Merci à toi, je me sens déjà un peu mieux.
_ Tu aimerais faire quoi pour te sentir encore mieux ?
_ Mmm...rien...juste rester là, dans tes bras, à lire et écouter de la musique.
_ Oui, je vois ça, tu as dévalisé un disquaire ?
_ Non, j'ai ressorti tous les albums, CD et cassettes, que j'ai achetés depuis l'apparition du baladeur. Je me dis, comme Victor était sourd, une façon de lui rendre hommage ce n'est pas le silence, au contraire, c'est d'écouter tous les trucs que lui n'a jamais pu entendre.
_ C'est effectivement plus positif. Et en ce moment, tu écoutes quoi ?
_ Bon, en ce moment, c'est pas du super joyeux. Je me repasse Harvest, de Neil Young.
_ Ce n'est pas très gai, en effet.
_ Non, mais c'est parfait pour un moment comme maintenant."
La platine diffusait "Heart of Gold" : "J'ai traversé l'océan pour un cœur en or", ça me correspondait assez, je trouve.
Puis est passé "Out on a weekend" : "Regarde le jeune homme seul, en weekend, il essaye de communiquer mais n'arrive pas à parler". Mais grave !!!
Si elle savait tout ce qui me passait par la tête à ce moment, sentir son corps chaud contre le mien, se retrouver tous les deux sous une couette à lire et écouter de la musique, moi en train de la consoler, la réconforter, à faire mon chevalier blanc comme j'adore le faire... et en même temps cette énorme érection sous la couverture, en contradiction totale avec le fait qu'il y ait une magnifique vétérinaire qui m'attend dans la savane...
Et que vient faire un mec complètement paumé dans sa tête chez une fille au fond du gouffre ? est-ce que je peux vraiment l'aider, la réconforter, si moi-même je ne sais plus où est le Nord ?
"_ Oui mais avec ta grosse verge, ça fait cadran solaire, tu peux toujours lui donner l'heure.
_ T'as pas bientôt fini Lola !!!
_ Ahahah. Vas-y, continue."
Nous avons passé tout l'après-midi comme ça, enlacés, elle enroulée dans sa couette, moi sous sa couette, sa tête tantôt contre mon épaule, tantôt contre ma cuisse, à écouter de la musique et lire son livre chacun dans sa bulle, partageant nos bulles respectives, emportés par la senteur de notre thé et le doux tambourinage de la pluie sur le toit. C'était bon. Vint le soir.
"_ Tu as faim ?
_ Non, pas vraiment. Et je n'ai pas le courage de faire à manger. C'est honteux, je suis une terrible hôtesse.
_ Vu les circonstances, tu es excusée. Tu veux que je te fasses à manger ?
_ Oh tu ferais ça ? tu es un ange.
_ Je sais. Plutôt sucré ou salé ?
_ Mmm...tu saurais faire des desserts ?
_ Bien sûr ! Je vais te faire ma spécialité. Tu as des pommes, de la farine, du sucre et du beurre ?
_ Euh...je t'avouerais, ça fait un moment que je n'ai pas fait les courses.
_ Bon, tu as une supérette pas loin ?
_ Oui, au coin de la rue.
_ Bon, je reviens dans une demi-heure. Vas prendre un bain si tu veux."
Je m'en fus sous la pluie fine et glacée mais j'avais chaud en dedans. Moi, les filles fragiles qui ont besoin d'un prince, ça me fait fondre et craquer en même temps. Ça tombait bien, j'allais lui faire un gâteau à la fois croustillant et fondant.
J'ai pris tous les ingrédients à la supérette, plus un petit déjeuner pour moi le lendemain. J'ai tout rapporté à l'appartement. Elle était pelotonnée dans son canapé, comme un chat, roulée en boule. En cherchant une casserole, j'ai tout fait tomber, ça l'a réveillée.
"_ Qu'est-ce que tu fais ?
_ Bah, un gâteau, comme promis. Vas prendre un bain, je m'occupe de tout.
_ Mmm"
Elle lâcha sa couette, la laissant négligemment sur le canapé. Elle était vêtue uniquement d'un énorme pull noir à grosses mailles qui s'arrêtait juste en haut de ses cuisses blanches et un peu en dessous de sa toison fine que je distinguait entre les mailles. Les courbes de son corps se dessinaient en ombre chinoise à travers son maigre vêtement, éclairées par la faible lumière provenant de la baie vitrée derrière elle. Ses bouts de seins généreux pointaient vers le Nord (ah bah, il était là, le Nord!) et ne cherchaient qu'à traverser la laine comme pour m'accueillir.
J'ai failli en perdre ma casserole. L'ange est passé et s'est dirigée sous la douche. Ce n'est qu'en entendant les gouttes clapoter contre la faïence que j'ai repris mes esprits. Bon, d'abord découper les pommes en dés. Les mettre au fond d'un plat à gratin. Euh...bon, c'est rangé où ? la dernière fois que j'ai fouillé, j'ai déclenché une avalanche d'ustensiles. Cette fois, je vais être plus délicat. Ça, c'est quoi ? ça ressemble à un plat à gratin, non ? Bon, c'est rond et ce n'est pas en verre. Qu'à cela ne tienne. Je presse un petit citron sur les pommes pour qu'elles ne brunissent pas.
Puis dans un casserole sèche, faire caraméliser 100g de sucre. Facile, il faut juste remuer souvent pour ne pas que ça n'accroche. Verser dessus 30cl de crème fraiche. Le caramel va durcir d'un coup, c'est normal, à moins de chauffer la crème mais bon...je n'ai pas que ça à faire. Il suffit de remuer le caramel dans la crème chaude et ça suffit.
Pendant que la crème caramel se fait doucement, mélanger 100g de beurre dans 200g de farine pour faire une pâte sablée qui déchire sa race.
Verser la crème caramel sur les pommes, saupoudrer la pâte sablée sur le tout et enfourner 15 à 30 minutes en fonction du four mais ça dépend du four alors pour un four que vous n'avez pas fréquenté, faut voir.
Elle sortit de la douche :
"_ Mmm ! ça sent bon ! j'ai faim ! Qu'est-ce que tu as préparé ?
_ Un crumble pomme-caramel.
_ Vas-y ! Montre !
_ Je ne sais pas si c'est prêt.
_ C'est pas grave, fais voir quand même.
J'ouvris la porte du four, juste à temps pour me rendre compte que le dessus prenait une couleur plus que brune, à la limite du cramé.
_ Oulah ! C'était moins une !
_ Aaaaah ! Fais moi goûter !
_ Oh merde !
En voulant sortir le plat du four, j'ai pris les manicles, attrapé les bord du plat pour me rendre compte que les côtés coulissaient.
_ Merdemerdemerdemerde
Tout en me dépêchant de sortir le plat du four sans en foutre partout, j'ai vite posé le plat sur la gazinière et des filets de caramel liquide s'échappaient des bords.
_ Ah mince, tu as pris mon moule à manqué. Forcément, ça coule.
_ Ah zut de crotte de bique ! c'est en train de couler entre les grilles de la gazinière.
_ Hihi ! crotte de bique ! c'est rigolo. Ça doit faire 20 ans que je n'ai pas entendu cette expression. Vite on va nettoyer.
Elle s'est empressée de ramasser les taches de caramel avec ses doigts et les lécher d'abord timidement.
_ Oh la vache ! Ton caramel a un petit goût de citron, c'est une tuerie !
_ Fais voir !
_ Oh mazette ! oui !
_ Donne moi ça !
Elle pris le plat et le renversa légèrement pour en faire couler davantage.
_ Hey ! Laisses-en un peu dans le plat !
_ Ta gueule et lèche !"
"_ C'est ce que je leur dis à tous !
_ Lola !!!"
Nous avons continué à manger le crumble directement dans le plat, avec des cuillères cette fois-ci.
"_ Il ne te fallait pas grand chose pour retrouver un début de sourire. C'est bien.
Elle fit une petite moue, mi joyeuse, mi mutine, prise en flagrant délit de rupture de déprime.
_ Forcément, tu sors l'artillerie lourde aussi.
_ Ah non, c'est rien ça encore.
_ Sans déconner. Personne ne m'avais jamais rien cuisiné. Aucun mec je veux dire. A part mamie.
Et hop, retour dans le broyage de noir.
_ Hey, regarde-moi.
Je lui soulevai le menton avec un doigt encore collant de caramel.
_ Tu n'as rien à te reprocher. Tu es en train de faire ce qu'il aurait souhaité que tu fasses : il était sourd, écoute toute la musique que tu peux. Il était muet, alors parle. Il est mort, soit vivante, le plus vivante possible.
_ Merci pour ce que tu es en train d'essayer de faire. Mais il me faudra plus qu'un gâteau pour arriver à me faire sortir de cet état.
_ Bah voilà : sortir ! Viens ! on va faire un tour dehors.
_ Non, je ne peux pas, je suis d'astreinte demain.
_ Ah bon ?
_ Non, je n'ai pas voulu poser de congés pour ne pas m'enfoncer encore plus auprès de mes co-internes.
_ Ah mince ! ça commence et finit à quelles heures ?
_ 7h30 à ...mystère, ça dépend de la somme de travail.
_ Bon, on pourra passer la fin de journée ensemble au moins.
_ Non plus, j'enchaine avec une garde de nuit.
_ Ah crotte ! et dimanche matin tu vas dormir. Bon, ça ne nous laisse pas beaucoup de temps ensemble, je repars dimanche après-midi.
_ Oui, c'est nul. Je suis nulle, j'aurais du anticiper.
_ Non, tu ne pouvais pas, tu m'as appelé la semaine dernière. C'était impossible de s'organiser autrement.
_ Oui. Tant mieux que tu ne le prends pas mal.
_ T'inquiète.
_ Allez, au lit !
_ Oui, t'as raison. Viens, je t'installe le clic-clac."
J'avoue, j'ai été un peu déçu. Suite à mon expérience sous les tropiques, où, non non, il ne se passera rien et au final il y a eu bisou, j'espérais quelque chose du genre. Chacun à une extrémité du lit, osant à peine s'effleurer du pied, pour se réveiller au matin dans les bras l'un de l'autre. Quelque chose comme ça.
Tant pis, je vais planter mon piquet de tente de mon côté, priant les étoiles pour qu'elle vienne se glisser subrepticement sous mes draps pendant la nuit.
J'ai été réveillé par l'odeur du café. Elle était déjà habillée, la grande classe malgré le froid, pantalon anthracite impeccable avec le pli devant, veste assortie, manteau noir immaculé, écharpe en laine bordeaux et bonnet en velours noir, avec de petites boucles d'oreilles assorties à l'écharpe. Pas de rouge à lèvre, juste un peu de gloss et un smoky eye très discret. La classe, je vous dis. Bon ok, ça ne sert à rien quand on sait qu'elle va devoir mettre sa blouse ou même devoir enfiler sa tenue de bloc (on ne sait jamais), mais c'est pour le principe.
"_ Je ne voulais pas te réveiller. On se retrouve cet après-midi."
Elle m'embrassa sur la bouche, un baiser à la fois tendre et familier, presque anodin. Je n'ai rien pu répondre, j'avais le goût du café mêlé à celui de son gloss à la cerise que je savourais en passant la langue sur mes lèvres.
J'ai passé la matinée tranquillement, en me passant un des CD qui trainaient négligemment. Je choisis Nina Simone, "Feeling good" of course. Je finis mon livre, le "Hussard sur le toit", où il fait face à une canicule et une épidémie de choléra. C'est bien, ça me donne chaud sans me donner la diarrhée.
J'ai flâné un peu dans les rues, mangé un sandwich en rêvant et je suis retourné à l'appartement pour sortir mon arme secrète : mon moule à muffin en silicone.
C'est ultra simple, prendre 250g de farine, mélanger avec 2 œufs + 1/2 sachet de levure. Faire fondre 75g de beurre avec 75g de sucre. Verser le beurre sucré dans la pâte, mélanger et rajouter 10cl de lait.
Ensuite, verser dans le moule en silicone à raz bord.
Et c'est là que la petite touche de magie intervient : insérer discrètement 1 carré de chocolat noir juste sous la couche superficielle de pâte. Enfourner 45mn dans un four à 180°. Quand ça va gonfler, la pâte va recouvrir le chocolat et ça va vous donner un cœur fondant.
Emilie est rentrée en début d'après-midi.
"_ C'est bizarre, j'ai encore l'odeur de sucre de hier soir dans le nez.
Elle me vit sortir les muffins du four.
_ Oh la vache !
_ Je t'ai préparé un petit goûter.
_ Mais tu es parfait comme mec toi !
_ Merci merci.
_ Et en plus c'est trop bon ! mais aie ! c'est chaud par contre ! mais c'est bon. Oh putain ! j'ai du mal à me retenir de me re cramer la langue."
Nous avons continué à nous câliner dans le canapé, sous la couette, entre coupés par un muffin, une page de nos livres respectifs, l'album "Fight for your mind" de Ben Harper.
"_ Je passe un excellent moment Georges, merci.
_ Avec plaisir. Tu es mon amie et c'est ce que les amis font.
_ Il y a une Mademoiselle Georges sur ton ile avec toi ?
Alors là, c'est le tourbillon dans ma tête. Que dis-je ? le cyclone tropical intense ! Elle part dans pas longtemps pour sa garde, donc pas le temps de faire des galipette mais juste assez pour faire des bisous. Mais j'ai une copine moi normalement. Bon, elle n'est pas sur mon ile avec moi, je vais la rejoindre dans pas longtemps mais bon...techniquement, je ne suis pas encore avec. Mais non ! ça ne se fait pas voyons. Rappelle-toi, Joannie, elle t'avait trompée et ça ne t'avait pas super fait plaisir. Tu voudrais réellement infliger cette peine à quelqu'un ?
_ Oui, il y a une Mlle Georges.
_ J'espère qu'elle se rend compte qu'elle a de la chance de t'avoir.
_ Je l'espère aussi."
Elle a sérieusement intérêt en me rendre cette faveur que je lui fais ! J'ai une femme magnifique dans mes bras, vulnérable, que j'ai essayé de draguer dans le passé, qui me trouve génial et que je laisse de côté pour retrouver ma promise sans entacher mon armure de chevalier blanc. Ça fait un peu mal au cul mais je me sens un peu comme Lancelot.
"_ Mais putain Lola ! qu'est-ce que tu fous !!! pourquoi tu me balances le fond de ton verre à la figure ?!?!?!
_ Bah, t'as dis Lance l'eau !
_ Ah Ah Ah ! très malin !
_ Fais gaffe, t'as encore un bout de menthe sur la joue, là."
Elle s'en fut vers sa garde en me glissant à l'oreille "Tu peux dormir dans mon lit si tu veux". J'étais aux anges, j'avais finalement accès au sésame. Est-ce que j'aurais droit aussi à lui offrir le repos du guerrier (ou plutôt de la guerrière) en rentrant de l'hôpital, lessivée, demain matin ? Mais pourquoi j'espère ça ? je viens de lui dire que j'avais une copine et j'imagine des trucs...non mais ça ne va pas bien dans ma tête. Je me suis endormi dans son odeur, dans un sommeil de coton et de souffre.
En me réveillant (je vérifie que je n'ai pas laissé de trace sur les draps, on ne sait jamais, un sommeil agité...), je regarde l'heure : où est-elle ? 8h. C'est encore tôt. Si la garde se finit à 7h30 ou 8h, le temps de faire quelques transmissions, prendre un petit déj...si en plus il y a eu des complications, qu'elle n'a pas dormi de la nuit...qu'elle en profite pour se reposer...Bon admettons.
Elle est rentrée vers 11h, la tête enfarinée (sans doute à cause de surdosage de mes gâteaux). C'était l'heure de mon départ, j'avais bouclé ma valise et j'ai quitté mon ange réfrigéré pour m'envoler vers les cieux ensoleillés de mon ile tropicale.
Nous nous sommes longuement pris dans nos bras, elle a pleuré un peu. Avant de partir, de ses yeux rouges, elle m'a confié :
"_ Mon cœur est trop lourd en ce moment pour le partager avec qui que ce soit. J'espère juste pouvoir un jour l'alléger. Et quand ce sera le cas, j'aimerais y placer quelqu'un comme toi. Merci d'avoir été là pour moi."
Elle me laissa franchir le pas de la porte avec un baiser d'adieu de ses lèvres salées sur les miennes.
Et moi, secrètement, j'avais mis une volute de son parfum à mon poignet, volé d'un spray dans sa salle de bain. Je rejoignait les nuages avec sa senteur et une promesse d'amour. Un jour...
"_ Ah ! ça ne se finit pas si mal ! Et la suite ? Tu la revois quand ?
_ Minute ! je m'envole demain pour l'Afrique pour rejoindre Fenouil.
_ Mouais...c'est moins intéressant tout de suite.
_ Attend ! Je vais sans doute avoir des tonnes de trucs à te raconter.
_ Mmm méfie-toi. J'ai peur pour toi. Ne te perd pas.
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ Tu es un petit cœur en sucre, je ne voudrais pas que tu te brises."
Lola me congédia avec un petit baiser dans le cou, juste sous l'oreille, pile sur la carotide.
Je crois que je voyage trop en ce moment, j'ai peur de me perdre en effet.
To be continued...
Emilie est morte en vain, une histoire canadienne (en français) sur le surmenage des étudiants en médecine :
http://plus.lapresse.ca/screens/6d7fef92-b063-48bd-a5fa-1b41ea0a5bf8%7C_0
Lola me harcèle de questions depuis mon retour de métropole. Entre deux patients, entre deux examens, pendant les pauses, entre les pauses...dès qu'elle expire en fait. Mais je ne peux pas vraiment lui en vouloir. Elle le voit bien à mon regard et mon sourire en coin indécrochable que je suis heureux. Alors on joue, on se titille : elle me questionne, je ne réponds pas, mais elle sait que je n'ai qu'une envie, c'est d'en parler, et je sais que de son côté, elle meurt d'envie d'entendre toute l'histoire, tous les menus détails.
_ Bon, la journée est finie. Je t'offre le mojito ?
_ oh ouuuiiiiiiii ! comme ça tu me racontes tout !" dit-elle en applaudissant.
Je resitue pour tout le monde : le bord de mer, le coucher de soleil, les palmiers, 2 verres de menthe qui fait tourner la tête et des lunettes de soleil. La confession peut commencer.
" _ Tout d'abord, je dois préciser qu'il ne s'est rien passé.
_ Oh arrête ! T'as des étoiles dans les yeux depuis que tu es revenu. Ne me dis pas, à moi, qu'il ne s'est rien passé.
_ Bah non il ne s'est rien passé, patate ! je venais la consoler parce que son oncle s'est suicidé. Il ne pouvait rien se passer. Décemment.
_ Effectivement, vu comme ça...mais bon, rien de mieux pour remonter le moral que...
_ Oui oui j'ai compris mais non. Mon sexe n'est pas un vulgaire cric à soulever l'estime de soi.
_ Bon alors ? si tu ne lui a pas soulevé le bas de caisse, vous avez fait quoi ?
_ Et bien...
Retour en arrière.
Emilie m'avait appelé suite au décès de son oncle, désespérée, en larme, toute seule dans sa nouvelle vie, perdue dans son nouveau CHU. Elle avait été mon externe et était devenue mon amie. Depuis, nous nous écrivions régulièrement, à peu près tous les 6 mois, pour garder le contact. Vous voyez ? ce genre de personne que vous ne voyez pas souvent mais que vous ne voulez pas perdre de vue, qui a une place spéciale dans votre vie. Laquelle ? ni l'un ni l'autre ne sait, mais une place indissociable.
Et bien nous avions su garder ce genre de lien là, d'autant plus flou qu'il est émotionnellement fort. Je n'avais pas eu de nouvelles depuis quelque temps. Longtemps, à dire vrai. Pourquoi m'a-t-elle appelé après autant de temps ? je sais que je comptais pour elle, elle me l'avait dit. Si elle m'appelle dans un moment de détresse c'est que je tiens une place très importante dans sa vie, alors !
J’avoue, j'ai ressenti un peu de fierté. Suite à mon congrès, j'en ai profité pour prendre le train et la rejoindre. Elle m'avait donné l'adresse, je me suis débrouillé avec les transports en commun. Il faisait froid, je rappelle que nous sommes en novembre, la pluie était fine et glacée. Je me trimbalais ma petite valise à roulette avec mon arme secrète à l'intérieur.
"_ C'était une boite de préservatifs ?
_ Non Lola, non ! Tu me laisses raconter la suite ?
_ Oui oui, vas-y, je ne t'interromprai plus.
_ Donc, je disais..."
J'ai frappé à sa porte, un immeuble impersonnel, neuf, glacial, un bloc de béton que trois pauvres touffes de citronnelle n'arrivaient à dé-stériliser. Elle m'ouvrit, emmitouflée dans une couette, les cheveux en pétard, un maquillage mélangeant le style du clown et du panda, sauf qu'elle ne rigolait pas du tout. Je voyais à ses yeux rouges qu'elle avait abondamment pleuré. Elle se jeta dans mes bras :
"_ Merci d'être venu ! Merci, merci, merci.
_ C'est normal. Je serai toujours là pour toi.
_ Non, c'est pas normal. C'est pas normal ce qui m'arrive, c'est injuste et je ne peux même pas en parler avec ma famille, ils sont dans le même état que moi. Personne pour se remonter le moral.
_ Et tes amies ?
_ Ma seule amie, c'est ma sœur.
_ Ah oui, mince.
_ Je t'offre quelque chose ?
_ Offre moi d'entrer déjà.
_ Ah oui pardon, je suis nulle.
_ Mais non, t'inquiète, c'est pas grave.
_ Je peux t'offrir un thé, un Lapsang Souchong.
Oh, mon thé préféré. Est-ce un signe ?
_ Oui, avec plaisir.
Elle me fit une place sur son canapé et se cala contre mon épaule.
_ C'est plus facile pour moi de parler comme ça. Je n'arrive pas bien à me livrer si j'ai quelqu'un en face de moi.
_ Je connais, je fais pareil.
"_ Et oh ! patate ! on est souvent en face l'un de l'autre quand on se parle, non ? intervint Lola.
_ Oui, au boulot, mais quand on se confie l'un à l'autre, on est côte à côte. Rappelle-toi, chez toi. Et là, on est assis en face de l'eau, chacun regardant l'horizon, non ?
_ Oui, c'est pas faux. Vas-y, continue, confie-toi, mon canard.
_ Pfff...confit de canard toi même ! Donc, j'en étais où ?...Ah oui !"
_ Tout s'était bien passé, on avait fait notre réunion familiale mensuelle, il y avait tout le monde : mon père, ma mère, ma grand-mère, ma sœur et Victor. On a super bien mangé, comme d'habitude, mamie est un cordon bleu, un peu bu forcément, et on a surtout bien ri. Le fait qu'il soit sourd, enfin, fût, n'a jamais empêché le dialogue entre tous, au contraire. Tous le monde signait, parlait, souvent les deux en même temps, alors les repas duraient des plombes.
Cet usage du subjonctif imparfait à l'oral me mis dans tous mes états.
_ Chacun est retourné chez soi en fin de soirée, Victor vivait chez mamie, il est resté sur place. Et le lendemain...
_ ... Je suis là, je t'écoute toujours.
Des sanglots bloquaient sa voix.
_ Le lendemain...mamie l'a retrouvé dans son bain, les veines des avant-bras tranchées.
_ Oh merde !
_ Comme tu dis.
_ Pardon, ça m'a échappé.
_ Tu vois comme toi, ça te choque. Imagine nous ! On riait avec lui encore la veille ! Putain, la veille !!!
_ C'est horrible !
_ Je te passe comment le fait de s'absenter en début de stage pour retourner chez mamie, tu sais comment ça a pu être perçu...
_ J'imagine.
_ Poser un second jour de congé pour l'enterrement...
_ Tu en as parlé à tes co-internes ?
_ Je n'ai même pas eu le temps. Quand j'ai quitté précipitamment le service quand j'ai appris la nouvelle, ils se sont ligués contre moi, disant dans mon dos que j'étais une tire-au-flan.
_ C'est honteux.
_ Ils ne m'ont même pas crus pour l'enterrement. Ils ont dit que je faisais mon intéressante.
_ Comment tu as su ce qu'ils disaient en ton absence ?
_ J'ai parlé à un de mes chefs, il m'a compris, soutenu...franchement, sans lui, je me serais déjà tiré une balle.
_ Faut pas dire ça. Ce sont des connards, tes co-internes. Je t'ai vue bosser, tu étais une excellente externe et je n'ai aucun doute que tu dois être une super interne.
_ Merci, c'est gentil.
_ C'est la vérité. Je le pense sincèrement.
_ Merci du fond du cœur.
_ Mais tu as fais comment pour te rapprocher d'un de tes chefs dans une ambiance aussi hostile ?
_ Bah...euh...c'est à dire que...j'avais fait un rêve érotique à propos de lui, mais bon, aucun lien ! Je ne suis pas du tout intéressée par lui, hein ! Rien du tout ! Et bon, du coup, comme je rosissais à chaque fois qu'on se croisait, je me suis senti obligée de lui dire. C'est lui qui a rosi et il m'a remercié pour mon honnêteté en me promettant d'être à l'avenir honnête avec moi également. D'où les confidences. Voilà, tu sais tout.
Putain, mais moi j'aurais kiffé que quelqu'un fasse des rêves érotiques sur moi !!!
_ Merci de te confier à moi.
_ Merci à toi, je me sens déjà un peu mieux.
_ Tu aimerais faire quoi pour te sentir encore mieux ?
_ Mmm...rien...juste rester là, dans tes bras, à lire et écouter de la musique.
_ Oui, je vois ça, tu as dévalisé un disquaire ?
_ Non, j'ai ressorti tous les albums, CD et cassettes, que j'ai achetés depuis l'apparition du baladeur. Je me dis, comme Victor était sourd, une façon de lui rendre hommage ce n'est pas le silence, au contraire, c'est d'écouter tous les trucs que lui n'a jamais pu entendre.
_ C'est effectivement plus positif. Et en ce moment, tu écoutes quoi ?
_ Bon, en ce moment, c'est pas du super joyeux. Je me repasse Harvest, de Neil Young.
_ Ce n'est pas très gai, en effet.
_ Non, mais c'est parfait pour un moment comme maintenant."
La platine diffusait "Heart of Gold" : "J'ai traversé l'océan pour un cœur en or", ça me correspondait assez, je trouve.
Puis est passé "Out on a weekend" : "Regarde le jeune homme seul, en weekend, il essaye de communiquer mais n'arrive pas à parler". Mais grave !!!
Si elle savait tout ce qui me passait par la tête à ce moment, sentir son corps chaud contre le mien, se retrouver tous les deux sous une couette à lire et écouter de la musique, moi en train de la consoler, la réconforter, à faire mon chevalier blanc comme j'adore le faire... et en même temps cette énorme érection sous la couverture, en contradiction totale avec le fait qu'il y ait une magnifique vétérinaire qui m'attend dans la savane...
Et que vient faire un mec complètement paumé dans sa tête chez une fille au fond du gouffre ? est-ce que je peux vraiment l'aider, la réconforter, si moi-même je ne sais plus où est le Nord ?
"_ Oui mais avec ta grosse verge, ça fait cadran solaire, tu peux toujours lui donner l'heure.
_ T'as pas bientôt fini Lola !!!
_ Ahahah. Vas-y, continue."
Nous avons passé tout l'après-midi comme ça, enlacés, elle enroulée dans sa couette, moi sous sa couette, sa tête tantôt contre mon épaule, tantôt contre ma cuisse, à écouter de la musique et lire son livre chacun dans sa bulle, partageant nos bulles respectives, emportés par la senteur de notre thé et le doux tambourinage de la pluie sur le toit. C'était bon. Vint le soir.
"_ Tu as faim ?
_ Non, pas vraiment. Et je n'ai pas le courage de faire à manger. C'est honteux, je suis une terrible hôtesse.
_ Vu les circonstances, tu es excusée. Tu veux que je te fasses à manger ?
_ Oh tu ferais ça ? tu es un ange.
_ Je sais. Plutôt sucré ou salé ?
_ Mmm...tu saurais faire des desserts ?
_ Bien sûr ! Je vais te faire ma spécialité. Tu as des pommes, de la farine, du sucre et du beurre ?
_ Euh...je t'avouerais, ça fait un moment que je n'ai pas fait les courses.
_ Bon, tu as une supérette pas loin ?
_ Oui, au coin de la rue.
_ Bon, je reviens dans une demi-heure. Vas prendre un bain si tu veux."
Je m'en fus sous la pluie fine et glacée mais j'avais chaud en dedans. Moi, les filles fragiles qui ont besoin d'un prince, ça me fait fondre et craquer en même temps. Ça tombait bien, j'allais lui faire un gâteau à la fois croustillant et fondant.
J'ai pris tous les ingrédients à la supérette, plus un petit déjeuner pour moi le lendemain. J'ai tout rapporté à l'appartement. Elle était pelotonnée dans son canapé, comme un chat, roulée en boule. En cherchant une casserole, j'ai tout fait tomber, ça l'a réveillée.
"_ Qu'est-ce que tu fais ?
_ Bah, un gâteau, comme promis. Vas prendre un bain, je m'occupe de tout.
_ Mmm"
Elle lâcha sa couette, la laissant négligemment sur le canapé. Elle était vêtue uniquement d'un énorme pull noir à grosses mailles qui s'arrêtait juste en haut de ses cuisses blanches et un peu en dessous de sa toison fine que je distinguait entre les mailles. Les courbes de son corps se dessinaient en ombre chinoise à travers son maigre vêtement, éclairées par la faible lumière provenant de la baie vitrée derrière elle. Ses bouts de seins généreux pointaient vers le Nord (ah bah, il était là, le Nord!) et ne cherchaient qu'à traverser la laine comme pour m'accueillir.
J'ai failli en perdre ma casserole. L'ange est passé et s'est dirigée sous la douche. Ce n'est qu'en entendant les gouttes clapoter contre la faïence que j'ai repris mes esprits. Bon, d'abord découper les pommes en dés. Les mettre au fond d'un plat à gratin. Euh...bon, c'est rangé où ? la dernière fois que j'ai fouillé, j'ai déclenché une avalanche d'ustensiles. Cette fois, je vais être plus délicat. Ça, c'est quoi ? ça ressemble à un plat à gratin, non ? Bon, c'est rond et ce n'est pas en verre. Qu'à cela ne tienne. Je presse un petit citron sur les pommes pour qu'elles ne brunissent pas.
Puis dans un casserole sèche, faire caraméliser 100g de sucre. Facile, il faut juste remuer souvent pour ne pas que ça n'accroche. Verser dessus 30cl de crème fraiche. Le caramel va durcir d'un coup, c'est normal, à moins de chauffer la crème mais bon...je n'ai pas que ça à faire. Il suffit de remuer le caramel dans la crème chaude et ça suffit.
Pendant que la crème caramel se fait doucement, mélanger 100g de beurre dans 200g de farine pour faire une pâte sablée qui déchire sa race.
Verser la crème caramel sur les pommes, saupoudrer la pâte sablée sur le tout et enfourner 15 à 30 minutes en fonction du four mais ça dépend du four alors pour un four que vous n'avez pas fréquenté, faut voir.
Elle sortit de la douche :
"_ Mmm ! ça sent bon ! j'ai faim ! Qu'est-ce que tu as préparé ?
_ Un crumble pomme-caramel.
_ Vas-y ! Montre !
_ Je ne sais pas si c'est prêt.
_ C'est pas grave, fais voir quand même.
J'ouvris la porte du four, juste à temps pour me rendre compte que le dessus prenait une couleur plus que brune, à la limite du cramé.
_ Oulah ! C'était moins une !
_ Aaaaah ! Fais moi goûter !
_ Oh merde !
En voulant sortir le plat du four, j'ai pris les manicles, attrapé les bord du plat pour me rendre compte que les côtés coulissaient.
_ Merdemerdemerdemerde
Tout en me dépêchant de sortir le plat du four sans en foutre partout, j'ai vite posé le plat sur la gazinière et des filets de caramel liquide s'échappaient des bords.
_ Ah mince, tu as pris mon moule à manqué. Forcément, ça coule.
_ Ah zut de crotte de bique ! c'est en train de couler entre les grilles de la gazinière.
_ Hihi ! crotte de bique ! c'est rigolo. Ça doit faire 20 ans que je n'ai pas entendu cette expression. Vite on va nettoyer.
Elle s'est empressée de ramasser les taches de caramel avec ses doigts et les lécher d'abord timidement.
_ Oh la vache ! Ton caramel a un petit goût de citron, c'est une tuerie !
_ Fais voir !
_ Oh mazette ! oui !
_ Donne moi ça !
Elle pris le plat et le renversa légèrement pour en faire couler davantage.
_ Hey ! Laisses-en un peu dans le plat !
_ Ta gueule et lèche !"
"_ C'est ce que je leur dis à tous !
_ Lola !!!"
Nous avons continué à manger le crumble directement dans le plat, avec des cuillères cette fois-ci.
"_ Il ne te fallait pas grand chose pour retrouver un début de sourire. C'est bien.
Elle fit une petite moue, mi joyeuse, mi mutine, prise en flagrant délit de rupture de déprime.
_ Forcément, tu sors l'artillerie lourde aussi.
_ Ah non, c'est rien ça encore.
_ Sans déconner. Personne ne m'avais jamais rien cuisiné. Aucun mec je veux dire. A part mamie.
Et hop, retour dans le broyage de noir.
_ Hey, regarde-moi.
Je lui soulevai le menton avec un doigt encore collant de caramel.
_ Tu n'as rien à te reprocher. Tu es en train de faire ce qu'il aurait souhaité que tu fasses : il était sourd, écoute toute la musique que tu peux. Il était muet, alors parle. Il est mort, soit vivante, le plus vivante possible.
_ Merci pour ce que tu es en train d'essayer de faire. Mais il me faudra plus qu'un gâteau pour arriver à me faire sortir de cet état.
_ Bah voilà : sortir ! Viens ! on va faire un tour dehors.
_ Non, je ne peux pas, je suis d'astreinte demain.
_ Ah bon ?
_ Non, je n'ai pas voulu poser de congés pour ne pas m'enfoncer encore plus auprès de mes co-internes.
_ Ah mince ! ça commence et finit à quelles heures ?
_ 7h30 à ...mystère, ça dépend de la somme de travail.
_ Bon, on pourra passer la fin de journée ensemble au moins.
_ Non plus, j'enchaine avec une garde de nuit.
_ Ah crotte ! et dimanche matin tu vas dormir. Bon, ça ne nous laisse pas beaucoup de temps ensemble, je repars dimanche après-midi.
_ Oui, c'est nul. Je suis nulle, j'aurais du anticiper.
_ Non, tu ne pouvais pas, tu m'as appelé la semaine dernière. C'était impossible de s'organiser autrement.
_ Oui. Tant mieux que tu ne le prends pas mal.
_ T'inquiète.
_ Allez, au lit !
_ Oui, t'as raison. Viens, je t'installe le clic-clac."
J'avoue, j'ai été un peu déçu. Suite à mon expérience sous les tropiques, où, non non, il ne se passera rien et au final il y a eu bisou, j'espérais quelque chose du genre. Chacun à une extrémité du lit, osant à peine s'effleurer du pied, pour se réveiller au matin dans les bras l'un de l'autre. Quelque chose comme ça.
Tant pis, je vais planter mon piquet de tente de mon côté, priant les étoiles pour qu'elle vienne se glisser subrepticement sous mes draps pendant la nuit.
J'ai été réveillé par l'odeur du café. Elle était déjà habillée, la grande classe malgré le froid, pantalon anthracite impeccable avec le pli devant, veste assortie, manteau noir immaculé, écharpe en laine bordeaux et bonnet en velours noir, avec de petites boucles d'oreilles assorties à l'écharpe. Pas de rouge à lèvre, juste un peu de gloss et un smoky eye très discret. La classe, je vous dis. Bon ok, ça ne sert à rien quand on sait qu'elle va devoir mettre sa blouse ou même devoir enfiler sa tenue de bloc (on ne sait jamais), mais c'est pour le principe.
"_ Je ne voulais pas te réveiller. On se retrouve cet après-midi."
Elle m'embrassa sur la bouche, un baiser à la fois tendre et familier, presque anodin. Je n'ai rien pu répondre, j'avais le goût du café mêlé à celui de son gloss à la cerise que je savourais en passant la langue sur mes lèvres.
J'ai passé la matinée tranquillement, en me passant un des CD qui trainaient négligemment. Je choisis Nina Simone, "Feeling good" of course. Je finis mon livre, le "Hussard sur le toit", où il fait face à une canicule et une épidémie de choléra. C'est bien, ça me donne chaud sans me donner la diarrhée.
J'ai flâné un peu dans les rues, mangé un sandwich en rêvant et je suis retourné à l'appartement pour sortir mon arme secrète : mon moule à muffin en silicone.
C'est ultra simple, prendre 250g de farine, mélanger avec 2 œufs + 1/2 sachet de levure. Faire fondre 75g de beurre avec 75g de sucre. Verser le beurre sucré dans la pâte, mélanger et rajouter 10cl de lait.
Ensuite, verser dans le moule en silicone à raz bord.
Et c'est là que la petite touche de magie intervient : insérer discrètement 1 carré de chocolat noir juste sous la couche superficielle de pâte. Enfourner 45mn dans un four à 180°. Quand ça va gonfler, la pâte va recouvrir le chocolat et ça va vous donner un cœur fondant.
Emilie est rentrée en début d'après-midi.
"_ C'est bizarre, j'ai encore l'odeur de sucre de hier soir dans le nez.
Elle me vit sortir les muffins du four.
_ Oh la vache !
_ Je t'ai préparé un petit goûter.
_ Mais tu es parfait comme mec toi !
_ Merci merci.
_ Et en plus c'est trop bon ! mais aie ! c'est chaud par contre ! mais c'est bon. Oh putain ! j'ai du mal à me retenir de me re cramer la langue."
Nous avons continué à nous câliner dans le canapé, sous la couette, entre coupés par un muffin, une page de nos livres respectifs, l'album "Fight for your mind" de Ben Harper.
"_ Je passe un excellent moment Georges, merci.
_ Avec plaisir. Tu es mon amie et c'est ce que les amis font.
_ Il y a une Mademoiselle Georges sur ton ile avec toi ?
Alors là, c'est le tourbillon dans ma tête. Que dis-je ? le cyclone tropical intense ! Elle part dans pas longtemps pour sa garde, donc pas le temps de faire des galipette mais juste assez pour faire des bisous. Mais j'ai une copine moi normalement. Bon, elle n'est pas sur mon ile avec moi, je vais la rejoindre dans pas longtemps mais bon...techniquement, je ne suis pas encore avec. Mais non ! ça ne se fait pas voyons. Rappelle-toi, Joannie, elle t'avait trompée et ça ne t'avait pas super fait plaisir. Tu voudrais réellement infliger cette peine à quelqu'un ?
_ Oui, il y a une Mlle Georges.
_ J'espère qu'elle se rend compte qu'elle a de la chance de t'avoir.
_ Je l'espère aussi."
Elle a sérieusement intérêt en me rendre cette faveur que je lui fais ! J'ai une femme magnifique dans mes bras, vulnérable, que j'ai essayé de draguer dans le passé, qui me trouve génial et que je laisse de côté pour retrouver ma promise sans entacher mon armure de chevalier blanc. Ça fait un peu mal au cul mais je me sens un peu comme Lancelot.
"_ Mais putain Lola ! qu'est-ce que tu fous !!! pourquoi tu me balances le fond de ton verre à la figure ?!?!?!
_ Bah, t'as dis Lance l'eau !
_ Ah Ah Ah ! très malin !
_ Fais gaffe, t'as encore un bout de menthe sur la joue, là."
Elle s'en fut vers sa garde en me glissant à l'oreille "Tu peux dormir dans mon lit si tu veux". J'étais aux anges, j'avais finalement accès au sésame. Est-ce que j'aurais droit aussi à lui offrir le repos du guerrier (ou plutôt de la guerrière) en rentrant de l'hôpital, lessivée, demain matin ? Mais pourquoi j'espère ça ? je viens de lui dire que j'avais une copine et j'imagine des trucs...non mais ça ne va pas bien dans ma tête. Je me suis endormi dans son odeur, dans un sommeil de coton et de souffre.
En me réveillant (je vérifie que je n'ai pas laissé de trace sur les draps, on ne sait jamais, un sommeil agité...), je regarde l'heure : où est-elle ? 8h. C'est encore tôt. Si la garde se finit à 7h30 ou 8h, le temps de faire quelques transmissions, prendre un petit déj...si en plus il y a eu des complications, qu'elle n'a pas dormi de la nuit...qu'elle en profite pour se reposer...Bon admettons.
Elle est rentrée vers 11h, la tête enfarinée (sans doute à cause de surdosage de mes gâteaux). C'était l'heure de mon départ, j'avais bouclé ma valise et j'ai quitté mon ange réfrigéré pour m'envoler vers les cieux ensoleillés de mon ile tropicale.
Nous nous sommes longuement pris dans nos bras, elle a pleuré un peu. Avant de partir, de ses yeux rouges, elle m'a confié :
"_ Mon cœur est trop lourd en ce moment pour le partager avec qui que ce soit. J'espère juste pouvoir un jour l'alléger. Et quand ce sera le cas, j'aimerais y placer quelqu'un comme toi. Merci d'avoir été là pour moi."
Elle me laissa franchir le pas de la porte avec un baiser d'adieu de ses lèvres salées sur les miennes.
Et moi, secrètement, j'avais mis une volute de son parfum à mon poignet, volé d'un spray dans sa salle de bain. Je rejoignait les nuages avec sa senteur et une promesse d'amour. Un jour...
"_ Ah ! ça ne se finit pas si mal ! Et la suite ? Tu la revois quand ?
_ Minute ! je m'envole demain pour l'Afrique pour rejoindre Fenouil.
_ Mouais...c'est moins intéressant tout de suite.
_ Attend ! Je vais sans doute avoir des tonnes de trucs à te raconter.
_ Mmm méfie-toi. J'ai peur pour toi. Ne te perd pas.
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ Tu es un petit cœur en sucre, je ne voudrais pas que tu te brises."
Lola me congédia avec un petit baiser dans le cou, juste sous l'oreille, pile sur la carotide.
Je crois que je voyage trop en ce moment, j'ai peur de me perdre en effet.
To be continued...
Emilie est morte en vain, une histoire canadienne (en français) sur le surmenage des étudiants en médecine :
http://plus.lapresse.ca/screens/6d7fef92-b063-48bd-a5fa-1b41ea0a5bf8%7C_0
lundi 24 novembre 2014
Article second : l'optimisme
La semaine suivant la course, Lola est revenue à la charge :
« Bon alors, maintenant que la course est finie, tu as du temps pour draguer, oui ou non ?
_ Oui.
_ Ah ! alors ? la petite interne de gastro, la brune exubérante…tu la travailles quand ?
_ Nah…pas motivé.
_ Ok. La petite interne de cardio, timide mais hyper mimi…c’est quand que tu la secoues ?
_ Non mais comment tu parles ! non, elle non plus, pas motivé.
_ Roooh faut te bouger les fesses là ! t’y mets vraiment pas du tiens.
_ C’est vrai, mais j’ai un plan.
_ Ah ! un plan cul ?
_ Non, ou plutôt c’était mais j’aimerais bien que ça devienne plus.
_ Mmm, méfie-toi, ça pue.
_ Pourquoi ?
_ C’est difficile de changer une relation en une autre. Tu ne peux pas changer une amitié en relation amoureuse par exemple, dit-elle avec soudain beaucoup de sérieux.
_ Ah bon ? mais pourtant …
_ C’est comme ça, c’est tout, ça ne marche pas. Pas plus que changer une ancienne relation en plan cul régulier. Il y en a toujours un des deux qui espèrera davantage.
_ Là dessus je suis d’accord, mais si les deux veulent la même chose…
_ Mouais, mais faut bien en discuter avant, et discuter quand tu faisais que niquer auparavant, le changement peut être brutal.
_ Mouais. Tu es en train de me dire qu’une fois qu’une relation est établie elle ne change pas.
_ Non, en tout cas jamais en mieux.
_ C’est vachement pessimiste comme point de vue.
_ Ou pas. Par exemple, toi et moi, on sera toujours amis, ça n’évoluera pas vers autre chose et c’est bien.
_ C’est très péremptoire.
_ C’est pas faux.
_ Ah ah ah, je vois qu’on a les mêmes références.
_ Bon, concrètement, tu vas faire quoi ?
_ Bah j’ai rappelé Fenouil."
Flashback de 2 jours :
« _ Allo Fenouil ?
_ Oui ? c’est qui ?
_ C’est Georges.
_ AAAAAAH ! trop bien ! comment ça va ?
_ Pas mal et toi ?
_ Ça va plutôt bien. J’ai suivi tes conseils : j’ai fais pas mal d’introspection, je me suis rappelé pourquoi je faisais ce métier et j’ai changé de boulot.
_ Super ! tu fais quoi maintenant ?
_ Je soigne des lions dans une réserve en Afrique.
_ …
_ Allo ?
_ Oui…non…je suis sur le cul là, c’est énorme ! et tu es heureuse ?
_ Oui très ! ça te dirais de venir me voir ?
_ Ah oui ! carrément ! mais sauf que … je ne peux poser de vacances qu’à la fin du mois.
_ C’est pas grave, dis-moi quand tu arrives, je t’attends.
_ Génial ! je te tiens au courant.
Retour au temps présent :
"_ Donc vous allez vous revoir à la fin du mois.
_ Oui, comme ça j’ai le temps de finir l’article.
_ Ah oui c’est vrai. D’ailleurs, moi aussi il faut que je rédige le bilan d’activité des explorations fonctionnelles.
_ C'est moi ou j'ai l'impression qu'on passe notre temps à travailler ensemble ?
_ C'est juste une impression.
_ Je ne suis pas sûr mais, on bosse tous les jours ici, ensemble, aux explorations fonctionnelles. Vrai ou pas vrai ?
_ Vrai.
_ Et quand les explorations fonctionnelles sont fermées et que je retourne dans le service, il se trouve que tu te retrouves à remplacer au moins une infirmière du service et que, comme par hasard, on re bosse ensemble. Je me trompe ?
_ Non.
_ Par dessus tout ça, tu rajoutes qu'on doive chacun rédiger un truc de notre côté.
_ Où veux-tu en venir ?
_ Moi je dis : faisons-le ensemble !
_ De quoi tu parles ?
_ De nos rédactions bien sûr ! est-ce que ça te dis de passer chez moi, ce soir, je te fais à manger et on se pose chacun devant notre ordi, on tape on tape on tape, et dès qu'un de nous deux en a marre, l'autre sera là pour lui changer les idées. Ça te dit ?
_ Mmm, mouais, je n'ai pas l'habitude de geeker avec quelqu'un d'autre à côté de moi.
_ Timide ?
_ Non, grottesque.
_ Euh, toi ? grotesque ? mais non tu ...
_ Non, je veux dire que j'aime bien rester dans ma grotte à grogner comme une ourse.
_ Ah d'accord ! ça me convient. Et puis tu as déjà grotté avec de la bouffe gratuite ? à volonté ?
_ Mmm ... je réfléchis.
_ Bah réfléchis bien, je ne ferai pas mon cari de saucisses fumées tous les jours.
_ Eh oh ! tu ne crois quand même pas que tu vas amadouer une créole avec un plat des iles ! si ?
_ Tu n'es même pas un peu curieuse ?
_ Déjà, si tu es un mec qui arrive à cuire un steak je serai impressionnée alors un plat mijoté, pfffiou ! c'est au delà de toutes mes espérances.
_ Non sérieux. Personne ne t'as jamais rien cuisiné ?
_ Pas un homme en tout cas.
_ Alors je me fais un devoir de relever la moyenne de tous les hommes en t'offrant un bon petit plat. Ce serait extrêmement impoli de refuser.
_ Why not ?
_ Alors c'est décidé ! ce soir, chez moi, 19h.
_ Tu rêves ! un mec qui m'offre à bouffer chez lui ! ça ressemble trop à un piège à gonzesse. Chez moi. C'est non négociable.
_ Mais enfin ! je ne...
_ Et il ne se passera rien entre nous ! pointa-t-elle d'un doigt menaçant envers moi."
Pendant que je faisais bouillir les saucisses, Fenouil m'appela.
"_ Alors ? tu viens toujours ?
_ Oui bien sûr ! j'ai mon billet pour dans deux semaines.
_ Parfait. J'ai réussi à te trouver un chauffeur pour t'amener de l'aéroport jusqu'à la réserve.
_ Ah ! génial ! le grand luxe !
_ Et puis j'ai réservé un des bungalow pour qu'on soit tranquilles.
_ Super ! ça a l'air de bien se présenter ces vacances.
_ J'ai l'impression aussi. J'ai tellement de choses à te raconter, sur ma nouvelle vie, mon nouveau taf, le nouveau moi en quelque sorte.
_ J'ai hâte d'entendre tout ça.
_ On peut en parler maintenant si tu veux. Tu es dispo ?
_ Non, désolé, je dois rédiger un article pour demain, ça devrait me prendre toute la nuit malheureusement.
Je ne sais pas pourquoi j'ai menti. Je devais rendre ma partie de l'article pour la semaine prochaine. Peut-être n'avais-je pas envie qu'elle sache que je passe la soirée avec une fille, même si c'est une amie. C'est con, je n'ai rien à me reprocher, j'ai le droit d'avoir des amis, même des filles. Non, je ne sais pas pourquoi j'ai menti.
_ Mince. Alors on se recontacte dès que tu as fini pour préparer ton arrivée, d'accord ?
_ Ça marche. A très vite. Bisous !
_ Bisous ! Et ...
_ Oui ?
_ Ne fais pas trop de nuits blanches à travailler. J'ai bien l'intention que tu soies en forme.
_ Hihi ! Compte sur moi."
Ça se voit que je souris ? et ça s'entend au téléphone vous croyez ?
Les saucisses, c'est bon. Les oignons et l'ail, c'est bon. Je peux mettre tout l'ail que je veux puisque je n'ai pas l'intention de lui souffler mon haleine fétide dans le nez. On va passer pas mal de temps silencieusement, studieusement, et puis de toute manière, c'est une amie. Point final.
Le plus important, c'est de bien faire roussir les oignons dans les épices, pour que ça prennent bien le goût. Après seulement, on fait mijoter avec les tomates. Et à la fin, on rajoute le thym.
Voilà, c'est prêt, je laisse réduire un peu. Le riz est prêt. L'ordi est chargé. J’emballe tout ça, je mets dans la voiture et c'est parti. Elle habite dans une grande baraque, toute neuve, un peu dans les hauteurs de l'ile mais pas trop en altitude. Juste assez pour profiter de la chaleur sans étouffer, pour avoir la vue sur mer sans le voisinage pourri.
"_ Salut !
_ Salut ! perfect timing !
_ Indeed ! ça sent bon dis donc ! je suis déjà impressionnée que ça n'ait pas cramé.
_ Ah ah ! moque toi.
_ Non non, je suis sérieuse ! Aucun mec que je connais ne sait cuisiner.
_ On passe à table alors.
_ Non, je préfère commencer à bosser si ça ne te dérange pas. J'étais en train, en t'attendant.
_ Ok, de toute façon, on n'aura qu'à réchauffer tout à l'heure."
Nous avons passé deux heures, l'un en face de l'autre, cachés derrière nos écrans, bercés par le son des vagues et des touches de clavier, interrompus ça et là par les souffles d'exaspération des affres de la rédaction.
Au bout d'un ultime soupir :
"_Ça te dit une pause ? demanda-t-elle.
_ Ouaip carrément, je crois que j'ai une escarre à la fesse gauche.
_ Ça tombe bien, moi c'est la fesse droite.
_ Allons dehors.
J'ai servi deux assiettes conséquentes, vu l'heure tardive. Nous nous asseyons au bord de sa terrasse, côte à côte, face à l'océan scintillant sous le clair de lune, chacun avec son écuelle sur les genoux. J'avais une faim de loup et visiblement elle aussi, doublée d'un coup de fourchette à faire pâlir un rugbyman landais.
_ Bah dis donc ! ça fait combien de jours que tu n'as pas bouffé.
_ Désolé mais c'est trop bon ! ce n'est pas 100% créole mais c'est hyper bon.
_ Ah non ? qu'est-ce que j'ai raté pour que ça n'ait pas le label créole ?
_ Le thym. Ça sent le thym frais.
_ Oui, c'est meilleur frais, non ?
_ Peut-être, mais pour que ce soit vraiment créole, il aurait fallu le faire cuire en premier, avec tes oignons.
_ Ah mince!
_ Là, ça fait plutôt provençal. Mais c'est hyper bon quand même !
_ Ah merci.
_ Je suis impressionnée. Bravo.
_ Euh, merci, merci.
_ Sérieusement, c'est la première fois qu'un mec me fait à manger.
_ Ah bon ? et tu es restée avec beaucoup de mecs ?
_ Non.
_ Ah.
_ ...
_ Et c'est suffisant pour se faire une idée représentative de la gent masculine.
_ Oui.
Oulah, c'est pas facile du tout de la dérider. Je suis complètement déstabilisé par son aptitude à passer de la complicité ultra proche à cette distance glaciale dès qu'il s'agit de sa vie sentimentale. Changeons de sujet, retrouvons la charmante Lola.
_ Alors t'en es où dans ta rédaction ? ça avance bien ?
_ Bof, j'ai du harceler les médecins et les informaticiens pour récupérer les données de l'année écoulée. Il m'ont filé un tableur et il faut que je trie toute les données. C'est très fastidieux. Donc, ça avance, mais c'est lent. C'est chiant à mourir et il faut que j'arrive à le rendre intéressant au conseil de pôle.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ Comme ça, ils verront qu'on fait du bon travail toi et moi, et surtout que ça fait rentrer plein de thunes pour le service.
_ Mais c'est qui qui paye ? les patients ?
_ Non, la sécu et l'ARS. Pour chaque patient, la sécu paye le prix des explorations et en plus, l'ARS nous donne une enveloppe. Globalement, au bout de 300 patients, ça rapporte plus à l'hôpital que ça ne lui coûte.
_ Cool ! et du coup, on en a vu combien des patients en un peu moins d'un an ?
_ A peu près 1200.
_ Ah oui ! on fait une sacré équipe !
_ C'est clair ! Et toi ça avance ?
_ Bah, il faut que je rentre les derniers dossiers de patients que je suis allé chercher en métropole le mois dernier, que je recalcule les stats, que je refasse mes tableaux, et que je décore avec du joli texte autour pour bien montrer que mon travail n'a servi à rien.
_ Ah bon ? pourquoi ?
_ Parce que, grosso modo, en fonction de comment je présente les choses, soit je montre qu'on a opéré plein de patients pour rien, soit je montre que leur avoir fait plein de scanners injectés, ça n'a servi à rien. En même temps, si on ne les avait pas opérés, on n'aurait jamais été sûr à 100% que leur tumeur était bénigne. Mais du coup, ça remet en question toutes les recommandations nationales sur le sujet.
_ C'est super, tu déconnes ! ça veut dire que ton travail est suffisamment solide pour démonter le travail de tes prédécesseurs.
_ Justement. Toutes les recommandations ont été rédigées par mon directeur de thèse.
_ ... Ah... vu comme ça, forcément, ça m'étonnerait que ça lui fasse plaisir en effet.
_ Exact. Et du coup, je lui ponds cet article. Ça ne va pas lui plaire, donc on ne va pas le présenter à une revue. Il va me trouver d'autres patients à inclure pour que les chiffres tendent en sa faveur.
_ Mouais, c'est Sisyphe, quoi.
_ C'est ça. Ça ne finira jamais.
_ Et comment tu peux t'en sortir ?
_ J'espère juste qu'il se lassera à un moment.
_ Tu déconnes ? c'est un professeur. S'il est à son poste, c'est qu'il a été sélectionné génétiquement pour sa patience et son ambition. Probablement pour sa vanité. Il ne lâchera jamais l'affaire.
_ Génial, merci de me remonter le moral. Tip Top cacahuète !
_ Désolé, mais je préfère être honnête avec toi.
_ Mouais, t'as pas tort. Il fallait bien que je l'entende à un moment ou un autre.
_ Et puis, c'est pas moi qui vais te remonter le moral mais Fenouil ! propos qu'elle ponctua d'un mouvement d'épaule contre mon épaule.
_ Eh eh, peut-être bien, effectivement.
_ Alors ? ça se présente bien ?
_ Ne vendons pas la peau de l'ours trop tôt. Elle m'invite chez elle, dans un grand bungalow, au milieu de la savane, entourés par les lions. Je n'ai pas intérêt à faire le con, elle ne pourra pas me foutre à la porte.
_ Oh, allez quand même ! tu ne risques rien. Si elle t'invites, vu vos antécédents c'est que ... d'ailleurs, c'est quoi vos antécédents ? il s'est passé quoi précisément entre vous ?
_ Précisément ? tu veux les positions, la fréquence de nos rapports et si elle a joui c'est ça ?
_ Pff t'es con ! il n'y a que ça alors entre vous ? du sexe ?
_ Non non ! on a passé trois jours fantastiques sur Paris, elle avait beaucoup besoin de parler, de faire le point sur sa vie. Elle avait besoin de réconfort aussi, parce que manque de confiance en elle, tout ça...
_ Et toi, avec ta bonne âme, tu lui es venu en aide, c'est ça ?
_ Oui, un peu. Je l'ai écouté, un peu conseillé, je l'ai aidée à faire le point sur ses envies. Et puis je sortais d'une rupture moi aussi, j'avais besoin d'un peu de tendresse.
_ Donc, vous étiez un peu plus que des sex friends.
_ C'est ça, on s'est apporté beaucoup de réconfort l'un à l'autre à un moment où on en avait tous les deux besoin.
_ Mmm, je vois. Et du sexe aussi ?
_ Oui, aussi. Un peu. Surtout de la tendresse en fait. C'était très chouette.
_ Oui donc, effectivement, si elle te propose de venir la rejoindre c'est qu'elle espère prolonger cette complicité.
_ Ah bon, tu crois ?
_ Mmm, oui je pense. D'après ce que tu me racontes, je pense qu'elle est sincère, qu'elle éprouve beaucoup d'affection pour toi. Vous avez partagé un truc fort et intense, ça laisse son empreinte.
_ Mouais peut-être. Je ne pense pas que je suis le genre de personne à laisser une impression impérissable chez les autres.
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ ... J'ai pas très envie d'en parler. On retourne bosser.
_ Ok."
Nous continuons à travailler, moi dans le canapé, elle en tailleur sur sa chaise de bureau avec un coussin moelleux sous les fesses. Encore deux heures comme ça et retour à la pause.
"_ Pffff, je n'en peux plus. Je vais lui envoyer tel quel à mon cher Professeur Connard (notez les majuscules). Je ne comprends vraiment pas pourquoi je me prends la tête.
_ Moi non plus. Laisse tomber.
_ Oui mais non. J'ai quand même le maigre espoir que ce soit publié un jour.
_ Tu es vachement optimiste toi.
_ Et c'est mal ?
_ Non, c'est illusoire. N'importe qui d'un petit peu logique apprend très vite à ne pas être optimiste.
_ Ouh ! faut que tu développes, là. On touche un nœud.
_ Mais ouais ! si tu te laisses aller à l'optimisme c'est que déjà, à la base, tu doutes de la réussite de ton projet. Si tu sais à l'avance que ça va marcher, pas besoin d'être optimiste, juste de la méthode. En plaçant ton destin entre les mains de l'optimisme, tu occultes toute la partie réaliste qui veut que ton projet ait beaucoup plus de chances d'échouer. Quand, au final, ton projet se casse la gueule, tu es violemment confronté à la réalité qui te pète à la gueule et ça fait mal. Moralité : il ne fallait pas espérer.
_ Je ne suis pas d'accord. Être optimiste ne veut pas dire de fermer les yeux à la réalité. Ça veut juste dire qu'on n'y prête plus attention et qu'on se concentre sur la réussite. Bien sûr que ça peut échouer. Mais on n'entreprend rien si ce n'est pour que ça marche. Personne n'enfile de crampons pour regarder la télé par exemple ! si tu mets des crampons c'est pour aller courir et oui, tu risques te prendre un tacle, mais c'est le jeu. Et c'est marrant.
_ Ah bon ? tu trouves ça marrant de te faire tacler ?
_ Non, mais si j'ai peur de me faire tacler, jamais je n'irai jouer au foot.
_ Mais bon, admettons. Tu ne marques pas des buts à chaque fois que tu enfiles tes crampons.
_ Non, c'est vrai, mais si ça arrive, c'est bonus.
_ Grosso modo, à chaque fois que tu enfiles tes crampons, tu ne vises pas le but, tu sais que tu risques te faire tacler, mais tu y vas quand même. C'est ça l'optimisme ?
_ Oui, sauf que je ne joue pas au foot.
_ C'est pas ma faute si tes exemples sont pourris. Mais à quoi ça te sert de te fatiguer à rédiger un article qui ne sera très certainement jamais publié ?
_ Parce que, même si la chance est très faible, si j'y arrive, ça sera très beau non ?
_ Mouais, convaincs-toi toi-même, ça ne marche pas avec moi.
_ Je ne te demande pas de m'encourager.
_ Non, mais j'anticipe ta douleur quand, au bout de la centième modification, tu vas jeter l'éponge. Et ça me fera chier de devoir te ramasser à la petite cuillère.
_ Ah oui, donc c'est pas de l'empathie, c'est plus de l'égoïsme.
_ Non, c'est pas ça ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Ça me fera chier parce que, un mec toujours souriant comme toi, ça va me rendre triste de te voir triste, et j'aime pas ça. Je n'aimerais pas te voir triste.
_ Oh, c'est la chose la plus mignonne que tu ne m'aies jamais dite. Merci.
_ C'est sincère.
_ Moi aussi, je m'inquiète de ton bonheur. Et je vois bien que tu te soucies de mon bien être à voir comment tu me pousses à me trouver quelqu'un. Du coup, moi aussi, j'aimerais t'aider à ce que tu sois heureuse. Tu veux que je te trouves quelqu'un ?
_ Non, c'est gentil. Laisse tomber. Je n'ai pas besoin d'un mec.
_ Tu t'es faites tacler, toi. Non ? raconte.
Elle regarde autour d'elle, sa maison, son jardin, la vue sur mer, les palmiers qui découpent les vagues à travers la nuit étoilée. On voyait juste le reflet de la lune se dessiner en ombre chinoise à travers les branches. Elle pris une grande inspiration :
_ Tu vois cette maison ?
_ Oui ! elle est magnifique.
_ Oui, elle peut l'être. Elle m'appartient. Ainsi qu'à mon ex mari.
_ Mince. Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? Il est mort ?
_ Non, il s'est cassé. La veille de notre mariage.
_ NON ! sans déconner !!!
_ Ouaip ! je n'ai plus jamais eu de nouvelles. Juste de sa banque, pour me dire que son compte était fermé et qu'il fallait que j'assume toute seule l'emprunt qu'on avait pris à deux.
_ Dur.
_ C'est pour ça qu'on bosse tout le temps ensemble. C'est parce que je travaille tout le temps, autant que possible. Pour pouvoir avoir une vie, un peu d'argent pour faire autre chose que métro, boulot, dodo. Sauf qu'on n'a pas de métro, alors c'est juste boulot-dodo, boulot-dodo, boulot-dodo. J'en avais marre, une vraie zombie. Jusqu'à ce que tu arrives. Tu ne peux pas savoir la bouffée d'oxygène que ça m'a fait d'avoir un médecin qui a de la conversion, et pas que à propos de lui.
_ Euh... merci.
_ Alors tu comprends. Si tu craques, moi je n'ai plus rien.
_ En effet, je comprends que tu n'aies plus envie d'une relation.
_ Non c'est pas ça, mais je m'attends tellement à rien que ... bref. Donc, pour que je soies heureuse, il faut que tu niques. Tu comprends ? c'est impératif !
_ Ok ok ! je vais prendre ma sexualité en main. Enfin, non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
_ Ah ah ! je savais que t'étais un petit branleur de médecin ! me lança-t-elle en souriant et en me pointant du doigt.
_ Arrête de me pointer du doigt ou je te mords !
_ Viens me mordre si tu l'oses !"
S'en suivit une course autour de ladite maison, puis dedans, à se lancer des coussins, à se cracher de l'eau dessus, à se jeter des glaçons...deux gamins.
Au bout de ... un certain temps, nous avons pris la casserole et le reste de riz, mélangé l'un dans l'autre, attrapé 2 spatules en bois et nous sommes dirigés vers la terrasse. Nous nous sommes assis sur le rebord, à regarder les étoiles dans l'eau et à manger dans le même plat.
"_ Il est quelle heure ?
_ Aucune idée.
_ Attends je vais chercher mon téléphone sur le canapé.
_ Ah non ! reste ! sinon qui va caler la casserole contre ses genoux ?
_ Ok ok, je reste.
_ Et puis on s'en fout de l'heure, on ne bosse pas demain.
_ Ah bon ?
_ Oui, j'avais prévu le coup la semaine dernière. Comme je devais rédiger ma présentation, j'ai annulé tous les rendez-vous de fin de semaine. On est en vacances demain.
_ T'es un ange, dis-je en l'embrassant sur le front, y laissant un trace de sauce tomate froide.
_ Ouais je sais.
A ce moment là, une étoile filante traversa la mer.
_ Fais un vœu !
_ C'est toi qui me dis ça ? la fille super réaliste et ultra rationnelle ?
_ Ta gueule et fais un vœu !
_ D'accord. Je souhaite que ...
_ Ah non ! dans ta tête ! je ne dois pas savoir.
_ Ok."
Je souhaite d'avoir tout plein de choses à lui raconter, toujours. D'avoir toujours son épaule à la disposition et de lui offrir mon épaule chaque fois qu'elle en éprouvera le besoin.
Quand le soleil s'est levé, nous nous sommes souri, serré fort dans les bras, serré la main très fort, plusieurs fois, en se disant au revoir monsieur, au revoir madame, comme deux enfants imitant des adultes, en ayant gardé dans les yeux les étoiles de la mer.
Le lendemain après-midi, après une bonne matinée de repos, quatre heures environ, j'ouvre mes mails. Le premier de Pr A :
"Cher Georges, est-ce que, à la place de l'article, tu ne pourrais pas plutôt faire un poster. On garde le même texte, il faut juste changer la mise en page. Je t'envoie des modèles pour que tu t'en inspires. Je t'explique : l'abstract a été accepté pour présentation murale lors du congrès international à Paris la semaine prochaine. Je t'ai inscrit, ta place est offerte par un labo. Il faudrait que tu sois lundi matin au congrès. Envoie moi le fichier dès ce soir, je l'imprime et le poster t'attendra sur place."
Mouais, le congrès est payé par un labo, certes, mais je dois quand même me payer mon billet d'avion pour Paris. Et effectivement, la rédaction de l'article n'a servi à rien.
Deuxième email :
"Cher Georges, c'est Emilie. Ça ne va pas du tout. Mon oncle Victor est mort. J'ai besoin de toi."
Ni une ni deux, je réserve mon billet d'avion.
Mon vœu est déjà exhaussé : je vais avoir plein de choses à raconter à Lola.
« Bon alors, maintenant que la course est finie, tu as du temps pour draguer, oui ou non ?
_ Oui.
_ Ah ! alors ? la petite interne de gastro, la brune exubérante…tu la travailles quand ?
_ Nah…pas motivé.
_ Ok. La petite interne de cardio, timide mais hyper mimi…c’est quand que tu la secoues ?
_ Non mais comment tu parles ! non, elle non plus, pas motivé.
_ Roooh faut te bouger les fesses là ! t’y mets vraiment pas du tiens.
_ C’est vrai, mais j’ai un plan.
_ Ah ! un plan cul ?
_ Non, ou plutôt c’était mais j’aimerais bien que ça devienne plus.
_ Mmm, méfie-toi, ça pue.
_ Pourquoi ?
_ C’est difficile de changer une relation en une autre. Tu ne peux pas changer une amitié en relation amoureuse par exemple, dit-elle avec soudain beaucoup de sérieux.
_ Ah bon ? mais pourtant …
_ C’est comme ça, c’est tout, ça ne marche pas. Pas plus que changer une ancienne relation en plan cul régulier. Il y en a toujours un des deux qui espèrera davantage.
_ Là dessus je suis d’accord, mais si les deux veulent la même chose…
_ Mouais, mais faut bien en discuter avant, et discuter quand tu faisais que niquer auparavant, le changement peut être brutal.
_ Mouais. Tu es en train de me dire qu’une fois qu’une relation est établie elle ne change pas.
_ Non, en tout cas jamais en mieux.
_ C’est vachement pessimiste comme point de vue.
_ Ou pas. Par exemple, toi et moi, on sera toujours amis, ça n’évoluera pas vers autre chose et c’est bien.
_ C’est très péremptoire.
_ C’est pas faux.
_ Ah ah ah, je vois qu’on a les mêmes références.
_ Bon, concrètement, tu vas faire quoi ?
_ Bah j’ai rappelé Fenouil."
Flashback de 2 jours :
« _ Allo Fenouil ?
_ Oui ? c’est qui ?
_ C’est Georges.
_ AAAAAAH ! trop bien ! comment ça va ?
_ Pas mal et toi ?
_ Ça va plutôt bien. J’ai suivi tes conseils : j’ai fais pas mal d’introspection, je me suis rappelé pourquoi je faisais ce métier et j’ai changé de boulot.
_ Super ! tu fais quoi maintenant ?
_ Je soigne des lions dans une réserve en Afrique.
_ …
_ Allo ?
_ Oui…non…je suis sur le cul là, c’est énorme ! et tu es heureuse ?
_ Oui très ! ça te dirais de venir me voir ?
_ Ah oui ! carrément ! mais sauf que … je ne peux poser de vacances qu’à la fin du mois.
_ C’est pas grave, dis-moi quand tu arrives, je t’attends.
_ Génial ! je te tiens au courant.
Retour au temps présent :
"_ Donc vous allez vous revoir à la fin du mois.
_ Oui, comme ça j’ai le temps de finir l’article.
_ Ah oui c’est vrai. D’ailleurs, moi aussi il faut que je rédige le bilan d’activité des explorations fonctionnelles.
_ C'est moi ou j'ai l'impression qu'on passe notre temps à travailler ensemble ?
_ C'est juste une impression.
_ Je ne suis pas sûr mais, on bosse tous les jours ici, ensemble, aux explorations fonctionnelles. Vrai ou pas vrai ?
_ Vrai.
_ Et quand les explorations fonctionnelles sont fermées et que je retourne dans le service, il se trouve que tu te retrouves à remplacer au moins une infirmière du service et que, comme par hasard, on re bosse ensemble. Je me trompe ?
_ Non.
_ Par dessus tout ça, tu rajoutes qu'on doive chacun rédiger un truc de notre côté.
_ Où veux-tu en venir ?
_ Moi je dis : faisons-le ensemble !
_ De quoi tu parles ?
_ De nos rédactions bien sûr ! est-ce que ça te dis de passer chez moi, ce soir, je te fais à manger et on se pose chacun devant notre ordi, on tape on tape on tape, et dès qu'un de nous deux en a marre, l'autre sera là pour lui changer les idées. Ça te dit ?
_ Mmm, mouais, je n'ai pas l'habitude de geeker avec quelqu'un d'autre à côté de moi.
_ Timide ?
_ Non, grottesque.
_ Euh, toi ? grotesque ? mais non tu ...
_ Non, je veux dire que j'aime bien rester dans ma grotte à grogner comme une ourse.
_ Ah d'accord ! ça me convient. Et puis tu as déjà grotté avec de la bouffe gratuite ? à volonté ?
_ Mmm ... je réfléchis.
_ Bah réfléchis bien, je ne ferai pas mon cari de saucisses fumées tous les jours.
_ Eh oh ! tu ne crois quand même pas que tu vas amadouer une créole avec un plat des iles ! si ?
_ Tu n'es même pas un peu curieuse ?
_ Déjà, si tu es un mec qui arrive à cuire un steak je serai impressionnée alors un plat mijoté, pfffiou ! c'est au delà de toutes mes espérances.
_ Non sérieux. Personne ne t'as jamais rien cuisiné ?
_ Pas un homme en tout cas.
_ Alors je me fais un devoir de relever la moyenne de tous les hommes en t'offrant un bon petit plat. Ce serait extrêmement impoli de refuser.
_ Why not ?
_ Alors c'est décidé ! ce soir, chez moi, 19h.
_ Tu rêves ! un mec qui m'offre à bouffer chez lui ! ça ressemble trop à un piège à gonzesse. Chez moi. C'est non négociable.
_ Mais enfin ! je ne...
_ Et il ne se passera rien entre nous ! pointa-t-elle d'un doigt menaçant envers moi."
Pendant que je faisais bouillir les saucisses, Fenouil m'appela.
"_ Alors ? tu viens toujours ?
_ Oui bien sûr ! j'ai mon billet pour dans deux semaines.
_ Parfait. J'ai réussi à te trouver un chauffeur pour t'amener de l'aéroport jusqu'à la réserve.
_ Ah ! génial ! le grand luxe !
_ Et puis j'ai réservé un des bungalow pour qu'on soit tranquilles.
_ Super ! ça a l'air de bien se présenter ces vacances.
_ J'ai l'impression aussi. J'ai tellement de choses à te raconter, sur ma nouvelle vie, mon nouveau taf, le nouveau moi en quelque sorte.
_ J'ai hâte d'entendre tout ça.
_ On peut en parler maintenant si tu veux. Tu es dispo ?
_ Non, désolé, je dois rédiger un article pour demain, ça devrait me prendre toute la nuit malheureusement.
Je ne sais pas pourquoi j'ai menti. Je devais rendre ma partie de l'article pour la semaine prochaine. Peut-être n'avais-je pas envie qu'elle sache que je passe la soirée avec une fille, même si c'est une amie. C'est con, je n'ai rien à me reprocher, j'ai le droit d'avoir des amis, même des filles. Non, je ne sais pas pourquoi j'ai menti.
_ Mince. Alors on se recontacte dès que tu as fini pour préparer ton arrivée, d'accord ?
_ Ça marche. A très vite. Bisous !
_ Bisous ! Et ...
_ Oui ?
_ Ne fais pas trop de nuits blanches à travailler. J'ai bien l'intention que tu soies en forme.
_ Hihi ! Compte sur moi."
Ça se voit que je souris ? et ça s'entend au téléphone vous croyez ?
Les saucisses, c'est bon. Les oignons et l'ail, c'est bon. Je peux mettre tout l'ail que je veux puisque je n'ai pas l'intention de lui souffler mon haleine fétide dans le nez. On va passer pas mal de temps silencieusement, studieusement, et puis de toute manière, c'est une amie. Point final.
Le plus important, c'est de bien faire roussir les oignons dans les épices, pour que ça prennent bien le goût. Après seulement, on fait mijoter avec les tomates. Et à la fin, on rajoute le thym.
Voilà, c'est prêt, je laisse réduire un peu. Le riz est prêt. L'ordi est chargé. J’emballe tout ça, je mets dans la voiture et c'est parti. Elle habite dans une grande baraque, toute neuve, un peu dans les hauteurs de l'ile mais pas trop en altitude. Juste assez pour profiter de la chaleur sans étouffer, pour avoir la vue sur mer sans le voisinage pourri.
"_ Salut !
_ Salut ! perfect timing !
_ Indeed ! ça sent bon dis donc ! je suis déjà impressionnée que ça n'ait pas cramé.
_ Ah ah ! moque toi.
_ Non non, je suis sérieuse ! Aucun mec que je connais ne sait cuisiner.
_ On passe à table alors.
_ Non, je préfère commencer à bosser si ça ne te dérange pas. J'étais en train, en t'attendant.
_ Ok, de toute façon, on n'aura qu'à réchauffer tout à l'heure."
Nous avons passé deux heures, l'un en face de l'autre, cachés derrière nos écrans, bercés par le son des vagues et des touches de clavier, interrompus ça et là par les souffles d'exaspération des affres de la rédaction.
Au bout d'un ultime soupir :
"_Ça te dit une pause ? demanda-t-elle.
_ Ouaip carrément, je crois que j'ai une escarre à la fesse gauche.
_ Ça tombe bien, moi c'est la fesse droite.
_ Allons dehors.
J'ai servi deux assiettes conséquentes, vu l'heure tardive. Nous nous asseyons au bord de sa terrasse, côte à côte, face à l'océan scintillant sous le clair de lune, chacun avec son écuelle sur les genoux. J'avais une faim de loup et visiblement elle aussi, doublée d'un coup de fourchette à faire pâlir un rugbyman landais.
_ Bah dis donc ! ça fait combien de jours que tu n'as pas bouffé.
_ Désolé mais c'est trop bon ! ce n'est pas 100% créole mais c'est hyper bon.
_ Ah non ? qu'est-ce que j'ai raté pour que ça n'ait pas le label créole ?
_ Le thym. Ça sent le thym frais.
_ Oui, c'est meilleur frais, non ?
_ Peut-être, mais pour que ce soit vraiment créole, il aurait fallu le faire cuire en premier, avec tes oignons.
_ Ah mince!
_ Là, ça fait plutôt provençal. Mais c'est hyper bon quand même !
_ Ah merci.
_ Je suis impressionnée. Bravo.
_ Euh, merci, merci.
_ Sérieusement, c'est la première fois qu'un mec me fait à manger.
_ Ah bon ? et tu es restée avec beaucoup de mecs ?
_ Non.
_ Ah.
_ ...
_ Et c'est suffisant pour se faire une idée représentative de la gent masculine.
_ Oui.
Oulah, c'est pas facile du tout de la dérider. Je suis complètement déstabilisé par son aptitude à passer de la complicité ultra proche à cette distance glaciale dès qu'il s'agit de sa vie sentimentale. Changeons de sujet, retrouvons la charmante Lola.
_ Alors t'en es où dans ta rédaction ? ça avance bien ?
_ Bof, j'ai du harceler les médecins et les informaticiens pour récupérer les données de l'année écoulée. Il m'ont filé un tableur et il faut que je trie toute les données. C'est très fastidieux. Donc, ça avance, mais c'est lent. C'est chiant à mourir et il faut que j'arrive à le rendre intéressant au conseil de pôle.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ Comme ça, ils verront qu'on fait du bon travail toi et moi, et surtout que ça fait rentrer plein de thunes pour le service.
_ Mais c'est qui qui paye ? les patients ?
_ Non, la sécu et l'ARS. Pour chaque patient, la sécu paye le prix des explorations et en plus, l'ARS nous donne une enveloppe. Globalement, au bout de 300 patients, ça rapporte plus à l'hôpital que ça ne lui coûte.
_ Cool ! et du coup, on en a vu combien des patients en un peu moins d'un an ?
_ A peu près 1200.
_ Ah oui ! on fait une sacré équipe !
_ C'est clair ! Et toi ça avance ?
_ Bah, il faut que je rentre les derniers dossiers de patients que je suis allé chercher en métropole le mois dernier, que je recalcule les stats, que je refasse mes tableaux, et que je décore avec du joli texte autour pour bien montrer que mon travail n'a servi à rien.
_ Ah bon ? pourquoi ?
_ Parce que, grosso modo, en fonction de comment je présente les choses, soit je montre qu'on a opéré plein de patients pour rien, soit je montre que leur avoir fait plein de scanners injectés, ça n'a servi à rien. En même temps, si on ne les avait pas opérés, on n'aurait jamais été sûr à 100% que leur tumeur était bénigne. Mais du coup, ça remet en question toutes les recommandations nationales sur le sujet.
_ C'est super, tu déconnes ! ça veut dire que ton travail est suffisamment solide pour démonter le travail de tes prédécesseurs.
_ Justement. Toutes les recommandations ont été rédigées par mon directeur de thèse.
_ ... Ah... vu comme ça, forcément, ça m'étonnerait que ça lui fasse plaisir en effet.
_ Exact. Et du coup, je lui ponds cet article. Ça ne va pas lui plaire, donc on ne va pas le présenter à une revue. Il va me trouver d'autres patients à inclure pour que les chiffres tendent en sa faveur.
_ Mouais, c'est Sisyphe, quoi.
_ C'est ça. Ça ne finira jamais.
_ Et comment tu peux t'en sortir ?
_ J'espère juste qu'il se lassera à un moment.
_ Tu déconnes ? c'est un professeur. S'il est à son poste, c'est qu'il a été sélectionné génétiquement pour sa patience et son ambition. Probablement pour sa vanité. Il ne lâchera jamais l'affaire.
_ Génial, merci de me remonter le moral. Tip Top cacahuète !
_ Désolé, mais je préfère être honnête avec toi.
_ Mouais, t'as pas tort. Il fallait bien que je l'entende à un moment ou un autre.
_ Et puis, c'est pas moi qui vais te remonter le moral mais Fenouil ! propos qu'elle ponctua d'un mouvement d'épaule contre mon épaule.
_ Eh eh, peut-être bien, effectivement.
_ Alors ? ça se présente bien ?
_ Ne vendons pas la peau de l'ours trop tôt. Elle m'invite chez elle, dans un grand bungalow, au milieu de la savane, entourés par les lions. Je n'ai pas intérêt à faire le con, elle ne pourra pas me foutre à la porte.
_ Oh, allez quand même ! tu ne risques rien. Si elle t'invites, vu vos antécédents c'est que ... d'ailleurs, c'est quoi vos antécédents ? il s'est passé quoi précisément entre vous ?
_ Précisément ? tu veux les positions, la fréquence de nos rapports et si elle a joui c'est ça ?
_ Pff t'es con ! il n'y a que ça alors entre vous ? du sexe ?
_ Non non ! on a passé trois jours fantastiques sur Paris, elle avait beaucoup besoin de parler, de faire le point sur sa vie. Elle avait besoin de réconfort aussi, parce que manque de confiance en elle, tout ça...
_ Et toi, avec ta bonne âme, tu lui es venu en aide, c'est ça ?
_ Oui, un peu. Je l'ai écouté, un peu conseillé, je l'ai aidée à faire le point sur ses envies. Et puis je sortais d'une rupture moi aussi, j'avais besoin d'un peu de tendresse.
_ Donc, vous étiez un peu plus que des sex friends.
_ C'est ça, on s'est apporté beaucoup de réconfort l'un à l'autre à un moment où on en avait tous les deux besoin.
_ Mmm, je vois. Et du sexe aussi ?
_ Oui, aussi. Un peu. Surtout de la tendresse en fait. C'était très chouette.
_ Oui donc, effectivement, si elle te propose de venir la rejoindre c'est qu'elle espère prolonger cette complicité.
_ Ah bon, tu crois ?
_ Mmm, oui je pense. D'après ce que tu me racontes, je pense qu'elle est sincère, qu'elle éprouve beaucoup d'affection pour toi. Vous avez partagé un truc fort et intense, ça laisse son empreinte.
_ Mouais peut-être. Je ne pense pas que je suis le genre de personne à laisser une impression impérissable chez les autres.
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ ... J'ai pas très envie d'en parler. On retourne bosser.
_ Ok."
Nous continuons à travailler, moi dans le canapé, elle en tailleur sur sa chaise de bureau avec un coussin moelleux sous les fesses. Encore deux heures comme ça et retour à la pause.
"_ Pffff, je n'en peux plus. Je vais lui envoyer tel quel à mon cher Professeur Connard (notez les majuscules). Je ne comprends vraiment pas pourquoi je me prends la tête.
_ Moi non plus. Laisse tomber.
_ Oui mais non. J'ai quand même le maigre espoir que ce soit publié un jour.
_ Tu es vachement optimiste toi.
_ Et c'est mal ?
_ Non, c'est illusoire. N'importe qui d'un petit peu logique apprend très vite à ne pas être optimiste.
_ Ouh ! faut que tu développes, là. On touche un nœud.
_ Mais ouais ! si tu te laisses aller à l'optimisme c'est que déjà, à la base, tu doutes de la réussite de ton projet. Si tu sais à l'avance que ça va marcher, pas besoin d'être optimiste, juste de la méthode. En plaçant ton destin entre les mains de l'optimisme, tu occultes toute la partie réaliste qui veut que ton projet ait beaucoup plus de chances d'échouer. Quand, au final, ton projet se casse la gueule, tu es violemment confronté à la réalité qui te pète à la gueule et ça fait mal. Moralité : il ne fallait pas espérer.
_ Je ne suis pas d'accord. Être optimiste ne veut pas dire de fermer les yeux à la réalité. Ça veut juste dire qu'on n'y prête plus attention et qu'on se concentre sur la réussite. Bien sûr que ça peut échouer. Mais on n'entreprend rien si ce n'est pour que ça marche. Personne n'enfile de crampons pour regarder la télé par exemple ! si tu mets des crampons c'est pour aller courir et oui, tu risques te prendre un tacle, mais c'est le jeu. Et c'est marrant.
_ Ah bon ? tu trouves ça marrant de te faire tacler ?
_ Non, mais si j'ai peur de me faire tacler, jamais je n'irai jouer au foot.
_ Mais bon, admettons. Tu ne marques pas des buts à chaque fois que tu enfiles tes crampons.
_ Non, c'est vrai, mais si ça arrive, c'est bonus.
_ Grosso modo, à chaque fois que tu enfiles tes crampons, tu ne vises pas le but, tu sais que tu risques te faire tacler, mais tu y vas quand même. C'est ça l'optimisme ?
_ Oui, sauf que je ne joue pas au foot.
_ C'est pas ma faute si tes exemples sont pourris. Mais à quoi ça te sert de te fatiguer à rédiger un article qui ne sera très certainement jamais publié ?
_ Parce que, même si la chance est très faible, si j'y arrive, ça sera très beau non ?
_ Mouais, convaincs-toi toi-même, ça ne marche pas avec moi.
_ Je ne te demande pas de m'encourager.
_ Non, mais j'anticipe ta douleur quand, au bout de la centième modification, tu vas jeter l'éponge. Et ça me fera chier de devoir te ramasser à la petite cuillère.
_ Ah oui, donc c'est pas de l'empathie, c'est plus de l'égoïsme.
_ Non, c'est pas ça ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Ça me fera chier parce que, un mec toujours souriant comme toi, ça va me rendre triste de te voir triste, et j'aime pas ça. Je n'aimerais pas te voir triste.
_ Oh, c'est la chose la plus mignonne que tu ne m'aies jamais dite. Merci.
_ C'est sincère.
_ Moi aussi, je m'inquiète de ton bonheur. Et je vois bien que tu te soucies de mon bien être à voir comment tu me pousses à me trouver quelqu'un. Du coup, moi aussi, j'aimerais t'aider à ce que tu sois heureuse. Tu veux que je te trouves quelqu'un ?
_ Non, c'est gentil. Laisse tomber. Je n'ai pas besoin d'un mec.
_ Tu t'es faites tacler, toi. Non ? raconte.
Elle regarde autour d'elle, sa maison, son jardin, la vue sur mer, les palmiers qui découpent les vagues à travers la nuit étoilée. On voyait juste le reflet de la lune se dessiner en ombre chinoise à travers les branches. Elle pris une grande inspiration :
_ Tu vois cette maison ?
_ Oui ! elle est magnifique.
_ Oui, elle peut l'être. Elle m'appartient. Ainsi qu'à mon ex mari.
_ Mince. Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? Il est mort ?
_ Non, il s'est cassé. La veille de notre mariage.
_ NON ! sans déconner !!!
_ Ouaip ! je n'ai plus jamais eu de nouvelles. Juste de sa banque, pour me dire que son compte était fermé et qu'il fallait que j'assume toute seule l'emprunt qu'on avait pris à deux.
_ Dur.
_ C'est pour ça qu'on bosse tout le temps ensemble. C'est parce que je travaille tout le temps, autant que possible. Pour pouvoir avoir une vie, un peu d'argent pour faire autre chose que métro, boulot, dodo. Sauf qu'on n'a pas de métro, alors c'est juste boulot-dodo, boulot-dodo, boulot-dodo. J'en avais marre, une vraie zombie. Jusqu'à ce que tu arrives. Tu ne peux pas savoir la bouffée d'oxygène que ça m'a fait d'avoir un médecin qui a de la conversion, et pas que à propos de lui.
_ Euh... merci.
_ Alors tu comprends. Si tu craques, moi je n'ai plus rien.
_ En effet, je comprends que tu n'aies plus envie d'une relation.
_ Non c'est pas ça, mais je m'attends tellement à rien que ... bref. Donc, pour que je soies heureuse, il faut que tu niques. Tu comprends ? c'est impératif !
_ Ok ok ! je vais prendre ma sexualité en main. Enfin, non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
_ Ah ah ! je savais que t'étais un petit branleur de médecin ! me lança-t-elle en souriant et en me pointant du doigt.
_ Arrête de me pointer du doigt ou je te mords !
_ Viens me mordre si tu l'oses !"
S'en suivit une course autour de ladite maison, puis dedans, à se lancer des coussins, à se cracher de l'eau dessus, à se jeter des glaçons...deux gamins.
Au bout de ... un certain temps, nous avons pris la casserole et le reste de riz, mélangé l'un dans l'autre, attrapé 2 spatules en bois et nous sommes dirigés vers la terrasse. Nous nous sommes assis sur le rebord, à regarder les étoiles dans l'eau et à manger dans le même plat.
"_ Il est quelle heure ?
_ Aucune idée.
_ Attends je vais chercher mon téléphone sur le canapé.
_ Ah non ! reste ! sinon qui va caler la casserole contre ses genoux ?
_ Ok ok, je reste.
_ Et puis on s'en fout de l'heure, on ne bosse pas demain.
_ Ah bon ?
_ Oui, j'avais prévu le coup la semaine dernière. Comme je devais rédiger ma présentation, j'ai annulé tous les rendez-vous de fin de semaine. On est en vacances demain.
_ T'es un ange, dis-je en l'embrassant sur le front, y laissant un trace de sauce tomate froide.
_ Ouais je sais.
A ce moment là, une étoile filante traversa la mer.
_ Fais un vœu !
_ C'est toi qui me dis ça ? la fille super réaliste et ultra rationnelle ?
_ Ta gueule et fais un vœu !
_ D'accord. Je souhaite que ...
_ Ah non ! dans ta tête ! je ne dois pas savoir.
_ Ok."
Je souhaite d'avoir tout plein de choses à lui raconter, toujours. D'avoir toujours son épaule à la disposition et de lui offrir mon épaule chaque fois qu'elle en éprouvera le besoin.
Quand le soleil s'est levé, nous nous sommes souri, serré fort dans les bras, serré la main très fort, plusieurs fois, en se disant au revoir monsieur, au revoir madame, comme deux enfants imitant des adultes, en ayant gardé dans les yeux les étoiles de la mer.
Le lendemain après-midi, après une bonne matinée de repos, quatre heures environ, j'ouvre mes mails. Le premier de Pr A :
"Cher Georges, est-ce que, à la place de l'article, tu ne pourrais pas plutôt faire un poster. On garde le même texte, il faut juste changer la mise en page. Je t'envoie des modèles pour que tu t'en inspires. Je t'explique : l'abstract a été accepté pour présentation murale lors du congrès international à Paris la semaine prochaine. Je t'ai inscrit, ta place est offerte par un labo. Il faudrait que tu sois lundi matin au congrès. Envoie moi le fichier dès ce soir, je l'imprime et le poster t'attendra sur place."
Mouais, le congrès est payé par un labo, certes, mais je dois quand même me payer mon billet d'avion pour Paris. Et effectivement, la rédaction de l'article n'a servi à rien.
Deuxième email :
"Cher Georges, c'est Emilie. Ça ne va pas du tout. Mon oncle Victor est mort. J'ai besoin de toi."
Ni une ni deux, je réserve mon billet d'avion.
Mon vœu est déjà exhaussé : je vais avoir plein de choses à raconter à Lola.
mercredi 21 mars 2012
L'amour et la pâte feuilletée
Ceci est la suite de cela.
L'amour, c'est comme le meurtre, il y en a 3 types :
- passionnel : ce n'est pas réfléchi, c'est spontané, dans l'instant et souvent, on ne prend conscience des conséquences qu'après. C'est là qu'on décide souvent de cacher le corps.
- prémédité : c'est complètement réfléchi, travaillé même, avec un plan d'attaque, une stratégie, même les conséquences sont calculées, l’alibi est déjà trouvé d'avance.
- d'opportunité : ça se présente à soi, presque naturellement, alors pourquoi refuser.
Il faut toujours regarder à qui profite l'acte pour savoir qui mène la danse. Il a toujours un sujet et un objet. Sauf dans de rares cas où, incidemment, les deux sujets bénéficient de la mise en scène, s'accordent comme des violons et aboutissent ensemble à ce moment que Shakespeare appelait la "petite mort".
Hier soir, ce n'était ni passionnel, ni prémédité. Qu'on se comprenne bien : il y a une fille qui m'attend plus ou moins en métropole (enfin, on fait un break, c'est compliqué), une fille parfaite pour moi. Pourquoi irai-je m'embarquer dans une histoire sans lendemain (je retourne en métropole dans 2 semaines) avec une parfaite inconnue ? Parce que je peux le faire, parce que personne n'en saura rien, parce qu'elle est belle, parce que je me sens seul, parce que personne n'en saura rien, parce que, parce que, parce que...on trouve toutes les excuses du monde, assez facilement. Alors pourquoi ce sentiment d'insatisfaction ?
Nous sommes le lendemain du rendez-vous, après une journée de consultations écourtée parce que, comme par hasard, la moitié des patients de l'après-midi avaient annulé leur rendez-vous. Tant mieux. J'ai pu rentrer plus tôt chez moi. Et quand il y a quelque chose que me travaille, une idée que je n'arrive pas à formuler et qui reste bloquée dans ma tête, soit je cours, mais là, avec les courbatures, c'est pas possible. Alors j'aime bien cuisiner quelque chose de nouveau.
Je prépare tous les ingrédients : la farine, le beurre, le sucre, la vanille, le lait, la crème fraîche, les œufs. Pendant ce temps, je retrace les événements de la veille.
Je sortis en quatrième vitesse de la douche, je me préparai comme je pus : pantalon moulant mais pas trop (je me suis déjà fait avoir ici) ainsi qu'une belle chemise, habillé mais décontracté...Je montai dans la voiture prêtée par ma remplacée et me dirigeai vers le lieu de rendez-vous, un bar au bord de la plage.
La soirée commençait très bien, nous discutâmes de choses et d'autres :
"_ Pourquoi partir dans les iles ? demandai-je
_ Pourquoi pas ?
_ C'est vrai, pourquoi pas ? la preuve : nous y sommes. Alors pourquoi ne pas être resté en métropole ?
_ J'avais besoin de changer d'air et de fuir l'hôpital pendant quelque temps.
_ Je peux très bien comprendre ça.
_ L'environnement y était délétère, j'avais l'impression d'étouffer sous la hiérarchie et de ne pas pouvoir faire du bon boulot.
_ Je vois très bien ce que tu veux dire."
Après deux ou trois verres chacun (moi du soft, depuis une certaine soirée, je ne supporte pas bien l'alcool) et après encore quelques paroles acides enrobées dans des calembours, sur les hôpitaux, les chefs, les infirmiers et les malades, nous quittâmes le bar et marchâmes le long de la mer.
Le plus dur dans la pâte feuilletée, c'est de ne pas faire sourdre le beurre à travers la détrempe (vous avez la méthode ici). Pour ça, il faut de la patience et du repos. Au premier essai, je voyais des yeux de beurre me fixer à travers la farine mais sans passer à travers. Je les cachais avec quelques poignées de farine et continuait à les étouffer sous des coups de rouleau à pâtisserie. Sans succès. Le beurre s'est étalé sur le plan de travail comme un abcès crevé s'étale sur le front d'un adolescent acnéique.
Première préparation : échec. Je recommence tout depuis le début : la détrempe puis l'adjonction de beurre. J’aplatis une fois et je range au frais.
Nous continuâmes à deviser en marchant, en regardant la lune se refléter dans les vagues et se briser sur la côte en étincelles d'argent. A un moment, nous arrivâmes à un promontoire, un peu en surplomb de la mer et avec une magnifique vue panoramique sur la baie. Je m'approchai de Valérie, petit à petit, à pas feutrés, glissant une main sur sa taille à droite et l'autre main vers son épaule, déposant un baiser dans son cou tout en la faisant tourner sur elle même, je remontai de la jugulaire vers ses lèvres entrouvertes.
Je ressors ma préparation. Je saupoudre le plan de travail de farine et je commence à étaler délicatement une première fois. Je rabats, je tourne d'un quart de cercle et j'étale une deuxième fois. Pas d'éclaboussure de graisse. J'imprime deux points sur la surface, j'enveloppe dans de la cellophane et je remets au frais. Je patiente 20 minutes.
Elle répondit à mon baiser et m'embrassant derechef, se cala plus près de moi, m'enlaça de ses bras qui guérissent, qui pansent, qui soignent. Le temps s'arrêta, ou bien il fila à toute allure, je ne sais pas. Toujours est-il que les embrassades durèrent le temps nécessaire au désir de monter jusqu'au seuil où la soirée devait prendre une autre tournure pour ne pas tourner court.
Je ressors ma préparation. Farine, rouleau, j'étale, je travaille et...une vilaine fuite de beurre visqueux sors d'un coin et se répand sur le plan de travail. J'enrage, je fulmine, je fous à la poubelle et je recommence. Je respire, zen, j'inspire profondément, je retiens ma respiration et j'expire calmement. Détrempe, beurre. J'étale une fois, je tourne, j'étale encore. Je fais deux points sur la surface, j'enrobe, je réserve au frais.
Elle dit :
"_ Tu habites où ?
_ Euh...plutôt vers...c'est loin d'ici.
_ Ok, c'est pas grave. Je vais te montrer la route. Tu me suis et je te montrerai, à un moment, il faudra tourner à droite.
_ Ok."
Je la suivis tout le long de la route mais bizarrement, à aucun moment elle ne tourna à droite. Ah si. Au bout de 30 minutes de route, je la vis mettre son clignotant à droite et se garer.
"_ Je crois qu'on ne s'est pas bien compris. En fait, je bosse demain et je te montrais la route pour rentrer chez toi. Il fallait tourner à droite quand je te l'ai montré. Là, on est arrivé chez moi.
_ Ah mince, j'avais pas du tout compris ça. Je pensais que tu me montrais où tu habitais.
Évidemment, elle habitait à l'opposé de chez moi.
_ Bon tant pis, maintenant que t'es là, je ne vais pas te virer non plus. Tu montes prendre un verre mais pas plus d'une demi-heure d'accord ? demain je bosse super tôt.
_ Ok."
Je ressors pour la énième fois ma préparation. J'ai bien attendu 30 minutes cette fois-ci. Je saupoudre, j'allonge ma pâte sur le plan de travail et je commence à la travailler, doucement, gentiment, tendrement, pour ne pas qu'elle ne m'échappe entre les doigts. Je vais et je viens avec mon rouleau à pâtisserie, d'avant en arrière, un peu sur les côtés, je retourne la pâte et je recommence. Quand elle commence à prendre, la pâte devient extrêmement agréable à manipuler, souple et ferme à la fois. Je lui dessine comme un quatrième nombril sur son dos et je la laisse reposer au frigidaire.
Nous montâmes chez elle, elle ne m'offrit rien à boire, nous nous embrassâmes fougueusement dans le couloir, puis dans le salon/chambre/salle à manger (elle avait un tout petit appartement) et nous atterrîmes sur le lit. Elle, à califourchon au dessus de moi, commença à m'embrasser dans le cou, à passer ses mains sous ma chemise, sans la déboutonner, à me mordiller le lobe de l'oreille, à m'embrasser encore et encore. Libre uniquement de mes mains, je commençai par lui caresser les cuisses, puis les hanches, remontai vers sa taille, son nombril, la naissance de ses seins, redescendis vers la taille, en exerçant une toute petite pression sur son bassin, légère mais ferme, afin de la rapprocher de moi.
Maintenant que ma pâte est bien fraîche, je la laisse reposer encore et j'attaque la crème pâtissière. Je mélange la farine, les œufs, le sucre, facile. Dans la casserole, je fais chauffer à feu doux le lait avec les grains d'une gousse de vanille fendue en deux dans le sens de la longueur. Une fois que ça crépite, je mélange farine/œufs/sucre avec le lait vanillé tiède et je remue, lentement, pour que les deux s'imprègnent l'un de l'autre, progressivement.
Elle se sépara de moi, se leva et alla sur le balcon, respirer la brise océanique. Je me dirigeai vers elle, l'empoignant par la taille, la calant contre la rambarde, mes mains sur ses mains, mon ventre contre son dos, l'embrassai dans le cou, puis je guidai son menton vers le miens et nous nous embrassâmes encore. Ses mains restèrent sur la rambarde, les miennes se promenèrent sur sa taille, montèrent de concert progressivement puis la main gauche se dirigea vers une fesse tandis que l'autre lui caressait la naissance du cou, juste à l'endroit où se rejoignent les deux clavicules et je descendis, lentement, lentement, vers cet endroit si doux et qui tient si parfaitement dans la main. Et ce petit oiseau qui ne demandait qu'à s'échapper de sa cage de coton fut si facile à convaincre. Je la retournai promptement pour l'avoir face à moi.
La crème pâtissière est délicieuse et si facile à faire ! je lèche tellement la cuillère qu'il faut que je me retienne de tout finir en une fois. Je m'attaque alors à la crème chantilly. Je sors la crème fraîche du réfrigérateur, je la vide dans un bol en métal qui j'avais mis au préalable au congélateur. Une pincée de sel, quelques poignées de sucre et plusieurs tours de batteur et le tour est joué. Légère, voluptueuse, capiteuse comme je l'aime. Je remet le récipient au frais et je sors la pâte feuilletée. Je refais 2 tours supplémentaires et finalement je l'étire de tout son long sur le plan de travail. Étalée comme cela dans la cuisine, j'ai vraiment le sentiment d'avoir conquis cette pâte réticente. Je la découpe en tranches parallèles, puis en rectangles de même taille, je les sépare et les place sur une plaque protégés par deux couches de papier-cuisson, avec une plaque supplémentaire par dessus. J'enfourne et j'attends.
Au quart dénudée, le haut à moitié effeuillé, Valérie se rua sur moi avec un regard de braise, plaqua ses mains sur mon torse et me repoussa vers l'intérieur, me plaquant violemment sur le lit. Elle s'assit à cheval sur moi à nouveau, me prit les mains, en garda une sur un sein, glissa un doigt de l'autre dans sa bouche et commença à faire des mouvements de hanches sur mon bassin pendant que mon index glissait délicatement sur son sternum.
Au bout d'une demi-heure de cuisson, je sors les rectangles de pâte feuilletée du four. C'est brûlant mais j'y mets les doigts tellement j'ai hâte même si ce n'est pas raisonnable. Même si ça fait mal aux doigts. Ça sent terriblement bon. J'en étale la moitié sur une autre plaque (attention, elle devra rentrer dans le réfrigérateur plus tard), je badigeonne de crème pâtissière et je me dirige vers le saladier de crème chantilly.
Je repris le contrôle de mes mains, je les dirigeai lentement vers son nombril, son bassin, le bouton de son jean que je commençai à décrocher. Valérie se tourna alors vers moi et dit :
"_ Ça fait 30 minutes. Demain, je me lève à 5h du matin. Il faut vraiment que tu t'en ailles. Ça ne serait pas raisonnable si tu restais davantage."
Je n'ai rien compris, en cinq minutes j'étais dehors avec le courant d'air de la porte qui me claque presque au nez. Je me suis tapé les 45mn de route pour retourner chez moi dans une incompréhension monumentale. En parlant de monument, il y en avait un érigé sous le volant et qui n'a pas voulu descendre de son piédestal pendant tout le trajet. Même que ça en devenait douloureux. Ça ne voulait pas redescendre.
La crème chantilly était redescendue. C'était juste de la crème froide. Pathétique. Mais comme le saladier n'était plus assez froid, j'ai du transvaser la crème dans un récipient, laver le saladier, le remettre au congélateur. En faisant la vaisselle, j'ai cassé un verre. De mieux en mieux. Puis j'ai ressorti le batteur mais la deuxième fois c'était plus difficile alors j'ai pris mon temps. Heureusement, le reste de la préparation ne pouvait pas s'effondrer. Une fois la volupté souhaitée retrouvée, j'ai déposé un nuage de crème chantilly (dans une poche à douille) par dessus la crème pâtissière. Puis j'ai rajouté un étage de pâte feuilleté, à nouveau la crème pâtissière et la chantilly. Et pour finir, j'ai recouvert chaque mille-feuille d'une fraise Tagada.
Au moment où j'ai fini de gouter le premier mille-feuille, un régal, je reçois un SMS de Valérie : "c'était super sympa hier, j'ai passé une excellente soirée, mais je préfère qu'on en reste là."
Pendant 24 heures, je me suis demandé si j'aurais du contrevenir à son ultimatum et repousser les limites. Ou bien si j'aurais pu négocier une prolongation (certains diront une troisième mi-temps). Ou bien si, carrément, je n'aurais pas du l'attacher, elle et sa montre, aux montures du lit ou à la balustrade et consommer sur place. Quitte à ce qu'elle me fouette un peu la fois suivante.
Toutes ces réflexions se sont avérées nulles et non avenues à la réception du SMS : non, c'est non. Mais merci quand même.
L'amour, c'est un peu comme la cuisine. Parfois, il faut laisser mijoter les sentiments en touillant doucement. Parfois, au contraire, il faut savoir saisir les opportunités au bon moment avant qu'elles ne retombent. Parfois, c'est le récipient qui ne se prête plus à la situation. Parfois, quelque chose se brise mais on recommence, parce qu'au final, c'est tellement bon.
Ça doit être ça la recette de l'amour : un mélange de spontanéité, de patience, de persévérance et d'épices. Rien à voir avec les meurtriers psychopathes finalement. Et puis, mes mille-feuilles, ils ne ressemblaient à rien, mais c'était les miens, à moi, que j'ai fais tout seul, et ils étaient vraiment succulents.
L'amour, c'est comme le meurtre, il y en a 3 types :
- passionnel : ce n'est pas réfléchi, c'est spontané, dans l'instant et souvent, on ne prend conscience des conséquences qu'après. C'est là qu'on décide souvent de cacher le corps.
- prémédité : c'est complètement réfléchi, travaillé même, avec un plan d'attaque, une stratégie, même les conséquences sont calculées, l’alibi est déjà trouvé d'avance.
- d'opportunité : ça se présente à soi, presque naturellement, alors pourquoi refuser.
Il faut toujours regarder à qui profite l'acte pour savoir qui mène la danse. Il a toujours un sujet et un objet. Sauf dans de rares cas où, incidemment, les deux sujets bénéficient de la mise en scène, s'accordent comme des violons et aboutissent ensemble à ce moment que Shakespeare appelait la "petite mort".
Hier soir, ce n'était ni passionnel, ni prémédité. Qu'on se comprenne bien : il y a une fille qui m'attend plus ou moins en métropole (enfin, on fait un break, c'est compliqué), une fille parfaite pour moi. Pourquoi irai-je m'embarquer dans une histoire sans lendemain (je retourne en métropole dans 2 semaines) avec une parfaite inconnue ? Parce que je peux le faire, parce que personne n'en saura rien, parce qu'elle est belle, parce que je me sens seul, parce que personne n'en saura rien, parce que, parce que, parce que...on trouve toutes les excuses du monde, assez facilement. Alors pourquoi ce sentiment d'insatisfaction ?
Nous sommes le lendemain du rendez-vous, après une journée de consultations écourtée parce que, comme par hasard, la moitié des patients de l'après-midi avaient annulé leur rendez-vous. Tant mieux. J'ai pu rentrer plus tôt chez moi. Et quand il y a quelque chose que me travaille, une idée que je n'arrive pas à formuler et qui reste bloquée dans ma tête, soit je cours, mais là, avec les courbatures, c'est pas possible. Alors j'aime bien cuisiner quelque chose de nouveau.
Je prépare tous les ingrédients : la farine, le beurre, le sucre, la vanille, le lait, la crème fraîche, les œufs. Pendant ce temps, je retrace les événements de la veille.
Je sortis en quatrième vitesse de la douche, je me préparai comme je pus : pantalon moulant mais pas trop (je me suis déjà fait avoir ici) ainsi qu'une belle chemise, habillé mais décontracté...Je montai dans la voiture prêtée par ma remplacée et me dirigeai vers le lieu de rendez-vous, un bar au bord de la plage.
La soirée commençait très bien, nous discutâmes de choses et d'autres :
"_ Pourquoi partir dans les iles ? demandai-je
_ Pourquoi pas ?
_ C'est vrai, pourquoi pas ? la preuve : nous y sommes. Alors pourquoi ne pas être resté en métropole ?
_ J'avais besoin de changer d'air et de fuir l'hôpital pendant quelque temps.
_ Je peux très bien comprendre ça.
_ L'environnement y était délétère, j'avais l'impression d'étouffer sous la hiérarchie et de ne pas pouvoir faire du bon boulot.
_ Je vois très bien ce que tu veux dire."
Après deux ou trois verres chacun (moi du soft, depuis une certaine soirée, je ne supporte pas bien l'alcool) et après encore quelques paroles acides enrobées dans des calembours, sur les hôpitaux, les chefs, les infirmiers et les malades, nous quittâmes le bar et marchâmes le long de la mer.
Le plus dur dans la pâte feuilletée, c'est de ne pas faire sourdre le beurre à travers la détrempe (vous avez la méthode ici). Pour ça, il faut de la patience et du repos. Au premier essai, je voyais des yeux de beurre me fixer à travers la farine mais sans passer à travers. Je les cachais avec quelques poignées de farine et continuait à les étouffer sous des coups de rouleau à pâtisserie. Sans succès. Le beurre s'est étalé sur le plan de travail comme un abcès crevé s'étale sur le front d'un adolescent acnéique.
Première préparation : échec. Je recommence tout depuis le début : la détrempe puis l'adjonction de beurre. J’aplatis une fois et je range au frais.
Nous continuâmes à deviser en marchant, en regardant la lune se refléter dans les vagues et se briser sur la côte en étincelles d'argent. A un moment, nous arrivâmes à un promontoire, un peu en surplomb de la mer et avec une magnifique vue panoramique sur la baie. Je m'approchai de Valérie, petit à petit, à pas feutrés, glissant une main sur sa taille à droite et l'autre main vers son épaule, déposant un baiser dans son cou tout en la faisant tourner sur elle même, je remontai de la jugulaire vers ses lèvres entrouvertes.
Je ressors ma préparation. Je saupoudre le plan de travail de farine et je commence à étaler délicatement une première fois. Je rabats, je tourne d'un quart de cercle et j'étale une deuxième fois. Pas d'éclaboussure de graisse. J'imprime deux points sur la surface, j'enveloppe dans de la cellophane et je remets au frais. Je patiente 20 minutes.
Elle répondit à mon baiser et m'embrassant derechef, se cala plus près de moi, m'enlaça de ses bras qui guérissent, qui pansent, qui soignent. Le temps s'arrêta, ou bien il fila à toute allure, je ne sais pas. Toujours est-il que les embrassades durèrent le temps nécessaire au désir de monter jusqu'au seuil où la soirée devait prendre une autre tournure pour ne pas tourner court.
Je ressors ma préparation. Farine, rouleau, j'étale, je travaille et...une vilaine fuite de beurre visqueux sors d'un coin et se répand sur le plan de travail. J'enrage, je fulmine, je fous à la poubelle et je recommence. Je respire, zen, j'inspire profondément, je retiens ma respiration et j'expire calmement. Détrempe, beurre. J'étale une fois, je tourne, j'étale encore. Je fais deux points sur la surface, j'enrobe, je réserve au frais.
Elle dit :
"_ Tu habites où ?
_ Euh...plutôt vers...c'est loin d'ici.
_ Ok, c'est pas grave. Je vais te montrer la route. Tu me suis et je te montrerai, à un moment, il faudra tourner à droite.
_ Ok."
Je la suivis tout le long de la route mais bizarrement, à aucun moment elle ne tourna à droite. Ah si. Au bout de 30 minutes de route, je la vis mettre son clignotant à droite et se garer.
"_ Je crois qu'on ne s'est pas bien compris. En fait, je bosse demain et je te montrais la route pour rentrer chez toi. Il fallait tourner à droite quand je te l'ai montré. Là, on est arrivé chez moi.
_ Ah mince, j'avais pas du tout compris ça. Je pensais que tu me montrais où tu habitais.
Évidemment, elle habitait à l'opposé de chez moi.
_ Bon tant pis, maintenant que t'es là, je ne vais pas te virer non plus. Tu montes prendre un verre mais pas plus d'une demi-heure d'accord ? demain je bosse super tôt.
_ Ok."
Je ressors pour la énième fois ma préparation. J'ai bien attendu 30 minutes cette fois-ci. Je saupoudre, j'allonge ma pâte sur le plan de travail et je commence à la travailler, doucement, gentiment, tendrement, pour ne pas qu'elle ne m'échappe entre les doigts. Je vais et je viens avec mon rouleau à pâtisserie, d'avant en arrière, un peu sur les côtés, je retourne la pâte et je recommence. Quand elle commence à prendre, la pâte devient extrêmement agréable à manipuler, souple et ferme à la fois. Je lui dessine comme un quatrième nombril sur son dos et je la laisse reposer au frigidaire.
Nous montâmes chez elle, elle ne m'offrit rien à boire, nous nous embrassâmes fougueusement dans le couloir, puis dans le salon/chambre/salle à manger (elle avait un tout petit appartement) et nous atterrîmes sur le lit. Elle, à califourchon au dessus de moi, commença à m'embrasser dans le cou, à passer ses mains sous ma chemise, sans la déboutonner, à me mordiller le lobe de l'oreille, à m'embrasser encore et encore. Libre uniquement de mes mains, je commençai par lui caresser les cuisses, puis les hanches, remontai vers sa taille, son nombril, la naissance de ses seins, redescendis vers la taille, en exerçant une toute petite pression sur son bassin, légère mais ferme, afin de la rapprocher de moi.
Maintenant que ma pâte est bien fraîche, je la laisse reposer encore et j'attaque la crème pâtissière. Je mélange la farine, les œufs, le sucre, facile. Dans la casserole, je fais chauffer à feu doux le lait avec les grains d'une gousse de vanille fendue en deux dans le sens de la longueur. Une fois que ça crépite, je mélange farine/œufs/sucre avec le lait vanillé tiède et je remue, lentement, pour que les deux s'imprègnent l'un de l'autre, progressivement.
Elle se sépara de moi, se leva et alla sur le balcon, respirer la brise océanique. Je me dirigeai vers elle, l'empoignant par la taille, la calant contre la rambarde, mes mains sur ses mains, mon ventre contre son dos, l'embrassai dans le cou, puis je guidai son menton vers le miens et nous nous embrassâmes encore. Ses mains restèrent sur la rambarde, les miennes se promenèrent sur sa taille, montèrent de concert progressivement puis la main gauche se dirigea vers une fesse tandis que l'autre lui caressait la naissance du cou, juste à l'endroit où se rejoignent les deux clavicules et je descendis, lentement, lentement, vers cet endroit si doux et qui tient si parfaitement dans la main. Et ce petit oiseau qui ne demandait qu'à s'échapper de sa cage de coton fut si facile à convaincre. Je la retournai promptement pour l'avoir face à moi.
La crème pâtissière est délicieuse et si facile à faire ! je lèche tellement la cuillère qu'il faut que je me retienne de tout finir en une fois. Je m'attaque alors à la crème chantilly. Je sors la crème fraîche du réfrigérateur, je la vide dans un bol en métal qui j'avais mis au préalable au congélateur. Une pincée de sel, quelques poignées de sucre et plusieurs tours de batteur et le tour est joué. Légère, voluptueuse, capiteuse comme je l'aime. Je remet le récipient au frais et je sors la pâte feuilletée. Je refais 2 tours supplémentaires et finalement je l'étire de tout son long sur le plan de travail. Étalée comme cela dans la cuisine, j'ai vraiment le sentiment d'avoir conquis cette pâte réticente. Je la découpe en tranches parallèles, puis en rectangles de même taille, je les sépare et les place sur une plaque protégés par deux couches de papier-cuisson, avec une plaque supplémentaire par dessus. J'enfourne et j'attends.
Au quart dénudée, le haut à moitié effeuillé, Valérie se rua sur moi avec un regard de braise, plaqua ses mains sur mon torse et me repoussa vers l'intérieur, me plaquant violemment sur le lit. Elle s'assit à cheval sur moi à nouveau, me prit les mains, en garda une sur un sein, glissa un doigt de l'autre dans sa bouche et commença à faire des mouvements de hanches sur mon bassin pendant que mon index glissait délicatement sur son sternum.
Au bout d'une demi-heure de cuisson, je sors les rectangles de pâte feuilletée du four. C'est brûlant mais j'y mets les doigts tellement j'ai hâte même si ce n'est pas raisonnable. Même si ça fait mal aux doigts. Ça sent terriblement bon. J'en étale la moitié sur une autre plaque (attention, elle devra rentrer dans le réfrigérateur plus tard), je badigeonne de crème pâtissière et je me dirige vers le saladier de crème chantilly.
Je repris le contrôle de mes mains, je les dirigeai lentement vers son nombril, son bassin, le bouton de son jean que je commençai à décrocher. Valérie se tourna alors vers moi et dit :
"_ Ça fait 30 minutes. Demain, je me lève à 5h du matin. Il faut vraiment que tu t'en ailles. Ça ne serait pas raisonnable si tu restais davantage."
Je n'ai rien compris, en cinq minutes j'étais dehors avec le courant d'air de la porte qui me claque presque au nez. Je me suis tapé les 45mn de route pour retourner chez moi dans une incompréhension monumentale. En parlant de monument, il y en avait un érigé sous le volant et qui n'a pas voulu descendre de son piédestal pendant tout le trajet. Même que ça en devenait douloureux. Ça ne voulait pas redescendre.
La crème chantilly était redescendue. C'était juste de la crème froide. Pathétique. Mais comme le saladier n'était plus assez froid, j'ai du transvaser la crème dans un récipient, laver le saladier, le remettre au congélateur. En faisant la vaisselle, j'ai cassé un verre. De mieux en mieux. Puis j'ai ressorti le batteur mais la deuxième fois c'était plus difficile alors j'ai pris mon temps. Heureusement, le reste de la préparation ne pouvait pas s'effondrer. Une fois la volupté souhaitée retrouvée, j'ai déposé un nuage de crème chantilly (dans une poche à douille) par dessus la crème pâtissière. Puis j'ai rajouté un étage de pâte feuilleté, à nouveau la crème pâtissière et la chantilly. Et pour finir, j'ai recouvert chaque mille-feuille d'une fraise Tagada.
Au moment où j'ai fini de gouter le premier mille-feuille, un régal, je reçois un SMS de Valérie : "c'était super sympa hier, j'ai passé une excellente soirée, mais je préfère qu'on en reste là."
Pendant 24 heures, je me suis demandé si j'aurais du contrevenir à son ultimatum et repousser les limites. Ou bien si j'aurais pu négocier une prolongation (certains diront une troisième mi-temps). Ou bien si, carrément, je n'aurais pas du l'attacher, elle et sa montre, aux montures du lit ou à la balustrade et consommer sur place. Quitte à ce qu'elle me fouette un peu la fois suivante.
Toutes ces réflexions se sont avérées nulles et non avenues à la réception du SMS : non, c'est non. Mais merci quand même.
L'amour, c'est un peu comme la cuisine. Parfois, il faut laisser mijoter les sentiments en touillant doucement. Parfois, au contraire, il faut savoir saisir les opportunités au bon moment avant qu'elles ne retombent. Parfois, c'est le récipient qui ne se prête plus à la situation. Parfois, quelque chose se brise mais on recommence, parce qu'au final, c'est tellement bon.
Ça doit être ça la recette de l'amour : un mélange de spontanéité, de patience, de persévérance et d'épices. Rien à voir avec les meurtriers psychopathes finalement. Et puis, mes mille-feuilles, ils ne ressemblaient à rien, mais c'était les miens, à moi, que j'ai fais tout seul, et ils étaient vraiment succulents.
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