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lundi 15 octobre 2018

Epilogue saison 2 : une course de fou 3 - partie 1

Dimanche.

Avec mes courbatures, je me souviens de l'ascension de la veille, de ma nouvelle confiance en moi, durement retrouvée au prix de douleurs morales infligées à moi-même et à mon entourage. D'ailleurs, il est temps. J'appelle Lola.

"_Ouais ! répondit-elle d'un ton ferme.
Au moins elle a décroché, c'est bon signe.
_ Salut Lola, je voulais m'excuser pour mon comportement de ces derniers temps. J'ai été un parfait connard, tu as essayé de me prévenir et je ne t'ai pas écouté. Je te demande humblement de me pardonner.
Je l'entends ronchonner intérieurement à travers le téléphone.
_ Mouais. C'est vrai, tu t'es comporté comme un connard. Et donc ?
_ J'ai bien réfléchi et je pense que je vais démissionner.
_ Oh bordel ! Ah oui, plutôt radicale comme décision. Mais n'est-ce pas un peu hâtif ?
Je tente un jeu de mot.
_ C'est toi qui est du-bite-hâtive.
J'attends sa réaction. 
_ Tu sais, quand il y a "bite" et "hâtif" dans le même mot, ça ne présage rien de bien folichon.
_ C'est bien vrai ça. Tu m'autorises à passer pour qu'on en discute ?
_ Oui, mais ça ne veut pas dire que je te pardonne complètement, hein ! Ne vas pas te faire des idées."

J'arrive chez elle avec un bouquet de tulipes. C'est la moindre des choses. Il parait qu'elles symbolisent le pardon. Je toque à la porte, elle vient ouvrir mais reste en arrière du pas de la porte, à une certaine distance de sécurité ou de froideur, elle garde une main sur la porte et me jauge. J'espère qu'elle sent toute la sincérité qu'il y a au fond de mes yeux. Son regard est si perçant qu'elle a du réussir à lire mon cœur, ma rate, mon foie...tous mes viscères.

"_ Bon ok, excuses acceptées.
_ Tu sais que je ne peux pas te mentir.
_ Me décevoir oui, me mentir non. Et puis t'as pas intérêt !
_ Promis, je ne te décevrai plus jamais.
_ Je l'espère. Elles sont belles tes fleurs, merci.
_ En gage de ma bonne foi.
_ Allez viens, on va en parler.
Elle attrape un sac à main grand format et deux paréos.
_ Euh...si tu as l'intention d'aller à la plage, je n'ai pas de maillot de bain.
_ Je te rappelle que je suis infirmière, que j'ai fais des centaines de toilettes à des hommes et que ce n'est pas la vue d'une kèkète supplémentaire qui va me faire peur.
_ A toi peut-être, mais les autres, ils n'ont rien demandé et je n'ai pas forcément envie de me mettre à poil.
_ Ah c'est bon, t'as qu'à rester en pantalon sur la plage. Ça va détonner un peu mais ce n'est pas grave.
_ Oui, tu as raison après tout.
_ J'ai toujours raison. Attends un peu.
Elle retourne dans la cuisine, saisit une bouillotte, la remplit de glace, de feuilles de menthe, de sucre de canne et d'eau pétillante.
_ Je pense qu'on va en avoir besoin avec tout ce que tu as à raconter.

Peu après, assis sur le sable, je lui fais un compte-rendu de ces derniers jours, la proposition du Dr Schleck, les cours de DESC, le Dr Karma et l'issue de mes réflexions. Le virgin mojito est fini depuis longtemps mais nous re remplissons notre thermos improvisée au fur et à mesure avec de l'eau plate. Ce n'est pas forcément très bon, mais c'est rigolo. 

_ Pour conclure, je vais démissionner de l'hôpital et ouvrir mon cabinet. Repartir de presque zéro.
_ Mon gars (une petite gorgée de bouillotte), tu as beaucoup de courage. Ce n'est pas donné à tout le monde de tout plaquer comme ça.
_ Du courage, pfff, mouais, plutôt du désespoir. Je sais que je ne serai jamais heureux si je reste là-bas. La seule chose qui me plaisait c'était de bosser avec toi et je ne l'aurai plus. Ce qui m'attriste, c'est que je vais devoir te quitter, professionnellement j'entends. En tant qu'amie, j'espère te garder le plus longtemps possible et ne plus merder comme je l'ai fait.
_ C'est tout de même admirable de voir la trajectoire que ta vie prend et de tout faire pour ne pas y aller quand la destination ne te convient pas. Comme je t'ai dit, tout le monde n'en est pas capable.

Elle prend une grande inspiration.
_ Tu sais, je suis un peu dans ce cas là. Je me sens coincée sur cette ile avec cette maison à crédit, un mec qui m'a laissé avec des dettes et de la méfiance envers tout être humain. Je me vois finir toute seule et aigrie par la vie et je ne sais pas quoi faire pour y remédier. Ou alors si, je sais, je vois ce qu'il faudrait que je fasse mais...
_ Tu n'oses pas ?
_ Ce n'est même pas ça, je me sens pétrifiée à l'idée de changer cette situation, même si elle ne me convient pas.
_ Tu as peur qu'il t'arrive du mal à nouveau ?
_ Non, pas vraiment. J'ai été chahutée par la vie, c'est vrai, j'ai surtout l'impression d'être encore sidérée, incapable de bouger. Un peu comme Loki après s'être fait attraper par Hulk à la fin des Avengers.
_ Oui, je saisis parfaitement la métaphore (hop, une gorgée de bouillotte). Figée physiquement, je peux comprendre, et sentimentalement aussi. Je me reconnais très bien dans cette image. Ce n'est pas demain la veille que tu vas me reprendre dans une relation amoureuse.
_ Carrément ! vu les événements récents, c'est normal.
_ Et j'imagine que toi ça doit être pareil.
_ Grave ! manquant de s'étouffer avec la bouillotte. Alors ça tombe sous le sens que nous nous soyons liés d'amitié. Regarde nous. Il n'y a encore pas très longtemps, tu essayais de te débattre un peu mais tu enchainais les catastrophes sentimentales jusqu'à te mettre au fond du trou. Moi ça fait un petit moment que j'y suis. C'est parfait, nous n'attendons rien de l'autre et nous ne tenterons jamais rien l'un envers l'autre. C'est très bien. Enfin une amitié construite sur des bases saines.
_ Aaaaah ouais, c'est reposant, pas à se soucier de si un mot ou une attention que je vais avoir va être interprétée comme une avance. J'en ai marre de tout ça, tu as raison, on est très bien tous les deux, comme on est.
_ Et alors sex-friends, n'en parlons pas.
_ Non, ce n'est même pas la peine : nous savons très bien que ça ne marche pas. Il y en a toujours un pour éprouver des sentiments et tout gâcher.
_ Tu as absolument raison ! Merde à l'amour !
_ Ouais ! merde à tout ça. Je n'en peux plus de la drague, des faux-semblants, du jeu de la séduction. Putain, je veux de la sincérité, bordel !
_ C'est clair, quelqu'un en qui on pourrait avoir confiance pour une fois.
_ C'est ça. Je ne veux pas d'une connasse qui va essayer de me changer pour que je ressemble à son prince charmant. J'en veux une qui me prenne comme je suis, avec mes gouts de chiotte et mes hobbies de vieux. Je veux garder mon indépendance.
_ Pitié, pas un bonhomme qui va me prendre pour sa mère, me traiter tantôt comme une princesse, tantôt comme une esclave. C'est bon, ça suffit ! pour moi un mec, c'est quelqu'un qui n'a pas peur de vivre avec une femme, entière, qui me laisse vivre, sans rien m'imposer. Avoir des couilles, c'est laisser la liberté à sa femme.
_ Je seconde complètement. Si je pouvais trinquer avec la bouillotte, je le ferais.
_ Regarde : je la tiens entre nous deux et on se tcheck le poing fermé.
Je m’exécute. Nous buvons chacun une gorgée de pseudo mojito, nous nous regardons brièvement, visiblement avec tous les deux la conneries dans les yeux. Après un décompte silencieux, nous nous sourions simultanément, exubéramment, pour montrer à l'autre la feuille de menthe collée à nos incisives respectives.

_ Ah et puis je veux pouvoir me marrer tous les jours. Je ne comprends pas les couples prêts à échanger leur joie contre de la stabilité ou du cul. Tu me connais, tu sais combien j'aime le sexe. Et bien je préfère cent fois rire tous les jours que baiser tous les jours.
_ Je seconde, dit-elle en me tcheckant à nouveau. Je préfère largement un mec avec de l'humour qu'un bourrin qui ne pense qu'à niquer. Même si je ne cache pas que si je pouvais avoir les deux en même temps, je ne cracherais pas dessus.
_ Les deux en même temps, tu veux dire que tu baiserais volontiers avec deux mecs, dont un avec de l'humour ?
_ Ah ah ah ! patate ! T'es con. Oh j'y pense. Surtout, je préfère un mec qui sait se servir de son cerveau plutôt que de sa bite. J'adore les gars intelligents. Je ne supporte pas les connards. Je suis un peu élitiste, j'avoue. Ça doit venir de mes deux parents profs.
_ Sans déconner ! tes deux parents sont profs ! moi aussi !
_ Oh le hasard de fou ! Il faudrait faire une étude pour voir parmi les professionnels soignants, le pourcentage de ceux qui ont des parents enseignants.
_ Ça serait super intéressant en effet. En tout cas, moi, je ne pourrais pas être avec une femme qui n'est pas dans le milieu médical. Ça me gonflerait de ne pas pouvoir me confier, de ne pas pouvoir parler de ce que je vis tous les jours sans que la personne en face comprenne la difficulté de la situation de soignant.
_ Complètement d'accord. Les discussions avec mon ex tournaient très vite court, ça a du jouer dans le divorce. Et puis, il ne supportait pas que je parle de caca.
_ Pourtant, s'il y a bien un avantage à notre profession, c'est bien de pouvoir parler de sécrétions diverses aux moments les plus incongrus, genre à table.
_ Ça me semble même inenvisageable de ne pas pouvoir parler des pustules de mes patients quand je rentre du boulot, enfin ! Les profs parlent bien de leurs élèves à table, nous on parle de vomi. C'est normal.
_ Voilà ! franchement, est-ce que c'est trop demander tout ça ?
_ Non, c'est même le minimum syndical."

J'ai un immense sourire collé entre mes deux oreilles, je contemple l'océan, je respire la brise qui commence à se rafraichir. Nous avons passé toute la journée sur la plage et ça faisait longtemps que je n'avais pas été heureux comme ça. Je me tourne vers ma voisine et il me semble voir en elle la même pétillance que je ressens en ce moment.
Nous remballons le peu d'affaires que nous avons pris avec nous, tous les deux penchés vers le sable, les fesses dressées vers le ciel. Il me vient alors une idée, je lui donne un coup de fesses pour la faire tomber. Elle ne se laisse pas faire, se rattrape avant la chute, se rue sur moi et glissant une patte derrière mes jambes pour me jeter au sol à mon tour. Elle arrive à me déséquilibrer. J'en profite pour l'attraper par la taille et la faire rouler avec moi. Je me retrouve sur elle, mes mains dans les siennes, nos jambes emmêlées, nos regard plongés l'un dans l'autre.
Nous restons comme cela, figés, immobiles, indécrochables. Le reste de la plage n'existe plus, le temps ne s'écoule plus. Il a bien fallu cligner à un moment, ou faire dégager une crampe, je ne sais pas quoi, mais quelque chose a brisé notre bulle et l'un de nous a bougé en premier. Lequel ? si ça se trouve, nous avons bougé en même temps. Je l'aide à se relever.

"_ Bon, hein, c'est pas tout mais il y en a qui bossent demain. Dont un qui va lâchement poser sa démission et m'abandonner.
_ Je ne t'abandonnerai pas. J'ai bien l'intention de venir te faire chier tous les soirs après le boulot pour que tu me parles de gangrène, encore et encore.
_ Oh oui ! devant notre petite assiette. Je vois ça d'avance.
Elle se tourne vers moi, me prend la main et prononce solennellement :
_ Docteur, j'accepte votre démission à une seule condition.
_ Oui, laquelle ?
_ Que nous passions tout notre temps libre ensemble...
_ C'est déjà le cas.
_ Chut ! que nous nous racontions nos journées respectives devant un repas...
_ Oui...
_ Et que le premier qui fait vomir l'autre a gagné. Le plus crado sera le mieux.
_ J'accepte !
_ Et que le plus dégueulasse gagne !"
Je l'ai raccompagnée chez elle et ce n'est qu'une fois arrivés que nous nous sommes rendus compte que nos mains étaient restées unies depuis la prononciation des termes du pari.

Le lundi est arrivé.
Avec étonnement et reconnaissance envers mes capacités d'anticipation, l'entretien avec le Dr Schleck s'est déroulé quasiment identiquement à ce que j'avais répété samedi en grimpant sur ma montagne. Il y a bien eu deux ou trois mots différents par ci par là, des réactions plus longues ou plus courtes que prévues et en réalité, je faisais preuve de beaucoup moins d'assurance que dans mes espérances. Mais dans l'ensemble, la démission a été acceptée.
Il ne me reste plus qu'un mois de boulot et ça, c'est une excellente nouvelle. Je l'ai d'ailleurs annoncée à Lola le soir même avec une bouteille d'eau pétillante coupée au jus de pomme. Rappelez-vous, j'ai dépensé toutes mes thunes restantes pour me faire claquer la porte au nez par un rhinocéros. Même âs de quoi acheter du champagne. Elle n'a pas vomi ce soir là.

Le lendemain, comme promis, j'ai répondu à l'interne du Pr A. Non je ne lui donnerai pas les données de ma thèse parce que le Pr A les a déjà. Il n'a seulement pas pris la peine de les lire. Je lui ai également conseillée de fuir le plus loin possible de ce prédateur académique. Elle m'a répondu dans la demi-heure qu'elle me remerciait de ma sincérité, qu'elle se doutait du traquenard dans lequel elle était mais qu'elle n'avait pas le choix parce qu'il lui avait promis un poste dans son service. Je lui ai souhaité bien du courage et bonne chance pour la suite de sa carrière universitaire.

Heureusement que l'envoie d'email ne s'accompagne d'une photo du rédacteur. La pauvre, elle aurait vu un grand sourire sur mon visage. Pas par sadisme, quand même, je ne suis pas comme ça. Non. Je suis juste heureux de quitter la galaxie des CHU. Comme chacun sait, notre Voie Lactée contient en son centre un trou noir. Je me sens tellement satisfait de quitter l'attraction d'un anus galactique avant de me faire définitivement happer et je ne voudrais tellement pas lui étaler mon bonheur à la face. Mais je n'y peux rien, je souris. Je me sens libre comme un oiseau.
Lola et moi avons picoré ensemble. Je lui ai proposé d'aller chier sur les pare-brises des voitures garées devant chez elle, mais elle a refusé.

Mercredi, j'ai contacté un cabinet de comptables pour parler de mon projet d'ouverture de cabinet. Ils me proposent un rendez-vous en semaine. Je ris. J'ai tellement de boulot pendant la semaine, non, je ne pourrai pas me libérer ne serait-ce qu'une heure et non je n'ai pas de repos de garde. Je leur propose un rendez-vous dans un mois, après ma désertion. Il me proposent de rester prudent quand même avant de s'engager dans un changement radical d'exercice. J'ai répondu que c'était déjà trop tard, ma démission est entérinée. Ils ont peur pour moi mais ils sont ravis de me recevoir.
Lola m'a trouvé fou mais a été ravie pour moi.

Jeudi, j'apprends que la course annuelle de la traversée de l'ile à pied à travers les montagnes sera dans un mois, le weekend de clôture de mon contrat avec l'hôpital. La date limite d'inscription est ... aujourd'hui. Hop, c'est parti.

"_ Oh quand même, c'est une course de fou furieux ! et la première fois que tu l'as faite, tu as fini dans un état lamentable. Est-ce que tu est bien sûr que tu n'es pas en train de faire une connerie ?
_ Si je te suis, faire 20 000km dans un weekend pour une fille qui ne m'aime pas, démissionner de l'hôpital et tourner le dos au titre de Professeur, recommencer sa vie à 30 ans passés sans filet de sécurité, tout ça, c'est raisonnable, mais marcher 90km à pied c'est farfelu ?
_ Évidemment, présenté comme ça...
_ Oui, la première fois je n'étais pas assez préparé, mais les courses suivantes j'ai assuré, sans me blesser. Je cours tous les deux ou trois jours depuis presque un an. Je vais faire des excursions en montagne régulièrement au lieu de ne faire que du plat. Et à Paris, ça ne m'a pas servi à rien, j'ai appris plein de choses sur l'alimentation du sportif.
_ Bon, donc tu te sens prêt.
_ Oui, autant qu'on puisse l'être pour une course de ce genre.
_ Ah, tu vois ! tu admets que c'est de la folie de faire un truc aussi dingue.
_ Mais bien sûr que c'est de la folie. Personne de sain d'esprit ne peut volontairement vouloir enchainer 2 marathons d'affilée avec 5000m de dénivelé. Mais je suis un fou intelligent et entrainé. J'ai confiance en moi et j'ai besoin de ça.
_ Ah bon ? tu as besoin d'avoir des preuves que tu es frapadingue ? je peux te le confirmer tout de suite, pas de soucis. Je te fais un certificat ?
_ Merci mais non. J'ai besoin de preuves que je peux me dépasser, que je suis capable de surmonter des montagnes. Littéralement. Ça me sera très utile pour quand je vais démarrer ma nouvelle vie.
_ Tu feras attention à toi, hein ! tu me le promets !
_ Oui, je te le promets. Je penserai à toi à chacun de mes pas. Tu seras un peu comme un ampoule que je vais trainer sur 24 heures.
_ Connard ! dit-elle en souriant.
_ Bah oui, une ampoule, parce que tu es la lumière de ma vie.
_ Mais quel couillon, je vous jure", dit-elle et me matraquant avec un oreiller et un sourire redoublé.

Vendredi, déjà ! la semaine passe vite quand on sait que c'est bientôt terminé. Malheureusement, il m'en reste encore trois. Évidemment, je vais aller fêter la fin de semaine chez Lola.

"_ Je trouve ça super que Dr Schleck ait repris le service des explorations, avouai-je à Lola.
_ Ah ouais ? demanda-t-elle dubitative.
_ Oui, comme ça, tu as des horaires de bureau et je peux passer te faire chier dès 18h !
_ D'ailleurs, comment tu fais pour finir aussi tôt alors que d'habitude tu finis toujours après 19h. Surtout un vendredi.
_ Déjà parce que je me sens dix fois plus léger d'avoir démissionné, je travaille plus vite. Puis j'anticipe vachement plus les choses à faire. Je n'ai plus la tête submergée par l'énormité des tâches à accomplir parce que je sais que quoi qu'il arrive, ça aura une fin.
_ Oui, et puis il doit y avoir une certaine part de volonté aussi.
_ C'est sûr : je n'ai plus aucune volonté de trainer mon cul à l'hôpital passé 18h alors je fais tout mon possible pour me casser au plus vite.
_ Mouais. Juste une question de volonté c'est ça ? dit-elle davantage dubitative, voir carrément suspicieuse. Genre, vous les médecins, ils vous suffit de penser un truc, de le vouloir, pour que ça se réalise.
_ Exactement, dis-je avec une sourire étincelant collé sur un faciès à la George Clooney. Non, la vérité, c'est que je m'apporte des barquettes à l'hosto, que je mange en vitesse tout seul dans mon bureau pour pouvoir abattre tout le taf entre midi et deux.
_ Aaaaah ! je savais bien qu'il y avait une astuce. Tiens, en parlant de matérialisation de volonté, ça te dis de regarder "Green Lantern" ?
_ Carrément !"

Lola lance le DVD, planqué sous la collection complète des Marvel, tous les Batman et les premiers StarWars (dans l'ordre chronologique et pas numérique). Elle retourne dans la cuisine, prépare quelques popcorns et revient avec un saladier rempli.
Nous voilà, tous les deux dans son canapé, avec les oreillers dans le dos, les pieds sur la table basse, à faire des batailles d'orteils et autres lancers de popcorn à la gueule.
"_ Je me suis toujours demandé, l'anneau, comment il sait où se mettre ?
_ C'est à dire ? demande Lola dont la curiosité est piquée.
_ Et bien, je ne sais pas, il doit y avoir une tétra chiée d'espèces différentes dans la galaxie et pas toutes de forme humanoïde.
_ 7200 réparties sur 3600 secteurs. Pour être précise.
_ Voilà, du coup, comment fait l'anneau pour se ranger sur 7200 corps différents. Je veux dire, quand il rencontre un humanoïde pour la première fois, qu'est-ce qui l’empêche de se mettre autour du cou ou autour de la taille comme une ceinture ?
_ Ouais, c'est pas faux.
_ T'imagines ! l'anneau se range autour de la bite d'Al Jordan, façon cock ring ! vu que ça a l'air d'être un sacré coureur, une grosse partie de sa volonté doit être focalisée à cet endroit.
_ Mais c'est clair !!! tu devrais te reconvertir en scénariste de films de boules.
_ Ah bon ? parce qu'il y a besoin d'un scénar ?
_ Mais moi je paierais pour voir un film avec cul et un VRAI scénar ! pas comme 50 nuances de bouse, là.
_ T'as remarqué, quand même, quoi qu'on fasse, la conversation finit toujours autour de sexe et de caca.
_ Mais parce que ce sont nos deux grandes passions dans le monde médical."

Inutile de vous dire que nous avons surtout parlé et peu écouté le film, mais sans jamais quitter l'écran des yeux. Ce serait irrespectueux.

Les semaines se sont enchainées assez rapidement. Les autres médecins du service ont profité de mon départ imminent pour me refiler toutes les gardes et astreintes pendant qu'ils prenaient congés. Je me suis retrouvé de garde l'avant veille de ma course. Jeudi soir. Je bosse vendredi évidemment et départ dans la nuit de vendredi à samedi.

Jeudi soir, par téléphone avec Lola.

"_ Putain ! je suis dégoûté ! bosser la veille d'une compèt, c'est l'horreur, je vais me planter !
_ Relativise ! d'abord, si ça se trouve, tu ne vas pas être appelé de la nuit et pioncer comme un bien-heureux. Ensuite, non, ce n'est pas une compétition. Tu cours pour toi, pas contre un classement. Ce n'est plus le concours de l'internat, là.
_ Oui, c'est vrai, tu as raison...(j'observe une pause dramatique)...comme toujours ma petite Lola.
Je l'entends glousser au bout du fil (sans fil).
_ Ouh ! ça fait plaisir quand un Docteur dit à une infirmière qu'elle a toujours raison ! Mmm, je savoure.
_ Allez, si je dors bien, je passerai te voir vendredi soir. Il faut que je fasse mes adieux à ma collègue préférée.
_ Qu'est-ce que tu racontes ? Ça fait déjà plusieurs mois qu'on ne bosse plus ensemble.
_ Oui mais là, mon départ est définitif. C'est différent.
_ Ne viens pas à la maison, il n'y aura personne de toute manière.
_ Ah bon ? tu ne veux pas me voir ?
_ Non, ce n'est pas ça. C'est qu'avec tous ces connards de médecins qui partent en vacances en même temps, ou qui démissionnent, le Dr Schleck a fermé les explorations et retourne dans le service d'hospitalisation traditionnelle. Alors je bosse vendredi comme d'hab et samedi matin en hospit tradi. Ça ne va pas me laisser beaucoup de sommeil.
_ Ah merde. J'aurais aimé te voir avant mon départ.
_ Quoi, tu quittes l'ile !!! mais comment ça se fait que je ne sois pas au courant ? dit-elle avec une once de panique dans la voie. Tu es le seul médecin que je tolère ! je ne veux pas que tu partes !
_ Si tu veux, je pourrais passer aux explorations après ma garde. Non ?
_ Non. J'ai horreur de dire au revoir.
_ Ah zut. Comment on fait alors ?
_ Comment TU fais ! moi je reste sur cette ile et je reste à l'hôpital. C'est toi qui te casses. Tu vas où d'ailleurs ?
_ Je ne sais pas encore. Je ne sais pas si je reste ici ou si je bouge en métropole pour ouvrir mon cabinet.
_ Prends ton temps, tu n'es pas pressé. Et puis je serai encore là après ta course. On en parlera à ce moment.
_ C'est vrai. Tu as encore raison. Souhaite-moi bonne chance pour ma garde et bon courage pour ma course.
_ Force et honneur, Georgio. C'est à quelle heure le départ de la course ?
_ 4h du matin dans la nuit de vendredi à samedi. Les premiers arrivent vers 4h de l’après-midi.
_ Tu comptes arriver vers quelle heure ?
_ J'espère finir, déjà, et puis si la chance me sourit, arriver vers 5h du matin ça serait bien. Il faut terminer la course avant 10h du matin dimanche, sinon je serai hors classement.
_ Allez, le classement ce n'est pas le but. Finis en un seul morceau ce sera déjà ça.
_ Merci.
_ Je ne travaille pas dimanche matin. Si tu veux, réveilles-moi avant que tu partes-partes !
_ Tu me fais rire. Je t'appelle quand je peux, d'accord ?
_ Ça roule, à plus !"

Évidemment, ma garde a été horrible. J'ai été appelé toute la nuit pour des symptômes foireux, qui ne pouvaient pas se gérer par téléphone et j'ai donc du me déplacer plusieurs fois à l'hôpital. A chaque fois que j'allais me recoucher, le téléphone re-sonnait. Si bien qu'au bout du troisième appel, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai pris un lit dans une chambre libre en chirurgie, je me suis roulé en boule avec mes chaussures et mon sweat à capuche et j'ai essayé de dormir comme j'ai pu.

Je me suis fait réveiller par une infirmière pensant que j'étais un clodo. Alors je suis allé directement dans le service, fais mon tour plus tôt, fini tous les papiers et les courriers en retard et j'ai même pu quitter le service avant 18h.

De retour chez moi. Récapitulons l'organisation que je répète depuis 1 mois. Je fais une petite sieste de 2h. Puis j'enfile mes fringues d'ultra-traileur : chaussures de montagne ultra légères et ultra résistantes, chaussettes, T shirt et pantalon compressifs, parka anti-pluie et réchauffante mais facilement roulable et peu volumineuse, casquette, lampe frontale. Pas de montre, j'ai horreur de ça. Je préfère demander l'heure aux check-points.
Dans mon sac à dos, de l'eau dans la gourde située dans le dos du sac, reliée par une paille à mon épaule droite. Beaucoup d'eau. Enfin, 1,5L dans la gourde du sac et 1L d'eau pétillante (contre les crampes de fin de course), à manger, beaucoup, un compartiment entier rempli de raisins secs et cacahuètes salées. Des piles de secours pour la lampe frontale, une couverture de survie et un sifflet en cas d'accident. Mon téléphone portable, éteint, juste au cas où. Quelques pansements en cas d'ampoule. Quelques bandages en cas d'entorse. Et finalement, le plus important, un tube de vaseline facile d'accès pour s'en remettre régulièrement et discrètement sur le scrotum et sur les tétons.

Je suis prêt à partir. La navette part à minuit pour nous emmenez au milieu de l'ile au point de départ. En effet, si j'y vais avec ma voiture, déjà, se sera impossible de se garer et ensuite, il faudra que je me retape tout le chemin de retour jusqu'à ma voiture. Et il y a des chances pour que je ne sois pas en état de conduire.

Arrivé sur place, plusieurs stands offrent des petits bonus : de l'eau supplémentaire, des casquettes sponsorisées, des barres de chocolat. Il y a même un service pour envoyer par sms ton temps et ton classement à chaque check point. Tu peux leur donner 3 numéros. Je leur donne le miens comme ça je verrai mon avancée directement sur mon téléphone après la course. Celui de Lola, évidemment. Et mes parents ? non, je n'ai pas envie de les réveiller en plein de milieu de la nuit avec des sms. Par contre, je leur donne celui de Dr Schleck, pour l'emmerder.

L'heure avance, je tourne en rond sur le stade en attendant le départ. Environ 1000 coureurs trépignent avec moi, certains s'échauffent, d'autres s'étirent. Moi je m'économise. Je suis en train d'enchainer ma deuxième nuit quasi blanche d'affilée.

Qui sont ces gens ? que cherchent-ils en faisant cette course ? comme moi ? chercher à dépasser leurs limites ? ou l'esprit de compétition ? c'est un truc qui m'a toujours dépassé, ça. Pourquoi essayer de se mesurer aux autres ? tout le monde est différent. Et puis ça commence très tôt ! J'ai l'impression que dès que deux garçons se rendent compte qu'ils ont tous les deux une bite, vient forcément le moment où ils vont se comparer l'un à l'autre. Tiens, voyons qui a la plus longue. Je trouve ça complètement con. Je ne dois pas être construit comme tout le monde mais je ne peux pas vérifier : mes parents ont perdu le mode d'emploi et la garantie.
Ou bien est-ce que je n'aime pas ça parce que j'ai toujours perdu à ces jeux là ? celui qui pisse le plus loin, ce lui qui court le plus vite, celui avec les meilleurs résultats scolaires...je n'aime pas ça. Et oui, j'y ai toujours perdu. Mais n'était-ce pas un peu volontaire de ma part ? vu que je ne tire pas spécialement de plaisir à finir premier, autant laisser ce bonheur à quelqu'un d'autre. Et n'aurais-je pas construit ma vie autours de ce postulat ? N'aurais pas fini antépénultième un peu par défi justement ? 
En étant fils de prof, on est un peu entre le marteau et l'enclume : si mes résultats scolaires sont mauvais, c'est la disgrâce auprès des parents, très scolaires forcément. Et si mes résultats sont bons, au contraire, c'est la disgrâce auprès des copains de classes pour qui, obligatoirement, si j'ai de bonnes notes, c'est que je suis pistonné. Aucun résultat n'est bon, aucune réponse adaptée, fautif dans un cas comme dans l'autre. Je me suis donc démerdé toute ma vie, par habitude à toujours me retrouver pas trop devant ni trop derrière.

Du coup, que viens-je faire ici ? à quatre heure moins...Oh bordel. C'est l'heure. Je me dirige vers la ligne de départ. Pas tout devant, hein, comme je viens de l'expliquer, je laisse ça à d'autres. Au milieu, c'est bien. Tout le monde trépigne autour de moi. Littéralement tout le monde. Je suis pile au centre d'un amas de 1000 coureurs, 500 devant moi, 500 derrière. Il y a de tout, des taureaux soufflants par les nasaux et frappant le sol de leur sabot, pardon, chaussure hyper design a 200€ la paire ; des écureuils trémulants sur place comme s'ils avaient sniffé un rail de coke ; des gibbons balançant les bras par devant, se claquant les mains derrière le dos, puis re balançant devant et re double claque dans le dos, tout en se balançant d'un pied sur l'autre ; des Zébulons trottinants et sautillants sur place... j'ai l'impression d'être le seul statique au milieu de tout ce beau monde.

La corne de brume retentit. Les coureurs s'élancent. C'est parti.


lundi 8 octobre 2018

Cyclone intense

Je retourne le papier. Au dos, il y a un numéro de téléphone. Et là, le livre fait son office de machine à traverser le temps. La dernière fois que je l'ai lu, j'étais en Afrique, j'étais externe et je faisais un stage avec le Dr Karma. Il m'avait appris beaucoup de choses, surtout à relativiser. Il m'a enseigné qu'un point de vue est souvent très personnel, que le miens, en tant que sachant est tout aussi valable que celui d'un patient ignorant de sa maladie mais la vivant au quotidien. Qu'il fallait donc que j'apprenne à changer de point de vue pour ne pas devenir un vieux con de médecin arrogant.

Me voilà plusieurs années après, la prophétie s'est réalisée avec beaucoup d'avance. Je ne suis pas encore vieux mais je me sens con en tout cas. Et arrogant d'après Lola. Que suis-je devenu ? qui suis-je tout simplement ? est-ce que je ressemble à ce que l'enfant que j'étais projetait que je serai ? ou même est-ce que je suis le genre de médecin que l'externe que j'étais rêvais de devenir ?

Le constat est amer : non. Mais il est trop tard, passé minuit. Et sans doute trop tard pour utiliser ce numéro, si tant est qu'il soit encore valide. J'appellerai demain matin. Je peux me coucher avec le maigre espoir qu'il m'aiderait à changer de point de vue sur la situation dans laquelle je suis. Je me renfonce dans les couvertures, un peu soulagé, à peine apaisé.
Juste assez pour entendre une petite voix me murmurer : et pour toi, est-il trop tard ?

Le lendemain, les cours se suivent, s'enchainent, se prolongent, s'éternisent. Je fouille dans ma trousse : pas de cutter. C'est con, j'avais de belles veines, ils auraient pu se rencontrer. Pas de corde non plus dans mon sac de classe, mais bon, c'est moi qui le remplit après tout. Je vois la boite de capote planquée au fond et imagine un stratagème pour faire une succession de nœuds en caoutchouc histoire de fabriquer un garrot et me l'enfiler autour du cou. Peu probable et surtout, ils sont tartinés de lubrifiant.

Vouloir se suicider c'est déjà un aveu d'échec sur sa vie. Mais ne pas arriver à se tuer, c'est un double échec. Rater sa vie et la fin de sa vie. A y réfléchir, j'ai même raté ma naissance : je suis arrivé prématuré. Non décidément, je n'ai rien pour moi.
J'ai Marie, l'interne du Pr A, qui m'a relancé pour sa thèse. Je n'ai pas eu le courage de lui répondre. Ma meilleure amie ne me répond plus. J'avais une autre amie avant mais elle ne répond plus parce que j'ai baisé sa soeur en lui disant que j'étais amoureux d'une autre, à qui j'ai avoué mes sentiments qui se sont avérés pas du tout réciproques.
J'ai un boulot que je n'aime pas, avec des collègues qui ne m'aiment pas.

J'ai bien résumé ? C'est clair, il ne me reste plus qu'à me jeter dans la Seine. Alors pourquoi est-ce que je garde ce petit bout de papier dans le creux de la main ?

La semaine de cours est presque terminée. C'est la pause du midi le vendredi. Je reprends l'avion demain pour retourner à une vie que j'exècre. Je saute le repas, je prends mon courage à deux mains et je compose le numéro. Est-ce qu'il fonctionne encore après tout ce temps ? Il ne faut pas que je nourrisse trop d'espoirs sinon...que me restera-t-il s'il ne répond pas ? ça sonne. C'est déjà ça.

"_ Allo ?
Ça décroche ! Oh mon Dieu, qu'est-ce que je vais lui dire ? Putain Georges, t'es trop con ! tu appelles et tu n'as même pas répété un peu dans ta tête ce que tu allais lui dire ?! Bordel ! Parles !
_ Allo ?! qui est là ?
Oui, c'est bien la voix de Dr Karma. Allez, lance toi !
_ Oui, euh, bonjour !
_ Je vous écoute.
_ Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi mais on s'est rencontré en Afrique il y a longtemps.
Ah bravo ! super ! rien de mieux pour te remettre.
_ Non en effet, je ne me souviens plus mais dites-moi ce qui motive votre appel.
_ Eh bien je ...
Il m'a laissé le temps de respirer, a écouté mon silence.
_ Non, rien. C'était une idée à la con. Je ne vais pas vous demander une consultation parce que ma vie est merdique. Ce n'est pas votre boulot. Désolé. Ca doit être les températures trop basses, je ne suis plus habitué. Désolé de vous avoir importuné. Je vais me souler avec une bière et ça ira mieux. Merci pour votre patience.
J'étais en train de raccrocher quand...
_ Température...bière...soulé...Afrique...Mais, ce ne serait pas le petit Georges par hasard ?
_ Euh si ! vous vous rappelez de moi ?
_ Oui, oui, on avait travaillé ensemble, tu étais externe !
_ Oui c'est ça ! au moins une personne qui se rappelle de moi !
_ Comment ça va ? pas fort à ce que j'entends.
_ Non, ça ne va pas mais je ne vais vraiment pas vous déranger avec ça.
_ Mais si ! mais si ! Tu es où ?
_ A Paris jusqu'à demain. Je repars loin après.
_ En Afrique ? tu fais de l'humanitaire finalement ?
_ Non pas du tout. Ecoutez c'est très gentil, mais je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps et...
_ Ne t'inquiète pas pour ça. Tu peux prendre un train et me rejoindre à Tourmans ? je vais bien arriver à te caser un créneau en fin de consultations. Ça te laisse le temps de venir et repartir ce soir. C'est faisable pour toi ?
_ Euh...oui, dis-je décontenancé.
_ Alors faisons ça. Rejoins moi à mon bureau. J'y serai encore. A tout à l'heure. Nous allons prendre le temps de discuter de tout ça."

J'ai raccroché, incrédule. Je ne savais à quoi m'attendre en appelant, certainement pas à ça. Il y a à peu près 1h30 de train entre Paris et Tourmans. Ça va être rapide. J'ai signé ma présence aux cours ce matin, je signe ma présence pour l’après-midi et je sèche.

Dans le bureau de Karma. Immanquablement, je fais le rapprochement entre son nom et ce qu'on pourrait appeler le "Destin". Tous le choix dans ma vie m'ont amené jusqu'à ce point, aujourd'hui et maintenant. Oui, toutes mes erreurs aussi, tous mes non-choix, mes lâchetés. Tout ce qui fait moi. Et ce n'est pas beau à voir.

"_ Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
_ Rien. Juste, ma vie c'est de la merde et je m'y suis tout seul.
_ Est-ce qu'il n'y a pas un truc qui va bien ? au moins un ?
_ Non ! même pas ! dis-je presque fièrement. Je n'ai pas de chérie, pas d'amis, je vis loin de tout sur mon ile ensoleillée, j'ai un taf qui ne me plait pas et où tout le monde me déteste. Voilà !
_ Bon, pour la vie sentimentale, on verra plus tard, mais au moins je peux t'aider d'un point de vue professionnel. Tu fais quoi comme travail ?
_ Je bosse à temps plein et demi dans un hôpital où je serai professeur dans 10 ans si tout va bien, ce qui veut dire que je n'aurai aucune latitude de décider de rien mais une quantité folle de prestige dont je me servirai pour faire dorer ma vie sentimentale inexistante.
_ Bon, on va reprendre les choses une par une si tu veux bien. Qu'est-ce qui ne te plait pas dans ton travail actuel.
_ Je suis un larbin. Je sers d'esclave à mes confrères plus âgés. Je suis le pion de ma chef de service, elle fait de moi ce qu'elle veut et je n'ai pas mon mot à dire.
_ Déjà, c'est faux. On a toujours son mot à dire. Qu'est-ce que tu voudrais lui dire ?
_ Euh...déjà...euh...que je n'ai plus envie de faire son sale boulot, avouais-je timidement.
_ Et ?
_ Et que si elle veut me filer les clés d'un service, c'est moi qui décide et pas elle, clamais-je avec un peu plus d'assurance.
_ Mais encore ?
_ Et puis que si elle veut faire gagner de l'argent à l'hôpital sur le dos des patients et sur le dos des soignants, ça sera sans moi ! affirmais-je en tapant du poing sur la table.
_ Autre chose ?
_ OUI ! sa formation elle peut se la foutre au cul ! JE DÉMISSIONNE !"
Là je me suis carrément levé de ma chaise. Je tremble de rage. Je n'ai pas lâché Karma du regard, lui non plus et il n'a pas sourcillé, a peine cligné, toujours avec sa barbe bienveillante.
_ Qu'est-ce qui t'empêche de lui dire tout ça ?
_ Bah quand même, on compte sur moi.
_ "On" est un con. C'est personne. Qui compte sur toi, exactement ?
_ Ma chef, déjà.
_ Oui, tu viens de dire qu'elle t'utilisait et que tu n'étais plus consentant. Malgré ça, tu ne veux pas la décevoir ? c'est bien ça ?
_ Forcément, présenté comme ça...
_ Donc, qu'est-ce qui te retiens de quitter un job qui ne te plait pas ?
_ Très prosaïquement, l'argent ! je vis sur une ile au milieu de l'océan, si je ne veux pas rester coincé dessus, j'ai intérêt à gagner ma croûte !
_ Et alors ? médecine, c'est une branche où il y a beaucoup de chômage pour autant craindre de te retrouver à la rue ?
_ Non mais bon, quand même...euh...
_ Oui ? je t'écoute.
_ ...euh...ben...l'hôpital c'est confortable !
_ Ah nous y voilà !
_ Je n'ai fais que ça toute ma vie.
_ Vraiment ?
_ Ah non tiens, c'est vrai ! j'ai fais des remplacements aussi, en libéral. Ça m'avait plu. Mais bon, ça ne compte pas.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ J'étais grosso modo intérimaire. L'instabilité, la mobilité....
_ Donc tu préfères le confort et l'immobilisme ? Ce n'est pas ce que tu as dit tout à l'heure.
_ Non, non, bien sûr. C'est juste que...
_ Que ... ?
_ J'ai peur ! voilà ! j'ai peur de devoir bouger, j'ai peur de ne plus avoir mon salaire qui tombe tous les mois, j'ai peur de ce que les autres vont penser...Oh, et puis vous m'emmerdez à poser des questions cons !
_ Je te rappelle que c'est toi qui est venu demander mon aide. C'est mon travail de maïeuticien. J'espère que l'accouchement de toi même ne se fait pas trop dans la douleur.
_ Non, non ça va, c'est supportable.
_ Permets moi de reformuler ce que tu m'as dit. Si je comprends bien, ton travail ne te plait plus mais tu as peur de le quitter pour ne pas décevoir une personne qui ne te respecte pas, peur de l'inconnu et peur du qu'en dira-t-on. C'est bien ça ?
_ Grosso modo oui.
_ Qui penserait mal de quelqu'un qui fait le choix d'être heureux ? je pousse le raisonnement : penses-tu bien soigner en étant malheureux toi-même ?
_ Non, c'est sûr.
_ Les remplacements, tu as déjà fait, tu as déjà aimé, et tu as déjà vécu comme ça pendant un an. Pourquoi ne pas retenter l'expérience ?
_ Oui c'est vrai. 
_ Et puis, de ce que je me rappelle, en Afrique, tu vivais avec peu de moyens et ça t'allait très bien. Donc dans le pire des cas, tu te retrouves dans une situation qui ne t'es pas inconnue.
_ Encore vrai.
_ Par conséquent, je te pose la question : est-ce que tu as à ce point changé que tu ne veuilles pas retourner à des choses que tu as connu par le passé et que tu avais aimé à l'époque ?
_ Bonne question. J'espère que non.
_ Parfois c'est bon de s'arrêter et de faire marche arrière, surtout quand une personne emprunte un chemin qui ne lui plait pas.
_ Merci. Merci de me mettre face à mes contradictions. Il me reste du travail mais je pense y arriver maintenant.
_ J'espère avoir répondu à tes questions.
_ Bah, j'étais venu sans questions, c'est vous qui m'en avez posées.
_ C'est vrai. J'espère avoir pu t'apporter un point de vue intéressant.
_ Oh oui ! merci beaucoup.
_ As-tu des questions au final ?
_Oui ! une ! j'ai une interne qui me harcèle pour que je lui donne les données de ma thèse pour qu'elle fasse la sienne sur le même sujet. Et j'ai des sentiments très mitigés par rapport à ça.
_ Pourquoi ?
_ Parce que nous avons le même directeur de thèse et lui, son but, c'est de prouver qu'il a raison, pas de faire avancer la science. Je n'ai pas tellement envie d'apporter de l'eau à son moulin.
_ Je peux comprendre. Mais si vous avez le même directeur de thèse, il n'a pas tes données déjà en sa possession ?
_ Si bien sûr ! plusieurs fois même, mais il ne les a jamais lues.
_ Déjà c'est inadmissible et en plus, c'est assez sournois de sa part. Si il sait qu'il a tes données et qu'il demande à son interne de quand même les récupérer auprès de toi, c'est qu'il y a anguille sous roche. A mon avis, il doit vouloir que tu t'impliques dans le travail de l'interne. Il va très certainement laisser l'interne se débrouiller toute seule, du coup, elle va se tourner vers toi puisque tu as déjà fait le même travail qu'elle. Et ton professeur compte sur ta bonne âme pour que tu aides cette pauvre interne.
_ Du coup, je fais quoi ? j'aide une personne en détresse et j'alimente la mégalomanie d'un professeur ?
_ Non. Tu vas te faire happer. Déjà, tu devrais prévenir cette interne qui n'a rien demandé. Il faut lui dire qu'elle est en présence d'un prédateur qui va l'utiliser, la sécher, la rincer, pour obtenir tout ce qu'il veut dans son propre intérêt sans se soucier du sien.
_ D'accord.
_ Et ensuite, tu ne rentres pas dans son jeu. Si ton but c'est de l'affronter sur le plan académique pour lui prouver à coup de stats qu'il a tort, tu vas perdre. Il est beaucoup plus doué que toi et a forcément beaucoup plus d'expérience s'il est arrivé là où il est. Si ton but c'est de profiter de se notoriété pour te faire un nom à côté de lui, il faut savoir dès le départ que tu seras toujours dans son ombre. Vu la conversation que nous venons d'avoir, ça m'étonnerait que ce soit cette voie que tu choisisses.
_ En effet.
_ Il y a deux alternatives face à un prédateur : la fuite ou le nombre. Toi, tu te sens tout seul d'après ce que tu m'as dit. C'est faux. Il y a plusieurs internes et ex-internes dans ta situation. Tu as le droit de dénoncer les pratiques de ce professeurs maltraitant. A force, toutes ces pratiques seront bannies. Ça prendra du temps, mais tu peux y contribuer.
_ Merci, merci beaucoup pour vos conseils et votre regard avisé.
_ Je n'ai fait que transmettre tes pensées à toi-même. Elles étaient bloquées par tes peurs.
_ Bon, je vais retourner à Paris, puis sur mon ile, puis à l'hôpital. Je vais prendre mon courage à deux mains et je vais faire ce que me dicte mon cœur.
_ Voilà. Bon courage dans ce que tu vas entreprendre, quels que soient tes choix.
_ Merci. Je pense que je vais vaillamment aller là où nul homme n'est allé avant.
Karma a joint les doigts de sa main droite, index et majeur collés, annulaire et auriculaire aussi et m'a salué.
_ Longue vie et prospérité."


C'est avec un maigre espoir que les choses iront mieux que je retourne sur Paris, puis à l'aéroport puis vers mon ile. Dans l'avion, de nuit cette fois-ci, j'ai quand même le temps de réfléchir à tout cela.

Alors non, Dr Karma ne m'a donné aucun conseils pour résoudre ma crise sentimentale. Par contre, c'est un soignant, comme moi. Oui, je me considère encore comme thérapeute. Dans un piètre état, mais l'envie est là. C'est juste qu'il faut que je me pose les questions fondamentales. Ça fait depuis que je prépare le concours de fin de 6° année, l'ENC, que je ne me suis pas arrêté cinq minutes pour penser à mon métier, ce qu'il est, ce que j'ai envie de faire avec la formation que j'ai reçue. Quel médecin ai-je envie d'être ?

Pour commencer, pas celui que je suis devenu. C'est assez clair. Mais quoi alors ? qu'est-ce qui me soule le plus dans mon boulot actuel ? la réponse me saute aux yeux : l'argent. Pas le fait d'être salarié et donc des revenus fixes, que je bosses 35 ou 100 heures par semaine. Non. Le fait que pour chaque patient hospitalisé, il faille que je raisonne en terme de rentabilité pour le service, indépendamment de sa pathologie ni de ses besoins. Réfléchir à combien un "client" peut rapporter au service et pas ce que l'hospitalisation peut apporter au patient. Si je poursuis sur la voie actuelle, cette préoccupation ne va faire qu'augmenter. Et je ne parle même pas de ma liberté ni de mon indépendance !
Si je devais un jour devenir professeur, ce qui devrait arriver en continuant comme ça, mon envie principale serait d'enseigner ce que je veux, de travailler comme je veux et de diriger les recherches que je veux. Or, ça n'a pas du tout l'air de se présenter comme ça.

Bon, j'ai identifié ce que je ne veux pas mais je n'ai toujours pas répondu à ce que je veux réellement. Qu'est-ce que tu veux Georges ! et dans ma tête, ces mots sont prononcés avec la voix de Lola. Ah, elle me manque. Dans des moments comme ceux là, j'aime qu'elle me titille dans les recoins de ma pensée, pile là où il faut chercher les réponses. C'est un truc que j'...OH !
On se recentre là ! Hop hop hop ! ce n'est pas le moment de fuir les réponses là ! tu es en train de jouer le reste de ta vie. Alors concentre toi, ok ?!

Les passagers de l'avion doivent me prendre pour un taré de me claquer les joues des deux mains et je ne suis pas sûr que leur montrer ma carte de médecin les rassurerait.

Si tu imaginais ta vie dans 5 ans, qu'y verrais-tu ?

D'abord, je ne pensais pas que ce serait si important pour moi, mais depuis que Dr Schleck m'a coupé toute latitude à l'hôpital, j'ai le sentiment que mon indépendance est capitale. J'ai besoin de pouvoir décider seul de ma façon de bosser, de mes horaires, mes jours de vacances et dépendre de qui que ce soit va me faire chier de plus en plus, je le sens.
J'ai besoin de prendre le temps que j'ai envie avec mes patients. Cinq minutes si tout va bien chez un que je suis régulièrement, un heure chez un nouveau si nécessaire. Et personne pour m'imposer un rythme d'efficience.
Le corolaire, c'est que l'argent ne doit plus être un problème. Si je veux partir quand je veux en vacances et ne pas avoir un nombre de consultations par jour imposé, il faut que je gagne suffisamment en bossant un minimum. Pas forcément pour rouler sur l'or, je m'en fous. Si c'est pour gagner pareil qu'à l'hôpital mais avoir mon autonomie, je prends.

Conclusion : il faut que je quitte l'hôpital.

Alors, Georges, si je résume, tu veux être ton propre patron, choisir tes horaires de travail, tes vacances, gagner suffisamment pour n'avoir aucune épée de Damoclès sur ton activité. Ouais, en gros, tu veux être libre. Et avec cette liberté, tu feras quoi ? hein ?

Je veux du temps. Pour moi, pour lire, pour faire du sport, pour cuisiner, pour voyager. Personne ne me le donnera. C'est à moi de le créer. La conclusion de toutes ces réflexions c'est qu'il faut que je quitte l'hôpital. Mais pour faire quoi ? je peux toujours faire des remplacements en libéral, ça m'avait réussi et j'aimais ça. Mes remplacé(es) aussi. Oui, je peux faire ça. Je ne roulerai pas sur l'or, les périodes de boulot seront instables, inconstantes, mais bien payées. Une sorte de vie de Bohème.
Ah zut ! si je remplace, je ne pourrais pas faire ce que je veux. Il faudra que je colle aux habitudes du médecin que je remplace. Pas seulement pour ne pas le ou la vexer, mais par rapport aux patients et aux médecins correspondants.

Ça veut dire qu'il faut que j'ouvre mon cabinet.

Avec toutes les incertitudes que cela comporte. Avec toutes les nouvelles compétences que je vais devoir acquérir : la comptabilité, les impôts, la gestion de... de tout. Suis-je prêt à cela ? ça fait peur quand même. Monter un cabinet de spécialiste de toute pièce ! qui va pouvoir m'aider ? par où commencer ?

Oh Georges ! chaque chose en son temps ! tu viens de dire que ce que tu voulais dans ta vie, c'est du temps. Alors ne te mets pas la pression, donne toi le temps pour répondre à tout ça.

Après une bonne nuit de sommeil dans l'avion (putain, ça faisait longtemps que je n'avais pas dormi aussi bien), j'ai enfilé mes chaussures de rando. C'est ce que j'ai de mieux à faire en ce samedi. Pas de musique. J'ai besoin de mettre mes idées en ordre. L'itinéraire est tout choisi : l'ascension du point culminant de l'ile. Combien de temps affiché en marchant ? 8 heures ? Je vais te boucler ça en 6.

Je serre mes lacets, c'est parti. Un petit coup d’œil vers le sommet pour se motiver et j'enchaine les petites foulées.

Priorisons. Un proverbe chinois dit : "si tu dois avaler deux grenouilles, commence par la plus grosse; la deuxième ne te sembleras pas si difficile". C'est quoi le plus gros crapaud de ma vie actuelle ? Dr Schleck ! enfin, pas elle directement, mais ce qu'elle représente. Non, pas son autorité, mais le système de gouvernance managériale de l'hôpital. Je ne veux plus être un rouage de cette machine.
D'accord, mais comment faire ? il te faut un plan d'attaque.

Ok. Alors, je vais aller dans son bureau lundi matin et lui signaler ma démission. Elle va t'envoyer péter et disant un truc du genre "tu es ma chose et je fais de toi ce que je veux. Tu es attaché à ce service et je ne te laisserai pas partir".
Tu vas répondre que tu es un individu doté d'un libre arbitre et que tu décline sa proposition BDSM aussi alléchante soit elle.
Elle va ensuite répondre que tu as peut-être un libre arbitre mais que tu as surtout une grosse bite, pardon, un ego et que ça lui arracherait la peau du cul rien qu'à l'idée qu'un homme puisse renoncer au prestige et à la gloire que lui procurerait un poste de Professeur.
Je répondrai qu'elle s'arrache ce qu'elle veut, je ne coure pas après des trophées. Ce à quoi j'aspire, c'est du temps et ça ne s'achète pas. Et l'hôpital n'en vend certainement pas.
Elle te rétorquera que c'est vrai, l'hôpital ne vend pas du rêve mais que toi, t'en as acheté, et du lourd. Où est-ce que j'aurais vu qu'un métier pouvait offrir du temps et de l'argent ? certainement pas en médecine en tout cas. Qu'il aurait fallu faire fleuriste.
Alors là, je pourrais lui demander la dernière fois qu'elle est partie en vacances, la dernière fois qu'elle a vu ses gosses...mais ça serait mesquin et ce n'est pas moi. Je lui répondrai simplement qu'il n'y a aucune profession parfaite et que c'est à moi de créer le métier qui me convient, sur mesure.
Voyant qu'elle n'aura plus d'emprise sur moi, elle va certainement avoir recours aux menaces, du genre, si tu passes cette porte, n'espère pas remettre les pieds dans aucun hôpital de l'ile ni de métropole, je m'assurerai personnellement à ce que tu ne trouves de boulot nulle part. Ce à quoi je ne répondrai rien.

Oui, voilà, bon plan d'attaque. Crédible ? oui à mon sens. Des variations possibles par rapport à ce que j'anticipe ? oui, certainement. Significatives ? probablement. Pertinentes ? il y a peu de chances. Je pense que ça va se dérouler grosso modo comme imaginé à l'instant.

Bon, c'est quoi ma deuxième grenouille, déjà ? ah oui ! l'ouverture d'un cabinet ex nihilo. Rien que ça.

Je ne cours pas, je marche à mon rythme. J'ai prévu plein d'eau et de bouffe. D'ailleurs, je me sers, tout en continuant à marcher. Je transpire à grosses gouttes. J'ai atterri à 5h du mat et j'ai commencé l’ascension à peine après 8h du matin. La journée ne fais que commencer. Sous les frondaisons, il fait encore frais. Il n'est pas question que je prenne froid. Heureusement, quelques rayons traversent les branches et me réchauffent. Je suis baigné de verdure et j'ai l'odeur de l'humus plein les narines.

Comment je vais faire pour ouvrir un cabinet de consultation de spécialiste en libéral sans rien savoir dessus ? Bon, rien, t'exagères un peu. Tu as remplacé en libéral, tu sais à peu près à quoi ça ressemble quand même. Oui, mais l'envers du décor. Le concret. Tout ce qu'il y a derrière les consultations et que je n'ai pas vu. Qui peut me renseigner sur ces mystères ?
Peut-être tout simplement les libéraux que tu as remplacé ? Patate ! Tu ne représentes pas une menace pour eux, tu es loin, ce n'est pas comme si tu allais leur piquer leurs patients. Première chose que tu fais lundi, tu les appelles. Tous. Et tu extirpes toutes les informations que tu peux.
Ensuite, probablement qu'ils ne sauront pas tout ou alors seulement ce qui les concerne. Ta situation à toi sera certainement différente. Qui pourrait faire le tri parmi tout ça ? un comptable peut-être ? oui, probablement.

Donc lundi matin, tu poses ta démission. Ensuite, tu appelles la métropole. Après, tu travailles, quand même. Et juste avant la reprise, tu appelles un ou une comptable pour prendre rendez-vous et exposer ton projet.

Oui, le plan de bataille prend forme. Bravo Georges. Petit à petit tu reprends le contrôle de ta vie. Et je ne suis même pas arrivé au sommet encore !

Est-ce qu'il y avait d'autres sujets à aborder ? euh...non, je ne vois pas. Et merde, moi qui n'ai pas emporté ma musique. Je vais me faire chier sur tout le retour ! Oh, c'est bon, c'est pas comme si tu étais à l'article de la mort pour avoir oublié un ipod. Article. Oh putain !

J'avais oublié ce connard de Pr A de merde et sa pauvre nouvelle petite esclave à qui il fait faire son sale travail. Bon, mardi, tu lui réponds à cette interne. Gentiment mais fermement.

Euh...c'est tout ? il y a quelques mois, cela me semblait une montagne de devoir choisir entre collaborer ou décliner, choisir mes mots pour une réponse dans un sens ou dans l'autre. Finalement, en étant sur les flancs d'une montagne, je me sens tout léger. Il faut dire aussi que les conseils du Dr Karma sont passés par là. Rendons à César ce qui lui appartient.

Et après, hein ? d'autres sujets ? on en parle de ta vie sentimentale désastreuse ou pas ? Honnêtement ...non. Ce n'est pas par lâcheté, de ne pas vouloir voir les choses en face, non. C'est juste que je reprends ma vie en main petit à petit, je redeviens une personne qui me plait et qu'à partir de là, je plairai, forcément. A d'autres que moi-même bien sûr, hein, je n'ai pas l'intention de me marier avec ma main droite.

Et Lola dans tout ça ?

Mon cœur s'assombrit subitement et... HOP HOP HOP ! Oh là ! on ne perd pas le rythme ! Continue à marcher, Georges ! Ne lâche rien !

Oui, oh, c'est bon ça va ! c'est juste que j'ai honte de m'être comporté comme un parfait connard avec elle. En plus, elle n'a pas arrêté d'essayer de me prévenir que je fonçais droit dans le mur et je ne l'ai pas écoutée. Franchement, si je l'ai perdue comme amie, c'est bien fait, je l'aurai mérité.
Mais je n'ai pas envie de la perdre. C'est elle qui me pousse le mieux à me sortir de ma zone de confort pour me dépasser. Mieux que moi même. Grâce à elle, j'ai envie de devenir la personne qu'elle voit en moi. Elle me tenait en haute estime et je l'ai déçue. J'espère juste que ce n'est pas définitif.

Allez, avant toute choses, avant même ta démission de lundi, demain, dimanche, tu vas la voir et tu t'excuse le plus humblement possible. C'est ta priorité. Tu as beau te forger un nouveau métier à ta mesure avec tout le temps dont tu rêves, si t'en fais de la merde, de ce temps, ça ne sert à rien. Et elle, elle est toujours dans ton dos pour te pousser à donner le meilleur de toi. Une amie comme ça, tu ne la trouveras pas à tous les coins de rue, elle vaut de l'or, c'est un trésor, tu le sais et tu l'as laissée filer.

Mes pas m'amènent progressivement au sommet de l'ile. Le soleil aussi est à son zénith. J'embrasse toute cette terre du regard et je me sens microscopique. D'un tour d'horizon, je contemple tout ce qui s'offre à moi, y compris le chemin parcouru jusqu'ici. Tous les vents convergent ici. J'ai l'impression de sentir battre le pouls de toute l'ile. Je vois tout d'ici et pourtant je n'entends rien. A part le vent, c'est silencieux. Je peux redescendre avec sérénité.

Ça m'avait manqué, l'humilité. En même temps que ma sueur, j'ai éliminé pas mal de toxines de mon âme, j'ai transpiré mon ego et il s'est évaporé en me laissant moins surchauffé. Mon pas a davantage d'assurance, de stabilité maintenant que je sais où je vais. Surtout comment. J'ai un plan.

J'adore l'apaisement que me procure ces marches. Il faudrait que je le fasse plus souvent. D'ailleurs c'est quand la prochaine course ? à noter sur la liste des choses à faire mardi.

Je regarde ma montre. J'ai fait l'ascension en moins de 4 heures. Oh. L'aller-retour en moins de 6h, ça se fait, non ?



To be continued...




Vous trouverez sur le blog de Martin Winckler de nombreuses références sur la souffrance des soignants.
https://www.martinwinckler.com/spip.php?rubrique43
et
https://www.martinwinckler.com/spip.php?article1076

Le blog d'Hervé Maisonneuve offre aussi une multitude d'exemple, celui-ci par exemple :
http://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2018/03/prout-prout-prout-que-je-taime-ou-lint%C3%A9grit%C3%A9-est-un-long-fleuve-tranquille-voire-une-imposture-.html
et il y en a beaucoup d'autres.

Le livre du Dr Dupagne raconte sa lutte contre le système de gestion de l'hôpital, disponible ici :
https://www.amazon.fr/revanche-du-rameur-Dominique-Dupagne/dp/2749915872/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1539005330&sr=8-1&keywords=la+revanche+du+rameur

Merci à Farfadoc de n'avoir pas fait fleuriste :
https://farfadoc.wordpress.com/2012/03/12/pourquoi-jai-bien-fait-de-pas-faire-fleuriste/


Je voudrais remercier encore MZ/MW pour son aimable autorisation à utiliser son personnage de Karma.

lundi 17 septembre 2018

Masse nuageuse en approche

C'est horrible, je suis un monstre mais je dois être honnête : le sexe de rupture, c'est... C'est un chardon au chocolat, une praline au piment.

Fenouil m'a lâché les cheveux, s'est assise sur le lit, baissé le regard, en silence.

Que faire ? la consoler ? c'est moi qui suis responsable de ses larmes (pleure-t-elle ?). Partir ? je serais le pire des goujats. Ne pas bouger, ne rien dire ? je ne sais pas, c'est peut-être le moins pire à faire. Alors je patiente, nu, toujours à genou au bord du lit.

"_ Je dois reconnaître que tu es honnête. C'est rare. J'apprécie. Mais je ne peux pas dire que ça me plait.
Je me lève pour lui caresser la joue, m'excuser, lui parler en face à face. Je pose un genou sur le bord du lit, elle toujours la tête baissée, mon sexe à moitié en train de dégonfler passe par inadvertance sur ses cheveux. Elle l'attrape au vol à pleine main et le serre fort.
_ Par contre, je t'interdis de débander. Tu n'étais pas obligé de dire la vérité, tu l'as fait, c'est un choix courageux mais je ne devrais pas en payer le prix. Viens là.

D'une main ferme derrière le genou, elle me déséquilibre, je tombe sur le dos contre le lit. Elle serre fort, très fort, à la limite entre le plaisir et la douleur, l'engloutit presque jusqu'à la garde et aspire, avidement, comme un sucre d'orge précieux à qui elle ne laisse aucune échappatoire.
_ Tu partiras quand je te le dirai. Mais avant...
Elle me pompe farouchement, en même temps qu'elle fait des montées et descentes avec sa main droite, celle qui ne m'a toujours pas lâché, elle me regarde droit dans les yeux. Son regard a changé : j'ai effectivement en face de moi une lionne et je ne sais pas si je suis son lion ou sa proie.

Tout en m'astiquant (notez le "m" apostrophe, heureusement qu'il est là) elle libère sa bouche, glisse une main vers sa table de chevet, m'enfile une protection et d'un mouvement fluide, expert, monte à califourchon au dessus de moi, toujours mon sexe en main, m'introduit en elle et me chuchote à l'oreille :
_ Là aussi, tu ne pars pas avant moi. Je réclame un orgasme, tu me dois bien ça."

Pendant l'introduction, sa tête bascule en arrière, libérant sa crinière sauvage qui se balance de haut en bas, en mesure avec ses coups de bassin. Je pose mes mains sur ses cuisses et l'aide dans ses mouvements, imprimant par ci par là une petite impulsion délicate. Mais rapidement, je me rends compte que ce n'est plus de la délicatesses qu'elle veut. Elle m'attrape les mains, les remonte vers ses hanches tandis qu'elle augmente la cadence pelvienne.

Je n'en peux plus d'être allongé, je me redresse, juste le torse. Elle en profite pour relever les jambes et les placer autour de moi tandis que je m'assieds en tailleur. Ses mains sur mes fesses, les miennes sur les siennes, elle a toute latitude pour imprimer tous les mouvements au rythme et l'amplitude qu'elle désire.
Ses saccades sont vives et musclées, elle transpire à grosses gouttes, je sens la pression monter en moi tandis que je sens son intimité se resserrer tout doucement puis palpiter. C'est le moment que je choisis pour la plaquer plus fort contre moi et à mon tour cadencer plus fort. Nous unissons nos cris à défaut de nos coeurs, ou plutôt j'émets un petit râle tandis qu'elle rugit en me griffant le dos, des larmes ruisselant sur ses joues.

Ses mouvement ralentissent, ses pulsations internes aussi, elle dépose sa tête contre mon épaule, ses cheveux cascadant sur mon dos, sa respiration haletante se mue petit à petit en sanglots. Je tente un baiser dans le cou et des bras réconfortants autour d'elle. Elle me rejette fermement, toujours en pleurant, me murmure de me casser.

Je n'ose rien dire, je file la queue entre les jambes, je me sens honteux, piteux, nul. Pire ! négatif, moins que zéro. Etait-ce absolument indispensable de lui révéler que c'est le bordel dans mon coeur ? N'eusse-t-il pas été plus judicieux, que dis-je! plus respectueux, de ne carrément pas venir avant d'avoir laissé décanter mon trouble sentimental ?
Mais non, Georges a réfléchi avec sa bite, sa queue, son appendice, sa gaule, son gourdin, sa biroute. Et Georges a eu ce qu'il a voulu : du sexe. Mais avec les plaisir de la chair, des larmes, du chagrin, en somme, du stupre.

Je ne suis pas fier de moi, et c'est peu dire.

De retour dans mon ile, la mine piteuse (et non pas la pine miteuse) Lola tente tant bien que mal de me remonter le moral :
"_ Non, c'est clair, tu n'as pas été un parfait gentleman.
_ Merci Lola, vraiment ça m'aide, dis-je avec toute l'ironie possible dans ma voix.
_ Non mais ok, faut reconnaître que tu as merdé mais ... en même temps, t'as de quoi être fier.
_ Hein ? je lui ai brisé le coeur, elle a fondu en larmes dans mes bras et m'a chassé comme un mal propre, ce que j'ai entièrement mérité. Et par la même occasion, elle en a sûrement parlé à sa soeur, Milène, et il y a de fortes chances pour qu'elle non plus ne me parle plus jamais. Je ne vois pas quel positif je peux retirer de tout ça.
_ Attend ! le mec, il est capable de donner un orgasme sur commande, quoi ! allo ! Ca aurait été moi, le mec, je l'aurais gardé tout le weekend histoire de bien passer ma frustration dans le sexe, changer les larmes en sueur et se quitter bons amis, épuisés mais ravis.
_ Fallait-il que l'on s'aime et qu'on aime la vie ?
_ C'est ça mon petit Charles !
_ Non et puis le plus ridicule, c'est qu'elle m'a viré de sa chambre en pleine nuit, que je n'avais nulle part où dormir et que je me suis démerdé comme un con pour trouver un transport et me ramener à l'aéroport, changer mon billet et rentrer plus tôt que prévu.
_ Ouais mais ça mon petit père, tu l'as bien mérité.
_ Tu as entièrement raison, je l'ai bien cherché.
_ Bon, si on retournait à cette visite ?"

Depuis mon retour, les autres médecins du service ont profité de mon absence de congés pour les 6 prochains mois pour eux-mêmes poser leur congés en étant sûr que j'allais assurer la continuité de soins. Bon, en théorie, c'est bien de leur part de penser aux patients et de ne se barrer que quand un des leurs reste. En pratique, je dois gérer un aile entière d'hospitalisation à temps plein, plus les avis dans les services, plus les explorations à mi temps. Ca fait un temps plein et demi.
Comme les explorations sont fermées la moitié du temps, Lola vient prêter main forte à l'équipe infirmière quand elle n'y est plus. En vrai, c'est quand même beaucoup plus sympa de bosser avec elle, et réciproquement, même si c'est 60 heures par semaine.

Nous voilà donc tous les deux, à faire notre visite pseudo-professorale, de chambre en chambre, d'abord la pré-visite dans le bureau, à discuter de tous les dossiers puis directement dans les chambres. J'ai toujours eu horreur des discussions de dossiers dans les couloirs, je trouve ça extrêmement irrespectueux, comme si savoir ce qu'on a retrouvé dans l'anus de Monsieur Machin était une information divulgable au grès du vent et discutable entouré des voisins du patient. C'est ce qui s'appelle avoir la raie publique.

Par contre, dans le bureau, ça ne nous empêche pas de parler caca autour d'un café, ça, ça va. Nous parlons aussi du turn over. Alors ça, qu'est-ce ? c'est très simple. Les patients ont 2 moyens de rentrer à l'hôpital : soit directement sur rendez-vous (via le médecin traitant) soit via les urgences qui cherchent désespérément à caser l'afflux massif qu'ils reçoivent. Parce que le problème vient de là : comme il n'y a plus que des services de spécialité et plus aucune hospitalisation de médecine générale (ou alors c'est une perle rare), les médecins spécialistes ne veulent recevoir en hospitalisation que des cas qui les intéressent, c'est à dire des cas de leur spécialité. Certains médecins s'arrangent pour avoir un flux continu de rendez-vous d'hospitalisation et n'avoir aucun intervalle libre qui laisserait de la place à l'improvisation des urgences et donc potentiellement à des cas qui ne les intéresseraient pas.

Leur argument, c'est que, comme ce n'est pas leur spécialité, ils risquent mal s'en occuper et que ce serait au détriment du patient.

Du coup, les urgences se retrouvent confrontés à ces services surbookés 1 mois à l'avance et n'ont plus de places pour hospitaliser ne serait-ce qu'une nuit. Ayant fait des gardes aux urgences, je connais bien le phénomène. Quand je gère une aile du service, je me débrouille pour laisser des places pour les urgences.
Sauf que, les pauvres, voyant que des places se libèrent, ils casent les patients les plus lourds, les pathologies les plus pourries. Moi j'aime bien, ça me permet de ne pas perdre ma formation généraliste. Par contre, pour les équipes soignantes, se retrouver avec des patients agités, des plaies qui prennent 1h30, ou des patients qui puent parce qu'ils se sont vomi, pissé et chié dessus dans un caniveau avant de se faire asperger de bière par les copains, pissé dessus par un chien errant, ramassé par les pompiers pendant leur coma éthylique... ça les enchante moins. Donc, on les fait partir vite, donc ils sont remplacés par d'autres patients venant des urgences, pas forcément mieux lotis.

Ce cycle infernal de renouvellement de patients, c'est ça le turn over. Mon rôle est de garder un équilibre subtil entre les patients programmés et les patients surprises.

"_ George, la cadre des urgences appelle pour faire le point des lits, me signale Lola, une main calée sur le combiné téléphonique.
_ Nous avons 1 sortie ce matin et 2 cet après-midi, 2 entrées programmées, soit une place libre pour les urgences, réponds-je à la cadre, via Lola.
_ Il nous reste une place libre. Répond-elle promptement. Puis elle cale encore sa main sur le téléphone. Elle me demande si c'est une place d'homme ou de femme.
_ Ca dépend de l'équipe. Si les aides soignantes sont prêtes à refaire les chambres et faire déménager le patient de la chambre 404 dans la chambre seule, on peut faire 1 place indifférente. Mais ça va leur rajouter du travail.
_ Oui, on peut aussi, libérer la chambre 404 et leur dire qu'on ne prend plus personne.
_ Et leur dire que nous avons fait une erreur et qu'il n'y a plus de place à cette adresse ?
_ Oui, c'est ce qu'on appelle dans le jargon "l'erreur 404".
_ Oh joli, subtil, cultivé, référence geek, j'aime beaucoup !
_ Merci merci. Du coup, je leur dit quoi ?
_ Dis leur que nous aurons une place en milieu d’après-midi et que nous pourrons leur donner le sexe quand les patients entrants auront pris place, pas avant. Ça ne surchargera pas l'équipe inutilement.
_ Ça roule, chef !"

J'aime beaucoup travailler avec Lola, on se comprend, on se complète, ça coule de source, ça avance tout seul, c'est fluide. J'ai l'impression de faire de la bonne médecine, nos arguments et contre-arguments se renvoient la balle dans un match de gala où le vainqueur n'a pas d'importance, juste la beauté de nos joutes et par conséquent la santé du patient. C'est jouissif. Ca fait passer la pilule de devoir bosser pour les autres.

"_ Pour la sortie de Madame Michu à la 402, tu as bien fait tous les papiers de sortie ? me checklist-elle.
_ Oui, ordonnance de médicaments faite, ordonnance pour les IDE à domicile faite, bon de transport signé. Courrier dicté en attente de signature.
_ Tu as pensé à rajouter un pilulier et à prescrire aux IDE "aide à la prise médicamenteuse" ?
_ Pas con ! non je n'y avais pas pensé, en effet, je le rajoute.
_ Et sa prise de sang dans 1 semaine à domicile ?
_ En effet, encore un oubli. Que ferais-je sans toi ?
_ De la merde.
_ Ah non ! j'ai pensé à ses bas de contention, tu vois ! Ah ! rajoutais-je d'un air narquois.
_ Très bien Docteur ! et tu as évidemment prescris aux IDE à domicile d'aider la patiente à les mettre tous les matins. N'est-ce pas ?
_ Euh...et bien...euh, je le rajoute de ce pas !
_ Mouais.
_ Sans déconner, comment tu fais pour penser à tout ça ?
_ D'abord, les infirmières ne sont pas les pense-bêtes des médecins mais il ne faut pas oublier qu'ils ont un afflux de sang trop important dans leur ego ce qui provoque un déficit d'irrigation du cortex. En tout cas j'ai été formée comme ça. D'autre part, j'ai fait des remplacements en libéral et si l'ordonnance n'est pas bien faite, l'infirmière travaille bénévolement. Alors il faut harceler les médecins traitants pour refaire l'ordonnance de l'hôpital et ils rechignent souvent à le faire. Et quand ils le font, ils râlent. Alors éviter de faire suer l'IDE à domicile et le médecin traitant, il vaut mieux que je te fasse suer toi.
_ Bien vu.
_ Et puis ça la fout mal quand les ordonnances de sortie d'hôpital sont incomplètes.
_ Tu as carrément raison.
_ Oui, je sais.
_ Tu fais quoi cet aprem ?
_ Plage. Je bosse depuis 6h du matin. Et toi, tu ne bosses pas ?
_ Ah merde, si ! j'avais oublié. J'ai tellement pas l'impression de bosser avec toi. Si, je bosse. Pfiou, ça va être long sans toi. 3 entrées, y compris la surprise des urgences, les courriers en retard, les PMSI, la contre-visite...Heureusement que je ne suis pas de garde ce soir.
_ Bon alors on se retrouve à la plage quand tu sors du boulot ?
_ Ca roule, chef !"

Après une longue demi-journée, en effet, ça fait plaisir de pouvoir se prélasser sur le sable chaud. Hélas, passé 18h, le soleil est déjà couché. Le seul inconvénient des tropiques. Heureusement, le sable reste chaud. Je retrouve Lola à notre QG, "notre" plage, celle où nous nous réunissons quand nous ne travaillons pas ensemble.
Je n'ai pas de serviette. Je m'assieds à côté de la sienne. Elle est belle, un bronzage légèrement pailleté d'or, un paréo bleu entoure ses fesses galbées et sa poitrine parfaite. 4 livres de 300 pages nous séparent.

"_ Tu lis quoi ?
_ Hyperion, de Dan Simmons.
_ Non, tu es sérieuse ? c'est mon livre préféré !
_ Sans déconner ! je le relis tous les ans.
_ Arrête tes conneries ! moi aussi je le relis tous les ans !
_ Non mais c'est dingue. Faut que je tombe sur LE médecin qui a les même gouts que moi. Le seul qui ne soit pas insupportable au quotidien.
_ C'est clair que c'est très atypique. En général, je ne traine pas avec les collègues de boulot en dehors des heures de travail.
_ Moi non plus, j'aime bien rester seule. A force de prendre soin des autres, j'ai besoin de me ressourcer et prendre soin de moi.
_ Tu as bien raison. Moi je vais courir.
_ Moi je lis en bord de plage. Tu en es où ?
_ J'en suis au passage où Het Masteen s'est fait déchiqueter par le Gritch.
_ Non, je te parle de ta vie sentimentale.
_ Ah ! ça t'intéresse ?
_ Grave ! c'est un véritable feuilleton ! Bon, aux dernières nouvelles tu as lamentablement plaqué une blonde torride et sauvage parce que tu es amoureux d'une brune mystérieuse.
_ Oui alors bon, forcément, résumé comme ça, ça fait très série télé.
_ (prenant une voix d'annonceur télé) précédemment, dans "Urgences, gloire et beauté du Dr Georges, homme médecin", Brenda et Pamela rivalisent de séduction pour remporter le cœur du docteur. Qui choisira-t-il ? vous le saurez au prochain épisode !
_ Oh, le choix est vite fait. Pamela...euh pardon, Fenouil n'a probablement pas l'intention de me revoir de sitôt et Emilie...je ne sais pas. Elle me semble si ... inaccessible.
_ Pourquoi inaccessible ?
_ J'ai l'impression d'être si loin d'elle et de ne pas arriver à la cerner. C'est une brume qui file dès que j'essaye de l'attraper entre mes doigts.
_ Tu dis ça parce que tu ne sais pas ce que tu ressens et puis, toi qui fait de la rando en montagne, tu sais bien qu'aucun sommet n'est inaccessible. Il l'est tant que personne n'y est allé. Emilie, tu ne sauras qu'elle est inaccessible qu'une fois que tu lui auras parlé.
_ Mais...mais tu as tellement raison ! j'ai le sentiment qu'elle s'évade uniquement parce que moi-même j'élude de lui poser la vrai question !
_ Exactement ! et du coup, c'est quoi la question que tu veux lui poser ?
_ Est-ce qu'elle m'aime ?
_ Non, enfin. Ne me dis pas que tu veux attendre de connaître ses sentiment à ton égard avant de lui déclarer les tiens ! T'as peur ?
_ Oui, un peu.
_ Peur de quoi ? d'être rejeté ?
_ Bah oui ! Il y a de quoi, non ?
_ Non, on ne rejette pas quelqu'un parce qu'il a le courage d'avouer ses sentiments. Ça serait nul. Si elle fait ça, honnêtement, tu ne perds rien.
_ Ce que j'aime chez toi, c'est que tu arrives à démystifier une situation qui me semble inextricable avec facilité.
_ Je te remercie.
_ Sur ces bonnes paroles, je te laisse, je vais faire crisser ma plus belle plume et envoyer une missive d'une passion enflammée vers le cœur de ma dulcinée.
_ Fais gaffe quand même. N'envoies pas ta lettre par pigeon voyageur, tu risques te faire chier dessus.
_ Ah merci, c'est encourageant, dis-je en m'éloignant.
_ C'est pour t'aider à démystifier ! crie-t-elle, les mains en cornet autour de la bouche."

De retour à mon logis, je suis face à mon ordinateur. Que dire ? quels mots ? Lola a raison. Est-ce que je suis amoureux d'elle parce que je pense qu'elle l'est de moi ? non, parce que sinon, je serais resté avec Fenouil qui visiblement avait de forts sentiments pour moi. C'est quoi alors qui m'attire chez elle ? c'est parce que je me sens utile à essayer de la rendre heureuse ? super. Donc c'est le docteur qui essaye de soigner sa patiente. Bravo pour le cliché.
C'est quoi alors ? qu'est-ce qui me rend fou d'elle ? ce sont tous ces moments à se tourner autour probablement.

Exemples. Je vous avais raconté la fois où elle m'avait rembarré de façon extrêmement fine, rappelez-vous j'en ai parlé ici (répétez cette phrase avec la voix de Jean-Claude Ameisen). Et bien il y a encore bien des choses que je ne vous ai pas narrées.

Peu de temps après mon éconduction, nous avions gardé contact de loin. On se croisait de temps en temps dans les couloirs de l'hôpital. Un soir, j'ai su qu'elle allait à une soirée internat. Elle n'est pas le genre à aller à ce genre de soirée et ça m'a surpris. Je me suis donc arrangé pour m'y rendre également. En général, je me fais royalement chier parce que je m'emmerde : soit les gens sont beurrés comme des tartines bretonnes, soit ils sont là pour se montrer, paraître, pavaner et cette fausseté me débecte.
Je vais donc à cette soirée, pour la première fois avec le pas guilleret, dans l'espoir de l'y trouver. Elle y était en effet, accompagnée de sa cousine. En fait, sa cousine était curieuse des soirées médecine, toutes les légendes grivoises qui circulent et avait insisté pour y aller. Rapidement, nous nous sommes retrouvés tous les trois, à papoter jusqu'aux petites heures du matin. Sa cousine disait : "Tu vois, ce n'est pas si mal, ces soirées."
Emilie avait de grands yeux éclatants, rivés dans les miens, buvant mes paroles. Je ne me rappelle absolument pas de l'amoncellement de conneries que j'ai du dire ce soir, mais je me rappelle très bien de ses yeux. Et déjà, je ne savais pas s'il fallait y lire de la gratitude de faire passer un bon moment à sa cousine ou de l'affection à mon égard.  

Voilà, je pourrais commencer par là. "Chère Emilie, rappelle-toi il y a 3 ans 5 mois et 2 jours, cette soirée où tu me regardais, que fallait-il lire dans ton regard ?"
Ah oui, pas flippant du tout ! Et puis je ne fais que réagir : j'attends de connaître ses sentiments avant d'avouer les miens. Ça ne va pas, ça !

Encore un peu de temps après ça, elle m'a recontacté et m'a proposé qu'on aille manger ensemble. Elle me donna rendez-vous chez moi. Atypique, j'ai accepté. Alors, je m'habille, je me prépare, elle sonne à ma porte, j'ouvre et ... elle traverse le pas de la porte à toute vitesse en disant "Pousse toi, c'est chaud." Particulièrement intrigué, je me retourne : elle avait apporté à manger, cuisiné par ses bons soins, un plat chilien.
"J'ai pensé te faire plaisir en te faisant un plat typique de chez toi.
_ Euh c'est très gentil, mais...
_ Zafran, c'est pas chilien ?
_ Euh non, je ne crois pas.
_ Ah merde !
_ Et toi, tu as des origines chiliennes ?
_ Non, pas du tout !"
Nous éclatâmes de rire, ce qui rameuta mes deux colocs. Elles ont fini le plat, nous de notre côté, nous nous mangions du regard. A cause des mes incrusteuses, je n'ai pas pu converser correctement.
"_ Il se fait tard, tu ne veux pas que je t'aide à rapporter ton plat chez toi ? proposai-je.
_ C'est une excellente idée. Tu me raccompagnes ? dit-elle l'air ravi.
_ Avec plaisir. J'attrape mon manteau et lance une perche.
_ Et il n'y a personne qui t'attends à ton appartement ? un chat ? un amant ?
_ Non, il n'y a personne. L'appartement est vide. Je n'ai pas de chat. Et ce soir, même si j'ai 5 amants, aucun ne m'attend à la maison."
Là dessus, j'ai ressenti comme une douche froide. Je l'ai raccompagnée à ma porte et l'ai refermée doucement, elle côté rue, moi côté couloir d'entrée. Il était hors de question que je fasse partie d'une ribambelle de conquêtes qui cohabitent. En amour, je préfère avoir l'exclusivité.

Je n'ai appris que bien plus tard qu'elle avait fait un lapsus. Elle n'avait pas 5 amants en même temps mais 5 prétendants, elle avait voulu me faire un compliment en sous entendant que malgré 5 hommes qui lui tournaient autour, c'est moi qu'elle avait choisi pour la raccompagner.

Le choix des mots est important.

Tu ne crois pas si bien dire. Quels mots choisir ? J'ai l'impression que c'est "je te suis, tu me fuis et je te fuis, tu me fuis." ou "suis". Oh je ne sais plus. Vous, vous me suivez ? Est-ce que c'est vraiment ça ou est-ce que je me fourvoie ? Lola a encore raison : il faut tout de même dissiper cette brume.

L'ordi est toujours allumé devant moi. Page blanche. Je vais sur la page d'Air Tropiques et en suivant, j'écris à Emilie :

"Tu fais quoi samedi matin ? je prends l'avion, j'arrive."

Quitte ou double.




To be continued...