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lundi 15 octobre 2018

Epilogue saison 2 : une course de fou 3 - partie 1

Dimanche.

Avec mes courbatures, je me souviens de l'ascension de la veille, de ma nouvelle confiance en moi, durement retrouvée au prix de douleurs morales infligées à moi-même et à mon entourage. D'ailleurs, il est temps. J'appelle Lola.

"_Ouais ! répondit-elle d'un ton ferme.
Au moins elle a décroché, c'est bon signe.
_ Salut Lola, je voulais m'excuser pour mon comportement de ces derniers temps. J'ai été un parfait connard, tu as essayé de me prévenir et je ne t'ai pas écouté. Je te demande humblement de me pardonner.
Je l'entends ronchonner intérieurement à travers le téléphone.
_ Mouais. C'est vrai, tu t'es comporté comme un connard. Et donc ?
_ J'ai bien réfléchi et je pense que je vais démissionner.
_ Oh bordel ! Ah oui, plutôt radicale comme décision. Mais n'est-ce pas un peu hâtif ?
Je tente un jeu de mot.
_ C'est toi qui est du-bite-hâtive.
J'attends sa réaction. 
_ Tu sais, quand il y a "bite" et "hâtif" dans le même mot, ça ne présage rien de bien folichon.
_ C'est bien vrai ça. Tu m'autorises à passer pour qu'on en discute ?
_ Oui, mais ça ne veut pas dire que je te pardonne complètement, hein ! Ne vas pas te faire des idées."

J'arrive chez elle avec un bouquet de tulipes. C'est la moindre des choses. Il parait qu'elles symbolisent le pardon. Je toque à la porte, elle vient ouvrir mais reste en arrière du pas de la porte, à une certaine distance de sécurité ou de froideur, elle garde une main sur la porte et me jauge. J'espère qu'elle sent toute la sincérité qu'il y a au fond de mes yeux. Son regard est si perçant qu'elle a du réussir à lire mon cœur, ma rate, mon foie...tous mes viscères.

"_ Bon ok, excuses acceptées.
_ Tu sais que je ne peux pas te mentir.
_ Me décevoir oui, me mentir non. Et puis t'as pas intérêt !
_ Promis, je ne te décevrai plus jamais.
_ Je l'espère. Elles sont belles tes fleurs, merci.
_ En gage de ma bonne foi.
_ Allez viens, on va en parler.
Elle attrape un sac à main grand format et deux paréos.
_ Euh...si tu as l'intention d'aller à la plage, je n'ai pas de maillot de bain.
_ Je te rappelle que je suis infirmière, que j'ai fais des centaines de toilettes à des hommes et que ce n'est pas la vue d'une kèkète supplémentaire qui va me faire peur.
_ A toi peut-être, mais les autres, ils n'ont rien demandé et je n'ai pas forcément envie de me mettre à poil.
_ Ah c'est bon, t'as qu'à rester en pantalon sur la plage. Ça va détonner un peu mais ce n'est pas grave.
_ Oui, tu as raison après tout.
_ J'ai toujours raison. Attends un peu.
Elle retourne dans la cuisine, saisit une bouillotte, la remplit de glace, de feuilles de menthe, de sucre de canne et d'eau pétillante.
_ Je pense qu'on va en avoir besoin avec tout ce que tu as à raconter.

Peu après, assis sur le sable, je lui fais un compte-rendu de ces derniers jours, la proposition du Dr Schleck, les cours de DESC, le Dr Karma et l'issue de mes réflexions. Le virgin mojito est fini depuis longtemps mais nous re remplissons notre thermos improvisée au fur et à mesure avec de l'eau plate. Ce n'est pas forcément très bon, mais c'est rigolo. 

_ Pour conclure, je vais démissionner de l'hôpital et ouvrir mon cabinet. Repartir de presque zéro.
_ Mon gars (une petite gorgée de bouillotte), tu as beaucoup de courage. Ce n'est pas donné à tout le monde de tout plaquer comme ça.
_ Du courage, pfff, mouais, plutôt du désespoir. Je sais que je ne serai jamais heureux si je reste là-bas. La seule chose qui me plaisait c'était de bosser avec toi et je ne l'aurai plus. Ce qui m'attriste, c'est que je vais devoir te quitter, professionnellement j'entends. En tant qu'amie, j'espère te garder le plus longtemps possible et ne plus merder comme je l'ai fait.
_ C'est tout de même admirable de voir la trajectoire que ta vie prend et de tout faire pour ne pas y aller quand la destination ne te convient pas. Comme je t'ai dit, tout le monde n'en est pas capable.

Elle prend une grande inspiration.
_ Tu sais, je suis un peu dans ce cas là. Je me sens coincée sur cette ile avec cette maison à crédit, un mec qui m'a laissé avec des dettes et de la méfiance envers tout être humain. Je me vois finir toute seule et aigrie par la vie et je ne sais pas quoi faire pour y remédier. Ou alors si, je sais, je vois ce qu'il faudrait que je fasse mais...
_ Tu n'oses pas ?
_ Ce n'est même pas ça, je me sens pétrifiée à l'idée de changer cette situation, même si elle ne me convient pas.
_ Tu as peur qu'il t'arrive du mal à nouveau ?
_ Non, pas vraiment. J'ai été chahutée par la vie, c'est vrai, j'ai surtout l'impression d'être encore sidérée, incapable de bouger. Un peu comme Loki après s'être fait attraper par Hulk à la fin des Avengers.
_ Oui, je saisis parfaitement la métaphore (hop, une gorgée de bouillotte). Figée physiquement, je peux comprendre, et sentimentalement aussi. Je me reconnais très bien dans cette image. Ce n'est pas demain la veille que tu vas me reprendre dans une relation amoureuse.
_ Carrément ! vu les événements récents, c'est normal.
_ Et j'imagine que toi ça doit être pareil.
_ Grave ! manquant de s'étouffer avec la bouillotte. Alors ça tombe sous le sens que nous nous soyons liés d'amitié. Regarde nous. Il n'y a encore pas très longtemps, tu essayais de te débattre un peu mais tu enchainais les catastrophes sentimentales jusqu'à te mettre au fond du trou. Moi ça fait un petit moment que j'y suis. C'est parfait, nous n'attendons rien de l'autre et nous ne tenterons jamais rien l'un envers l'autre. C'est très bien. Enfin une amitié construite sur des bases saines.
_ Aaaaah ouais, c'est reposant, pas à se soucier de si un mot ou une attention que je vais avoir va être interprétée comme une avance. J'en ai marre de tout ça, tu as raison, on est très bien tous les deux, comme on est.
_ Et alors sex-friends, n'en parlons pas.
_ Non, ce n'est même pas la peine : nous savons très bien que ça ne marche pas. Il y en a toujours un pour éprouver des sentiments et tout gâcher.
_ Tu as absolument raison ! Merde à l'amour !
_ Ouais ! merde à tout ça. Je n'en peux plus de la drague, des faux-semblants, du jeu de la séduction. Putain, je veux de la sincérité, bordel !
_ C'est clair, quelqu'un en qui on pourrait avoir confiance pour une fois.
_ C'est ça. Je ne veux pas d'une connasse qui va essayer de me changer pour que je ressemble à son prince charmant. J'en veux une qui me prenne comme je suis, avec mes gouts de chiotte et mes hobbies de vieux. Je veux garder mon indépendance.
_ Pitié, pas un bonhomme qui va me prendre pour sa mère, me traiter tantôt comme une princesse, tantôt comme une esclave. C'est bon, ça suffit ! pour moi un mec, c'est quelqu'un qui n'a pas peur de vivre avec une femme, entière, qui me laisse vivre, sans rien m'imposer. Avoir des couilles, c'est laisser la liberté à sa femme.
_ Je seconde complètement. Si je pouvais trinquer avec la bouillotte, je le ferais.
_ Regarde : je la tiens entre nous deux et on se tcheck le poing fermé.
Je m’exécute. Nous buvons chacun une gorgée de pseudo mojito, nous nous regardons brièvement, visiblement avec tous les deux la conneries dans les yeux. Après un décompte silencieux, nous nous sourions simultanément, exubéramment, pour montrer à l'autre la feuille de menthe collée à nos incisives respectives.

_ Ah et puis je veux pouvoir me marrer tous les jours. Je ne comprends pas les couples prêts à échanger leur joie contre de la stabilité ou du cul. Tu me connais, tu sais combien j'aime le sexe. Et bien je préfère cent fois rire tous les jours que baiser tous les jours.
_ Je seconde, dit-elle en me tcheckant à nouveau. Je préfère largement un mec avec de l'humour qu'un bourrin qui ne pense qu'à niquer. Même si je ne cache pas que si je pouvais avoir les deux en même temps, je ne cracherais pas dessus.
_ Les deux en même temps, tu veux dire que tu baiserais volontiers avec deux mecs, dont un avec de l'humour ?
_ Ah ah ah ! patate ! T'es con. Oh j'y pense. Surtout, je préfère un mec qui sait se servir de son cerveau plutôt que de sa bite. J'adore les gars intelligents. Je ne supporte pas les connards. Je suis un peu élitiste, j'avoue. Ça doit venir de mes deux parents profs.
_ Sans déconner ! tes deux parents sont profs ! moi aussi !
_ Oh le hasard de fou ! Il faudrait faire une étude pour voir parmi les professionnels soignants, le pourcentage de ceux qui ont des parents enseignants.
_ Ça serait super intéressant en effet. En tout cas, moi, je ne pourrais pas être avec une femme qui n'est pas dans le milieu médical. Ça me gonflerait de ne pas pouvoir me confier, de ne pas pouvoir parler de ce que je vis tous les jours sans que la personne en face comprenne la difficulté de la situation de soignant.
_ Complètement d'accord. Les discussions avec mon ex tournaient très vite court, ça a du jouer dans le divorce. Et puis, il ne supportait pas que je parle de caca.
_ Pourtant, s'il y a bien un avantage à notre profession, c'est bien de pouvoir parler de sécrétions diverses aux moments les plus incongrus, genre à table.
_ Ça me semble même inenvisageable de ne pas pouvoir parler des pustules de mes patients quand je rentre du boulot, enfin ! Les profs parlent bien de leurs élèves à table, nous on parle de vomi. C'est normal.
_ Voilà ! franchement, est-ce que c'est trop demander tout ça ?
_ Non, c'est même le minimum syndical."

J'ai un immense sourire collé entre mes deux oreilles, je contemple l'océan, je respire la brise qui commence à se rafraichir. Nous avons passé toute la journée sur la plage et ça faisait longtemps que je n'avais pas été heureux comme ça. Je me tourne vers ma voisine et il me semble voir en elle la même pétillance que je ressens en ce moment.
Nous remballons le peu d'affaires que nous avons pris avec nous, tous les deux penchés vers le sable, les fesses dressées vers le ciel. Il me vient alors une idée, je lui donne un coup de fesses pour la faire tomber. Elle ne se laisse pas faire, se rattrape avant la chute, se rue sur moi et glissant une patte derrière mes jambes pour me jeter au sol à mon tour. Elle arrive à me déséquilibrer. J'en profite pour l'attraper par la taille et la faire rouler avec moi. Je me retrouve sur elle, mes mains dans les siennes, nos jambes emmêlées, nos regard plongés l'un dans l'autre.
Nous restons comme cela, figés, immobiles, indécrochables. Le reste de la plage n'existe plus, le temps ne s'écoule plus. Il a bien fallu cligner à un moment, ou faire dégager une crampe, je ne sais pas quoi, mais quelque chose a brisé notre bulle et l'un de nous a bougé en premier. Lequel ? si ça se trouve, nous avons bougé en même temps. Je l'aide à se relever.

"_ Bon, hein, c'est pas tout mais il y en a qui bossent demain. Dont un qui va lâchement poser sa démission et m'abandonner.
_ Je ne t'abandonnerai pas. J'ai bien l'intention de venir te faire chier tous les soirs après le boulot pour que tu me parles de gangrène, encore et encore.
_ Oh oui ! devant notre petite assiette. Je vois ça d'avance.
Elle se tourne vers moi, me prend la main et prononce solennellement :
_ Docteur, j'accepte votre démission à une seule condition.
_ Oui, laquelle ?
_ Que nous passions tout notre temps libre ensemble...
_ C'est déjà le cas.
_ Chut ! que nous nous racontions nos journées respectives devant un repas...
_ Oui...
_ Et que le premier qui fait vomir l'autre a gagné. Le plus crado sera le mieux.
_ J'accepte !
_ Et que le plus dégueulasse gagne !"
Je l'ai raccompagnée chez elle et ce n'est qu'une fois arrivés que nous nous sommes rendus compte que nos mains étaient restées unies depuis la prononciation des termes du pari.

Le lundi est arrivé.
Avec étonnement et reconnaissance envers mes capacités d'anticipation, l'entretien avec le Dr Schleck s'est déroulé quasiment identiquement à ce que j'avais répété samedi en grimpant sur ma montagne. Il y a bien eu deux ou trois mots différents par ci par là, des réactions plus longues ou plus courtes que prévues et en réalité, je faisais preuve de beaucoup moins d'assurance que dans mes espérances. Mais dans l'ensemble, la démission a été acceptée.
Il ne me reste plus qu'un mois de boulot et ça, c'est une excellente nouvelle. Je l'ai d'ailleurs annoncée à Lola le soir même avec une bouteille d'eau pétillante coupée au jus de pomme. Rappelez-vous, j'ai dépensé toutes mes thunes restantes pour me faire claquer la porte au nez par un rhinocéros. Même âs de quoi acheter du champagne. Elle n'a pas vomi ce soir là.

Le lendemain, comme promis, j'ai répondu à l'interne du Pr A. Non je ne lui donnerai pas les données de ma thèse parce que le Pr A les a déjà. Il n'a seulement pas pris la peine de les lire. Je lui ai également conseillée de fuir le plus loin possible de ce prédateur académique. Elle m'a répondu dans la demi-heure qu'elle me remerciait de ma sincérité, qu'elle se doutait du traquenard dans lequel elle était mais qu'elle n'avait pas le choix parce qu'il lui avait promis un poste dans son service. Je lui ai souhaité bien du courage et bonne chance pour la suite de sa carrière universitaire.

Heureusement que l'envoie d'email ne s'accompagne d'une photo du rédacteur. La pauvre, elle aurait vu un grand sourire sur mon visage. Pas par sadisme, quand même, je ne suis pas comme ça. Non. Je suis juste heureux de quitter la galaxie des CHU. Comme chacun sait, notre Voie Lactée contient en son centre un trou noir. Je me sens tellement satisfait de quitter l'attraction d'un anus galactique avant de me faire définitivement happer et je ne voudrais tellement pas lui étaler mon bonheur à la face. Mais je n'y peux rien, je souris. Je me sens libre comme un oiseau.
Lola et moi avons picoré ensemble. Je lui ai proposé d'aller chier sur les pare-brises des voitures garées devant chez elle, mais elle a refusé.

Mercredi, j'ai contacté un cabinet de comptables pour parler de mon projet d'ouverture de cabinet. Ils me proposent un rendez-vous en semaine. Je ris. J'ai tellement de boulot pendant la semaine, non, je ne pourrai pas me libérer ne serait-ce qu'une heure et non je n'ai pas de repos de garde. Je leur propose un rendez-vous dans un mois, après ma désertion. Il me proposent de rester prudent quand même avant de s'engager dans un changement radical d'exercice. J'ai répondu que c'était déjà trop tard, ma démission est entérinée. Ils ont peur pour moi mais ils sont ravis de me recevoir.
Lola m'a trouvé fou mais a été ravie pour moi.

Jeudi, j'apprends que la course annuelle de la traversée de l'ile à pied à travers les montagnes sera dans un mois, le weekend de clôture de mon contrat avec l'hôpital. La date limite d'inscription est ... aujourd'hui. Hop, c'est parti.

"_ Oh quand même, c'est une course de fou furieux ! et la première fois que tu l'as faite, tu as fini dans un état lamentable. Est-ce que tu est bien sûr que tu n'es pas en train de faire une connerie ?
_ Si je te suis, faire 20 000km dans un weekend pour une fille qui ne m'aime pas, démissionner de l'hôpital et tourner le dos au titre de Professeur, recommencer sa vie à 30 ans passés sans filet de sécurité, tout ça, c'est raisonnable, mais marcher 90km à pied c'est farfelu ?
_ Évidemment, présenté comme ça...
_ Oui, la première fois je n'étais pas assez préparé, mais les courses suivantes j'ai assuré, sans me blesser. Je cours tous les deux ou trois jours depuis presque un an. Je vais faire des excursions en montagne régulièrement au lieu de ne faire que du plat. Et à Paris, ça ne m'a pas servi à rien, j'ai appris plein de choses sur l'alimentation du sportif.
_ Bon, donc tu te sens prêt.
_ Oui, autant qu'on puisse l'être pour une course de ce genre.
_ Ah, tu vois ! tu admets que c'est de la folie de faire un truc aussi dingue.
_ Mais bien sûr que c'est de la folie. Personne de sain d'esprit ne peut volontairement vouloir enchainer 2 marathons d'affilée avec 5000m de dénivelé. Mais je suis un fou intelligent et entrainé. J'ai confiance en moi et j'ai besoin de ça.
_ Ah bon ? tu as besoin d'avoir des preuves que tu es frapadingue ? je peux te le confirmer tout de suite, pas de soucis. Je te fais un certificat ?
_ Merci mais non. J'ai besoin de preuves que je peux me dépasser, que je suis capable de surmonter des montagnes. Littéralement. Ça me sera très utile pour quand je vais démarrer ma nouvelle vie.
_ Tu feras attention à toi, hein ! tu me le promets !
_ Oui, je te le promets. Je penserai à toi à chacun de mes pas. Tu seras un peu comme un ampoule que je vais trainer sur 24 heures.
_ Connard ! dit-elle en souriant.
_ Bah oui, une ampoule, parce que tu es la lumière de ma vie.
_ Mais quel couillon, je vous jure", dit-elle et me matraquant avec un oreiller et un sourire redoublé.

Vendredi, déjà ! la semaine passe vite quand on sait que c'est bientôt terminé. Malheureusement, il m'en reste encore trois. Évidemment, je vais aller fêter la fin de semaine chez Lola.

"_ Je trouve ça super que Dr Schleck ait repris le service des explorations, avouai-je à Lola.
_ Ah ouais ? demanda-t-elle dubitative.
_ Oui, comme ça, tu as des horaires de bureau et je peux passer te faire chier dès 18h !
_ D'ailleurs, comment tu fais pour finir aussi tôt alors que d'habitude tu finis toujours après 19h. Surtout un vendredi.
_ Déjà parce que je me sens dix fois plus léger d'avoir démissionné, je travaille plus vite. Puis j'anticipe vachement plus les choses à faire. Je n'ai plus la tête submergée par l'énormité des tâches à accomplir parce que je sais que quoi qu'il arrive, ça aura une fin.
_ Oui, et puis il doit y avoir une certaine part de volonté aussi.
_ C'est sûr : je n'ai plus aucune volonté de trainer mon cul à l'hôpital passé 18h alors je fais tout mon possible pour me casser au plus vite.
_ Mouais. Juste une question de volonté c'est ça ? dit-elle davantage dubitative, voir carrément suspicieuse. Genre, vous les médecins, ils vous suffit de penser un truc, de le vouloir, pour que ça se réalise.
_ Exactement, dis-je avec une sourire étincelant collé sur un faciès à la George Clooney. Non, la vérité, c'est que je m'apporte des barquettes à l'hosto, que je mange en vitesse tout seul dans mon bureau pour pouvoir abattre tout le taf entre midi et deux.
_ Aaaaah ! je savais bien qu'il y avait une astuce. Tiens, en parlant de matérialisation de volonté, ça te dis de regarder "Green Lantern" ?
_ Carrément !"

Lola lance le DVD, planqué sous la collection complète des Marvel, tous les Batman et les premiers StarWars (dans l'ordre chronologique et pas numérique). Elle retourne dans la cuisine, prépare quelques popcorns et revient avec un saladier rempli.
Nous voilà, tous les deux dans son canapé, avec les oreillers dans le dos, les pieds sur la table basse, à faire des batailles d'orteils et autres lancers de popcorn à la gueule.
"_ Je me suis toujours demandé, l'anneau, comment il sait où se mettre ?
_ C'est à dire ? demande Lola dont la curiosité est piquée.
_ Et bien, je ne sais pas, il doit y avoir une tétra chiée d'espèces différentes dans la galaxie et pas toutes de forme humanoïde.
_ 7200 réparties sur 3600 secteurs. Pour être précise.
_ Voilà, du coup, comment fait l'anneau pour se ranger sur 7200 corps différents. Je veux dire, quand il rencontre un humanoïde pour la première fois, qu'est-ce qui l’empêche de se mettre autour du cou ou autour de la taille comme une ceinture ?
_ Ouais, c'est pas faux.
_ T'imagines ! l'anneau se range autour de la bite d'Al Jordan, façon cock ring ! vu que ça a l'air d'être un sacré coureur, une grosse partie de sa volonté doit être focalisée à cet endroit.
_ Mais c'est clair !!! tu devrais te reconvertir en scénariste de films de boules.
_ Ah bon ? parce qu'il y a besoin d'un scénar ?
_ Mais moi je paierais pour voir un film avec cul et un VRAI scénar ! pas comme 50 nuances de bouse, là.
_ T'as remarqué, quand même, quoi qu'on fasse, la conversation finit toujours autour de sexe et de caca.
_ Mais parce que ce sont nos deux grandes passions dans le monde médical."

Inutile de vous dire que nous avons surtout parlé et peu écouté le film, mais sans jamais quitter l'écran des yeux. Ce serait irrespectueux.

Les semaines se sont enchainées assez rapidement. Les autres médecins du service ont profité de mon départ imminent pour me refiler toutes les gardes et astreintes pendant qu'ils prenaient congés. Je me suis retrouvé de garde l'avant veille de ma course. Jeudi soir. Je bosse vendredi évidemment et départ dans la nuit de vendredi à samedi.

Jeudi soir, par téléphone avec Lola.

"_ Putain ! je suis dégoûté ! bosser la veille d'une compèt, c'est l'horreur, je vais me planter !
_ Relativise ! d'abord, si ça se trouve, tu ne vas pas être appelé de la nuit et pioncer comme un bien-heureux. Ensuite, non, ce n'est pas une compétition. Tu cours pour toi, pas contre un classement. Ce n'est plus le concours de l'internat, là.
_ Oui, c'est vrai, tu as raison...(j'observe une pause dramatique)...comme toujours ma petite Lola.
Je l'entends glousser au bout du fil (sans fil).
_ Ouh ! ça fait plaisir quand un Docteur dit à une infirmière qu'elle a toujours raison ! Mmm, je savoure.
_ Allez, si je dors bien, je passerai te voir vendredi soir. Il faut que je fasse mes adieux à ma collègue préférée.
_ Qu'est-ce que tu racontes ? Ça fait déjà plusieurs mois qu'on ne bosse plus ensemble.
_ Oui mais là, mon départ est définitif. C'est différent.
_ Ne viens pas à la maison, il n'y aura personne de toute manière.
_ Ah bon ? tu ne veux pas me voir ?
_ Non, ce n'est pas ça. C'est qu'avec tous ces connards de médecins qui partent en vacances en même temps, ou qui démissionnent, le Dr Schleck a fermé les explorations et retourne dans le service d'hospitalisation traditionnelle. Alors je bosse vendredi comme d'hab et samedi matin en hospit tradi. Ça ne va pas me laisser beaucoup de sommeil.
_ Ah merde. J'aurais aimé te voir avant mon départ.
_ Quoi, tu quittes l'ile !!! mais comment ça se fait que je ne sois pas au courant ? dit-elle avec une once de panique dans la voie. Tu es le seul médecin que je tolère ! je ne veux pas que tu partes !
_ Si tu veux, je pourrais passer aux explorations après ma garde. Non ?
_ Non. J'ai horreur de dire au revoir.
_ Ah zut. Comment on fait alors ?
_ Comment TU fais ! moi je reste sur cette ile et je reste à l'hôpital. C'est toi qui te casses. Tu vas où d'ailleurs ?
_ Je ne sais pas encore. Je ne sais pas si je reste ici ou si je bouge en métropole pour ouvrir mon cabinet.
_ Prends ton temps, tu n'es pas pressé. Et puis je serai encore là après ta course. On en parlera à ce moment.
_ C'est vrai. Tu as encore raison. Souhaite-moi bonne chance pour ma garde et bon courage pour ma course.
_ Force et honneur, Georgio. C'est à quelle heure le départ de la course ?
_ 4h du matin dans la nuit de vendredi à samedi. Les premiers arrivent vers 4h de l’après-midi.
_ Tu comptes arriver vers quelle heure ?
_ J'espère finir, déjà, et puis si la chance me sourit, arriver vers 5h du matin ça serait bien. Il faut terminer la course avant 10h du matin dimanche, sinon je serai hors classement.
_ Allez, le classement ce n'est pas le but. Finis en un seul morceau ce sera déjà ça.
_ Merci.
_ Je ne travaille pas dimanche matin. Si tu veux, réveilles-moi avant que tu partes-partes !
_ Tu me fais rire. Je t'appelle quand je peux, d'accord ?
_ Ça roule, à plus !"

Évidemment, ma garde a été horrible. J'ai été appelé toute la nuit pour des symptômes foireux, qui ne pouvaient pas se gérer par téléphone et j'ai donc du me déplacer plusieurs fois à l'hôpital. A chaque fois que j'allais me recoucher, le téléphone re-sonnait. Si bien qu'au bout du troisième appel, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai pris un lit dans une chambre libre en chirurgie, je me suis roulé en boule avec mes chaussures et mon sweat à capuche et j'ai essayé de dormir comme j'ai pu.

Je me suis fait réveiller par une infirmière pensant que j'étais un clodo. Alors je suis allé directement dans le service, fais mon tour plus tôt, fini tous les papiers et les courriers en retard et j'ai même pu quitter le service avant 18h.

De retour chez moi. Récapitulons l'organisation que je répète depuis 1 mois. Je fais une petite sieste de 2h. Puis j'enfile mes fringues d'ultra-traileur : chaussures de montagne ultra légères et ultra résistantes, chaussettes, T shirt et pantalon compressifs, parka anti-pluie et réchauffante mais facilement roulable et peu volumineuse, casquette, lampe frontale. Pas de montre, j'ai horreur de ça. Je préfère demander l'heure aux check-points.
Dans mon sac à dos, de l'eau dans la gourde située dans le dos du sac, reliée par une paille à mon épaule droite. Beaucoup d'eau. Enfin, 1,5L dans la gourde du sac et 1L d'eau pétillante (contre les crampes de fin de course), à manger, beaucoup, un compartiment entier rempli de raisins secs et cacahuètes salées. Des piles de secours pour la lampe frontale, une couverture de survie et un sifflet en cas d'accident. Mon téléphone portable, éteint, juste au cas où. Quelques pansements en cas d'ampoule. Quelques bandages en cas d'entorse. Et finalement, le plus important, un tube de vaseline facile d'accès pour s'en remettre régulièrement et discrètement sur le scrotum et sur les tétons.

Je suis prêt à partir. La navette part à minuit pour nous emmenez au milieu de l'ile au point de départ. En effet, si j'y vais avec ma voiture, déjà, se sera impossible de se garer et ensuite, il faudra que je me retape tout le chemin de retour jusqu'à ma voiture. Et il y a des chances pour que je ne sois pas en état de conduire.

Arrivé sur place, plusieurs stands offrent des petits bonus : de l'eau supplémentaire, des casquettes sponsorisées, des barres de chocolat. Il y a même un service pour envoyer par sms ton temps et ton classement à chaque check point. Tu peux leur donner 3 numéros. Je leur donne le miens comme ça je verrai mon avancée directement sur mon téléphone après la course. Celui de Lola, évidemment. Et mes parents ? non, je n'ai pas envie de les réveiller en plein de milieu de la nuit avec des sms. Par contre, je leur donne celui de Dr Schleck, pour l'emmerder.

L'heure avance, je tourne en rond sur le stade en attendant le départ. Environ 1000 coureurs trépignent avec moi, certains s'échauffent, d'autres s'étirent. Moi je m'économise. Je suis en train d'enchainer ma deuxième nuit quasi blanche d'affilée.

Qui sont ces gens ? que cherchent-ils en faisant cette course ? comme moi ? chercher à dépasser leurs limites ? ou l'esprit de compétition ? c'est un truc qui m'a toujours dépassé, ça. Pourquoi essayer de se mesurer aux autres ? tout le monde est différent. Et puis ça commence très tôt ! J'ai l'impression que dès que deux garçons se rendent compte qu'ils ont tous les deux une bite, vient forcément le moment où ils vont se comparer l'un à l'autre. Tiens, voyons qui a la plus longue. Je trouve ça complètement con. Je ne dois pas être construit comme tout le monde mais je ne peux pas vérifier : mes parents ont perdu le mode d'emploi et la garantie.
Ou bien est-ce que je n'aime pas ça parce que j'ai toujours perdu à ces jeux là ? celui qui pisse le plus loin, ce lui qui court le plus vite, celui avec les meilleurs résultats scolaires...je n'aime pas ça. Et oui, j'y ai toujours perdu. Mais n'était-ce pas un peu volontaire de ma part ? vu que je ne tire pas spécialement de plaisir à finir premier, autant laisser ce bonheur à quelqu'un d'autre. Et n'aurais-je pas construit ma vie autours de ce postulat ? N'aurais pas fini antépénultième un peu par défi justement ? 
En étant fils de prof, on est un peu entre le marteau et l'enclume : si mes résultats scolaires sont mauvais, c'est la disgrâce auprès des parents, très scolaires forcément. Et si mes résultats sont bons, au contraire, c'est la disgrâce auprès des copains de classes pour qui, obligatoirement, si j'ai de bonnes notes, c'est que je suis pistonné. Aucun résultat n'est bon, aucune réponse adaptée, fautif dans un cas comme dans l'autre. Je me suis donc démerdé toute ma vie, par habitude à toujours me retrouver pas trop devant ni trop derrière.

Du coup, que viens-je faire ici ? à quatre heure moins...Oh bordel. C'est l'heure. Je me dirige vers la ligne de départ. Pas tout devant, hein, comme je viens de l'expliquer, je laisse ça à d'autres. Au milieu, c'est bien. Tout le monde trépigne autour de moi. Littéralement tout le monde. Je suis pile au centre d'un amas de 1000 coureurs, 500 devant moi, 500 derrière. Il y a de tout, des taureaux soufflants par les nasaux et frappant le sol de leur sabot, pardon, chaussure hyper design a 200€ la paire ; des écureuils trémulants sur place comme s'ils avaient sniffé un rail de coke ; des gibbons balançant les bras par devant, se claquant les mains derrière le dos, puis re balançant devant et re double claque dans le dos, tout en se balançant d'un pied sur l'autre ; des Zébulons trottinants et sautillants sur place... j'ai l'impression d'être le seul statique au milieu de tout ce beau monde.

La corne de brume retentit. Les coureurs s'élancent. C'est parti.


lundi 8 octobre 2018

Cyclone intense

Je retourne le papier. Au dos, il y a un numéro de téléphone. Et là, le livre fait son office de machine à traverser le temps. La dernière fois que je l'ai lu, j'étais en Afrique, j'étais externe et je faisais un stage avec le Dr Karma. Il m'avait appris beaucoup de choses, surtout à relativiser. Il m'a enseigné qu'un point de vue est souvent très personnel, que le miens, en tant que sachant est tout aussi valable que celui d'un patient ignorant de sa maladie mais la vivant au quotidien. Qu'il fallait donc que j'apprenne à changer de point de vue pour ne pas devenir un vieux con de médecin arrogant.

Me voilà plusieurs années après, la prophétie s'est réalisée avec beaucoup d'avance. Je ne suis pas encore vieux mais je me sens con en tout cas. Et arrogant d'après Lola. Que suis-je devenu ? qui suis-je tout simplement ? est-ce que je ressemble à ce que l'enfant que j'étais projetait que je serai ? ou même est-ce que je suis le genre de médecin que l'externe que j'étais rêvais de devenir ?

Le constat est amer : non. Mais il est trop tard, passé minuit. Et sans doute trop tard pour utiliser ce numéro, si tant est qu'il soit encore valide. J'appellerai demain matin. Je peux me coucher avec le maigre espoir qu'il m'aiderait à changer de point de vue sur la situation dans laquelle je suis. Je me renfonce dans les couvertures, un peu soulagé, à peine apaisé.
Juste assez pour entendre une petite voix me murmurer : et pour toi, est-il trop tard ?

Le lendemain, les cours se suivent, s'enchainent, se prolongent, s'éternisent. Je fouille dans ma trousse : pas de cutter. C'est con, j'avais de belles veines, ils auraient pu se rencontrer. Pas de corde non plus dans mon sac de classe, mais bon, c'est moi qui le remplit après tout. Je vois la boite de capote planquée au fond et imagine un stratagème pour faire une succession de nœuds en caoutchouc histoire de fabriquer un garrot et me l'enfiler autour du cou. Peu probable et surtout, ils sont tartinés de lubrifiant.

Vouloir se suicider c'est déjà un aveu d'échec sur sa vie. Mais ne pas arriver à se tuer, c'est un double échec. Rater sa vie et la fin de sa vie. A y réfléchir, j'ai même raté ma naissance : je suis arrivé prématuré. Non décidément, je n'ai rien pour moi.
J'ai Marie, l'interne du Pr A, qui m'a relancé pour sa thèse. Je n'ai pas eu le courage de lui répondre. Ma meilleure amie ne me répond plus. J'avais une autre amie avant mais elle ne répond plus parce que j'ai baisé sa soeur en lui disant que j'étais amoureux d'une autre, à qui j'ai avoué mes sentiments qui se sont avérés pas du tout réciproques.
J'ai un boulot que je n'aime pas, avec des collègues qui ne m'aiment pas.

J'ai bien résumé ? C'est clair, il ne me reste plus qu'à me jeter dans la Seine. Alors pourquoi est-ce que je garde ce petit bout de papier dans le creux de la main ?

La semaine de cours est presque terminée. C'est la pause du midi le vendredi. Je reprends l'avion demain pour retourner à une vie que j'exècre. Je saute le repas, je prends mon courage à deux mains et je compose le numéro. Est-ce qu'il fonctionne encore après tout ce temps ? Il ne faut pas que je nourrisse trop d'espoirs sinon...que me restera-t-il s'il ne répond pas ? ça sonne. C'est déjà ça.

"_ Allo ?
Ça décroche ! Oh mon Dieu, qu'est-ce que je vais lui dire ? Putain Georges, t'es trop con ! tu appelles et tu n'as même pas répété un peu dans ta tête ce que tu allais lui dire ?! Bordel ! Parles !
_ Allo ?! qui est là ?
Oui, c'est bien la voix de Dr Karma. Allez, lance toi !
_ Oui, euh, bonjour !
_ Je vous écoute.
_ Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi mais on s'est rencontré en Afrique il y a longtemps.
Ah bravo ! super ! rien de mieux pour te remettre.
_ Non en effet, je ne me souviens plus mais dites-moi ce qui motive votre appel.
_ Eh bien je ...
Il m'a laissé le temps de respirer, a écouté mon silence.
_ Non, rien. C'était une idée à la con. Je ne vais pas vous demander une consultation parce que ma vie est merdique. Ce n'est pas votre boulot. Désolé. Ca doit être les températures trop basses, je ne suis plus habitué. Désolé de vous avoir importuné. Je vais me souler avec une bière et ça ira mieux. Merci pour votre patience.
J'étais en train de raccrocher quand...
_ Température...bière...soulé...Afrique...Mais, ce ne serait pas le petit Georges par hasard ?
_ Euh si ! vous vous rappelez de moi ?
_ Oui, oui, on avait travaillé ensemble, tu étais externe !
_ Oui c'est ça ! au moins une personne qui se rappelle de moi !
_ Comment ça va ? pas fort à ce que j'entends.
_ Non, ça ne va pas mais je ne vais vraiment pas vous déranger avec ça.
_ Mais si ! mais si ! Tu es où ?
_ A Paris jusqu'à demain. Je repars loin après.
_ En Afrique ? tu fais de l'humanitaire finalement ?
_ Non pas du tout. Ecoutez c'est très gentil, mais je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps et...
_ Ne t'inquiète pas pour ça. Tu peux prendre un train et me rejoindre à Tourmans ? je vais bien arriver à te caser un créneau en fin de consultations. Ça te laisse le temps de venir et repartir ce soir. C'est faisable pour toi ?
_ Euh...oui, dis-je décontenancé.
_ Alors faisons ça. Rejoins moi à mon bureau. J'y serai encore. A tout à l'heure. Nous allons prendre le temps de discuter de tout ça."

J'ai raccroché, incrédule. Je ne savais à quoi m'attendre en appelant, certainement pas à ça. Il y a à peu près 1h30 de train entre Paris et Tourmans. Ça va être rapide. J'ai signé ma présence aux cours ce matin, je signe ma présence pour l’après-midi et je sèche.

Dans le bureau de Karma. Immanquablement, je fais le rapprochement entre son nom et ce qu'on pourrait appeler le "Destin". Tous le choix dans ma vie m'ont amené jusqu'à ce point, aujourd'hui et maintenant. Oui, toutes mes erreurs aussi, tous mes non-choix, mes lâchetés. Tout ce qui fait moi. Et ce n'est pas beau à voir.

"_ Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
_ Rien. Juste, ma vie c'est de la merde et je m'y suis tout seul.
_ Est-ce qu'il n'y a pas un truc qui va bien ? au moins un ?
_ Non ! même pas ! dis-je presque fièrement. Je n'ai pas de chérie, pas d'amis, je vis loin de tout sur mon ile ensoleillée, j'ai un taf qui ne me plait pas et où tout le monde me déteste. Voilà !
_ Bon, pour la vie sentimentale, on verra plus tard, mais au moins je peux t'aider d'un point de vue professionnel. Tu fais quoi comme travail ?
_ Je bosse à temps plein et demi dans un hôpital où je serai professeur dans 10 ans si tout va bien, ce qui veut dire que je n'aurai aucune latitude de décider de rien mais une quantité folle de prestige dont je me servirai pour faire dorer ma vie sentimentale inexistante.
_ Bon, on va reprendre les choses une par une si tu veux bien. Qu'est-ce qui ne te plait pas dans ton travail actuel.
_ Je suis un larbin. Je sers d'esclave à mes confrères plus âgés. Je suis le pion de ma chef de service, elle fait de moi ce qu'elle veut et je n'ai pas mon mot à dire.
_ Déjà, c'est faux. On a toujours son mot à dire. Qu'est-ce que tu voudrais lui dire ?
_ Euh...déjà...euh...que je n'ai plus envie de faire son sale boulot, avouais-je timidement.
_ Et ?
_ Et que si elle veut me filer les clés d'un service, c'est moi qui décide et pas elle, clamais-je avec un peu plus d'assurance.
_ Mais encore ?
_ Et puis que si elle veut faire gagner de l'argent à l'hôpital sur le dos des patients et sur le dos des soignants, ça sera sans moi ! affirmais-je en tapant du poing sur la table.
_ Autre chose ?
_ OUI ! sa formation elle peut se la foutre au cul ! JE DÉMISSIONNE !"
Là je me suis carrément levé de ma chaise. Je tremble de rage. Je n'ai pas lâché Karma du regard, lui non plus et il n'a pas sourcillé, a peine cligné, toujours avec sa barbe bienveillante.
_ Qu'est-ce qui t'empêche de lui dire tout ça ?
_ Bah quand même, on compte sur moi.
_ "On" est un con. C'est personne. Qui compte sur toi, exactement ?
_ Ma chef, déjà.
_ Oui, tu viens de dire qu'elle t'utilisait et que tu n'étais plus consentant. Malgré ça, tu ne veux pas la décevoir ? c'est bien ça ?
_ Forcément, présenté comme ça...
_ Donc, qu'est-ce qui te retiens de quitter un job qui ne te plait pas ?
_ Très prosaïquement, l'argent ! je vis sur une ile au milieu de l'océan, si je ne veux pas rester coincé dessus, j'ai intérêt à gagner ma croûte !
_ Et alors ? médecine, c'est une branche où il y a beaucoup de chômage pour autant craindre de te retrouver à la rue ?
_ Non mais bon, quand même...euh...
_ Oui ? je t'écoute.
_ ...euh...ben...l'hôpital c'est confortable !
_ Ah nous y voilà !
_ Je n'ai fais que ça toute ma vie.
_ Vraiment ?
_ Ah non tiens, c'est vrai ! j'ai fais des remplacements aussi, en libéral. Ça m'avait plu. Mais bon, ça ne compte pas.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ J'étais grosso modo intérimaire. L'instabilité, la mobilité....
_ Donc tu préfères le confort et l'immobilisme ? Ce n'est pas ce que tu as dit tout à l'heure.
_ Non, non, bien sûr. C'est juste que...
_ Que ... ?
_ J'ai peur ! voilà ! j'ai peur de devoir bouger, j'ai peur de ne plus avoir mon salaire qui tombe tous les mois, j'ai peur de ce que les autres vont penser...Oh, et puis vous m'emmerdez à poser des questions cons !
_ Je te rappelle que c'est toi qui est venu demander mon aide. C'est mon travail de maïeuticien. J'espère que l'accouchement de toi même ne se fait pas trop dans la douleur.
_ Non, non ça va, c'est supportable.
_ Permets moi de reformuler ce que tu m'as dit. Si je comprends bien, ton travail ne te plait plus mais tu as peur de le quitter pour ne pas décevoir une personne qui ne te respecte pas, peur de l'inconnu et peur du qu'en dira-t-on. C'est bien ça ?
_ Grosso modo oui.
_ Qui penserait mal de quelqu'un qui fait le choix d'être heureux ? je pousse le raisonnement : penses-tu bien soigner en étant malheureux toi-même ?
_ Non, c'est sûr.
_ Les remplacements, tu as déjà fait, tu as déjà aimé, et tu as déjà vécu comme ça pendant un an. Pourquoi ne pas retenter l'expérience ?
_ Oui c'est vrai. 
_ Et puis, de ce que je me rappelle, en Afrique, tu vivais avec peu de moyens et ça t'allait très bien. Donc dans le pire des cas, tu te retrouves dans une situation qui ne t'es pas inconnue.
_ Encore vrai.
_ Par conséquent, je te pose la question : est-ce que tu as à ce point changé que tu ne veuilles pas retourner à des choses que tu as connu par le passé et que tu avais aimé à l'époque ?
_ Bonne question. J'espère que non.
_ Parfois c'est bon de s'arrêter et de faire marche arrière, surtout quand une personne emprunte un chemin qui ne lui plait pas.
_ Merci. Merci de me mettre face à mes contradictions. Il me reste du travail mais je pense y arriver maintenant.
_ J'espère avoir répondu à tes questions.
_ Bah, j'étais venu sans questions, c'est vous qui m'en avez posées.
_ C'est vrai. J'espère avoir pu t'apporter un point de vue intéressant.
_ Oh oui ! merci beaucoup.
_ As-tu des questions au final ?
_Oui ! une ! j'ai une interne qui me harcèle pour que je lui donne les données de ma thèse pour qu'elle fasse la sienne sur le même sujet. Et j'ai des sentiments très mitigés par rapport à ça.
_ Pourquoi ?
_ Parce que nous avons le même directeur de thèse et lui, son but, c'est de prouver qu'il a raison, pas de faire avancer la science. Je n'ai pas tellement envie d'apporter de l'eau à son moulin.
_ Je peux comprendre. Mais si vous avez le même directeur de thèse, il n'a pas tes données déjà en sa possession ?
_ Si bien sûr ! plusieurs fois même, mais il ne les a jamais lues.
_ Déjà c'est inadmissible et en plus, c'est assez sournois de sa part. Si il sait qu'il a tes données et qu'il demande à son interne de quand même les récupérer auprès de toi, c'est qu'il y a anguille sous roche. A mon avis, il doit vouloir que tu t'impliques dans le travail de l'interne. Il va très certainement laisser l'interne se débrouiller toute seule, du coup, elle va se tourner vers toi puisque tu as déjà fait le même travail qu'elle. Et ton professeur compte sur ta bonne âme pour que tu aides cette pauvre interne.
_ Du coup, je fais quoi ? j'aide une personne en détresse et j'alimente la mégalomanie d'un professeur ?
_ Non. Tu vas te faire happer. Déjà, tu devrais prévenir cette interne qui n'a rien demandé. Il faut lui dire qu'elle est en présence d'un prédateur qui va l'utiliser, la sécher, la rincer, pour obtenir tout ce qu'il veut dans son propre intérêt sans se soucier du sien.
_ D'accord.
_ Et ensuite, tu ne rentres pas dans son jeu. Si ton but c'est de l'affronter sur le plan académique pour lui prouver à coup de stats qu'il a tort, tu vas perdre. Il est beaucoup plus doué que toi et a forcément beaucoup plus d'expérience s'il est arrivé là où il est. Si ton but c'est de profiter de se notoriété pour te faire un nom à côté de lui, il faut savoir dès le départ que tu seras toujours dans son ombre. Vu la conversation que nous venons d'avoir, ça m'étonnerait que ce soit cette voie que tu choisisses.
_ En effet.
_ Il y a deux alternatives face à un prédateur : la fuite ou le nombre. Toi, tu te sens tout seul d'après ce que tu m'as dit. C'est faux. Il y a plusieurs internes et ex-internes dans ta situation. Tu as le droit de dénoncer les pratiques de ce professeurs maltraitant. A force, toutes ces pratiques seront bannies. Ça prendra du temps, mais tu peux y contribuer.
_ Merci, merci beaucoup pour vos conseils et votre regard avisé.
_ Je n'ai fait que transmettre tes pensées à toi-même. Elles étaient bloquées par tes peurs.
_ Bon, je vais retourner à Paris, puis sur mon ile, puis à l'hôpital. Je vais prendre mon courage à deux mains et je vais faire ce que me dicte mon cœur.
_ Voilà. Bon courage dans ce que tu vas entreprendre, quels que soient tes choix.
_ Merci. Je pense que je vais vaillamment aller là où nul homme n'est allé avant.
Karma a joint les doigts de sa main droite, index et majeur collés, annulaire et auriculaire aussi et m'a salué.
_ Longue vie et prospérité."


C'est avec un maigre espoir que les choses iront mieux que je retourne sur Paris, puis à l'aéroport puis vers mon ile. Dans l'avion, de nuit cette fois-ci, j'ai quand même le temps de réfléchir à tout cela.

Alors non, Dr Karma ne m'a donné aucun conseils pour résoudre ma crise sentimentale. Par contre, c'est un soignant, comme moi. Oui, je me considère encore comme thérapeute. Dans un piètre état, mais l'envie est là. C'est juste qu'il faut que je me pose les questions fondamentales. Ça fait depuis que je prépare le concours de fin de 6° année, l'ENC, que je ne me suis pas arrêté cinq minutes pour penser à mon métier, ce qu'il est, ce que j'ai envie de faire avec la formation que j'ai reçue. Quel médecin ai-je envie d'être ?

Pour commencer, pas celui que je suis devenu. C'est assez clair. Mais quoi alors ? qu'est-ce qui me soule le plus dans mon boulot actuel ? la réponse me saute aux yeux : l'argent. Pas le fait d'être salarié et donc des revenus fixes, que je bosses 35 ou 100 heures par semaine. Non. Le fait que pour chaque patient hospitalisé, il faille que je raisonne en terme de rentabilité pour le service, indépendamment de sa pathologie ni de ses besoins. Réfléchir à combien un "client" peut rapporter au service et pas ce que l'hospitalisation peut apporter au patient. Si je poursuis sur la voie actuelle, cette préoccupation ne va faire qu'augmenter. Et je ne parle même pas de ma liberté ni de mon indépendance !
Si je devais un jour devenir professeur, ce qui devrait arriver en continuant comme ça, mon envie principale serait d'enseigner ce que je veux, de travailler comme je veux et de diriger les recherches que je veux. Or, ça n'a pas du tout l'air de se présenter comme ça.

Bon, j'ai identifié ce que je ne veux pas mais je n'ai toujours pas répondu à ce que je veux réellement. Qu'est-ce que tu veux Georges ! et dans ma tête, ces mots sont prononcés avec la voix de Lola. Ah, elle me manque. Dans des moments comme ceux là, j'aime qu'elle me titille dans les recoins de ma pensée, pile là où il faut chercher les réponses. C'est un truc que j'...OH !
On se recentre là ! Hop hop hop ! ce n'est pas le moment de fuir les réponses là ! tu es en train de jouer le reste de ta vie. Alors concentre toi, ok ?!

Les passagers de l'avion doivent me prendre pour un taré de me claquer les joues des deux mains et je ne suis pas sûr que leur montrer ma carte de médecin les rassurerait.

Si tu imaginais ta vie dans 5 ans, qu'y verrais-tu ?

D'abord, je ne pensais pas que ce serait si important pour moi, mais depuis que Dr Schleck m'a coupé toute latitude à l'hôpital, j'ai le sentiment que mon indépendance est capitale. J'ai besoin de pouvoir décider seul de ma façon de bosser, de mes horaires, mes jours de vacances et dépendre de qui que ce soit va me faire chier de plus en plus, je le sens.
J'ai besoin de prendre le temps que j'ai envie avec mes patients. Cinq minutes si tout va bien chez un que je suis régulièrement, un heure chez un nouveau si nécessaire. Et personne pour m'imposer un rythme d'efficience.
Le corolaire, c'est que l'argent ne doit plus être un problème. Si je veux partir quand je veux en vacances et ne pas avoir un nombre de consultations par jour imposé, il faut que je gagne suffisamment en bossant un minimum. Pas forcément pour rouler sur l'or, je m'en fous. Si c'est pour gagner pareil qu'à l'hôpital mais avoir mon autonomie, je prends.

Conclusion : il faut que je quitte l'hôpital.

Alors, Georges, si je résume, tu veux être ton propre patron, choisir tes horaires de travail, tes vacances, gagner suffisamment pour n'avoir aucune épée de Damoclès sur ton activité. Ouais, en gros, tu veux être libre. Et avec cette liberté, tu feras quoi ? hein ?

Je veux du temps. Pour moi, pour lire, pour faire du sport, pour cuisiner, pour voyager. Personne ne me le donnera. C'est à moi de le créer. La conclusion de toutes ces réflexions c'est qu'il faut que je quitte l'hôpital. Mais pour faire quoi ? je peux toujours faire des remplacements en libéral, ça m'avait réussi et j'aimais ça. Mes remplacé(es) aussi. Oui, je peux faire ça. Je ne roulerai pas sur l'or, les périodes de boulot seront instables, inconstantes, mais bien payées. Une sorte de vie de Bohème.
Ah zut ! si je remplace, je ne pourrais pas faire ce que je veux. Il faudra que je colle aux habitudes du médecin que je remplace. Pas seulement pour ne pas le ou la vexer, mais par rapport aux patients et aux médecins correspondants.

Ça veut dire qu'il faut que j'ouvre mon cabinet.

Avec toutes les incertitudes que cela comporte. Avec toutes les nouvelles compétences que je vais devoir acquérir : la comptabilité, les impôts, la gestion de... de tout. Suis-je prêt à cela ? ça fait peur quand même. Monter un cabinet de spécialiste de toute pièce ! qui va pouvoir m'aider ? par où commencer ?

Oh Georges ! chaque chose en son temps ! tu viens de dire que ce que tu voulais dans ta vie, c'est du temps. Alors ne te mets pas la pression, donne toi le temps pour répondre à tout ça.

Après une bonne nuit de sommeil dans l'avion (putain, ça faisait longtemps que je n'avais pas dormi aussi bien), j'ai enfilé mes chaussures de rando. C'est ce que j'ai de mieux à faire en ce samedi. Pas de musique. J'ai besoin de mettre mes idées en ordre. L'itinéraire est tout choisi : l'ascension du point culminant de l'ile. Combien de temps affiché en marchant ? 8 heures ? Je vais te boucler ça en 6.

Je serre mes lacets, c'est parti. Un petit coup d’œil vers le sommet pour se motiver et j'enchaine les petites foulées.

Priorisons. Un proverbe chinois dit : "si tu dois avaler deux grenouilles, commence par la plus grosse; la deuxième ne te sembleras pas si difficile". C'est quoi le plus gros crapaud de ma vie actuelle ? Dr Schleck ! enfin, pas elle directement, mais ce qu'elle représente. Non, pas son autorité, mais le système de gouvernance managériale de l'hôpital. Je ne veux plus être un rouage de cette machine.
D'accord, mais comment faire ? il te faut un plan d'attaque.

Ok. Alors, je vais aller dans son bureau lundi matin et lui signaler ma démission. Elle va t'envoyer péter et disant un truc du genre "tu es ma chose et je fais de toi ce que je veux. Tu es attaché à ce service et je ne te laisserai pas partir".
Tu vas répondre que tu es un individu doté d'un libre arbitre et que tu décline sa proposition BDSM aussi alléchante soit elle.
Elle va ensuite répondre que tu as peut-être un libre arbitre mais que tu as surtout une grosse bite, pardon, un ego et que ça lui arracherait la peau du cul rien qu'à l'idée qu'un homme puisse renoncer au prestige et à la gloire que lui procurerait un poste de Professeur.
Je répondrai qu'elle s'arrache ce qu'elle veut, je ne coure pas après des trophées. Ce à quoi j'aspire, c'est du temps et ça ne s'achète pas. Et l'hôpital n'en vend certainement pas.
Elle te rétorquera que c'est vrai, l'hôpital ne vend pas du rêve mais que toi, t'en as acheté, et du lourd. Où est-ce que j'aurais vu qu'un métier pouvait offrir du temps et de l'argent ? certainement pas en médecine en tout cas. Qu'il aurait fallu faire fleuriste.
Alors là, je pourrais lui demander la dernière fois qu'elle est partie en vacances, la dernière fois qu'elle a vu ses gosses...mais ça serait mesquin et ce n'est pas moi. Je lui répondrai simplement qu'il n'y a aucune profession parfaite et que c'est à moi de créer le métier qui me convient, sur mesure.
Voyant qu'elle n'aura plus d'emprise sur moi, elle va certainement avoir recours aux menaces, du genre, si tu passes cette porte, n'espère pas remettre les pieds dans aucun hôpital de l'ile ni de métropole, je m'assurerai personnellement à ce que tu ne trouves de boulot nulle part. Ce à quoi je ne répondrai rien.

Oui, voilà, bon plan d'attaque. Crédible ? oui à mon sens. Des variations possibles par rapport à ce que j'anticipe ? oui, certainement. Significatives ? probablement. Pertinentes ? il y a peu de chances. Je pense que ça va se dérouler grosso modo comme imaginé à l'instant.

Bon, c'est quoi ma deuxième grenouille, déjà ? ah oui ! l'ouverture d'un cabinet ex nihilo. Rien que ça.

Je ne cours pas, je marche à mon rythme. J'ai prévu plein d'eau et de bouffe. D'ailleurs, je me sers, tout en continuant à marcher. Je transpire à grosses gouttes. J'ai atterri à 5h du mat et j'ai commencé l’ascension à peine après 8h du matin. La journée ne fais que commencer. Sous les frondaisons, il fait encore frais. Il n'est pas question que je prenne froid. Heureusement, quelques rayons traversent les branches et me réchauffent. Je suis baigné de verdure et j'ai l'odeur de l'humus plein les narines.

Comment je vais faire pour ouvrir un cabinet de consultation de spécialiste en libéral sans rien savoir dessus ? Bon, rien, t'exagères un peu. Tu as remplacé en libéral, tu sais à peu près à quoi ça ressemble quand même. Oui, mais l'envers du décor. Le concret. Tout ce qu'il y a derrière les consultations et que je n'ai pas vu. Qui peut me renseigner sur ces mystères ?
Peut-être tout simplement les libéraux que tu as remplacé ? Patate ! Tu ne représentes pas une menace pour eux, tu es loin, ce n'est pas comme si tu allais leur piquer leurs patients. Première chose que tu fais lundi, tu les appelles. Tous. Et tu extirpes toutes les informations que tu peux.
Ensuite, probablement qu'ils ne sauront pas tout ou alors seulement ce qui les concerne. Ta situation à toi sera certainement différente. Qui pourrait faire le tri parmi tout ça ? un comptable peut-être ? oui, probablement.

Donc lundi matin, tu poses ta démission. Ensuite, tu appelles la métropole. Après, tu travailles, quand même. Et juste avant la reprise, tu appelles un ou une comptable pour prendre rendez-vous et exposer ton projet.

Oui, le plan de bataille prend forme. Bravo Georges. Petit à petit tu reprends le contrôle de ta vie. Et je ne suis même pas arrivé au sommet encore !

Est-ce qu'il y avait d'autres sujets à aborder ? euh...non, je ne vois pas. Et merde, moi qui n'ai pas emporté ma musique. Je vais me faire chier sur tout le retour ! Oh, c'est bon, c'est pas comme si tu étais à l'article de la mort pour avoir oublié un ipod. Article. Oh putain !

J'avais oublié ce connard de Pr A de merde et sa pauvre nouvelle petite esclave à qui il fait faire son sale travail. Bon, mardi, tu lui réponds à cette interne. Gentiment mais fermement.

Euh...c'est tout ? il y a quelques mois, cela me semblait une montagne de devoir choisir entre collaborer ou décliner, choisir mes mots pour une réponse dans un sens ou dans l'autre. Finalement, en étant sur les flancs d'une montagne, je me sens tout léger. Il faut dire aussi que les conseils du Dr Karma sont passés par là. Rendons à César ce qui lui appartient.

Et après, hein ? d'autres sujets ? on en parle de ta vie sentimentale désastreuse ou pas ? Honnêtement ...non. Ce n'est pas par lâcheté, de ne pas vouloir voir les choses en face, non. C'est juste que je reprends ma vie en main petit à petit, je redeviens une personne qui me plait et qu'à partir de là, je plairai, forcément. A d'autres que moi-même bien sûr, hein, je n'ai pas l'intention de me marier avec ma main droite.

Et Lola dans tout ça ?

Mon cœur s'assombrit subitement et... HOP HOP HOP ! Oh là ! on ne perd pas le rythme ! Continue à marcher, Georges ! Ne lâche rien !

Oui, oh, c'est bon ça va ! c'est juste que j'ai honte de m'être comporté comme un parfait connard avec elle. En plus, elle n'a pas arrêté d'essayer de me prévenir que je fonçais droit dans le mur et je ne l'ai pas écoutée. Franchement, si je l'ai perdue comme amie, c'est bien fait, je l'aurai mérité.
Mais je n'ai pas envie de la perdre. C'est elle qui me pousse le mieux à me sortir de ma zone de confort pour me dépasser. Mieux que moi même. Grâce à elle, j'ai envie de devenir la personne qu'elle voit en moi. Elle me tenait en haute estime et je l'ai déçue. J'espère juste que ce n'est pas définitif.

Allez, avant toute choses, avant même ta démission de lundi, demain, dimanche, tu vas la voir et tu t'excuse le plus humblement possible. C'est ta priorité. Tu as beau te forger un nouveau métier à ta mesure avec tout le temps dont tu rêves, si t'en fais de la merde, de ce temps, ça ne sert à rien. Et elle, elle est toujours dans ton dos pour te pousser à donner le meilleur de toi. Une amie comme ça, tu ne la trouveras pas à tous les coins de rue, elle vaut de l'or, c'est un trésor, tu le sais et tu l'as laissée filer.

Mes pas m'amènent progressivement au sommet de l'ile. Le soleil aussi est à son zénith. J'embrasse toute cette terre du regard et je me sens microscopique. D'un tour d'horizon, je contemple tout ce qui s'offre à moi, y compris le chemin parcouru jusqu'ici. Tous les vents convergent ici. J'ai l'impression de sentir battre le pouls de toute l'ile. Je vois tout d'ici et pourtant je n'entends rien. A part le vent, c'est silencieux. Je peux redescendre avec sérénité.

Ça m'avait manqué, l'humilité. En même temps que ma sueur, j'ai éliminé pas mal de toxines de mon âme, j'ai transpiré mon ego et il s'est évaporé en me laissant moins surchauffé. Mon pas a davantage d'assurance, de stabilité maintenant que je sais où je vais. Surtout comment. J'ai un plan.

J'adore l'apaisement que me procure ces marches. Il faudrait que je le fasse plus souvent. D'ailleurs c'est quand la prochaine course ? à noter sur la liste des choses à faire mardi.

Je regarde ma montre. J'ai fait l'ascension en moins de 4 heures. Oh. L'aller-retour en moins de 6h, ça se fait, non ?



To be continued...




Vous trouverez sur le blog de Martin Winckler de nombreuses références sur la souffrance des soignants.
https://www.martinwinckler.com/spip.php?rubrique43
et
https://www.martinwinckler.com/spip.php?article1076

Le blog d'Hervé Maisonneuve offre aussi une multitude d'exemple, celui-ci par exemple :
http://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2018/03/prout-prout-prout-que-je-taime-ou-lint%C3%A9grit%C3%A9-est-un-long-fleuve-tranquille-voire-une-imposture-.html
et il y en a beaucoup d'autres.

Le livre du Dr Dupagne raconte sa lutte contre le système de gestion de l'hôpital, disponible ici :
https://www.amazon.fr/revanche-du-rameur-Dominique-Dupagne/dp/2749915872/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1539005330&sr=8-1&keywords=la+revanche+du+rameur

Merci à Farfadoc de n'avoir pas fait fleuriste :
https://farfadoc.wordpress.com/2012/03/12/pourquoi-jai-bien-fait-de-pas-faire-fleuriste/


Je voudrais remercier encore MZ/MW pour son aimable autorisation à utiliser son personnage de Karma.

lundi 1 décembre 2014

Des souris et des hommes

J'imagine que si vous n'avez jamais mis les pieds à un congrès de médecine vous ne pouvez pas imaginer ce que c'est. Il faut vous représenter un peu un mélange entre des cours à la fac, une messe, une séance de cinéma, un supermarché et un salon de l'agriculture. Je sais, spontanément, ce n'est pas facile.
Je vais donc vous expliquer les choses une par une.

La médecine est une science. Ça ne l'a pas toujours été mais maintenant, c'est cet aspect qui prédomine. Enfin...nous en rediscuterons plus tard. Pour faire avancer la science, il faut qu'il y ait des recherches, scientifiques évidemment. Vous suivez jusque là ? Ces recherches sont dirigées par des Professeurs, des gens qui ont passé l'HDR, l'Habilité à Diriger des Recherches. Ces professeurs demandent alors à des petites gens de travailler pour eux sur un sujet qui leur tient à cœur, sujet sur lequel en général, ils ont bâti leur carrière.

Si les petites gens sont des biologistes, dans une unité INSERM, souvent, les études sont menés sur des rats ou des souris, en bonne santé, qu'on va rendre malade d'abord et les guérir ensuite. Si ces petites gens sont des internes, les études sont menées sur des vrais gens, des patients, des personnes vivantes, déjà malades, et qu'on va essayer de guérir. C'est ça, le but de la recherche : aider les gens à guérir.

Pour articuler tous ces rouages, il y a des ARC, attachés de recherche clinique. Ils compilent tout plein de données, les donnent aux Professeurs pour décider du protocole de recherche clinique. Le Professeur décide de ce qui va être recherché, précisément. Il va essayer de répondre à une question parmi tout le flou de la méconnaissance médicale.

En retour, les ARC vont informer les patients inclus dans les études, leur dire le but de la recherche et leur demander l'autorisation de participer à l'étude. Pour savoir comment mener l'étude, connaître combien de patients il faudrait inclure pour répondre à la question de départ avec 95% de certitude, on fait appel à des statisticiens. C'est eux qui décident à quelle moulinette les chiffres vont être passés pour sortir d'autres chiffres qui vont prendre du sens et pouvoir répondre à la question initiale.

Ça peut être : telle maladie est pour l'instant incurable. L'état actuel des connaissances scientifiques nous informe que telle molécule pourrait être très prometteuse. Essayons-la chez la souris. Et si la réponse est : Oui, la molécule X permet de guérir la maladie de la souris, alors on demande aux humains s'ils accepteraient d'essayer la molécule X pour essayer de traiter leur maladie incurable. Si la réponse est encore : Oui, la molécule X permet de guérir la maladie Y, c'est super, on a découvert un nouveau traitement et les patients en ont bénéficié en avant première. 

Une fois les études conduites par les biologistes, les internes, les chefs de cliniques, les Professeurs, les résultats centralisés par les ARCs, et validés par les statisticiens, il faut alors montrer ses résultats à d'autres scientifiques qui vont alors décortiquer le travail mené par l'équipe, l'analyser à leur tour et en faire un critique constructive. Tout cela pour faire avancer les connaissances médicales. Pour faire progresser la science.
Les résultats sont donc publiés dans une revue médicale, disponibles à la lecture et la critique de tous.

Tout ce beau monde est réuni pendant une brève période à un congrès médical. Sauf les patients. Sauf les souris.

 Le congrès est le lieu où les connaissances médicales sur un sujet sont toutes concentrées, présentées, débattues, applaudies par les pairs.

Bon ça, c'est du point de vue des bisounours, le verre à moitié plein.

En réalité, chaque service où travaille un Professeur reçoit de l'argent du ministère de la recherche et de la fac pour financer des projets de recherche. En pratique, cet argent sert surtout à boucher les trous dans le budget de l'hôpital, pour payer les infirmiers, les aides soignants, les agents administratifs, les biologistes, les statisticiens... Pour financer le projet de recherche, pour pouvoir engager plus de monde, pour acheter du matériel, pour pouvoir travailler dans des conditions décentes, la fac et le ministère comblent deux tiers du budget. Ça ne suffit pas. Il faut trouver des financement extérieurs. Auprès d'une fondation à but caritatif par exemple ou bien auprès d'un laboratoire pharmaceutique.

Ensuite, une fois que la recherche est publiée, c'est la spirale. Pour ne pas virer les gens qui viennent juste d'être engagés, il faut toujours trouver un autre financement, donc toujours avoir un projet de recherche sous le bras. Plus un Professeur publie, plus il acquiert de notoriété dans son domaine et plus il devient alors facile de trouver des financements.

Pour les labos, c'est tout bénef : ils financent à peu de frais de la recherche qui leur bénéficiera de façon directe ou indirecte. Pour les organismes de publication aussi : plus on publie, plus il faut publier. Et les articles ne sont pas gratuits évidemment.

Les congrès de médecine sont financés par les associations de malades, les labo et les revues. On y trouve donc toutes les informations sur les dernières innovations technologiques, les derniers médicaments, les derniers dispositifs, le dernier article qu'il faut absolument avoir lu, le Professeur qu'il faut absolument aller écouter car il est LA référence du sujet...

Parmi tous ces rouages, les petits chercheurs, eux, n'ont que peu de place. On leur laisse souvent un coin reculé du parc d'exposition, un endroit mal éclairé avec des murs en carton contre lesquels ils collent leur affiche qui présente en un mètre carré 3 ans de travail. L'avantage c'est que le congrès organise un défilé des Professeur, où chacun va pouvoir présenter son poulain et l'objet des ses recherches en proclamant haut et fort "Son travail est génial, retenez-le (ou la), il (ou elle) ira loin."

C'est là que je me trouve, entre les murs en carton et une armée de chercheurs qui patientent devant leur poster en attendant que quelqu'un vienne leur taper sur l'épaule, leur dire que oui, ce qu'il font est très intéressant, si si, qu'ils n'ont pas perdu 3 ans de leur vie, même si c'est tellement pointu dans leur domaine que même le titre est incompréhensible, y compris pour des personnes du milieu.

J'ai donc passé une journée entière, debout, en costard, à attendre devant mon affiche toute neuve, en attendant que Pr A me dise que c'est bien (il n'a même pas corrigé ma mise en page, ni mon texte d'ailleurs). Je voudrais juste que quelqu'un lise ce qu'il y a d'écrit et me fasse un commentaire, n'importe quoi, bien ou mal. Qu'il me dise que mon travail c'est de la merde en m'expliquant pourquoi dans le menu détail. Ou au contraire, qu'il y ait juste quelqu'un pour parcourir le texte en diagonale et faire une moue approbatrice du genre "Tiens, si j'avais 20mn devant moi, je lirais probablement son article."
3 personnes ont lu mon poster : mon voisin de droite, un canadien, ma voisine de gauche, une tunisienne et un Professeur suisse qui s'était perdu.

Pour les deux jours restants, j'ai décidé de ne pas poireauter devant mon poster mais d'essayer de prendre le pouls du congrès, savoir ce qu'il s'y raconte. J'ai donc quitté mon placard et je me suis dirigé vers les salles de congrès. Devant l'amphithéâtre principal, il y avait un énorme vigile. En fait, plus la salle de conférence est grande, plus le sujet est brûlant ou intéressant ou d'actualité et donc est sensé réunir beaucoup d'assistance. Je me rends compte subitement que la taille de l'amphi détermine aussi la taille du vigile. Il me demande :
"_ Vous avez votre badge ?
_ Euh...je regarde dans ma besace...Non, j'ai du l'oublier à l'hôtel.
_ Alors vous ne pouvez pas rentrer.
_ Ah bon ? c'est payant ? réservé aux plus de 18 ans ?
_ Non, je dois passer le code barre sur votre badge au lecteur laser pour comptabiliser le nombre d'auditeurs. Si je ne le fais pas, vous ne pouvez pas rentrer.
_ Ah zut. Bon, ben merci quand même.
_ Au revoir monsieur."

Est-ce qu'il n'y aurait pas une porte dérobée pour rentrer en bravant l'interdit ? Trop un rebelle je suis. Oui, en effet, il existe une entrée de service pour le personnel de maintenance. Je longe donc l'amphi, je passe par une petite porte entrouverte où il était écrit "entrée réservée au personnel autorisé" et je me dirige doucement vers la fosse.

Derrière la porte à moitié fermée, je peux voir la moitié des diapositives et entendre la totalité des paroles de l'orateur. J'assiste à une joute verbale (oui oui, avec des mots chevauchant des destriers en armure avec des casques sur la tête et une grosse lance dans la main) entre deux professeurs :

"_ Cher confrère et ami, les résultats présentés dans mon études suggèrent que vos travaux doivent remettre en question toutes nos connaissances sur le sujet. C'est très présomptueux de votre part.
_ Il n'y aucune présomption dans les chiffres. L'étude a été réalisée de façon tout à fait rigoureuse, randomisée en double aveugle sur une population conséquente de souris et les résultats sont significatifs et incontestables.
_ Oui mais vous le savez bien, les statistiques sont des créatures très fragiles à qui on peut faire avouer n'importe quoi sous la contrainte. Certes, la méthode que vous utilisez est irréprochable mais les groupes que vous étudiez ne sont pas homogènes et les résultats sont orientés. Vous vous attendiez à avoir ces résultats là.
_ Même si j'ai laissé une part au doute, j'ai mené l'étude évidemment parce que je m'attendais à avoir ce résultat là. Sinon je ne l'aurais pas faite, vous vous en doutez. Je ne fais pas de recherche fondamentale, je laisse ça aux biologistes. Moi, je suis médecin, je fais de la recherche orientée vers la thérapeutique. Ça me semble normal et logique.
_ Dans ce cas là, si vous vous orientez vers de la recherche thérapeutique, vous auriez du faire vos recherche sur des rats. Tout le monde médical sait que leur métabolisme est beaucoup plus proche de l'homme que celui des souris.
_ A votre place, je ne dirais pas de mal des souris, surtout ici à Paris qui héberge la maison de Mickey Mouse."

Son interlocuteur en est resté coi. Gagner une joute scientifique avec ce genre d'argument, c'est indécent, c'est veule, c'est minable. Et pourtant, vu le tonnerre d'applaudissements qui a retentit dans la salle, tout le monde avait élu le vainqueur du combat. Finalement, la taille de la salle ne dépend pas de la hauteur du débat scientifique mais plutôt de l'ego des orateurs. Finalement, ce n'est pas le chevalier avec la meilleure technique qui l'emporte mais celui qui a la plus grosse, lance ou monture, tout dépend.

Après avoir atteint le point Godwin de la rhétorique scientifique, je m'en fus vers d'autres lieux, d'autres hauteurs scientifiques. Je me suis dit, si je trouve une salle de conférence plus petite, le sujet sera peut-être vraiment intéressant.

J'ai quitté mon couloir et me suis dirigé vers la sortie. A peine avais-je franchi la porte "réservé au personnel autorisé" que je me suis fait aborder par un délégué médical. Je le sais parce qu'il arborait un badge avec le logo LF en grosses lettres pour "les Laboratoires du Fleuve".

"_ Ah tu es là ! on te cherchait partout.
_ Euh... ah bon ? vous êtes sûr que c'est moi ?
_ Allez, ne sois pas con. On m'a dit de chercher un rouquin en costard sans badge, il n'y en a pas onze mille.
Je me suis dit dans ma tête qu'il devait en avoir au moins deux mais je l'ai suivi, on ne sait jamais, peut-être un buffet gratuit. A force de rester debout devant mon poster, j'avais faim.
Il m'emmena vers une petite salle de conférence (ah ! bonne nouvelle) mais sans buffet (oh ! mauvaise nouvelle) mais avec café à volonté (Ah !).
_ Ça y est, j'ai retrouvé le nouveau qui s'était perdu.
_ Bon on va pouvoir commencer. Donc, vous me connaissez tous, je suis le directeur du département formation en force de vente, et non pas "force de fente" comme la rumeur circule.
Quelques gloussements dans l'assistance, surtout venant de la moitié masculine de l'auditoire.
_ Je vous fais un petit résumé de la situation : suite aux nombreux désagréments subis par le secteur pharmaceutique, je veux bien sûr parler des affaires Diplomax, Cholesterine, Viandoxx et autres pilules de troisième génération...

Cette fois, c'est moi qui ai gloussé. Ça m'a toujours fait marrer de parler de "génération" pour des pilules sensées empêcher la procréation. Sauf que j'ai gloussé pendant un silence grave, pesant, et du coup, tout le monde m'a entendu.

_ ... donc, je disais...euh...je disais quoi déjà...ah oui ! Pour toutes ces raisons, le secteur est en pleine restructuration. Il y quelques années, nous avions la grande salle de réception de l'hôtel 3 étoiles, avec buffet et champagne à volonté. Cette année, nous devons nous contenter d'une petite salle de réunion comme celle-ci. Les réductions de personnel et de budget ont été drastiques. Mais vous vous demandez sûrement, comment en sommes nous arrivés là ?

Non, moi je me demandais où étais parti la bouffe.

_ Et bien, c'est assez tragique mais les lois sont contre nous. Il faut plusieurs années pour développer un médicament, entre la découverte de la molécule, les études in vitro, les tests sur les rats, les souris, puis l'homme et finalement la commercialisation du médicament, il se passe entre 10 et 20 ans. Or, lorsqu'on dépose un brevet, il est valable pour seulement 25 ans. La recherche coûte cher, très cher. Alors pour que la boite continue à engranger des bénéfices et faire plaisir aux actionnaires, il faut opérer un retour sur investissement le plus vite et le plus fort possible.
Petite pause dramatique.

_ Certains laboratoires ont opté pour une stratégie quitte ou double : on bâcle les essais cliniques sur l'homme et on sort le médicament quand même. Ce n'est qu'après qu'ils se sont rendu compte de l'erreur.

Une nouvelle pause dramatique.

_ D'autres laboratoires, eux, préfèrent prolonger les études cliniques et mettre le prix fort sur le médicament puisqu'il restera moins longtemps sur le marché. Cette approche pose problème pour des médicaments essentiels comme les anti-rétroviraux par exemple. Les fait de vendre très cher des médicaments à des populations qui, sans ce remède, meurent, peut être vécu comme quelques chose de très polémique.

C'est le moins qu'on puisse dire.

_ Donc, moins de médicaments, mis moins longtemps sur le marché, disponibles pour moins de patients parce que trop chers, tout ça mis bout à bout font moins de recettes. C'est facile de comprendre pourquoi les actionnaires sont craintifs et n'investissent pas dans les laboratoires pharmaceutiques. C'est pourquoi tous les laboratoires sont en train de fusionner entre eux et de réduire leur personnel. C'est la grande restructuration. Les directions ont alors décidé de changer de stratégies : finit les armées de visiteurs médicaux dans les cabinets des généralistes.

Ah bon ? c'est nouveau ça en effet. Il vient de piquer mon intérêt.

_ Oui, maintenant, votre rôle à vous, les délégués, ce sera de convaincre les Professeurs de faire des études sur nos produits, de faire des prescriptions hors AMM parce que eux, ils le peuvent. En effet, un Professeur a une notoriété, une aura, un charisme pour entraîner tout le monde dans son sillage, y compris les futur prescripteurs que sont les internes. De plus, un patient qui sort du service du Professeur, le médecin généraliste va y réfléchir à deux fois avant de retirer un médicament prescrit par le Grand Patron, parce qu'il est sensé être l'expert dans le domaine.

J'en ai la mâchoire qui pend.

_ Alors la visite médicale de papa, c'est fini ! Terminées les mini-jupes avec jambes croisées juste ce qu'il faut, les décolletés plongeants tout en se penchant pour montrer les plaquettes de médocs...de toute façon, maintenant, la moitié des médecins sont des femmes. Ces ... comment dire... arguments marketing ne fonctionnent plus. Maintenant, il faut la jouer plus fine, être plus sympa, plus à l'écoute, et surtout, surtout, financer les déplacements des internes, des Professeurs, des ARCs...tout le monde ! offrir du matériel dans les hôpitaux...et caetera...et caetera...et caetéra...

prononcé "ète kaétéra" en latin dans le texte.

_ Vous avez compris ? Nous, ça nous arrange que les médecins soient sous-payés. A votre avis, qui est-ce qui fait du lobbying pour que le tarif de la consultation ne soit pas réévalué depuis 25 ans ? oui, les mutuelles, mais il y a nous aussi. Plus les médecins sont surexploités, esclavagisés, maltraités, payés des cacahuètes (prononcées kakahÜettes) et plus ils sont corruptibles !

Et c'est pile ce moment que choisit mon alter ego pour faire irruption tel un deus ex machina, un ange roux en costume, avec une absence de badge sur le torse.

_ pff pff pff... c'est bien ici la réunion LF ?
_ Tu es qui toi ?
_ Je suis Jean-Pierre, le délégué de région Limousin, je me suis perdu.
_ Si c'est toi le délégué, vous, vous êtes qui ? se tournant vers moi.
_ Moi ? je suis juste un esclave dont personne ne fait attention. Je m'en vais. Merci pour le café.
_ Jean-Pierre, t'es viré."


En sortant de là, je me suis senti sale, comme violé, souillé, utilisé par le marché comme vulgaire pion. Ça veut dire que je suis corruptible, exploitable, corvéable à merci ? J'ai accepté de me prostituer pour venir à ce congrès : un poster contre une place offerte.
Et le pire, c'est que pour monter les échelons de la hiérarchie médicale, tout le monde est obligé de passer par là. En parlant d'échelons, voilà la hiérarchie qui arrive justement :

"_ Ah Georges ! Tu tombes bien. J'ai croisé le Professeur de référence à Paris et il est très intéressé par ton article. Il voudrait une copie pour publier dans la revue française le mois prochain.

Après avoir été secoué par la réunion des délégués, j'ai pris une grande inspiration, histoire de laisser décanter les émotions et surtout pour ne pas répondre des choses que je pourrais regretter.

_ Merci Professeur A. mais je pense que je vais m'arrêter là.
_ ... Ah super, je ... Pardon ?
_ Je n'ai aucune ambition de carrière hospitalière alors me donner autant de mal pour ne rendre service qu'à vous même sans contrepartie...non...ça ne m'intéresse pas.
_ Mais...mais...et ton nom en premier dans une grande revue internationale ? c'est ce qu'il y a de plus prestigieux !
_ J'apprécie votre sollicitude mais je ne suis pas un Serpentard. J'ai longtemps été un Poufsouffle mais aujourd'hui, je prends mon courage à deux mains, je deviens Gryffondor et je vous le dis en face : j'arrête d'être votre esclave. Le poster, je vous l'offre, vous le placarderez dans votre bureau jaune. Au revoir Professeur."

Il est resté bouche bée, sans doute n'avait-il pas compris les références.

Voilà, c'est fait. J'ai mis définitivement un terme à toute ambition hospitalière. Si un jour j'ai envie de revenir à l'hôpital, il faudra que ce soit hors de la sphère d'influence du Professeur A. J'ai compris les règles du jeu, cette fois-ci, je ne me ferai plus avoir.

Bon, maintenant, je me sens plus libre et je peux en toute sérénité voir Emilie.

La suite au prochain numéro.










Pour les Serdaigles :


Doc Karlito parle très bien de la condition des étudiants en médecin et après : ici.

Ici, on explique ce qu'est devenue la recherche fondamentale :
http://sciencesenmarche.org/fr/mais-pourquoi-les-chercheurs-nous-cassent-les-oreilles-avec-le-credit-impot-recherche-par-lillustre-amiral/

Le scandale des délégués médicaux : (une vieille affaire mais toujours d'actualité)
http://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/la-video-qui-fait-mal-aux-laboratoires_958065.html

Récemment, un Professeur californien a été mis à jour. Vous vous rappelez ? boire un verre de vin par jour protège le cœur ? bah c'est faux. Enfin, peut-être pas, mais on ne saura jamais, à cause de lui :


pourritures rhétoriques et autres moisissures de langage :
http://cortecs.org/effets-sophismes-biais-techniques/moisissures-argumentatives/#sdfootnote2sym

Comment éviter les scandales pharmaceutiques :
http://www.prescrire.org/aLaUne/dossierPalmares2004Conf.php



lundi 24 novembre 2014

Article second : l'optimisme

La semaine suivant la course, Lola est revenue à la charge :
« Bon alors, maintenant que la course est finie, tu as du temps pour draguer, oui ou non ?
_ Oui.
_ Ah ! alors ? la petite interne de gastro, la brune exubérante…tu la travailles quand ?
_ Nah…pas motivé.
_ Ok. La petite interne de cardio, timide mais hyper mimi…c’est quand que tu la secoues ?
_ Non mais comment tu parles ! non, elle non plus, pas motivé.
_ Roooh faut te bouger les fesses là ! t’y mets vraiment pas du tiens.
_ C’est vrai, mais j’ai un plan.
_ Ah ! un plan cul ?
_ Non, ou plutôt c’était mais j’aimerais bien que ça devienne plus.
_ Mmm, méfie-toi, ça pue.
_ Pourquoi ?
_ C’est difficile de changer une relation en une autre. Tu ne peux pas changer une amitié en relation amoureuse par exemple, dit-elle avec soudain beaucoup de sérieux.
_ Ah bon ? mais pourtant …
_ C’est comme ça, c’est tout, ça ne marche pas. Pas plus que changer une ancienne relation en plan cul régulier. Il y en a toujours un des deux qui espèrera davantage.
_ Là dessus je suis d’accord, mais si les deux veulent la même chose…
_ Mouais, mais faut bien en discuter avant, et discuter quand tu faisais que niquer auparavant, le changement peut être brutal.
_ Mouais. Tu es en train de me dire qu’une fois qu’une relation est établie elle ne change pas.
_ Non, en tout cas jamais en mieux.
_ C’est vachement pessimiste comme point de vue.
_ Ou pas. Par exemple, toi et moi, on sera toujours amis, ça n’évoluera pas vers autre chose et c’est bien.
_ C’est très péremptoire.
_ C’est pas faux.
_ Ah ah ah, je vois qu’on a les mêmes références.
_ Bon, concrètement, tu vas faire quoi ?
_ Bah j’ai rappelé Fenouil."

Flashback de 2 jours :

« _ Allo Fenouil ?
_ Oui ? c’est qui ?
_ C’est Georges.
_ AAAAAAH ! trop bien ! comment ça va ?
_ Pas mal et toi ?
_ Ça va plutôt bien. J’ai suivi tes conseils : j’ai fais pas mal d’introspection, je me suis rappelé pourquoi je faisais ce métier et j’ai changé de boulot.
_ Super ! tu fais quoi maintenant ?
_ Je soigne des lions dans une réserve en Afrique.
_ …
_ Allo ?
_ Oui…non…je suis sur le cul là, c’est énorme ! et tu es heureuse ?
_ Oui très ! ça te dirais de venir me voir ?
_ Ah oui ! carrément ! mais sauf que … je ne peux poser de vacances qu’à la fin du mois.
_ C’est pas grave, dis-moi quand tu arrives, je t’attends.
_ Génial ! je te tiens au courant.

Retour au temps présent :

"_ Donc vous allez vous revoir à la fin du mois.
_ Oui, comme ça j’ai le temps de finir l’article.
_ Ah oui c’est vrai. D’ailleurs, moi aussi il faut que je rédige le bilan d’activité des explorations fonctionnelles.
_ C'est moi ou j'ai l'impression qu'on passe notre temps à travailler ensemble ?
_ C'est juste une impression.
_ Je ne suis pas sûr mais, on bosse tous les jours ici, ensemble, aux explorations fonctionnelles. Vrai ou pas vrai ?
_ Vrai.
_ Et quand les explorations fonctionnelles sont fermées et que je retourne dans le service, il se trouve que tu te retrouves à remplacer au moins une infirmière du service et que, comme par hasard, on re bosse ensemble. Je me trompe ?
_ Non.
_ Par dessus tout ça, tu rajoutes qu'on doive chacun rédiger un truc de notre côté.
_ Où veux-tu en venir ?
_ Moi je dis : faisons-le ensemble !
_ De quoi tu parles ?
_ De nos rédactions bien sûr ! est-ce que ça te dis de passer chez moi, ce soir, je te fais à manger et on se pose chacun devant notre ordi, on tape on tape on tape, et dès qu'un de nous deux en a marre, l'autre sera là pour lui changer les idées. Ça te dit ?
_ Mmm, mouais, je n'ai pas l'habitude de geeker avec quelqu'un d'autre à côté de moi.
_ Timide ?
_ Non, grottesque.
_ Euh, toi ? grotesque ? mais non tu ...
_ Non, je veux dire que j'aime bien rester dans ma grotte à grogner comme une ourse.
_ Ah d'accord ! ça me convient. Et puis tu as déjà grotté avec de la bouffe gratuite ? à volonté ?
_ Mmm ... je réfléchis.
_ Bah réfléchis bien, je ne ferai pas mon cari de saucisses fumées tous les jours.
_ Eh oh ! tu ne crois quand même pas que tu vas amadouer une créole avec un plat des iles ! si ?
_ Tu n'es même pas un peu curieuse ?
_ Déjà, si tu es un mec qui arrive à cuire un steak je serai impressionnée alors un plat mijoté, pfffiou ! c'est au delà de toutes mes espérances.
_ Non sérieux. Personne ne t'as jamais rien cuisiné ?
_ Pas un homme en tout cas.
_ Alors je me fais un devoir de relever la moyenne de tous les hommes en t'offrant un bon petit plat. Ce serait extrêmement impoli de refuser.
_ Why not ?
_ Alors c'est décidé ! ce soir, chez moi, 19h.
_ Tu rêves ! un mec qui m'offre à bouffer chez lui ! ça ressemble trop à un piège à gonzesse. Chez moi. C'est non négociable.
_ Mais enfin ! je ne...
_ Et il ne se passera rien entre nous ! pointa-t-elle d'un doigt menaçant envers moi."


 Pendant que je faisais bouillir les saucisses, Fenouil m'appela.
"_ Alors ? tu viens toujours ?
_ Oui bien sûr ! j'ai mon billet pour dans deux semaines.
_ Parfait. J'ai réussi à te trouver un chauffeur pour t'amener de l'aéroport jusqu'à la réserve.
_ Ah ! génial ! le grand luxe !
_ Et puis j'ai réservé un des bungalow pour qu'on soit tranquilles.
_ Super ! ça a l'air de bien se présenter ces vacances.
_ J'ai l'impression aussi. J'ai tellement de choses à te raconter, sur ma nouvelle vie, mon nouveau taf, le nouveau moi en quelque sorte.
_ J'ai hâte d'entendre tout ça.
_ On peut en parler maintenant si tu veux. Tu es dispo ?
_ Non, désolé, je dois rédiger un article pour demain, ça devrait me prendre toute la nuit malheureusement.
Je ne sais pas pourquoi j'ai menti. Je devais rendre ma partie de l'article pour la semaine prochaine. Peut-être n'avais-je pas envie qu'elle sache que je passe la soirée avec une fille, même si c'est une amie. C'est con, je n'ai rien à me reprocher, j'ai le droit d'avoir des amis, même des filles. Non, je ne sais pas pourquoi j'ai menti.
_ Mince. Alors on se recontacte dès que tu as fini pour préparer ton arrivée, d'accord ?
_ Ça marche. A très vite. Bisous !
_ Bisous ! Et ...
_ Oui ?
_ Ne fais pas trop de nuits blanches à travailler. J'ai bien l'intention que tu soies en forme.
_ Hihi ! Compte sur moi."
Ça se voit que je souris ? et ça s'entend au téléphone vous croyez ?

Les saucisses, c'est bon. Les oignons et l'ail, c'est bon. Je peux mettre tout l'ail que je veux puisque je n'ai pas l'intention de lui souffler mon haleine fétide dans le nez. On va passer pas mal de temps silencieusement, studieusement, et puis de toute manière, c'est une amie. Point final.
Le plus important, c'est de bien faire roussir les oignons dans les épices, pour que ça prennent bien le goût. Après seulement, on fait mijoter avec les tomates. Et à la fin, on rajoute le thym.
Voilà, c'est prêt, je laisse réduire un peu. Le riz est prêt. L'ordi est chargé. J’emballe tout ça, je mets dans la voiture et c'est parti. Elle habite dans une grande baraque, toute neuve, un peu dans les hauteurs de l'ile mais pas trop en altitude. Juste assez pour profiter de la chaleur sans étouffer, pour avoir la vue sur mer sans le voisinage pourri.

"_ Salut !
_ Salut ! perfect timing !
_ Indeed ! ça sent bon dis donc ! je suis déjà impressionnée que ça n'ait pas cramé.
_ Ah ah ! moque toi.
_ Non non, je suis sérieuse ! Aucun mec que je connais ne sait cuisiner.
_ On passe à table alors.
_ Non, je préfère commencer à bosser si ça ne te dérange pas. J'étais en train, en t'attendant.
_ Ok, de toute façon, on n'aura qu'à réchauffer tout à l'heure."

Nous avons passé deux heures, l'un en face de l'autre, cachés derrière nos écrans, bercés par le son des vagues et des touches de clavier, interrompus ça et là par les souffles d'exaspération des affres de la rédaction.
Au bout d'un ultime soupir :
"_Ça te dit une pause ? demanda-t-elle.
_ Ouaip carrément, je crois que j'ai une escarre à la fesse gauche.
_ Ça tombe bien, moi c'est la fesse droite.
_ Allons dehors.
J'ai servi deux assiettes conséquentes, vu l'heure tardive. Nous nous asseyons au bord de sa terrasse, côte à côte, face à l'océan scintillant sous le clair de lune, chacun avec son écuelle sur les genoux. J'avais une faim de loup et visiblement elle aussi, doublée d'un coup de fourchette à faire pâlir un rugbyman landais.
_ Bah dis donc ! ça fait combien de jours que tu n'as pas bouffé.
_ Désolé mais c'est trop bon ! ce n'est pas 100% créole mais c'est hyper bon.
_ Ah non ? qu'est-ce que j'ai raté pour que ça n'ait pas le label créole ?
_ Le thym. Ça sent le thym frais.
_ Oui, c'est meilleur frais, non ?
_ Peut-être, mais pour que ce soit vraiment créole, il aurait fallu le faire cuire en premier, avec tes oignons.
_ Ah mince!
_ Là, ça fait plutôt provençal. Mais c'est hyper bon quand même !
_ Ah merci.
_ Je suis impressionnée. Bravo.
_ Euh, merci, merci.
_ Sérieusement, c'est la première fois qu'un mec me fait à manger.
_ Ah bon ? et tu es restée avec beaucoup de mecs ?
_ Non.
_ Ah.
_ ...
_ Et c'est suffisant pour se faire une idée représentative de la gent masculine.
_ Oui.
Oulah, c'est pas facile du tout de la dérider. Je suis complètement déstabilisé par son aptitude à passer de la complicité ultra proche à cette distance glaciale dès qu'il s'agit de sa vie sentimentale. Changeons de sujet, retrouvons la charmante Lola.
_ Alors t'en es où dans ta rédaction ? ça avance bien ?
_ Bof, j'ai du harceler les médecins et les informaticiens pour récupérer les données de l'année écoulée. Il m'ont filé un tableur et il faut que je trie toute les données. C'est très fastidieux. Donc, ça avance, mais c'est lent. C'est chiant à mourir et il faut que j'arrive à le rendre intéressant au conseil de pôle.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ Comme ça, ils verront qu'on fait du bon travail toi et moi, et surtout que ça fait rentrer plein de thunes pour le service.
_ Mais c'est qui qui paye ? les patients ?
_ Non, la sécu et l'ARS. Pour chaque patient, la sécu paye le prix des explorations et en plus, l'ARS nous donne une enveloppe. Globalement, au bout de 300 patients, ça rapporte plus à l'hôpital que ça ne lui coûte.
_ Cool ! et du coup, on en a vu combien des patients en un peu moins d'un an ?
_ A peu près 1200.
_ Ah oui ! on fait une sacré équipe !
_ C'est clair ! Et toi ça avance ?
_ Bah, il faut que je rentre les derniers dossiers de patients que je suis allé chercher en métropole le mois dernier, que je recalcule les stats, que je refasse mes tableaux, et que je décore avec du joli texte autour pour bien montrer que mon travail n'a servi à rien.
_ Ah bon ? pourquoi ?
_ Parce que, grosso modo, en fonction de comment je présente les choses, soit je montre qu'on a opéré plein de patients pour rien, soit je montre que leur avoir fait plein de scanners injectés, ça n'a servi à rien. En même temps, si on ne les avait pas opérés, on n'aurait jamais été sûr à 100% que leur tumeur était bénigne. Mais du coup, ça remet en question toutes les recommandations nationales sur le sujet.
_ C'est super, tu déconnes ! ça veut dire que ton travail est suffisamment solide pour démonter le travail de tes prédécesseurs.
_ Justement. Toutes les recommandations ont été rédigées par mon directeur de thèse.
_ ... Ah... vu comme ça, forcément, ça m'étonnerait que ça lui fasse plaisir en effet.
_ Exact. Et du coup, je lui ponds cet article. Ça ne va pas lui plaire, donc on ne va pas le présenter à une revue. Il va me trouver d'autres patients à inclure pour que les chiffres tendent en sa faveur.
_ Mouais, c'est Sisyphe, quoi.
_ C'est ça. Ça ne finira jamais.
_ Et comment tu peux t'en sortir ?
_ J'espère juste qu'il se lassera à un moment.
_ Tu déconnes ? c'est un professeur. S'il est à son poste, c'est qu'il a été sélectionné génétiquement pour sa patience et son ambition. Probablement pour sa vanité. Il ne lâchera jamais l'affaire.
_ Génial, merci de me remonter le moral. Tip Top cacahuète !
_ Désolé, mais je préfère être honnête avec toi.
_ Mouais, t'as pas tort. Il fallait bien que je l'entende à un moment ou un autre.
_ Et puis, c'est pas moi qui vais te remonter le moral mais Fenouil ! propos qu'elle ponctua d'un mouvement d'épaule contre mon épaule.
_ Eh eh, peut-être bien, effectivement.
_ Alors ? ça se présente bien ?
_ Ne vendons pas la peau de l'ours trop tôt. Elle m'invite chez elle, dans un grand bungalow, au milieu de la savane, entourés par les lions. Je n'ai pas intérêt à faire le con, elle ne pourra pas me foutre à la porte.
_ Oh, allez quand même ! tu ne risques rien. Si elle t'invites, vu vos antécédents c'est que ... d'ailleurs, c'est quoi vos antécédents ? il s'est passé quoi précisément entre vous ?
_ Précisément ? tu veux les positions, la fréquence de nos rapports et si elle a joui c'est ça ?
_ Pff t'es con ! il n'y a que ça alors entre vous ? du sexe ?
_ Non non ! on a passé trois jours fantastiques sur Paris, elle avait beaucoup besoin de parler, de faire le point sur sa vie. Elle avait besoin de réconfort aussi, parce que manque de confiance en elle, tout ça...
_ Et toi, avec ta bonne âme, tu lui es venu en aide, c'est ça ?
_ Oui, un peu. Je l'ai écouté, un peu conseillé, je l'ai aidée à faire le point sur ses envies. Et puis je sortais d'une rupture moi aussi, j'avais besoin d'un peu de tendresse.
_ Donc, vous étiez un peu plus que des sex friends.
_ C'est ça, on s'est apporté beaucoup de réconfort l'un à l'autre à un moment où on en avait tous les deux besoin.
_ Mmm, je vois. Et du sexe aussi ?
_ Oui, aussi. Un peu. Surtout de la tendresse en fait. C'était très chouette. 
_ Oui donc, effectivement, si elle te propose de venir la rejoindre c'est qu'elle espère prolonger cette complicité.
_ Ah bon, tu crois ?
_ Mmm, oui je pense. D'après ce que tu me racontes, je pense qu'elle est sincère, qu'elle éprouve beaucoup d'affection pour toi. Vous avez partagé un truc fort et intense, ça laisse son empreinte.
_ Mouais peut-être. Je ne pense pas que je suis le genre de personne à laisser une impression impérissable chez les autres.
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ ... J'ai pas très envie d'en parler. On retourne bosser.
_ Ok."

Nous continuons à travailler, moi dans le canapé, elle en tailleur sur sa chaise de bureau avec un coussin moelleux sous les fesses. Encore deux heures comme ça et retour à la pause.

"_ Pffff, je n'en peux plus. Je vais lui envoyer tel quel à mon cher Professeur Connard (notez les majuscules). Je ne comprends vraiment pas pourquoi je me prends la tête.
_ Moi non plus. Laisse tomber.
_ Oui mais non. J'ai quand même le maigre espoir que ce soit publié un jour.
_ Tu es vachement optimiste toi.
_ Et c'est mal ?
_ Non, c'est illusoire. N'importe qui d'un petit peu logique apprend très vite à ne pas être optimiste.
_ Ouh ! faut que tu développes, là. On touche un nœud.
_ Mais ouais ! si tu te laisses aller à l'optimisme c'est que déjà, à la base, tu doutes de la réussite de ton projet. Si tu sais à l'avance que ça va marcher, pas besoin d'être optimiste, juste de la méthode. En plaçant ton destin entre les mains de l'optimisme, tu occultes toute la partie réaliste qui veut que ton projet ait beaucoup plus de chances d'échouer. Quand, au final, ton projet se casse la gueule, tu es violemment confronté à la réalité qui te pète à la gueule et ça fait mal. Moralité : il ne fallait pas espérer.
_ Je ne suis pas d'accord. Être optimiste ne veut pas dire de fermer les yeux à la réalité. Ça veut juste dire qu'on n'y prête plus attention et qu'on se concentre sur la réussite. Bien sûr que ça peut échouer. Mais on n'entreprend rien si ce n'est pour que ça marche. Personne n'enfile de crampons pour regarder la télé par exemple ! si tu mets des crampons c'est pour aller courir et oui, tu risques te prendre un tacle, mais c'est le jeu. Et c'est marrant.
_ Ah bon ? tu trouves ça marrant de te faire tacler ?
_ Non, mais si j'ai peur de me faire tacler, jamais je n'irai jouer au foot.
_ Mais bon, admettons. Tu ne marques pas des buts à chaque fois que tu enfiles tes crampons.
_ Non, c'est vrai, mais si ça arrive, c'est bonus.
_ Grosso modo, à chaque fois que tu enfiles tes crampons, tu ne vises pas le but, tu sais que tu risques te faire tacler, mais tu y vas quand même. C'est ça l'optimisme ?
_ Oui, sauf que je ne joue pas au foot.
_ C'est pas ma faute si tes exemples sont pourris. Mais à quoi ça te sert de te fatiguer à rédiger un article qui ne sera très certainement jamais publié ?
_ Parce que, même si la chance est très faible, si j'y arrive, ça sera très beau non ?
_ Mouais, convaincs-toi toi-même, ça ne marche pas avec moi.
_ Je ne te demande pas de m'encourager.
_ Non, mais j'anticipe ta douleur quand, au bout de la centième modification, tu vas jeter l'éponge. Et ça me fera chier de devoir te ramasser à la petite cuillère.
_ Ah oui, donc c'est pas de l'empathie, c'est plus de l'égoïsme.
_ Non, c'est pas ça ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Ça me fera chier parce que, un mec toujours souriant comme toi, ça va me rendre triste de te voir triste, et j'aime pas ça. Je n'aimerais pas te voir triste.
_ Oh, c'est la chose la plus mignonne que tu ne m'aies jamais dite. Merci.
_ C'est sincère.
_ Moi aussi, je m'inquiète de ton bonheur. Et je vois bien que tu te soucies de mon bien être à voir comment tu me pousses à me trouver quelqu'un. Du coup, moi aussi, j'aimerais t'aider à ce que tu sois heureuse. Tu veux que je te trouves quelqu'un ?
_ Non, c'est gentil. Laisse tomber. Je n'ai pas besoin d'un mec.
_ Tu t'es faites tacler, toi. Non ? raconte.

Elle regarde autour d'elle, sa maison, son jardin, la vue sur mer, les palmiers qui découpent les vagues à travers la nuit étoilée. On voyait juste le reflet de la lune se dessiner en ombre chinoise à travers les branches. Elle pris une grande inspiration :

_ Tu vois cette maison ?
_ Oui ! elle est magnifique.
_ Oui, elle peut l'être. Elle m'appartient. Ainsi qu'à mon ex mari.
_ Mince. Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? Il est mort ?
_ Non, il s'est cassé. La veille de notre mariage.
_ NON ! sans déconner !!!
_ Ouaip ! je n'ai plus jamais eu de nouvelles. Juste de sa banque, pour me dire que son compte était fermé et qu'il fallait que j'assume toute seule l'emprunt qu'on avait pris à deux.
_ Dur.
_ C'est pour ça qu'on bosse tout le temps ensemble. C'est parce que je travaille tout le temps, autant que possible. Pour pouvoir avoir une vie, un peu d'argent pour faire autre chose que métro, boulot, dodo. Sauf qu'on n'a pas de métro, alors c'est juste boulot-dodo, boulot-dodo, boulot-dodo. J'en avais marre, une vraie zombie. Jusqu'à ce que tu arrives. Tu ne peux pas savoir la bouffée d'oxygène que ça m'a fait d'avoir un médecin qui a de la conversion, et pas que à propos de lui.
_ Euh... merci.
_ Alors tu comprends. Si tu craques, moi je n'ai plus rien.
_ En effet, je comprends que tu n'aies plus envie d'une relation.
_ Non c'est pas ça, mais je m'attends tellement à rien que ... bref. Donc, pour que je soies heureuse, il faut que tu niques. Tu comprends ? c'est impératif !
_ Ok ok ! je vais prendre ma sexualité en main. Enfin, non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
_ Ah ah ! je savais que t'étais un petit branleur de médecin ! me lança-t-elle en souriant et en me pointant du doigt.
_ Arrête de me pointer du doigt ou je te mords !
_ Viens me mordre si tu l'oses !"

S'en suivit une course autour de ladite maison, puis dedans, à se lancer des coussins, à se cracher de l'eau dessus, à se jeter des glaçons...deux gamins.

Au bout de ... un certain temps, nous avons pris la casserole et le reste de riz, mélangé l'un dans l'autre, attrapé 2 spatules en bois et nous sommes dirigés vers la terrasse. Nous nous sommes assis sur le rebord, à regarder les étoiles dans l'eau et à manger dans le même plat.

"_ Il est quelle heure ?
_ Aucune idée.
_ Attends je vais chercher mon téléphone sur le canapé.
_ Ah non ! reste ! sinon qui va caler la casserole contre ses genoux ?
_ Ok ok, je reste.
_ Et puis on s'en fout de l'heure, on ne bosse pas demain.
_ Ah bon ?
_ Oui, j'avais prévu le coup la semaine dernière. Comme je devais rédiger ma présentation, j'ai annulé tous les rendez-vous de fin de semaine. On est en vacances demain.
_ T'es un ange, dis-je en l'embrassant sur le front, y laissant un trace de sauce tomate froide.
_ Ouais je sais.
A ce moment là, une étoile filante traversa la mer.
_ Fais un vœu !
_ C'est toi qui me dis ça ? la fille super réaliste et ultra rationnelle ?
_ Ta gueule et fais un vœu !
_ D'accord. Je souhaite que ...
_ Ah non ! dans ta tête ! je ne dois pas savoir.
_ Ok."
Je souhaite d'avoir tout plein de choses à lui raconter, toujours. D'avoir toujours son épaule à la disposition et de lui offrir mon épaule chaque fois qu'elle en éprouvera le besoin.

Quand le soleil s'est levé, nous nous sommes souri, serré fort dans les bras, serré la main très fort, plusieurs fois, en se disant au revoir monsieur, au revoir madame, comme deux enfants imitant des adultes, en ayant gardé dans les yeux les étoiles de la mer.


Le lendemain après-midi, après une bonne matinée de repos, quatre heures environ, j'ouvre mes mails. Le premier de Pr A :
"Cher Georges, est-ce que, à la place de l'article, tu ne pourrais pas plutôt faire un poster. On garde le même texte, il faut juste changer la mise en page. Je t'envoie des modèles pour que tu t'en inspires. Je t'explique : l'abstract a été accepté pour présentation murale lors du congrès international à Paris la semaine prochaine. Je t'ai inscrit, ta place est offerte par un labo. Il faudrait que tu sois lundi matin au congrès. Envoie moi le fichier dès ce soir, je l'imprime et le poster t'attendra sur place."

Mouais, le congrès est payé par un labo, certes, mais je dois quand même me payer mon billet d'avion pour Paris. Et effectivement, la rédaction de l'article n'a servi à rien.

Deuxième email :
"Cher Georges, c'est Emilie. Ça ne va pas du tout. Mon oncle Victor est mort. J'ai besoin de toi."

Ni une ni deux, je réserve mon billet d'avion.

Mon vœu est déjà exhaussé : je vais avoir plein de choses à raconter à Lola.