mercredi 21 mars 2012

L'amour et la pâte feuilletée

Ceci est la suite de cela.

L'amour, c'est comme le meurtre, il y en a 3 types :
   - passionnel : ce n'est pas réfléchi, c'est spontané, dans l'instant et souvent, on ne prend conscience des conséquences qu'après. C'est là qu'on décide souvent de cacher le corps.
   - prémédité : c'est complètement réfléchi, travaillé même, avec un plan d'attaque, une stratégie, même les conséquences sont calculées, l’alibi est déjà trouvé d'avance.
   - d'opportunité : ça se présente à soi, presque naturellement, alors pourquoi refuser.

Il faut toujours regarder à qui profite l'acte pour savoir qui mène la danse. Il a toujours un sujet et un objet. Sauf dans de rares cas où, incidemment, les deux sujets bénéficient de la mise en scène, s'accordent comme des violons et aboutissent ensemble à ce moment que Shakespeare appelait la "petite mort".

Hier soir, ce n'était ni passionnel, ni prémédité. Qu'on se comprenne bien : il y a une fille qui m'attend plus ou moins en métropole (enfin, on fait un break, c'est compliqué), une fille parfaite pour moi.  Pourquoi irai-je m'embarquer dans une histoire sans lendemain (je retourne en métropole dans 2 semaines) avec une parfaite inconnue ? Parce que je peux le faire, parce que personne n'en saura rien, parce qu'elle est belle, parce que je me sens seul, parce que personne n'en saura rien, parce que, parce que, parce que...on trouve toutes les excuses du monde, assez facilement. Alors pourquoi ce sentiment d'insatisfaction ?

Nous sommes le lendemain du rendez-vous, après une journée de consultations écourtée parce que, comme par hasard, la moitié des patients de l'après-midi avaient annulé leur rendez-vous. Tant mieux. J'ai pu rentrer plus tôt chez moi. Et quand il y a quelque chose que me travaille, une idée que je n'arrive pas à formuler et qui reste bloquée dans ma tête, soit je cours, mais là, avec les courbatures, c'est pas possible. Alors j'aime bien cuisiner quelque chose de nouveau.

Je prépare tous les ingrédients : la farine, le beurre, le sucre, la vanille, le lait, la crème fraîche, les œufs. Pendant ce temps, je retrace les événements de la veille.

Je sortis en quatrième vitesse de la douche, je me préparai comme je pus : pantalon moulant mais pas trop (je me suis déjà fait avoir ici) ainsi qu'une belle chemise, habillé mais décontracté...Je montai dans la voiture prêtée par ma remplacée et me dirigeai vers le lieu de rendez-vous, un bar au bord de la plage.

La soirée commençait très bien, nous discutâmes de choses et d'autres :
"_ Pourquoi partir dans les iles ? demandai-je
_ Pourquoi pas ?
_ C'est vrai, pourquoi pas ? la preuve : nous y sommes. Alors pourquoi ne pas être resté en métropole ?
_ J'avais besoin de changer d'air et de fuir l'hôpital pendant quelque temps.
_ Je peux très bien comprendre ça.
_ L'environnement y était délétère, j'avais l'impression d'étouffer sous la hiérarchie et de ne pas pouvoir faire du bon boulot.
_ Je vois très bien ce que tu veux dire."

Après deux ou trois verres chacun (moi du soft, depuis une certaine soirée, je ne supporte pas bien l'alcool) et après encore quelques paroles acides enrobées dans des calembours, sur les hôpitaux, les chefs, les infirmiers et les malades, nous quittâmes le bar et marchâmes le long de la mer.

Le plus dur dans la pâte feuilletée, c'est de ne pas faire sourdre le beurre à travers la détrempe (vous avez la méthode ici). Pour ça, il faut de la patience et du repos. Au premier essai, je voyais des yeux de beurre me fixer à travers la farine mais sans passer à travers. Je les cachais avec quelques poignées de farine et continuait à les étouffer sous des coups de rouleau à pâtisserie. Sans succès. Le beurre s'est étalé sur le plan de travail comme un abcès crevé s'étale sur le front d'un adolescent acnéique.
Première préparation : échec. Je recommence tout depuis le début : la détrempe puis l'adjonction de beurre. J’aplatis une fois et je range au frais.

Nous continuâmes à deviser en marchant, en regardant la lune se refléter dans les vagues et se briser sur la côte en étincelles d'argent. A un moment, nous arrivâmes à un promontoire, un peu en surplomb de la mer et avec une magnifique vue panoramique sur la baie. Je m'approchai de Valérie, petit à petit, à pas feutrés, glissant une main sur sa taille à droite et l'autre main vers son épaule, déposant un baiser dans son cou tout en la faisant tourner sur elle même, je remontai de la jugulaire vers ses lèvres entrouvertes.

Je ressors ma préparation. Je saupoudre le plan de travail de farine et je commence à étaler délicatement une première fois. Je rabats, je tourne d'un quart de cercle et j'étale une deuxième fois. Pas d'éclaboussure de graisse. J'imprime deux points sur la surface, j'enveloppe dans de la cellophane et je remets au frais. Je patiente 20 minutes.

Elle répondit à mon baiser et m'embrassant derechef, se cala plus près de moi, m'enlaça de ses bras qui guérissent, qui pansent, qui soignent. Le temps s'arrêta, ou bien il fila à toute allure, je ne sais pas. Toujours est-il que les embrassades durèrent le temps nécessaire au désir de monter jusqu'au seuil où la soirée devait prendre une autre tournure pour ne pas tourner court.

Je ressors ma préparation. Farine, rouleau, j'étale, je travaille et...une vilaine fuite de beurre visqueux sors d'un coin et se répand sur le plan de travail. J'enrage, je fulmine, je fous à la poubelle et je recommence. Je respire, zen, j'inspire profondément, je retiens ma respiration et j'expire calmement. Détrempe, beurre. J'étale une fois, je tourne, j'étale encore. Je fais deux points sur la surface, j'enrobe, je réserve au frais.

Elle dit :
"_ Tu habites où ?
_ Euh...plutôt vers...c'est loin d'ici.
_ Ok, c'est pas grave. Je vais te montrer la route. Tu me suis et je te montrerai, à un moment, il faudra tourner à droite.
_ Ok."

Je la suivis tout le long de la route mais bizarrement, à aucun moment elle ne tourna à droite. Ah si. Au bout de 30 minutes de route, je la vis mettre son clignotant à droite et se garer.
"_ Je crois qu'on ne s'est pas bien compris. En fait, je bosse demain et je te montrais la route pour rentrer chez toi. Il fallait tourner à droite quand je te l'ai montré. Là, on est arrivé chez moi.
_ Ah mince, j'avais pas du tout compris ça. Je pensais que tu me montrais où tu habitais.
Évidemment, elle habitait à l'opposé de chez moi.
_ Bon tant pis, maintenant que t'es là, je ne vais pas te virer non plus. Tu montes prendre un verre mais pas plus d'une demi-heure d'accord ? demain je bosse super tôt.
_ Ok."

Je ressors pour la énième fois ma préparation. J'ai bien attendu 30 minutes cette fois-ci. Je saupoudre, j'allonge ma pâte sur le plan de travail et je commence à la travailler, doucement, gentiment, tendrement, pour ne pas qu'elle ne m'échappe entre les doigts. Je vais et je viens avec mon rouleau à pâtisserie, d'avant en arrière, un peu sur les côtés, je retourne la pâte et je recommence. Quand elle commence à prendre, la pâte devient extrêmement agréable à manipuler, souple et ferme à la fois. Je lui dessine comme un quatrième nombril sur son dos et je la laisse reposer au frigidaire.

Nous montâmes chez elle, elle ne m'offrit rien à boire, nous nous embrassâmes fougueusement dans le couloir, puis dans le salon/chambre/salle à manger (elle avait un tout petit appartement) et nous atterrîmes sur le lit. Elle, à califourchon au dessus de moi, commença à m'embrasser dans le cou, à passer ses mains sous ma chemise, sans la déboutonner, à me mordiller le lobe de l'oreille, à m'embrasser encore et encore. Libre uniquement de mes mains, je commençai par lui caresser les cuisses, puis les hanches, remontai vers sa taille, son nombril, la naissance de ses seins, redescendis vers la taille, en exerçant une toute petite pression sur son bassin, légère mais ferme, afin de la rapprocher de moi.

Maintenant que ma pâte est bien fraîche, je la laisse reposer encore et j'attaque la crème pâtissière. Je mélange la farine, les œufs, le sucre, facile. Dans la casserole, je fais chauffer à feu doux le lait avec les grains d'une gousse de vanille fendue en deux dans le sens de la longueur. Une fois que ça crépite, je mélange farine/œufs/sucre avec le lait vanillé tiède et je remue, lentement, pour que les deux s'imprègnent l'un de l'autre, progressivement.

Elle se sépara de moi, se leva et alla sur le balcon, respirer la brise océanique. Je me dirigeai vers elle, l'empoignant par la taille, la calant contre la rambarde, mes mains sur ses mains, mon ventre contre son dos, l'embrassai dans le cou, puis je guidai son menton vers le miens et nous nous embrassâmes encore. Ses mains restèrent sur la rambarde, les miennes se promenèrent sur sa taille, montèrent de concert progressivement puis la main gauche se dirigea vers une fesse tandis que l'autre lui caressait la naissance du cou, juste à l'endroit où se rejoignent les deux clavicules et je descendis, lentement, lentement, vers cet endroit si doux et qui tient si parfaitement dans la main. Et ce petit oiseau qui ne demandait qu'à s'échapper de sa cage de coton fut si facile à convaincre. Je la retournai promptement pour l'avoir face à moi.

La crème pâtissière est délicieuse et si facile à faire ! je lèche tellement la cuillère qu'il faut que je me retienne de tout finir en une fois. Je m'attaque alors à la crème chantilly. Je sors la crème fraîche du réfrigérateur, je la vide dans un bol en métal qui j'avais mis au préalable au congélateur. Une pincée de sel, quelques poignées de sucre et plusieurs tours de batteur et le tour est joué. Légère, voluptueuse, capiteuse comme je l'aime. Je remet le récipient au frais et je sors la pâte feuilletée. Je refais 2 tours supplémentaires et finalement je l'étire de tout son long sur le plan de travail. Étalée comme cela dans la cuisine, j'ai vraiment le sentiment d'avoir conquis cette pâte réticente. Je la découpe en tranches parallèles, puis en rectangles de même taille, je les sépare et les place sur une plaque protégés par deux couches de papier-cuisson, avec une plaque supplémentaire par dessus. J'enfourne et j'attends.

Au quart dénudée, le haut à moitié effeuillé, Valérie se rua sur moi avec un regard de braise, plaqua ses mains sur mon torse et me repoussa vers l'intérieur, me plaquant violemment sur le lit. Elle s'assit à cheval sur moi à nouveau, me prit les mains, en garda une sur un sein, glissa un doigt de l'autre dans sa bouche et commença à faire des mouvements de hanches sur mon bassin pendant que mon index glissait délicatement sur son sternum.

Au bout d'une demi-heure de cuisson, je sors les rectangles de pâte feuilletée du four. C'est brûlant mais j'y mets les doigts tellement j'ai hâte même si ce n'est pas raisonnable. Même si ça fait mal aux doigts. Ça sent terriblement bon. J'en étale la moitié sur une autre plaque (attention, elle devra rentrer dans le réfrigérateur plus tard), je badigeonne de crème pâtissière et je me dirige vers le saladier de crème chantilly.

Je repris le contrôle de mes mains, je les dirigeai lentement vers son nombril, son bassin, le bouton de son jean que je commençai à décrocher. Valérie se tourna alors vers moi et dit :
"_ Ça fait 30 minutes. Demain, je me lève à 5h du matin. Il faut vraiment que tu t'en ailles. Ça ne serait pas raisonnable si tu restais davantage."

Je n'ai rien compris, en cinq minutes j'étais dehors avec le courant d'air de la porte qui me claque presque au nez. Je me suis tapé les 45mn de route pour retourner chez moi dans une incompréhension monumentale. En parlant de monument, il y en avait un érigé sous le volant et qui n'a pas voulu descendre de son piédestal pendant tout le trajet. Même que ça en devenait douloureux. Ça ne voulait pas redescendre.

La crème chantilly était redescendue. C'était juste de la crème froide. Pathétique. Mais comme le saladier n'était plus assez froid, j'ai du transvaser la crème dans un récipient, laver le saladier, le remettre au congélateur. En faisant la vaisselle, j'ai cassé un verre. De mieux en mieux. Puis j'ai ressorti le batteur mais la deuxième fois c'était plus difficile alors j'ai pris mon temps. Heureusement, le reste de la préparation ne pouvait pas s'effondrer. Une fois la volupté souhaitée retrouvée, j'ai déposé un nuage de crème chantilly (dans une poche à douille) par dessus la crème pâtissière. Puis j'ai rajouté un étage de pâte feuilleté, à nouveau la crème pâtissière et la chantilly. Et pour finir, j'ai recouvert chaque mille-feuille d'une fraise Tagada. 

Au moment où j'ai fini de gouter le premier mille-feuille, un régal, je reçois un SMS de Valérie : "c'était super sympa hier, j'ai passé une excellente soirée, mais je préfère qu'on en reste là."

Pendant 24 heures, je me suis demandé si j'aurais du contrevenir à son ultimatum et repousser les limites. Ou bien si j'aurais pu négocier une prolongation (certains diront une troisième mi-temps). Ou bien si, carrément, je n'aurais pas du l'attacher, elle et sa montre, aux montures du lit ou à la balustrade et consommer sur place. Quitte à ce qu'elle me fouette un peu la fois suivante.

Toutes ces réflexions se sont avérées nulles et non avenues à la réception du SMS : non, c'est non. Mais merci quand même.

L'amour, c'est un peu comme la cuisine. Parfois, il faut laisser mijoter les sentiments en touillant doucement. Parfois, au contraire, il faut savoir saisir les opportunités au bon moment avant qu'elles ne retombent. Parfois, c'est le récipient qui ne se prête plus à la situation. Parfois, quelque chose se brise mais on recommence, parce qu'au final, c'est tellement bon.

Ça doit être ça la recette de l'amour : un mélange de spontanéité, de patience, de persévérance et d'épices. Rien à voir avec les meurtriers psychopathes finalement. Et puis, mes mille-feuilles, ils ne ressemblaient à rien, mais c'était les miens, à moi, que j'ai fais tout seul, et ils étaient vraiment succulents.

2 commentaires:

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  2. quelle histoire ç donne faim tout ça miam miam

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