lundi 8 octobre 2018

Cyclone intense

Je retourne le papier. Au dos, il y a un numéro de téléphone. Et là, le livre fait son office de machine à traverser le temps. La dernière fois que je l'ai lu, j'étais en Afrique, j'étais externe et je faisais un stage avec le Dr Karma. Il m'avait appris beaucoup de choses, surtout à relativiser. Il m'a enseigné qu'un point de vue est souvent très personnel, que le miens, en tant que sachant est tout aussi valable que celui d'un patient ignorant de sa maladie mais la vivant au quotidien. Qu'il fallait donc que j'apprenne à changer de point de vue pour ne pas devenir un vieux con de médecin arrogant.

Me voilà plusieurs années après, la prophétie s'est réalisée avec beaucoup d'avance. Je ne suis pas encore vieux mais je me sens con en tout cas. Et arrogant d'après Lola. Que suis-je devenu ? qui suis-je tout simplement ? est-ce que je ressemble à ce que l'enfant que j'étais projetait que je serai ? ou même est-ce que je suis le genre de médecin que l'externe que j'étais rêvais de devenir ?

Le constat est amer : non. Mais il est trop tard, passé minuit. Et sans doute trop tard pour utiliser ce numéro, si tant est qu'il soit encore valide. J'appellerai demain matin. Je peux me coucher avec le maigre espoir qu'il m'aiderait à changer de point de vue sur la situation dans laquelle je suis. Je me renfonce dans les couvertures, un peu soulagé, à peine apaisé.
Juste assez pour entendre une petite voix me murmurer : et pour toi, est-il trop tard ?

Le lendemain, les cours se suivent, s'enchainent, se prolongent, s'éternisent. Je fouille dans ma trousse : pas de cutter. C'est con, j'avais de belles veines, ils auraient pu se rencontrer. Pas de corde non plus dans mon sac de classe, mais bon, c'est moi qui le remplit après tout. Je vois la boite de capote planquée au fond et imagine un stratagème pour faire une succession de nœuds en caoutchouc histoire de fabriquer un garrot et me l'enfiler autour du cou. Peu probable et surtout, ils sont tartinés de lubrifiant.

Vouloir se suicider c'est déjà un aveu d'échec sur sa vie. Mais ne pas arriver à se tuer, c'est un double échec. Rater sa vie et la fin de sa vie. A y réfléchir, j'ai même raté ma naissance : je suis arrivé prématuré. Non décidément, je n'ai rien pour moi.
J'ai Marie, l'interne du Pr A, qui m'a relancé pour sa thèse. Je n'ai pas eu le courage de lui répondre. Ma meilleure amie ne me répond plus. J'avais une autre amie avant mais elle ne répond plus parce que j'ai baisé sa soeur en lui disant que j'étais amoureux d'une autre, à qui j'ai avoué mes sentiments qui se sont avérés pas du tout réciproques.
J'ai un boulot que je n'aime pas, avec des collègues qui ne m'aiment pas.

J'ai bien résumé ? C'est clair, il ne me reste plus qu'à me jeter dans la Seine. Alors pourquoi est-ce que je garde ce petit bout de papier dans le creux de la main ?

La semaine de cours est presque terminée. C'est la pause du midi le vendredi. Je reprends l'avion demain pour retourner à une vie que j'exècre. Je saute le repas, je prends mon courage à deux mains et je compose le numéro. Est-ce qu'il fonctionne encore après tout ce temps ? Il ne faut pas que je nourrisse trop d'espoirs sinon...que me restera-t-il s'il ne répond pas ? ça sonne. C'est déjà ça.

"_ Allo ?
Ça décroche ! Oh mon Dieu, qu'est-ce que je vais lui dire ? Putain Georges, t'es trop con ! tu appelles et tu n'as même pas répété un peu dans ta tête ce que tu allais lui dire ?! Bordel ! Parles !
_ Allo ?! qui est là ?
Oui, c'est bien la voix de Dr Karma. Allez, lance toi !
_ Oui, euh, bonjour !
_ Je vous écoute.
_ Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi mais on s'est rencontré en Afrique il y a longtemps.
Ah bravo ! super ! rien de mieux pour te remettre.
_ Non en effet, je ne me souviens plus mais dites-moi ce qui motive votre appel.
_ Eh bien je ...
Il m'a laissé le temps de respirer, a écouté mon silence.
_ Non, rien. C'était une idée à la con. Je ne vais pas vous demander une consultation parce que ma vie est merdique. Ce n'est pas votre boulot. Désolé. Ca doit être les températures trop basses, je ne suis plus habitué. Désolé de vous avoir importuné. Je vais me souler avec une bière et ça ira mieux. Merci pour votre patience.
J'étais en train de raccrocher quand...
_ Température...bière...soulé...Afrique...Mais, ce ne serait pas le petit Georges par hasard ?
_ Euh si ! vous vous rappelez de moi ?
_ Oui, oui, on avait travaillé ensemble, tu étais externe !
_ Oui c'est ça ! au moins une personne qui se rappelle de moi !
_ Comment ça va ? pas fort à ce que j'entends.
_ Non, ça ne va pas mais je ne vais vraiment pas vous déranger avec ça.
_ Mais si ! mais si ! Tu es où ?
_ A Paris jusqu'à demain. Je repars loin après.
_ En Afrique ? tu fais de l'humanitaire finalement ?
_ Non pas du tout. Ecoutez c'est très gentil, mais je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps et...
_ Ne t'inquiète pas pour ça. Tu peux prendre un train et me rejoindre à Tourmans ? je vais bien arriver à te caser un créneau en fin de consultations. Ça te laisse le temps de venir et repartir ce soir. C'est faisable pour toi ?
_ Euh...oui, dis-je décontenancé.
_ Alors faisons ça. Rejoins moi à mon bureau. J'y serai encore. A tout à l'heure. Nous allons prendre le temps de discuter de tout ça."

J'ai raccroché, incrédule. Je ne savais à quoi m'attendre en appelant, certainement pas à ça. Il y a à peu près 1h30 de train entre Paris et Tourmans. Ça va être rapide. J'ai signé ma présence aux cours ce matin, je signe ma présence pour l’après-midi et je sèche.

Dans le bureau de Karma. Immanquablement, je fais le rapprochement entre son nom et ce qu'on pourrait appeler le "Destin". Tous le choix dans ma vie m'ont amené jusqu'à ce point, aujourd'hui et maintenant. Oui, toutes mes erreurs aussi, tous mes non-choix, mes lâchetés. Tout ce qui fait moi. Et ce n'est pas beau à voir.

"_ Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
_ Rien. Juste, ma vie c'est de la merde et je m'y suis tout seul.
_ Est-ce qu'il n'y a pas un truc qui va bien ? au moins un ?
_ Non ! même pas ! dis-je presque fièrement. Je n'ai pas de chérie, pas d'amis, je vis loin de tout sur mon ile ensoleillée, j'ai un taf qui ne me plait pas et où tout le monde me déteste. Voilà !
_ Bon, pour la vie sentimentale, on verra plus tard, mais au moins je peux t'aider d'un point de vue professionnel. Tu fais quoi comme travail ?
_ Je bosse à temps plein et demi dans un hôpital où je serai professeur dans 10 ans si tout va bien, ce qui veut dire que je n'aurai aucune latitude de décider de rien mais une quantité folle de prestige dont je me servirai pour faire dorer ma vie sentimentale inexistante.
_ Bon, on va reprendre les choses une par une si tu veux bien. Qu'est-ce qui ne te plait pas dans ton travail actuel.
_ Je suis un larbin. Je sers d'esclave à mes confrères plus âgés. Je suis le pion de ma chef de service, elle fait de moi ce qu'elle veut et je n'ai pas mon mot à dire.
_ Déjà, c'est faux. On a toujours son mot à dire. Qu'est-ce que tu voudrais lui dire ?
_ Euh...déjà...euh...que je n'ai plus envie de faire son sale boulot, avouais-je timidement.
_ Et ?
_ Et que si elle veut me filer les clés d'un service, c'est moi qui décide et pas elle, clamais-je avec un peu plus d'assurance.
_ Mais encore ?
_ Et puis que si elle veut faire gagner de l'argent à l'hôpital sur le dos des patients et sur le dos des soignants, ça sera sans moi ! affirmais-je en tapant du poing sur la table.
_ Autre chose ?
_ OUI ! sa formation elle peut se la foutre au cul ! JE DÉMISSIONNE !"
Là je me suis carrément levé de ma chaise. Je tremble de rage. Je n'ai pas lâché Karma du regard, lui non plus et il n'a pas sourcillé, a peine cligné, toujours avec sa barbe bienveillante.
_ Qu'est-ce qui t'empêche de lui dire tout ça ?
_ Bah quand même, on compte sur moi.
_ "On" est un con. C'est personne. Qui compte sur toi, exactement ?
_ Ma chef, déjà.
_ Oui, tu viens de dire qu'elle t'utilisait et que tu n'étais plus consentant. Malgré ça, tu ne veux pas la décevoir ? c'est bien ça ?
_ Forcément, présenté comme ça...
_ Donc, qu'est-ce qui te retiens de quitter un job qui ne te plait pas ?
_ Très prosaïquement, l'argent ! je vis sur une ile au milieu de l'océan, si je ne veux pas rester coincé dessus, j'ai intérêt à gagner ma croûte !
_ Et alors ? médecine, c'est une branche où il y a beaucoup de chômage pour autant craindre de te retrouver à la rue ?
_ Non mais bon, quand même...euh...
_ Oui ? je t'écoute.
_ ...euh...ben...l'hôpital c'est confortable !
_ Ah nous y voilà !
_ Je n'ai fais que ça toute ma vie.
_ Vraiment ?
_ Ah non tiens, c'est vrai ! j'ai fais des remplacements aussi, en libéral. Ça m'avait plu. Mais bon, ça ne compte pas.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ J'étais grosso modo intérimaire. L'instabilité, la mobilité....
_ Donc tu préfères le confort et l'immobilisme ? Ce n'est pas ce que tu as dit tout à l'heure.
_ Non, non, bien sûr. C'est juste que...
_ Que ... ?
_ J'ai peur ! voilà ! j'ai peur de devoir bouger, j'ai peur de ne plus avoir mon salaire qui tombe tous les mois, j'ai peur de ce que les autres vont penser...Oh, et puis vous m'emmerdez à poser des questions cons !
_ Je te rappelle que c'est toi qui est venu demander mon aide. C'est mon travail de maïeuticien. J'espère que l'accouchement de toi même ne se fait pas trop dans la douleur.
_ Non, non ça va, c'est supportable.
_ Permets moi de reformuler ce que tu m'as dit. Si je comprends bien, ton travail ne te plait plus mais tu as peur de le quitter pour ne pas décevoir une personne qui ne te respecte pas, peur de l'inconnu et peur du qu'en dira-t-on. C'est bien ça ?
_ Grosso modo oui.
_ Qui penserait mal de quelqu'un qui fait le choix d'être heureux ? je pousse le raisonnement : penses-tu bien soigner en étant malheureux toi-même ?
_ Non, c'est sûr.
_ Les remplacements, tu as déjà fait, tu as déjà aimé, et tu as déjà vécu comme ça pendant un an. Pourquoi ne pas retenter l'expérience ?
_ Oui c'est vrai. 
_ Et puis, de ce que je me rappelle, en Afrique, tu vivais avec peu de moyens et ça t'allait très bien. Donc dans le pire des cas, tu te retrouves dans une situation qui ne t'es pas inconnue.
_ Encore vrai.
_ Par conséquent, je te pose la question : est-ce que tu as à ce point changé que tu ne veuilles pas retourner à des choses que tu as connu par le passé et que tu avais aimé à l'époque ?
_ Bonne question. J'espère que non.
_ Parfois c'est bon de s'arrêter et de faire marche arrière, surtout quand une personne emprunte un chemin qui ne lui plait pas.
_ Merci. Merci de me mettre face à mes contradictions. Il me reste du travail mais je pense y arriver maintenant.
_ J'espère avoir répondu à tes questions.
_ Bah, j'étais venu sans questions, c'est vous qui m'en avez posées.
_ C'est vrai. J'espère avoir pu t'apporter un point de vue intéressant.
_ Oh oui ! merci beaucoup.
_ As-tu des questions au final ?
_Oui ! une ! j'ai une interne qui me harcèle pour que je lui donne les données de ma thèse pour qu'elle fasse la sienne sur le même sujet. Et j'ai des sentiments très mitigés par rapport à ça.
_ Pourquoi ?
_ Parce que nous avons le même directeur de thèse et lui, son but, c'est de prouver qu'il a raison, pas de faire avancer la science. Je n'ai pas tellement envie d'apporter de l'eau à son moulin.
_ Je peux comprendre. Mais si vous avez le même directeur de thèse, il n'a pas tes données déjà en sa possession ?
_ Si bien sûr ! plusieurs fois même, mais il ne les a jamais lues.
_ Déjà c'est inadmissible et en plus, c'est assez sournois de sa part. Si il sait qu'il a tes données et qu'il demande à son interne de quand même les récupérer auprès de toi, c'est qu'il y a anguille sous roche. A mon avis, il doit vouloir que tu t'impliques dans le travail de l'interne. Il va très certainement laisser l'interne se débrouiller toute seule, du coup, elle va se tourner vers toi puisque tu as déjà fait le même travail qu'elle. Et ton professeur compte sur ta bonne âme pour que tu aides cette pauvre interne.
_ Du coup, je fais quoi ? j'aide une personne en détresse et j'alimente la mégalomanie d'un professeur ?
_ Non. Tu vas te faire happer. Déjà, tu devrais prévenir cette interne qui n'a rien demandé. Il faut lui dire qu'elle est en présence d'un prédateur qui va l'utiliser, la sécher, la rincer, pour obtenir tout ce qu'il veut dans son propre intérêt sans se soucier du sien.
_ D'accord.
_ Et ensuite, tu ne rentres pas dans son jeu. Si ton but c'est de l'affronter sur le plan académique pour lui prouver à coup de stats qu'il a tort, tu vas perdre. Il est beaucoup plus doué que toi et a forcément beaucoup plus d'expérience s'il est arrivé là où il est. Si ton but c'est de profiter de se notoriété pour te faire un nom à côté de lui, il faut savoir dès le départ que tu seras toujours dans son ombre. Vu la conversation que nous venons d'avoir, ça m'étonnerait que ce soit cette voie que tu choisisses.
_ En effet.
_ Il y a deux alternatives face à un prédateur : la fuite ou le nombre. Toi, tu te sens tout seul d'après ce que tu m'as dit. C'est faux. Il y a plusieurs internes et ex-internes dans ta situation. Tu as le droit de dénoncer les pratiques de ce professeurs maltraitant. A force, toutes ces pratiques seront bannies. Ça prendra du temps, mais tu peux y contribuer.
_ Merci, merci beaucoup pour vos conseils et votre regard avisé.
_ Je n'ai fait que transmettre tes pensées à toi-même. Elles étaient bloquées par tes peurs.
_ Bon, je vais retourner à Paris, puis sur mon ile, puis à l'hôpital. Je vais prendre mon courage à deux mains et je vais faire ce que me dicte mon cœur.
_ Voilà. Bon courage dans ce que tu vas entreprendre, quels que soient tes choix.
_ Merci. Je pense que je vais vaillamment aller là où nul homme n'est allé avant.
Karma a joint les doigts de sa main droite, index et majeur collés, annulaire et auriculaire aussi et m'a salué.
_ Longue vie et prospérité."


C'est avec un maigre espoir que les choses iront mieux que je retourne sur Paris, puis à l'aéroport puis vers mon ile. Dans l'avion, de nuit cette fois-ci, j'ai quand même le temps de réfléchir à tout cela.

Alors non, Dr Karma ne m'a donné aucun conseils pour résoudre ma crise sentimentale. Par contre, c'est un soignant, comme moi. Oui, je me considère encore comme thérapeute. Dans un piètre état, mais l'envie est là. C'est juste qu'il faut que je me pose les questions fondamentales. Ça fait depuis que je prépare le concours de fin de 6° année, l'ENC, que je ne me suis pas arrêté cinq minutes pour penser à mon métier, ce qu'il est, ce que j'ai envie de faire avec la formation que j'ai reçue. Quel médecin ai-je envie d'être ?

Pour commencer, pas celui que je suis devenu. C'est assez clair. Mais quoi alors ? qu'est-ce qui me soule le plus dans mon boulot actuel ? la réponse me saute aux yeux : l'argent. Pas le fait d'être salarié et donc des revenus fixes, que je bosses 35 ou 100 heures par semaine. Non. Le fait que pour chaque patient hospitalisé, il faille que je raisonne en terme de rentabilité pour le service, indépendamment de sa pathologie ni de ses besoins. Réfléchir à combien un "client" peut rapporter au service et pas ce que l'hospitalisation peut apporter au patient. Si je poursuis sur la voie actuelle, cette préoccupation ne va faire qu'augmenter. Et je ne parle même pas de ma liberté ni de mon indépendance !
Si je devais un jour devenir professeur, ce qui devrait arriver en continuant comme ça, mon envie principale serait d'enseigner ce que je veux, de travailler comme je veux et de diriger les recherches que je veux. Or, ça n'a pas du tout l'air de se présenter comme ça.

Bon, j'ai identifié ce que je ne veux pas mais je n'ai toujours pas répondu à ce que je veux réellement. Qu'est-ce que tu veux Georges ! et dans ma tête, ces mots sont prononcés avec la voix de Lola. Ah, elle me manque. Dans des moments comme ceux là, j'aime qu'elle me titille dans les recoins de ma pensée, pile là où il faut chercher les réponses. C'est un truc que j'...OH !
On se recentre là ! Hop hop hop ! ce n'est pas le moment de fuir les réponses là ! tu es en train de jouer le reste de ta vie. Alors concentre toi, ok ?!

Les passagers de l'avion doivent me prendre pour un taré de me claquer les joues des deux mains et je ne suis pas sûr que leur montrer ma carte de médecin les rassurerait.

Si tu imaginais ta vie dans 5 ans, qu'y verrais-tu ?

D'abord, je ne pensais pas que ce serait si important pour moi, mais depuis que Dr Schleck m'a coupé toute latitude à l'hôpital, j'ai le sentiment que mon indépendance est capitale. J'ai besoin de pouvoir décider seul de ma façon de bosser, de mes horaires, mes jours de vacances et dépendre de qui que ce soit va me faire chier de plus en plus, je le sens.
J'ai besoin de prendre le temps que j'ai envie avec mes patients. Cinq minutes si tout va bien chez un que je suis régulièrement, un heure chez un nouveau si nécessaire. Et personne pour m'imposer un rythme d'efficience.
Le corolaire, c'est que l'argent ne doit plus être un problème. Si je veux partir quand je veux en vacances et ne pas avoir un nombre de consultations par jour imposé, il faut que je gagne suffisamment en bossant un minimum. Pas forcément pour rouler sur l'or, je m'en fous. Si c'est pour gagner pareil qu'à l'hôpital mais avoir mon autonomie, je prends.

Conclusion : il faut que je quitte l'hôpital.

Alors, Georges, si je résume, tu veux être ton propre patron, choisir tes horaires de travail, tes vacances, gagner suffisamment pour n'avoir aucune épée de Damoclès sur ton activité. Ouais, en gros, tu veux être libre. Et avec cette liberté, tu feras quoi ? hein ?

Je veux du temps. Pour moi, pour lire, pour faire du sport, pour cuisiner, pour voyager. Personne ne me le donnera. C'est à moi de le créer. La conclusion de toutes ces réflexions c'est qu'il faut que je quitte l'hôpital. Mais pour faire quoi ? je peux toujours faire des remplacements en libéral, ça m'avait réussi et j'aimais ça. Mes remplacé(es) aussi. Oui, je peux faire ça. Je ne roulerai pas sur l'or, les périodes de boulot seront instables, inconstantes, mais bien payées. Une sorte de vie de Bohème.
Ah zut ! si je remplace, je ne pourrais pas faire ce que je veux. Il faudra que je colle aux habitudes du médecin que je remplace. Pas seulement pour ne pas le ou la vexer, mais par rapport aux patients et aux médecins correspondants.

Ça veut dire qu'il faut que j'ouvre mon cabinet.

Avec toutes les incertitudes que cela comporte. Avec toutes les nouvelles compétences que je vais devoir acquérir : la comptabilité, les impôts, la gestion de... de tout. Suis-je prêt à cela ? ça fait peur quand même. Monter un cabinet de spécialiste de toute pièce ! qui va pouvoir m'aider ? par où commencer ?

Oh Georges ! chaque chose en son temps ! tu viens de dire que ce que tu voulais dans ta vie, c'est du temps. Alors ne te mets pas la pression, donne toi le temps pour répondre à tout ça.

Après une bonne nuit de sommeil dans l'avion (putain, ça faisait longtemps que je n'avais pas dormi aussi bien), j'ai enfilé mes chaussures de rando. C'est ce que j'ai de mieux à faire en ce samedi. Pas de musique. J'ai besoin de mettre mes idées en ordre. L'itinéraire est tout choisi : l'ascension du point culminant de l'ile. Combien de temps affiché en marchant ? 8 heures ? Je vais te boucler ça en 6.

Je serre mes lacets, c'est parti. Un petit coup d’œil vers le sommet pour se motiver et j'enchaine les petites foulées.

Priorisons. Un proverbe chinois dit : "si tu dois avaler deux grenouilles, commence par la plus grosse; la deuxième ne te sembleras pas si difficile". C'est quoi le plus gros crapaud de ma vie actuelle ? Dr Schleck ! enfin, pas elle directement, mais ce qu'elle représente. Non, pas son autorité, mais le système de gouvernance managériale de l'hôpital. Je ne veux plus être un rouage de cette machine.
D'accord, mais comment faire ? il te faut un plan d'attaque.

Ok. Alors, je vais aller dans son bureau lundi matin et lui signaler ma démission. Elle va t'envoyer péter et disant un truc du genre "tu es ma chose et je fais de toi ce que je veux. Tu es attaché à ce service et je ne te laisserai pas partir".
Tu vas répondre que tu es un individu doté d'un libre arbitre et que tu décline sa proposition BDSM aussi alléchante soit elle.
Elle va ensuite répondre que tu as peut-être un libre arbitre mais que tu as surtout une grosse bite, pardon, un ego et que ça lui arracherait la peau du cul rien qu'à l'idée qu'un homme puisse renoncer au prestige et à la gloire que lui procurerait un poste de Professeur.
Je répondrai qu'elle s'arrache ce qu'elle veut, je ne coure pas après des trophées. Ce à quoi j'aspire, c'est du temps et ça ne s'achète pas. Et l'hôpital n'en vend certainement pas.
Elle te rétorquera que c'est vrai, l'hôpital ne vend pas du rêve mais que toi, t'en as acheté, et du lourd. Où est-ce que j'aurais vu qu'un métier pouvait offrir du temps et de l'argent ? certainement pas en médecine en tout cas. Qu'il aurait fallu faire fleuriste.
Alors là, je pourrais lui demander la dernière fois qu'elle est partie en vacances, la dernière fois qu'elle a vu ses gosses...mais ça serait mesquin et ce n'est pas moi. Je lui répondrai simplement qu'il n'y a aucune profession parfaite et que c'est à moi de créer le métier qui me convient, sur mesure.
Voyant qu'elle n'aura plus d'emprise sur moi, elle va certainement avoir recours aux menaces, du genre, si tu passes cette porte, n'espère pas remettre les pieds dans aucun hôpital de l'ile ni de métropole, je m'assurerai personnellement à ce que tu ne trouves de boulot nulle part. Ce à quoi je ne répondrai rien.

Oui, voilà, bon plan d'attaque. Crédible ? oui à mon sens. Des variations possibles par rapport à ce que j'anticipe ? oui, certainement. Significatives ? probablement. Pertinentes ? il y a peu de chances. Je pense que ça va se dérouler grosso modo comme imaginé à l'instant.

Bon, c'est quoi ma deuxième grenouille, déjà ? ah oui ! l'ouverture d'un cabinet ex nihilo. Rien que ça.

Je ne cours pas, je marche à mon rythme. J'ai prévu plein d'eau et de bouffe. D'ailleurs, je me sers, tout en continuant à marcher. Je transpire à grosses gouttes. J'ai atterri à 5h du mat et j'ai commencé l’ascension à peine après 8h du matin. La journée ne fais que commencer. Sous les frondaisons, il fait encore frais. Il n'est pas question que je prenne froid. Heureusement, quelques rayons traversent les branches et me réchauffent. Je suis baigné de verdure et j'ai l'odeur de l'humus plein les narines.

Comment je vais faire pour ouvrir un cabinet de consultation de spécialiste en libéral sans rien savoir dessus ? Bon, rien, t'exagères un peu. Tu as remplacé en libéral, tu sais à peu près à quoi ça ressemble quand même. Oui, mais l'envers du décor. Le concret. Tout ce qu'il y a derrière les consultations et que je n'ai pas vu. Qui peut me renseigner sur ces mystères ?
Peut-être tout simplement les libéraux que tu as remplacé ? Patate ! Tu ne représentes pas une menace pour eux, tu es loin, ce n'est pas comme si tu allais leur piquer leurs patients. Première chose que tu fais lundi, tu les appelles. Tous. Et tu extirpes toutes les informations que tu peux.
Ensuite, probablement qu'ils ne sauront pas tout ou alors seulement ce qui les concerne. Ta situation à toi sera certainement différente. Qui pourrait faire le tri parmi tout ça ? un comptable peut-être ? oui, probablement.

Donc lundi matin, tu poses ta démission. Ensuite, tu appelles la métropole. Après, tu travailles, quand même. Et juste avant la reprise, tu appelles un ou une comptable pour prendre rendez-vous et exposer ton projet.

Oui, le plan de bataille prend forme. Bravo Georges. Petit à petit tu reprends le contrôle de ta vie. Et je ne suis même pas arrivé au sommet encore !

Est-ce qu'il y avait d'autres sujets à aborder ? euh...non, je ne vois pas. Et merde, moi qui n'ai pas emporté ma musique. Je vais me faire chier sur tout le retour ! Oh, c'est bon, c'est pas comme si tu étais à l'article de la mort pour avoir oublié un ipod. Article. Oh putain !

J'avais oublié ce connard de Pr A de merde et sa pauvre nouvelle petite esclave à qui il fait faire son sale travail. Bon, mardi, tu lui réponds à cette interne. Gentiment mais fermement.

Euh...c'est tout ? il y a quelques mois, cela me semblait une montagne de devoir choisir entre collaborer ou décliner, choisir mes mots pour une réponse dans un sens ou dans l'autre. Finalement, en étant sur les flancs d'une montagne, je me sens tout léger. Il faut dire aussi que les conseils du Dr Karma sont passés par là. Rendons à César ce qui lui appartient.

Et après, hein ? d'autres sujets ? on en parle de ta vie sentimentale désastreuse ou pas ? Honnêtement ...non. Ce n'est pas par lâcheté, de ne pas vouloir voir les choses en face, non. C'est juste que je reprends ma vie en main petit à petit, je redeviens une personne qui me plait et qu'à partir de là, je plairai, forcément. A d'autres que moi-même bien sûr, hein, je n'ai pas l'intention de me marier avec ma main droite.

Et Lola dans tout ça ?

Mon cœur s'assombrit subitement et... HOP HOP HOP ! Oh là ! on ne perd pas le rythme ! Continue à marcher, Georges ! Ne lâche rien !

Oui, oh, c'est bon ça va ! c'est juste que j'ai honte de m'être comporté comme un parfait connard avec elle. En plus, elle n'a pas arrêté d'essayer de me prévenir que je fonçais droit dans le mur et je ne l'ai pas écoutée. Franchement, si je l'ai perdue comme amie, c'est bien fait, je l'aurai mérité.
Mais je n'ai pas envie de la perdre. C'est elle qui me pousse le mieux à me sortir de ma zone de confort pour me dépasser. Mieux que moi même. Grâce à elle, j'ai envie de devenir la personne qu'elle voit en moi. Elle me tenait en haute estime et je l'ai déçue. J'espère juste que ce n'est pas définitif.

Allez, avant toute choses, avant même ta démission de lundi, demain, dimanche, tu vas la voir et tu t'excuse le plus humblement possible. C'est ta priorité. Tu as beau te forger un nouveau métier à ta mesure avec tout le temps dont tu rêves, si t'en fais de la merde, de ce temps, ça ne sert à rien. Et elle, elle est toujours dans ton dos pour te pousser à donner le meilleur de toi. Une amie comme ça, tu ne la trouveras pas à tous les coins de rue, elle vaut de l'or, c'est un trésor, tu le sais et tu l'as laissée filer.

Mes pas m'amènent progressivement au sommet de l'ile. Le soleil aussi est à son zénith. J'embrasse toute cette terre du regard et je me sens microscopique. D'un tour d'horizon, je contemple tout ce qui s'offre à moi, y compris le chemin parcouru jusqu'ici. Tous les vents convergent ici. J'ai l'impression de sentir battre le pouls de toute l'ile. Je vois tout d'ici et pourtant je n'entends rien. A part le vent, c'est silencieux. Je peux redescendre avec sérénité.

Ça m'avait manqué, l'humilité. En même temps que ma sueur, j'ai éliminé pas mal de toxines de mon âme, j'ai transpiré mon ego et il s'est évaporé en me laissant moins surchauffé. Mon pas a davantage d'assurance, de stabilité maintenant que je sais où je vais. Surtout comment. J'ai un plan.

J'adore l'apaisement que me procure ces marches. Il faudrait que je le fasse plus souvent. D'ailleurs c'est quand la prochaine course ? à noter sur la liste des choses à faire mardi.

Je regarde ma montre. J'ai fait l'ascension en moins de 4 heures. Oh. L'aller-retour en moins de 6h, ça se fait, non ?



To be continued...




Vous trouverez sur le blog de Martin Winckler de nombreuses références sur la souffrance des soignants.
https://www.martinwinckler.com/spip.php?rubrique43
et
https://www.martinwinckler.com/spip.php?article1076

Le blog d'Hervé Maisonneuve offre aussi une multitude d'exemple, celui-ci par exemple :
http://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2018/03/prout-prout-prout-que-je-taime-ou-lint%C3%A9grit%C3%A9-est-un-long-fleuve-tranquille-voire-une-imposture-.html
et il y en a beaucoup d'autres.

Le livre du Dr Dupagne raconte sa lutte contre le système de gestion de l'hôpital, disponible ici :
https://www.amazon.fr/revanche-du-rameur-Dominique-Dupagne/dp/2749915872/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1539005330&sr=8-1&keywords=la+revanche+du+rameur

Merci à Farfadoc de n'avoir pas fait fleuriste :
https://farfadoc.wordpress.com/2012/03/12/pourquoi-jai-bien-fait-de-pas-faire-fleuriste/


Je voudrais remercier encore MZ/MW pour son aimable autorisation à utiliser son personnage de Karma.

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