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dimanche 11 novembre 2012

Saison 2 : un nouveau départ

Ma thèse en poche, des idées plein le crâne et des espoir à raz bord du cœur, je sortais du restaurant où j'ai fêté ma victoire sur Pr A (cf ici) avec tous mes proches, la tête haute, les épaules larges, le torse droit (et même pas beurré, ou alors à peine) pour regarder les étoiles et me poser la seule et unique question : "et maintenant quoi ?"

Parce que bon, ce n'est pas tout de finir haut la main 13 ans d'études, il faut savoir quoi en faire, ou comme disait un grand philosophe des années 80 : "l'essentiel n'est pas d'avoir des bagages mais de savoir où les poser".
En l'occurrence, la question se pose au sens propre et figuré. En effet, il y a quelque temps, on m'avait proposé un poste sous les tropiques. Je vous relate l'entretient avec le Dr Shleck :

"Vous verrez ici nous sommes aussi bien équipés qu'un CHU, nous avons une trentaine de lits d'hospitalisation, 10 lits d'hôpital de semaine et 2 d'hôpital de jour, 5 médecins, une excellente ambiance et nous allons ouvrir une nouvelle aile prochainement. C'est pour cette raison que, après la thèse obtenue, nous serions ravis de vous accueillir ici pour développer notre activité et nous enrichir de votre expérience. D'ailleurs quelle est-elle, votre expérience ?
_ Et bien, c'est à dire que j'ai passé 4 dans un CHU de métropole dont 6 stages de spécialité.
_ Ah c'est bien ça ! vous avez du être bien formé.
_ Euh...oui, pas trop mal.
_ Oh vous êtes modeste.
En vrai, non. Je n'ai pas eu le cœur de lui dire qu'en 4 ans, les occasions où j'ai croisé mes Professeurs (en dehors des congrès et de la thèse) peuvent se compter sur les doigts de mes mains (et des orteils en étant indulgent).
_ Et vous vous êtes sur-spécialisé dans quel domaine ?

Pour les néophytes, il faut que je vous explique un peu. Au terme d'un concours particulièrement sélectif, s'en suivent 5 ans de formation médicale dont 3 passées tous les matins au chevet du patient. Puis, à la fin de la sixième année, il existe un autre concours. En fonction de son classement, on choisit la spécialité et la ville où l'on souhaite exercer pour les années suivante : le premier peut choisir neurochirurgie à Paris (si c'est ça qui le fait kiffer) et le dernier choisit ce qui reste (et il y a des chances pour que ça ne le fasse pas kiffer mais alors pas du tout).  
Tout le monde a le choix parmi plusieurs spécialités allant de 3 ans pour la médecine générale jusqu'à 5 ans pour la chirurgie, la médecine interne ou la réanimation.
Et au sein de chacune des spécialités, chacun doit encore y trouver sa place en jouant des coudes.

Exemple : un interne de gastro-entérologie apprend qu'un poste va se libérer dans 2 ans dans l'hôpital qui lui plait. Ce service est spécialisé dans l'hépatologie (le foie) alors que d'autres sont spécialisés dans le tube digestif, ou parfois même encore plus spécifiquement dans le rectum (un proctologue ça s'appelle). Si notre interne veut garder son poste, il va donc devoir passer des diplômes universitaires (DU) ou des DESC (diplôme d'études spécialisées complémentaires) pour justifier de sa supériorité de connaissances vis à vis de ses confrères. Bref, c'est la guerre. Et moi j'ai horreur de ça.
Retenez bien, ça va servir pour les prochains épisodes.

_ Quel est votre domaine de prédilection ?
_ Disons que j'ai préféré garder une approche globale et pluri-disciplinaire de ma spécialité.
_ Ah fort bien !
Avec un soupçon d'intérêt dans la voie, ce qui m'a un peu décontenancé. Je m'aurais attendu à du mépris.
_ Parce que nous avons besoin de quelqu'un pour s'occuper du service pendant que les autres médecins vont se familiariser avec les appareils dont nous venons de faire l'acquisition.
_ Ah bon ?
_ Oui nous allons faire pas mal d'exploration techniques dans notre nouvelle aile. Vous connaissez ?

Si je connais ? j'en ai bouffé de ces trucs...Les dossiers des patients débordaient de ces données à la con à tel point que, pour les 12 entrées du lundi, il fallait passer tout son dimanche à faire le tri dans les résultats sinon on sortait le lundi soir à ...deux heures du matin.
_ Oui, ça ne m'est pas inconnu.
_ Formidable, vous pourrez nous donner un coup de main alors.
Plutôt crever. 
_ Euh oui mais bon, concrètement, ça se présenterait comment le boulot que vous me proposez ?
_ Et bien, mi-temps dans le service et mi-temps aux explorations fonctionnelles. Sauf pendant les congrès. Dans ce cas là, c'est vous qui vous occuperiez à plein temps du service.
_ Très bien, ça m'intéresse.
_ Alors recontactez moi dès que vous aurez passé votre thèse."
L'entretient s'est terminé avec un grand sourire amical et une poignée de main chaleureuse.

Je suis toujours sous les étoiles, en dehors du restaurant d'où sort un doux fumet de viande grillée (tiens ça me rappelle le bloc opératoire...). Plusieurs choix s'offrent à moi  :
   - ouvrir un cabinet, m'installer en libéral, comme ça tout de suite. Pourquoi pas ? j'ai l'expérience des consultations, j'aime ça, j'ai de bons contacts avec les patients...mais il faut que je fasse mon trou, que les médecins m'adressent des patients. Que je me fasse connaître. Ce n'est pas dit que ça marche tout de suite.
   - m'installer à l'hôpital. Pas d'angoisse d'argent, un salaire tous les mois, des patients à foison sans avoir à aller les chercher, du travail varié et intéressant. Oui mais voilà, un boss au dessus, des comptes à rendre, des papiers, des réunions, des commissions... 
   - racheter une patientelle : c'est à dire qu'un spécialiste en ville parte à la retraite et que je lui rachète son cabinet et surtout son carnet de rendez-vous avec sa secrétaire pour gérer la paperasse. L'idéal. Oui mais qui ? je ne connais personne.
   - ou alors je peux toujours continuer les remplacements pendant un certain temps. C'est bien payé et je voyage. Oui mais combien de temps ? et puis c'est frustrant de ne pas suivre un patient dont on s'est occupé.

Que faire ?

Fin décembre, il fait froid en métropole. Et la chaleur enveloppante des entrecôtes ne suffit pas à me réchauffer l'âme vagabonde qui commence à monter en moi. Je veux voyager, je veux vivre intensément des choses et faire du bon boulot. Je veux vivre heureux et utiliser mon cerveau. C'est ce dont j'ai toujours rêvé.
Au loin, portée par la brise, une mélodie au goût poivré m'entoure et me berce. "Emmenez-moi au bout de la terre. Emmenez-moi au pays des merveilles. Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil."

Merci Charles. C'est décidé ! je pars loin, très loin. Au chaud, faire ce que j'ai toujours eu envie de faire sans jamais en avoir l'occasion : être libre, sans avoir de perpétuels examens, vivre et être heureux.

Pour moi, la vie va pouvoir commencer.

To be continued...


PS : pour ceux que ça intéresse, vous trouverez ici (atlas 2012 résumé, page 18) les choix qu'on fait d'autres jeunes médecins diplômé avant moi. Plus des 2 tiers choisissent une activité salariée, 1 sur 5 choisit les remplacements, moins d'un sur 10 choisit de s'installer. Toutes spécialités confondues.

dimanche 8 juillet 2012

Thèse 13 : épilogue de la saison 1

Le soleil se lève paresseusement en ce matin de décembre. Il fait froid. Je me réveille dans le canapé de Milène avec une douce musique brésilienne à mes oreilles. Ça sent le sucre et le café chaud : elle m'attend avec un mille-feuille sur lequel elle a planté une unique bougie :
_ Joyeux anniversaire !
J'ai pris ma meilleure amie dans mes bras et lui déposa le plus tendre des baiser sur les cheveux.

"_ Bon alors ? quel est le programme ? demanda-t-elle.
_ D'abord café. Après, je vais courir, me doucher, manger, prier, (aimer?) et à 17h, direction la fac pour tout mettre en place. 18h début de la soutenance. Normalement, j'ai 15mn de présentation, 30mn de questions, une petite pause de délibération du jury, prononciation du Serment d'Hippocrate et pot de célébration. Ensuite, resto avec les amis proches et la famille. Après on va danser, ce soir, demain et après demain.
_ Ok. Est-ce que tu as besoin que je fasse quoi que ce soit ? moi je pars bosser je finis à 16h.
_ On peut se dire rendez-vous à 17h à la fac. J'aurai besoin de tes petits bras.
_ Ok, à tout à l'heure, partit-elle en souriant."
 
Il fait terriblement froid. Après plusieurs semaines sous les tropiques, j'ai quelques difficultés à me réhabituer. J'enfile un marcel, un Tshirt manches courtes, un autre manches longues, un pull-capuche à la taille, un gros pantalon de sport en coton épais, mes grosses godasses et c'est parti.

La musique est sur le mode "random". Je me laisse bercer par les humeurs de ma machine en espérant qu'il en sorte un Dieu. J'en aurai bien besoin pour la pièce (peut-être pas une tragédie grecque, faut pas exagérer non plus) qui se jouera ce soir.
Keath et Mick commencent par élancer mes pas. Je me laisse emporter par la musique, relâcher toute la pression, je glisse sur mes émotions à la même vitesse que je coure le long du fleuve. Petit à petit je m'effeuille, au fur et à mesure des kilomètres, j'enlève le premier Tshirt, puis le deuxième. Je suis animé d'une chaleur intérieure, comme si j'avais un réacteur nucléaire à la place du cœur.
9km en trois quarts d'heure, ça va, je n'ai pas trop été esquinté par mon ultra-trail.

Le reste de la journée est un peu passée comme sur un nuage, en flottement, s'assombrissant au fur et à mesure que le temps passait, du beau au passable, puis du maussade au couvert, jusqu'à ce que le tonnerre gronde.

Arrivé sur les lieux, la fatidique salle de thèse, je mets tout en place : l'ordi, la télécommande pour faire défiler les diapos, les bouteilles d'eau pour les membres du jury...J'avais un peu le sentiment de me nouer moi-même la corde autour du cou. J'ai répété ma présentation, que personne à part moi n'avait vu auparavant. Je récitais des phrases toutes prêtes. Ça tenait davantage du One Man Show (du Stand Alone pour être précis) que de la soutenance scientifique.

Je savais que le jury allait me pousser dans mes retranchements, m'interroger sur mes zones d'ombres, mes lacunes médicales. Alors j'ai anticipé et j'ai bossé. J'ai regardé mon manque de connaissances en face et je l'ai affronté. J'ai épluché tous mes livres, j'ai exploré internet et Pubmed en quête de réponses. J'ai lu une trentaine d'études en moins d'une semaine sur des sujets qui ont un lointain rapport avec mon sujet mais c'était nécessaire. Il n'y avait que comme ça que je me sentirais suffisamment assuré pour tenir tête à 3 Professeurs. Du coup, j'ai la tête pleine et trop de choses à dire.

Ouf, ma présentation passe mais en 17 minutes. Il va falloir articuler et parler vite. La pression monte de plus en plus. Je relativise en me disant qu'il y a un mois à peu près, j'étais dans les montagnes, au plus noir de la nuit, luttant contre mon propre corps et contre mon propre esprit pour les faire se mettre d'accord et continuer à avancer. A côté de ça, plus rien ne peut me faire peur.

Mes parents sont prêts, appareil photo dégainé. Mes cousins que j'aime entrent, puis les amis proches, puis mes co-internes...Je vois défiler devant moi toute ma vie personnelle, affective et professionnelle, toutes les personnes qui ont compté pour moi dans ma vie. 10, puis 20, puis 30 personnes. Au total, la salle est pleine à craquer, il faut même rajouter quelques sièges pour faire tenir les 40 personnes venues me voir boucler mon troisième cycle d'études médicales. J'ai l'impression d'être à mon mariage : je serre la main et tape la bise à tout le monde. Je leur montre où s'installer en leur disant que le président ne va pas tarder à arriver.

En parlant du loup...

Pr A entre avec Dr G sur ses talons. La poignée de main est virile, sèche, le regard glacial. Puis entre Pr D, au téléphone. Tout le monde s'assoit.

"_ Monsieur Zafran, entame Pr A, je vous rappelle que pour qu'une thèse soit soutenable, elle requiert la présence d'au moins 3 Professeurs de médecine. Sans cela, elle n'est pas valide. Je me verrai donc dans le regret de ...
_ Excusez-moi pour le retard, je sors du bloc !

Pr F s'inscrit dans le cadre de la porte.
_ C'est bien ici la thèse de Monsieur Zafran ?
_ Oui oui, entrez Professeur."

A ce moment, toute la salle se lève, Pr F va prendre sa place en bout de table. J'entends résonner dans ma tête une chanson héroïque : la soutenance peut commencer.

"Vous avez 20 minutes."

Le silence se fait. Je déroule mon texte et mes diapositives. Je remercie les concepteurs de logiciels d'avoir séparé les écrans d'affichage : un pour tout le monde, projeté sur le mur, avec uniquement les diapositives; et un autre avec mes notes, le chronomètre et le nombre de diapo restantes. Je pointe-laser les faits remarquables, les lacunes de la littérature scientifique sur le sujet, le fait que mon étude est une des 3 plus grandes du monde en effectif. Je présente mes résultats de manière dynamique, ce qui n'est pas possible sur le papier. J'essaye de tirer au maximum avantage des animations des diapositives, sans que ce soit tape à l’œil, ni ostentatoire.

"Je vous remercie."

15 minutes et 3 secondes au chrono. Applaudissements de toute la salle.

"La séance de questions peut commencer, je passe la parole au Dr G."

Pour les retardataires qui n'auraient pas suivi (cf ici), le Dr G est un médecin radiologue que le Pr A a recruté à la dernière minute. Pour quelle raison ? je ne sais pas. Probablement qu'il a voulu anticiper le fait que soit le Pr C, soit le Pr E seraient absents. Mais elle n'est pas professeur. Alors pour quoi ? pour gonfler le groupe ? peut-être. Dernière hypothèse : pour me démonter.

Je prends la bouteille d'eau placée au coin de ma table, avale une bonne gorgée et en la reposant, j'en renverse la moitié. Je m'écris "Putain de merde" et rattrape la bouteille avant qu'elle n'imbibe mon ordi, in extremis. Une fois que la catastrophe est passée, je me rends compte que j'ai prononcé tout haut mon interjection. Ça commence fort.

"_ J'ai lu votre thèse avec attention et ...
Il y avait une dizaine de post-it qui dépassaient de mon exemplaire de thèse. Il avait fallu que je lui envoie par email et que je lui envoie dans son service en catastrophe. Je suppose que pour chaque marque-page, il y avait un commentaire.
_ ... tout d'abord merci pour m'avoir choisi comme membre de Jury ...
Je n'ai rien choisit du tout, tu m'as été imposée et tu le sais très bien. 
_ ... J'ai trouvé votre travail très intéressant mais j'ai quelque questions : pourquoi n'avez vous pas parlé de ... et de ... ou encore de ... ? ça aurait été intéressant d'en parler pourtant.
Je fusille Pr A du regard, qui a les yeux plongés dans son exemplaire de ma thèse (aucun post-it d'ailleurs) : les questions qu'elle me pose portent précisément et chirurgicalement sur les parties qui ont été amputées par Pr A lui-même. Comment pourrait-elle être au courant sans qu'il ne l'ait informée ? c'est sûr, elle est là uniquement pour me descendre.
_ Et bien d'abord parce que je me suis attelé dans mon travail à ne répondre qu'à une seule question. Mon recueil de données a été conséquent en effet et de nombreuses questions pourraient y trouver réponse mais j'ai voulu me concentrer sur l'aspect le plus important, à savoir trouver le meilleur élément diagnostique. Le reste pourra faire l'objet de publications ultérieures."

Je ne pouvais décemment pas répondre la vérité entière. C'était Pr A qui m'avait dit de me centrer uniquement sur les critères diagnostiques, à juste titre. Mais il avait aussi déclaré que tout le reste n'avait aucune importance. Elle a continué à me cuisiner pendant quelques minutes, sans résultats. Aucune de ses questions ne portaient sur ma thèse actuelle, uniquement sur ce qui aurait pu être inclus dans mon travail. Je n'avais donc pas grand chose à lui répondre. J'ai juste ressorti les résultats des études précédentes sur le sujet, que je connaissais presque par cœur à force de les ressasser.

"_ Merci Dr G. Je passe le relais au Pr D.
Si Dr G était là pour m'enfoncer (sans succès), quel rôle doit jouer Pr D ? je sais que A et D sont potes. Si G est le point négatif, D est-il le point positif ? en somme, si G est le mauvais flic, est-ce que Pr D est le bon flic, sensé m'arracher des aveux d'incompétence ?
_ Merci Pr A. Tout d'abord je voulais vous féliciter sur la somme de travail que vous avez du effectuer avec l'aide des statisticiens du service de Pr A...
Connard ! tu sais très bien qu'il n'y en avait pas, j'ai tout fait tout seul.
_ ... je voulais savoir : pour tel groupe, vous faites ressortir une différence significative. Mais c'était avec quel test ? comment avez-vous fait ? un chi 2 ? un test de Student ? un test de Fish ?
_ Dans certains cas, j'ai utilisé le chi 2, dans d'autres, j'ai regardé la variance, et en fonction de la variation, soit le test de Student, soit celui de Fish. Mais j'ai expliqué tout ça dans la partie "Matériel et Méthode" page 35.
_ ... ah oui, excusez-moi en effet. Et un Bland-Altman ? vous auriez du faire un Bland-Altman !
_ Je l'ai fait.
_ Ah ! vous l'avez avec vous ?
_ Non
_ Quel dommage, dit-il en même temps que s'affiche un sourire sur le visage de Pr A. Donc, les résultats sont significatifs. Ok. Mais ça va à l'encontre de ce que dit la littérature sur le sujet, vous en avez conscience ?
_ Oui, pleinement conscience.
_ Pourtant, vous ne faites que l'aborder dans la thèse, c'est dommage, c'est extrêmement intéressant !
_ Même réponse que pour le Dr G avec qui nous avons fait le point sur les données de la littérature. Les effectifs des précédentes études sont biaisés par différents facteurs. Dans cette étude, il y a encore quelque biais mais, nous l'espérons, moins que dans les données de la littérature. C'est probablement cela qui explique les différences.
_ Et vous n'êtes pas curieux ? vous n'avez pas recalculé ce que ces études montraient ?
_ Si si mais je ne l'ai pas mis dans ma thèse. Vous voulez voir les résultats ?
_ ... euh...quoi...euh...maintenant ?
_ Oui bien sûr, quel meilleur moment ?
_ Euh...allez-y."

Je sors de mon ordi un graphique que j'avais fait pendant la préparation de ma soutenance, dans l'éventualité, faible, qu'ils me posent des questions dans les coins, hors propos. Pas de bol pour eux. Le graphique s'affiche, je pointe-laser les différences avec la littérature, l'effectif important chez moi, comparé avec les autres, en mettant bien l'accent sur les petits astérisques que j'ai mis, histoire de bien montrer que chez moi, c'est significatif.

Pr D est décontenancé. Il ne répond rien et passe la parole. Pr A fait franchement la gueule.

"Je passe le témoin au Pr F."

C'est l'inconnu, tant pour Pr A que pour moi. Je ne sais pas du tout le type de questions qu'il va me poser, ni si elles me mettront en difficulté ou pas. C'est peut-être le tournant du match. Il a devant lui son exemplaire de thèse, sans post-it, sans marque-page, rien. J'ai peur.

"_ Merci Pr A. Laissez-moi juste le temps de ressortir mes notes.
Pendant ma soutenance, il avait inscrit quelques mots sur un feuille de papier. Et là, il sort de son sac 2 ou 3 pages noircies de notes. J'ai encore plus peur.
_ Alors tout d'abord je vous félicite pour l'exhaustivité de votre travail et je dois dire que c'est très plaisant à lire. Parce que d'habitude, il faut l'admettre, une thèse, c'est chiant à lire.
Rires généraux dans toute la salle, sauf le jury.
_ Franchement, votre domaine, je n'en suis pas expert, mais la cancéro, ça, je maîtrise. Et là, vous pondez un test diagnostique très pertinent et très utile dans la pratique de tous les jours. Je vous remercie en tant que praticien et aussi au nom des patients.
_ Euh...merci Professeur.
_ Mais ça aurait été intéressant d'aller plus loin. Vous n'avez pas cherché à associer d'autres critères diagnostiques ?
_ Si, mais ils sont corrélés. C'est comme si on utilisait le poids et l'IMC comme 2 critères indépendants alors que l'IMC est corrélé au poids. Vous me suivez ?
_ Oui oui très bien. Mais pourtant ça a déjà été fait dans d'autres études.
_ Oui mais elles avaient des effectifs trop petit pour montrer une corrélation. C'est pour ça. Dans mon étude, j'ai montré que ça ne servait à rien. Ça n'occupe que 2 lignes dans le texte mais j'en parle.
_ Oui j'ai lu, page 65. C'est dommage ! c'est ça qui est intéressant, et c'est ça qu'il faudrait publier.
_ Euh...Merci Professeur.
J'ai les larmes aux yeux. Il vient de souligner en 3 phrases tout le mal que j'ai eu à convaincre Pr A de garder des données intéressantes dans ma thèse. Et sans le dire ouvertement, il vient d'envoyer un taquet à Pr A et ça ! ça me fait plaisir.

"_ Merci Pr F mais l'heure avance et je vais reprendre la parole pour terminer la séance de questions.
Pr F me fait un clin d’œil. Rien que ça, suffit à me donner toute la force nécessaire pour affronter l'hydre à 3 têtes. Je lui en ai tranché déjà 2...
_ Je voulais revenir sur la pertinence du choix des patients considérés comme bénins...
AH NON !!! ce salopard m'a fait changer 5 fois les critères de bénignités et il veut en parler encore ! c'est comme s'il remettait en question son propre jugement en me faisant porter la faute à moi ! c'est dégueulasse !
_ Oui, nous les avons considérés comme bénins parce que nous les avons suivis pendant 3 ans en moyenne.
_ Oui mais sur quels critères vous basez-vous pour dire qu'ils sont bénins, même après 3 ans de suivi. Les recommandations internationales ?
Connard ! c'est toi même qui a dit qu'on ne les prendrait pas comme critère, sans me donner la raison. En plus, c'est toi même qui les a pondues ces recommandations nationales.
_ Non. Mais je viens de le dire aux précédents membres de jury : les études sur lesquelles se basent les sociétés savantes pour donner les recommandations internationales sont biaisées et avec des effectifs trop petits. Tout l'essentiel de mon travail a été de remettre en question ces études et donc les recommandations internationales.
Hop ! petite esquive.
_ Dans ce cas, vous auriez du le dire et ...
_ C'est fait, dans la conclusion page 75.
_ ... Ah. Mais ce n'est pas le tout de l'affirmer, il aurait fallu sortir des statistiques irréprochables avec un tableau pour présenter les résultats. Là, vous auriez justifié vos dire. Sinon, ce sont juste des paroles en l'air et ce n'est plus de la science.
_ Mais c'est ce que j'ai fait : j'ai présenté mes résultats dans l'annexe, page 83.
_ ... Ah oui."
Pr A est devenu livide l'espace d'un instant, il a pincé les lèvres et continué à m'asséner des questions comme un fusil mitrailleur. Je répondais du tac au tac, point par point, avec études à l'appui, statistiques avec petit p inférieur à 0,0001% et graphiques tout beaux.  

Au total, j'ai eu droit à presque 1h30 de questions. Le public n'en pouvait plus. Surtout tous ceux qui ne sont pas dans le domaine médical pour qui le débat n'était pas intéressant. Le jury est sorti pour délibérer. Je me sentais comme Rocky, aveugle, entendant retentir la clochette et attendant le verdict des arbitres en appelant Adrienne. Et là, qui vois-je ?

"_ Emilie ?
_ Salut Georges, je suis venu te voir.
_ Mais comment tu as su ?
_ Je suis interne d'anesthésie je te rappelle et j'étais au bloc où opérait Pr F. Il a dit qu'il devait partir pour aller à une thèse, quelqu'un a demandé qui, j'ai entendu ton nom et je suis venue.
_ Merci beaucoup ! ça me fait très plaisir.
_ Je n'aurais raté ça pour rien au monde."

Je discute avec ma famille, mes amis (Milène et Parvati surtout), mes co-internes (Pilar et Micheline évidemment) et tous mes amis d'enfance. Je suis assailli de questions (encore) : alors ? tu tiens le coup ? ils ne t'ont pas fait de cadeau, dis donc ! ça se passe toujours comme ça une thèse ?
C'est un peu comme si j'avais les commentaires d'après match en direct. 

Pr A sort de la salle, nous intime de rentrer. Personne ne s'assoit.

"Monsieur Georges Zafran, levez-vous s'il vous plait."
Un ange passe : je suis déjà debout.

"Mrglrm. Monsieur Zafran, le jury réunit aujourd'hui vous accorde le titre de Docteur en médecine avec la mention Très honorable. Nous reconnaissons en vous les qualités nécessaire à l'exercice de la médecine telles que l’opiniâtreté et la rigueur. Méfiez-vous cependant de toujours garder une certaine humilité dans votre pratique, face à vos patients et vos confrères."

Dans la bouche de tout autre personne, j'aurais pris ces compliments et mises en gardes très volontiers et chaleureusement. Venant de lui, je n'étais pas sûr s'il voulait dire "acharnement, obstination et manque de soumission".

J'ai levé la main droite et dis : "En présence des Maîtres de cette école, de mes chers condisciples et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine.
Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent, et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail.
Je ne permettrai pas que des considérations de religion, de nation, de race, viennent s’interposer entre mon devoir et mon patient.
Admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe. Ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs, ni à favoriser le crime.
Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j’ai reçue de leur père.
Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses, que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j’y manque."

La foudre ne s'est finalement pas abattue sur moi mais j'ai entendu un tonnerre d'applaudissements. Je m'en souviendrai toute ma vie.

C'était une période de transition comme je les aime, la fin d'une certaine époque, de ces 12 années de fac (1 redoublement, 6 ans d'études, 4 ans d'internat de spécialité et une année sabbatique) et le début d'autre chose. Quoi ? je ne le savais pas encore, mais vous, vous le saurez bientôt.

Prochainement, la saison 2 des aventures de Georges Zafran. 

vendredi 24 février 2012

Réunionite

Définition : nom féminin malheureusement souvent pluriel, réaction inflammatoire allergique, pustuleuse, prurigineuse, nauséeuse et gerbative à un excès de réunions en tout genre. A ne pas confondre avec le syndrome de manque de l'ile de la Réunion...rien à voir.

Il était vraiment temps que je parte. L'histoire se situe entre "thèse 7" et "mon année sabbatique 1".

Un de mes premiers stages d'externe, je l'ai fait dans un service d'endocrinologie, les hormones tout ça. Un jour, en fouillant dans un tiroir, j'ai trouvé un collier jaune et bleu. J'essaye de me le mettre autour du cou, sans succès. Je demande à une infirmière :
"_ C'est quoi ce collier ?
_ C'est pas un collier, c'est un orchidomètre.
_ Un quoi ?
_ Ca sert à mesurer la taille des testicules.
J'ai immédiatement relaché l'objet.
_ En jaune, ça veut dire taille post-pubère. En bleue, taille impubère."
Quand je pense que je l'ai collé à mes oreilles l'instant d'avant...Vous allez voir, c'est important pour la suite.


Les 2 dernières semaines de mon internat, j'ai eu droit à 10 réunions successives. 10 !!! La machine administrative hospitalière nécessite le regroupement de médecins et de personnel médical pour parler de différentes situations, c'est normal et nécessaire. Grâce à ça, un médecin seul et isolé n'aura pas droit de vie ou de mort sur un patient. Il y a des réunions de concertation pluri-disciplinaire (RCP) où, comme son nom l'indique, des médecins de plusieurs spécialités discutent les cas de Mme Findevie et M. Casentlesapin. Et c'est une bonne chose. Mais parfois, la machine s'emballe. Et malheureusement, de temps en temps, tout me tombe sur la gueule au même moment.

Ca arrive sournoisement, doucement, en catimini.

Ca commence par une réunion exceptionnelle, originale, ponctuelle, à laquelle il est normal d'être convié (une fois n'est pas coutume). Alors pour ne pas cracher sur le privilège de recevoir Pr Machin de Paris, on doit cesser toute activité dans le service à 14h et se rendre à la salle de staff.

En général, ça ne doit durer qu'une heure, mais ça déborde toujours. A 17h, je retourne dans le service pour voir mes 3 ou 4 entrées de l'après-midi qui ont gentiment patienté (les pauvres) et je vais encore finir à 22h.

Là dessus, Micheline m'appelle :
"_ Est-ce que tu peux me rendre un immense service s'il te plait Georges ?
_ Tu sais bien que je ne peux rien te refuser.
_ Est-ce que tu pourrais aller à la commission d'adéquation des postes d'internes ? c'est demain après-midi.
_ Euh...pourquoi je ne peux rien te refuser déjà ?
_ Parce que grâce à moi t'arrêtes pas d'embaler.
_ Ah bon ? c'est même pas vrai !
_ Il y a eu Yolanda, Milène, Nadine, Liselotte et ...
_ Bon ok ça va, j'irai."

Pour ceux qui ne connaissent pas ou qui ne savent pas : un hôpital fonctionne grâce à ses internes. Sans interne, pas d'urgences, pas de médecin dans les couloirs de l'hôpital, pas de prescription. Sauf qu'on n'est pas encore Docteur, alors pour l'administration, on compte pour du beurre, comme "étudiants". Ca leur permet de nous payer 3 fois rien en nous faisant bosser 3 fois plus. Les lits des chambres de garde sont les vieux lits trop pourris pour les patients, avec le matelat creux en son centre et des grincements à chaque mouvement, hyper pratique pour dormir. Les chambres de garde elles-mêmes ont la peinture (vieille de 30 ans) qui se décolle des murs, les robinets qui fuient et des cafards dans le faux-plafond.

Nous les internes sommes la 5° roue du carrosse. Alors pour rappeler qu'on existe, il y a une commission où on a la liste des internes qui arrivent au semestre prochain et la liste des lieux où ces internes peuvent effectuer leur stage. La confrontation des 2 listes montre bien qu'il y a un problème : trop d'internes, pas assez de stages. Les internes désignent donc un représentant qui va taper du poing sur la table pour quémander l'ouverture de postes.

C'était Micheline notre représentante. Là, demain, elle ne pouvait pas. C'est moi qui suis allé taper du poing sur la table. Ce semestre là, l'hôpital n'a ouvert que 4 postes et tous les autres internes sont allés en périphérie. Je ne sais pas taper très fort du poing.

Par dessus, s'est rajoutée une réunion mensuelle, pour discuter de cas de cancérologie complexe, en visio-conférence avec Paris.
"_ Ah au fait Georges, c'est bien toi qui t'étais occupé de Mme Tumeur ?
_ Non.
_ C'est pas grave. Est-ce que tu peux la présenter demain au staff de cancéro ?
_ Euh...
_ Surtout n'oublie pas, il nous faut son compte-rendu opératoire d'il y a 5 ans, les résultats de tous les scanners qu'elle a passé depuis et toutes les chimiothérapies successives qu'elle a eu chez nous. Tu synthétises tout ça sur un diaporama de 2 minutes et ça suffira. Merci.
_ ..."

Ok, donc, vous ne voulez vraiment pas que je dorme.

Le lendemain, après avoir fouillé pendant 2 heures dans les 3 dossiers gros comme des annuaires, j'assiste à la réunion, je commence à parler du dossier de la patiente, le médecin qui m'a confié le boulot m'interrompt toutes les 30 secondes et au bout de 2mn, avant la fin de mon diaporama. Paris nous préviens :
"Bon, nous allons devoir y aller, on a une réunion importante. On finit tout de suite et on reparlera de votre patiente la prochaine fois. Merci à bientôt."

C'est vraiment frustrant.

Et comme par hasard, comme si ça ne suffisait pas, j'ai eu droit à une réunion annuelle : le bilan d'activité du service, celle où les chefs présentent les chiffres, le nombre de patients vus, combien ils ont coûté au service, combien ils ont rapporté à l'hôpital, pour pouvoir négocier l'ouverture de postes de personnel supplémentaire. C'est écoeurant de cynisme. Seule la logique comptable a de l'importance. On ne parle pas de qualité de soin, de qualité de vie, de guérison. On parle de production de soin, d'efficience, de rentabilité. Je comprends que ce soit nécessaire, la santé a un coût. Et laisser la santé uniquement dans les mains des comptables serait une abomination. Mais quand les médecins rendent des rapports de comptabilité, je crois que c'est pire.


Et puis il y a les réunions de service hebdomadaires, celles auxquelles on s'était habitué, où plusieurs représentants de la même spécialité se masturbent intellectuellement en cercle autour d'une table, en public, devant une ribambelle d'externes et d'internes (les pauvres) et où l'éjaculation cérébrale, pudiquement appelé "compte-rendu de staff" est recrachée suavement par la bouche du Professeur (celui qui a la plus grosse) dans l'oreille d'une secrétaire via ustensile interposé (un dictaphone). En théorie, c'est lors de ces staff que le Professeur dispense son savoir à ses ouailles. En pratique, les externes payent les croissants, distribuent le café et se taisent.

En vérité, c'est un show d'auto promo, organisé par le Professeur et à destination du Professeur. Il y fait d'ailleurs souvent démonstration de son humour douteux et manifeste, par moyens plus ou moins ostentatoires, que c'est lui le patron.

Exemple :
"_ Mme Poil, vient pour hirsutisme idiopathique (si vous ne savez pas ce que c'est, ça veut dire qu'elle a des poils partout et allez voir le film de Michel Gondry "Human Nature"). Malheureusement, comme la date de son hospitalisation a tardé, elle s'est tout rasé avant de venir et était très déçue de ne pas pouvoir vous les montrer.
_ Ah lala, encore une qui rêve de me montrer ses poils."

Voilà, vous voyez le genre.

Comme c'était la dernière réunion à laquelle j'étais obligé d'assister, je me suis permis de me lacher. Au bout de 2 heures de staff, généralement, tout le monde s'endort, même le Grand Professeur. J'en ai profité pour réveiller brutalement tout le monde :
"_ M. Pasdenfant qui vient pour infertilité. Lors de l'examen génital, Monsieur avait les couilles bleues.
_ QUOI ?!?!
_ Oui, à l'orchidomètre, ses testicules étaient de la même taille que les boules bleues du collier."

Je jubilais intérieurement, futilement bien sûr. Je me suis fait engueuler parce que "couille" n'est pas un terme médical et "bleue" n'est pas un diagnostic. Mais une fois de temps en temps, faire preuve de finesse dans ce monde de pesanteur, ça soulage.

jeudi 2 février 2012

Thèse 4 : la rédaction d'abstract

Résumé des épisodes précédents : 1, 2 et 3.

Suite à l'accueil mitigé réservé à la soutenance de mon mémoire, Pr B m'a quand même encouragé à rédiger un résumé en anglais (appelé communément Abstract) et à le soumettre pour présentation à un gros congrès national. Lui pendant ce temps là s'occupe de motiver du monde pour commencer une étude de grande envergure, histoire de sortir des résultats significatifs.

Je travaille donc de mon côté, je peaufine mon anglais (oui parce que bon, c'est un congrès national francophone, mais il faut quand même soumettre l'abstract en français ET en anglais), je rédige tant bien que mal, je résume autant que possible mon mémoire de 50 pages en moins de 200 mots. Tout ça bien sûr, c'était en même temps que le stage en CHU et en même temps que le recueil de données pour ma thèse, avec d'un côté Pr A : "Alors, tu avances pour la thèse ?" et de l'autre Pr B "Alors, ça avance l'abstract ?".

Une fois fait, je soumets ma prose au comité de lecture du congrès. Ah oui ! faut expliquer un peu quand même : pour ceux qui ne sont pas en médecine ou pour ceux qui ne connaissent pas la joie de rédiger un article scientifique, lorsqu'on veut publier dans une revue ou un congrès, on soumet un abstract à la lecture d'un comité de lecture (ça tombe bien), ils le lisent (ça tombe encore mieux) et disent :
   - votre article est parfait, pas besoin de le corriger, il est accepté pour publication/présentation
   - votre article est intéressant mais il faudrait corriger ça, ça et ça
   - votre article manque de pertinence, ou alors est trop bancal, ou il y a trop d'erreurs, en tout cas il est rejeté
  
Pendant ma soutenance, on m'avait dit que mon article contenait trop d'erreurs, sa méthodologie était bancale et manquait de pertinence à cause de résultats non significatifs. J'ai donc soumis mon résumé sans grand espoir.

Pendant ce temps, Pr B motive du monde : il prévient d'autres spécialistes, essaye de voir combien de patients on pourrait recruter dans l'étude, quel financement on pourrait avoir de la part de l'hôpital et du ministère de la recherche. Dans le même temps, Pr A me donne une liste de 250 patients pour la thèse, faire le tri et se concentrer uniquement sur ce qu'il me demande. Ça veut dire qu'il faut que je fouille les 250 dossiers pour n'en garder qu'une partie spécifique, mais je ne le saurai qu'après avoir fouillé dedans, forcément.

1 mois se passe comme ça.

Je reçois un email du congrès national :
"Votre abstract a été retenu pour présentation murale et recevra une bourse d'étude."

Pardon ? Présentation murale ça veut dire que je vais imprimer les résultats sur un poster plastifié de 1m² et le placarder contre un mur pendant le congrès et que je vais devoir faire potiche (comme Miss Roue de la Fortune) en attendant que des spécialistes de toute la France viennent me poser des questions.
Ok. Mais "bourse d'étude" ? Je demande à Pr B. :
"Ah oui, je ne t'ai pas dit. J'ai eu le président du congrès au téléphone, je lui ai parlé de notre étude, il trouve ça très original et il va nous donner une bourse pour pouvoir payer un attaché de recherche clinique et un statisticien. C'est une bonne nouvelle, non ?"
_ Ah oui carrément ! et de combien elle sera la bourse ?
_ Je ne sais pas, il ne m'a pas dit. Mais assez pour payer 2 personnes à mi-temps pendant 6 mois."

Mon travail vaut tant que ça !?!? je suis très agréablement surpris. Ça fait bien plaisir. Du coup, ça ne m'a pas trop dérangé de payer de ma poche l'impression du poster (150 euros quand même) parce que le transport jusqu'au congrès était payé, le logement aussi. Et Pr B de renchérir :
"Ah oui, et je ne vais pas pouvoir y aller à ce congrès. J'ai décommandé mais tu pourras prendre la chambre d'hôtel qui m'était réservée. C'est arrangé, c'est bon."

1 mois passe encore, sur un petit nuage. Le weekend arrive, je prend mon train pour la capitale avec mon poster enroulé sous le bras (et protégé dans un emballage en carton rigide), j'arrive dans un hôtel de luxe, la chambre est immense, la vue géniale, le lit est tellement grand que je peux faire l'étoile de mer sans toucher les bords.

Pour la première fois depuis le début de mon internat, mon travail est substantiellement dédommagé. Avant, lors de congrès, nous les internes étions logés dans des auberges de jeunesse, entassés à 4 ou 6 dans un dortoir de 10. Là, j'ai MA chambre avec MON lit et MON petit déjeuner avec MON œuf à la coque, MES mouillettes servies à MA table par MON serveur. Faut que je fasse gaffe à ne pas trop vite prendre goût au luxe. Mais en attendant, je profite et ça fait du bien.

Bon, pour être honnête, je stressais un peu parce qu'il fallait que je prépare mes réponses aux éventuelles questions. Et puis :
"M. Zafran ? on ne vous a pas prévenu mais il faudra que vous montiez sur scène au congrès pour présenter votre travail.
_ Ah bon ? je croyais que je n'avais pas de présentation orale à faire.
_ C'est pas vraiment une présentation orale, on vous donne juste une minute de parole au lieu de 20 minutes. Ça laisse juste le temps de vous présenter et de dire le titre de votre étude.
_ Ah d'accord."

Bon, ok, prépare-toi Georges, tu vas être debout sur scène derrière un pupitre avec 3000 paires d'yeux qui te regarderont. Surtout ne montre pas tes fesses comme la dernière fois (cf ici et là).

Le matin, j'assiste aux conférences, l'après-midi je fais potiche. J'ai répondu à 3 questions. En 3 heures, ça fait beaucoup de potichage et des courbatures aux coins de lèvres pour rien. Et le soir, j'attends dans la fosse avec 4 autres internes qui ont aussi reçu un prix. Ils et elles passent avant moi, je suis le dernier. J'ai le temps de voir leur minute de présentation et surtout leurs sujets, ultra sophistiqués, de la recherche fondamentale du genre que seulement 10 personnes dans le monde peuvent comprendre. Je monte, je m'éclaircis la voix, je me présente, je dis le titre de mon étude, je remercie le congrès de m'avoir invité et le comité scientifique d'avoir sélectionné mon travail. Je descend du pupitre et je reçois mon chèque.

C'est pas le genre de chèque qu'on reçoit aux jeux télés, ceux en carton qui font 2m de long. Non, c'était une feuille A4 avec l'en-tête du congrès national qui me félicite pour mon travail "original et innovant" avec un petit chèque en bas de page à découper selon les pointillés. L'ordre est à mon nom. Et il y a plus de chiffres que ce que j'ai l'habitude de voir sur un chèque.

Je sais que cet argent n'est pas à moi puisque je vais le reverser au service pour financer la recherche mais cet argent, je l'ai gagné quand même.

Je rentre tout fier dans mon CHU, de retour à ma vie de Cendrillon après avoir connu la vie de palais. Ce que je ne savais pas, c'est qu'une pantoufle de verre m'attendait avec un carrosse...

Pr B vint me voir un matin, tout bougon, pas vraiment l'air d'un Prince et pas charmant non plus.
"La commission d'établissement s'est réunie. Ils ont rejeté notre étude de grande envergure. Soit disant parce que je n'avais pas prévenu les statisticiens.
_ Bah si ! on les avait prévenu il y a 2 mois.
_ Entretemps ils ont perdu la mémoire faut croire. Donc non seulement l'étude est rejetée mais en plus, on n'a pas le droit de la mener avec un financement indépendant.
_ Pourquoi ?
_ Parce qu'ils ne veulent pas mobiliser du personnel pour une étude qui n'est pas chapeautée par la direction scientifique du CHU.
_ C'est absurde, c'est nul, c'est...mais du coup, qu'est-ce qu'on fait du chèque ?
_ Si on le dépose sur le comte du service, il y a machin (Pr A, je traduis, chacun est Celui-Dont-Il-Ne-Faut-Pas-Prononcer-Le-Nom l'un pour l'autre) qui va s'en servir pour financer ses études à lui. Et ça, plutôt crever.
_ Qu'est-ce qu'on fait alors ?
_ D'une, il est pas au courant pour la bourse, et de deux, le chèque est à ton nom, non ?
_ Euh...oui.
_ Alors garde-le. C'est pour toi. Félicitations."

Bizarrement, ce petit bout de papier a repris en un instant la taille d'un chèque de jeu télé et j'avais l'impression d'avoir Christophe Dechavanne devant moi (mais en chauve) qui me serrait la main et me félicitait d'avoir trouvé "Mont Rushmore".
Avec cette bourse d'étude, j'ai revendu mon ancien véhicule-insecte à la casse (de toute manière, je ne pouvais plus fermer la porte à clé), j'ai vidé mon compte en banque et je me suis acheté une voiture neuve. Après 3 ans d'internat, j'avais bien le droit de m'offrir un cadeau.


La suite ici.

lundi 30 janvier 2012

Thèse 3 : la soutenance du mémoire

Previously, in "thèse" : résumé de l'épisode 1 et de l'épisode 2

La vie peut être rose parfois. Et puis d'autres fois, elle vire carrément au caca d'oie. Je détaille un peu :

Un an auparavant, je me suis fait plaquer par une fille qui me trompait avec mon coloc, un "chirurgien" (cf ici). Puis j'ai rencontré une brésilienne qui est rentrée chez elle au bout d'un mois (cf là). Et une autre fille, une anesthésiste me courais après mais seulement bourrée (cf ici encore). Je n'avais pas de vie sociale et ma vie professionnelle était merdique. Je me disais : "Heureusement, je gagne de l'argent que je n'ai pas le temps de dépenser, donc je suis riche !". Mouais, ça n'a pas duré très longtemps.

J'avais une pauvre petite voiture à 3 portes qui ressemblait à une tête d'insecte recrachée de la bouche d'un bouledogue, tant la forme que la couleur. Elle me servait vaillamment à me transporter depuis le centre ville jusqu'au CHU qui avait la mauvaise idée de résider en périphérie. A force de gratter le pare-brise matin et soir, j'ai fini par la laisser au parking le plus proche de l'hôpital (évidemment pas celui de l'hôpital puisqu'il était déjà plein depuis l'arrivée des infirmières à 7h) pour rentrer en bus/tram/métro.

Je pense que la pauvre épave échouée au milieu de nulle a du attirer la convoitise d'un fourbe voleur de vide (puisqu'il n'y avait que ça à voler) ou bien ma voiture a bénéficié lors d'une nuit folle des ébats d'un passionné d'entomologie-mécanique, ce qui lui laissa le sourire d'une portière entrouverte et la serrure défoncée. Elle y a même perdu la moitié d'une antenne. Le peu d'économies qui me restaient se sont envolées avec les réparations.

Boulot de merde, pas d'argent, pas de copine...le tiercé gagnant. Je pensais avoir subi les derniers outrages. Et bien non ! la vie réserve des surprises au moment où on s'y attend le moins (sinon ce n'est plus une surprise).

Pr B. m'avait trouvé un sujet de mémoire hyper intéressant, unique au monde, la première étude du genre. Par contre, il fallait que je me plonge dans des dossiers vieux de parfois 40 ans pour trouver une échographie et un résultat biologique. L'entrepôt où ils étaient stockés avait connu une inondation lors de la tempête de 1999 et certains dossiers étaient couverts de moisi jusqu'au tiers inférieur. Une fois, en soufflant dedans pour dégager la poussière, il en est sorti une araignée et une plume de pigeon. Si les résultats étaient absents du dossier, il fallait que je rappelle les patients pour leur envoyer une ordonnance, qu'ils passent les examens et qu'ils m'envoient les résultats. Tout ça en plus du boulot d'interne.

Là dessus, Pr A. en remet une couche : "C'est diplomatiquement admirable que tu fasses ton mémoire avec Pr B. Par contre, c'est un suicide intellectuel, elle est nulle son étude, ça ne va rien donner." Top constructive la remarque, merci Professeur.

C'est tout ? c'est fini ? ah non ? il en reste encore ? allez la vie, vas-y, balances ce que t'as...au point où j'en suis :

"Bonjour Madame, je suis bien chez Monsieur Mémoire ?
_ Oui.
_ Je peux lui parler s'il vous plait ?
_ Non.
_ Ah mince, c'était important. Il est parti ?
_ Oui, il est mort."

Note pour les externes : si un patient décède pendant une hospitalisation, merci de le noter dans le dossier, ça évitera quelques désagréments à vous même quand vous serez interne.

Bon ok. C'est fini la loose, je rebondis.

Je me suis tapé une centaine d'articles médicaux sur le sujet, j'en ai gardé environ 60 sachant qu'un mémoire normal possède en général 15 à 20 références bibliographiques. J'ai vu tous les spécialistes disponibles sur le sujet, même ceux à la retraite. Ils m'ont tous dit :
"C'est extrêmement intéressant ce que vous faites, les résultats nous intéressent beaucoup. Il faut absolument que vous reveniez nous en parler."

J'ai pondu avec la sueur de mes yeux (ça pique la lumière d'un ordi à 2h du matin) un mémoire de 50 pages, la taille d'une petite thèse sur un sujet complexe, général et ultra-spécifique à la fois, ultra-pointu mais j'ai réussi à le présenter de manière accessible à tout le monde.

Finalement, l'heure fatidique est arrivée. Comment soutient-on un mémoire de spécialité ? lors d'un congrès régional entre spécialistes ? On fait s'assoir une brochette de professeurs avec votre œuvre entre les mains (vous leur avez envoyé 1 mois auparavant pour qu'ils puissent avoir le temps de la décortiquer). Vous leur réexpliquez votre travail avec un super diaporama et vous en profitez pour présenter le sujet du mémoire à vos collègues internes.

Après cela, en temps normal, les membres du jury informel me posent quelques questions pour vérifier si j'ai bien compris ma propre prose, puis s'auto-congratulent d'avoir un interne aussi travailleur, orateur, synthétique, pointu et surtout d'avoir eu un maître de mémoire aussi talentueux et pédagogue. Merci monsieur l'interne d'être passé par hasard au milieu du savoir et d'en avoir ramassé quelques miettes. Ça, c'est en temps normal.

Pour moi, j'ai eu droit à un tout autre spectacle. Pour ne pas que ce soit flagrant que A et B se détestent (alors que tout le monde le sait), Pr A avait chargé Pr C. du CHU d'Acôté-Pasloin de mener mon réquisitoire. Les questions n'avaient pas pour but de vérifier mes connaissances mais de mettre Pr B à défaut, de le déstabiliser et le décrédibiliser en public :
"Je sais que ce n'est pas de votre faute mais, pourquoi avez-vous choisi cette façon de recueillir les données ?
_ Ben euh...parce qu'il n'y en avait pas d'autre.
_ Ah je vois. Donc cette étude présente un gros problème de méthodologie qu'il aurait fallu mieux définir avec votre maître de mémoire dès le départ.
_ Vous savez, c'est mon premier mémoire. Je n'avais pas connaissance de toutes ces subtilités.
_ Oui oui bien sûr, je ne vous blâme pas. En plus votre étude ne montre rien de significatif.
_ Malgré 60 dossiers inclus et 40 personnes rappelées individuellement, nous n'avons pu recueillir que 35 résultats mais ils font ressortir un doute non négligeable. Cette étude montre que ça vaudrait le coup de monter une étude multi-centrique dans plusieurs CHU.
_ Oui oui, mais l'étude actuelle n'est pas significative. Beaucoup de travail pour rien au final."

Mettez-vous à ma place. Je ne pouvais pas lui dire dans le blanc des yeux "je ne suis pas d'accord avec vous" et juste après "merci pour le diplôme de spécialiste que vous m'accordez". J'ai fermé ma bouche et je me suis barré en serrant les dents. Mon travail s'est fait démolir, pas à cause de son manque de qualité (j'en parlerai plus tard), ni de mon manque de sérieux, de rigueur scientifique ou d'acharnement. Non. Mon travail s'est fait défoncer pour une querelle de personnalités, et même pas la mienne en plus !

Le plus surprenant, c'est que Pr C, un peu plus tard, est venu me voir en privé.
"Je voulais revenir sur ton mémoire. On voit que tu as travaillé dur et que tu es très rigoureux, c'est évident. Par contre, je pense qu'en modifiant 2 ou 3 détails, ça pourrait donner un sujet de thèse très intéressant, voire même un article dans une grande revue médicale. Je te laisse mon adresse. Contactes-moi et on en reparle. Je te félicite encore, bravo."

Ça m'a laissé perplexe. Je ne comprenais plus rien : il est bien ou il n'est pas bien mon mémoire à la fin ? Et puis m'en fous si vous l'aimez pas mon mémoire; il est à moi, je l'aime et c'est moi qui l'ai fait tout seul avec mes petits doigts...et je vous emmerde !!!

La suite ici.

jeudi 26 janvier 2012

Thèse 1

Avant d'aborder spécifiquement la thèse, il faut que je resitue un peu le contexte.
En général, dans un internat de spécialité, on doit rendre un mémoire, pour montrer qu'on a les connaissances d'un spécialiste, et une thèse, pour recevoir le titre de Docteur et pouvoir prescrire tout seul.

D'ailleurs, ça plonge très souvent les patients dans la perplexité. En effet, lorsqu'on commence l'internat, c'est à dire après avoir passé le concours de l'ENC en fin de 6° année, on devient médecin mais pas docteur. On prescrit toujours avec l'aval d'un chef qui est sensé nous surveiller. Inversement, j'ai un oncle qui a passé une thèse de littérature britannique, il est Docteur, mais pas médecin...Est-ce que tout le monde me suit ?

Ça donne lieu à des conversations bizarres :
"Ah bonjour Docteur !
_ Bonjour Monsieur Truc. Au fait, je suis pas docteur.
_ Ah bon ? vous êtes infirmier ?
_ Non, je suis médecin. Je suis l'interne qui s'occupe de vous.
_ Ah bon ! comme l'étudiant qui m'a interrogé ce matin ?
_ Non, lui c'était l'externe : il est étudiant mais pas médecin. Moi, je suis étudiant ET médecin.
_ Ah vous n'avez pas fini vos études de médecine alors, vous êtes pas un vrai médecin.
_ Non, je suis un vrai médecin mais je ne suis pas encore Docteur. Il faut que je passe ma thèse d'abord.
_ Ah et après vous pourrez prescrire des médicaments.
_ Non, je peux prescrire des médicaments dès maintenant.
_... J'ai mal à la tête, docteur."

Après, il faut réexpliquer ça à ses parents chaque année, et c'est moi qui chope mal à la tête.

Comme je l'expliquais précédemment (cf ici) mon 1° stage au CHU était mon 3° stage. Ça voulait dire qu'il ne me restait que 5 stages de 6 mois (2 ans et demi) pour trouver un sujet de mémoire, écrire un mémoire, soutenir mon mémoire, trouver un sujet de thèse, écrire une thèse et la soutenir. Boh, un objectif à remplir par semestre, ça devrait aller...j'ai laaaaaaargement le temps.
Que nenni.

Mon troisième stage a été un calvaire quotidien tempéré par 2 co-internes ultra-adorables. En sortant à 22h tous les soirs, je pensais surtout à mon oreiller et pas du tout, mais alors DU TOUT à mes diplômes. J'ai donc attendu mon 4° stage, sauf que je suis tombé ailleurs que dans ma spécialité. Zut...encore 6 mois à attendre. Mais ce stage a été très important quand même. En effet, il fallait que je choisisse où j'irai après et le stage suivant aurait le Professeur qui serait mon directeur de thèse et de mémoire. Parce qu'après, ce sera trop tard pour s'y mettre.

J'avais le choix entre le stage d'esclave avec le Professeur tyrannique, où je devrais bosser 14h par jour et EN PLUS bosser mon mémoire/thèse, ce qui voulait dire renoncer au sommeil pendant 6 mois.
Ou alors, aller dans un stage inconnu, chez un Professeur inconnu...

J'arrive dans ce stage inconnu, où je découvre qu'il y a 2 Professeurs, se détestant ostensiblement...voire même ostentatoirement. Appelons-les Professeur A et Professeur B. Chacun a ses domaines de compétences spécifiques et complémentaires, des sur-spécialistes qui se méprisent mutuellement en disant l'un de l'autre qu'il fait de la sous-médecine. Tous les 2 ont leurs qualités et leurs défauts mais mettez-les ensemble dans la même pièce et vous n'allez voir que les défauts.

Par exemple, dans le service, il y avait 30 lits. Ça aurait été super facile de séparer en 2 : le côté nord pour Pr A. et le côté sud pour Pr B. Ou les chiffres pairs pour machin et impairs...Mais non ! chacun estimait qu'il avait le droit de placer SES patients où il le voulait et quand il le voudrait.
Ça a donné lieu à de grands moments de solitude. J'étais en train de faire la visite professorale avec Pr B quand l'infirmière rentre dans la chambre :
"Georges, on a besoin de toi dans la chambre 312, le Pr A a besoin de toi pour la visite.
_ Euh...ok, j'arrive.
_ Non, Georges, on est dans la chambre de TA patiente, tu restes ICI."

Et pendant ce temps là, dans la chambre 312 :
"Il est où l'interne ? encore en train d'écouter l'autre abruti je suis sûr."

Et encore, ça c'était les bons moments. Parfois, les Pr se trompaient de chambre, ou avaient vu une patiente pendant les congés de l'autre, chacun s'attribuant la "propriété" de cette patiente. Il nous arrivait de faire la visite avec Pr A. qui prescrit tel traitement et de devoir refaire une visite professorale dans la même chambre avec la même patiente, qui du coup a le "privilège" d'être suivie par 2 professeurs, et de voir Pr B. rayer la page de prescription du coin en haut à gauche jusqu'au coin en bas à droite, changer complètement les prescriptions de la patiente en s'exclamant au scandale de prescrire un traitement pareil.
Et si jamais Pr A voyait que les prescriptions avaient changé, bien sûr, c'est à l'interne qu'il s'en prenait, en l'occurrence moi.

C'est extrêmement formateur, vous vous en doutez. Il a fallu faire intervenir la maîtresse d'école pour séparer ces deux enfants turbulents : la cadre de santé. Vous croyez que ce sont les médecins qui font vivre un service ? pas du tout du tout. Sans infirmière déjà, aucune prescription ne serait appliquée, et sans cadre de santé, pas d'infirmière. C'est elle la vraie Boss. Et elle avait en plus la classe de faire croire aux Professeurs que c'étaient eux les chefs.

Un jour, elle les a pris a part :
"C'est plus possible maintenant. Vous êtes en train de détruire le service avec vos enfantillages."
_ C'est lui qui a commencé !
_ Je ne veux pas le savoir ! vous êtes tous les deux en tort. Il faut que vous appreniez à vivre ensemble. A., tu feras la visite de 9h à 10h30.
_ Non je veux pas !
_ C'est comme ça et puis c'est tout ! et toi B., tu la feras de 10h30 à 12h.
_ D'accord mais je suis sûr que A. va continuer à m'embêter !
_ Il faudra me le dire et je referai un temps de régulation. Est-ce que c'est clair pour tout le monde ?
_ grmlmlml
_ J'ai pas entendu !
_ Oui madame.
_ Oui madame. 
_ Et le premier qui désobéi ira au coin !"

(bon d'accord, la retranscription de ce qui s'est dit n'est pas littérale mais c'est ce que j'ai retenu)

Après cela, ça s'est un peu mieux passé. Ils ne pouvaient plus s'envoyer des fions par interne interposé. Là où  le dilemme devient cornélien : lequel allais-je choisir des deux pour diriger mon mémoire et ma thèse ?

la suite ici.

dimanche 15 janvier 2012

L'odeur des hôpitaux et la confiture de coings

Suite à un conversation avec DocMamz que je remercie au passage :

Dans mon esprit, la diarrhée et la confiture sont les deux faces d'une même pièce. Je m'explique : 

Tous mes amis non-médecins me l'ont dit un jour ou l'autre : comment fais-tu pour supporter l'odeur des hôpitaux ?

Après une très longue période passée à hanter les murs des établissements de santé, j'avais oublié mais c'est vrai : les hôpitaux ont une odeur, et même chacun possède la sienne. Je ne comprenais pas que les gens n'aiment pas l'odeur des hôpitaux parce que moi, j'aimais bien : c'est l'odeur de l'endroit où je me sens utile !
J'aimais particulièrement l'odeur des urgences : un mélange de sang, de plâtre et de Bétadine. Je ne comprenais pas les patients qui disaient : "j'aime pas les hôpitaux". Alors j'ai essayé de me rappeler, c'était comment avant ?

Avant médecine, est-ce que j'ai fréquenté les hôpitaux ? pas beaucoup : une fracture, un décès, une naissance. La vie, quoi. Mais si je me remet dans la tête de l'enfant de 4 ou 5 ans que j'étais, je me rappelle de ce mélange de javel et d'inconnu. On entre par des portes automatiques dans une espèce de grosse machine étrange dont on ne connaît pas les rouages, ni le fonctionnement, ni à quoi ça sert.

Je comprenais juste que c'était une machine à gens : certains y entrent et n'en sortent jamais (le décès de ma grand-mère) et d'autre en sortent sans jamais y être entrés (la naissance de mon frère). L'odeur de cette machine était un peu oppressante parce qu'inaccessible et mystérieuse. Alors c'est ça l'odeur des hôpitaux pour les non-médicaux : l'incertitude et l'angoisse avec un soupçon de douleur et de larmes. 

Si je fais vraiment un effort de mémoire, lors de mon tout premier stage infirmier (cf ici), je percevais encore cette odeur mais très vite, les impressions qui y étaient associées se sont muées en plaisir.

Encore un exemple, quand j'étais enfant, j'aimais pas l'automne : la fin des vacances, la rentrée des classes, le froid qui arrive...Mais à cette période, mon père faisait le tour de la région pour récupérer des coings. Dans la cave, toute la famille, on épluchait ces fruits jaunes, informes, durs, velus (ou plutôt duveteux) et c'était vraiment pas facile à éplucher. Et en plus on ne peut même pas grignoter : crus, c'est infect, amer, grumeleux et ça colle aux doigts. 

Une fois qu'on avait tout épluché, on mettait tout dans une marmite avec du sucre et il fallait remuer longtemps, longtemps avec la plus grande spatule que j'ai jamais vu. Mon père touillait patiemment dans le froid de la cave et je ne comprenais pas comment il pouvait aimer faire ça. Et puis, au bout d'un certain temps, depuis la cave s'élevait un petit filet, un peu doux, sentant à la fois la pomme, la feuille morte et le caramel mais avec son parfum particulier : l'odeur de la confiture de coings.

Cette odeur m'a réconcilié à jamais avec l'automne. J'aime cette odeur plus que tout au monde. J'aimerais qu'il existe des bouteilles magiques, vides, transparentes avec une étiquette dessus. On soulèverait le couvercle et une odeur s'en échapperait pour nous rappeler instantanément tous les souvenirs associés.

OK, l’hôpital sent aussi les larmes, la merde, la pisse et le vomi. Un peu. Ce qui fait les souvenirs associés au parfum d'hôpital sont mitigés. Mais ça a été ma maison pendant 10 ans et j'y ai vécu du bon comme du mauvais. Mais tout ce que j'y ai vécu de pénible a été supporté parce qu'en rentrant chez moi, je m'ouvrais un pot de confiture de coings.

samedi 14 janvier 2012

My Wonder Externe

Lorsqu'on arrive en 4° année de médecine, c'est à dire en DCEM2 ou D2 pour les intimes, on devient comme par magie : externe.
Ça veut dire que vous devenez un serf, un esclave au service de tous vos supérieurs, corvéable à merci, n'étant pas encore un médecin, même pas un bébé médecin. Cet tâche vous reviens de 8h30 à 12h30 (en théorie) tous les jours et un samedi de temps en temps et vous en serez dédommagé de 100€. Non pas par jour, non pas par semaine, non pas par samedi d'astreinte, oui par mois. Et la garde de nuit, 14 heures d'affilée, 20€. 
En échange, le sénior (ou seigneur, ou saigneur, selon le contexte) que vous servez avec gratitude daignera vous octroyer une partie de son savoir médical. 

Ça, c'est quand il y a quelqu'un pour s'occuper de vous, pauvre externe que vous êtes. Sinon, un externe oisif ressemble plutôt à une larve qui se traîne entre les différentes pièces de l'hôpital jusqu'à ce que quelqu'un daigne remarquer sa présence et s'occuper de lui. En général, il tombe sur la reine de la ruche et elle le bouffe (fatal destin que celui des insectes hospitaliers).

Bon en pratique, un externe c'est un larbin, une sous-merde, la personne qui fait le boulot que personne ne veut faire : 
"Bon alors madame, parlez-moi des antécédents médicaux complets de toute votre famille sur 3 générations."

"Bonjour, je suis bien aux archives ? je cherche le dossier de Monsieur Perdudevue qui était hospitalisé dans le service il y a 15 ans. Oui...ah...vous avez changé 3 fois de méthodes d'archivages entretemps et vous avez déménagé dans un autre bâtiment ?...ah je comprends...Il faut que je vienne trouver le dossier moi-même. Où est-ce qu'il faut que je viennes fouiller alors ?"

"Bonjour Monsieur Constipé, je viens vous faire une extraction de fécalôme."

Ou alors, vous avez le droit d'apprendre par vous même : 
"Bonjour Madame, est-ce que je peux vous faire un interrogatoire clinique ? 
_ Non. 
_ Ah bon ? avec un sourire qui s'efface progressivement. 
_ Non, parce que vous êtes la 7° personne qui me pose les mêmes questions. 
_ Ah bon ? l'air incrédule. 
_ Oui : mon médecin généraliste qui m'envoie aux urgences, l'externe des urgences, puis l'interne, puis son chef qui m'hospitalise ici, puis l'interne d'ici qui m'a déjà interrogée hier soir puis son chef, puis encore vous. Alors ça suffit. 
_ Mais euh...si je ne remplis pas d'observation dans le dossier je vais me faire défoncer par mon sénior ! l'air franchement paniqué. 
_ C'est pas mon problème. J'en ai marre, laissez-moi tranquille."

Ou alors, plus constructif encore : il faut savoir que les résultats biologiques apparaissent sur un écran d'ordinateur quand on en fait la demande, ils sont ensuite imprimés pour les montrer au sénior pour pas perdre de temps à les redemander à l'ordinateur. Puis ces mêmes résultats sont imprimés par le laboratoire et envoyés dans le service où l'externe est sensé les regarder et les interpréter. Certains services demandent qu'en plus, les résultats soient recopiés à la main dans l'observation. 

Je suis passé par là, ce n'est pas drôle du tout et c'est une des raisons qui m'avaient poussées à arrêter médecine. Le destin m'a rattrapé (cf ici). En tout cas, sachez qu'avec de l'expérience, l'externe devient expert en administration hospitalière et que fortuitement il arrive à apprendre la médecine sur le tas plutôt que dans les bouquins. 

Cette étape de ma vie était loin, j'étais interne, le grade supérieur, donc potentiel persécuteur d'externes. Les hôpitaux de périphérie n'ont pas le privilège d'avoir des externes, c'est une exclusivité des CHU, presque un monopole. C'était donc mon deuxième stage au CHU et j'avais des externes à ma merci. 

Sauf que, je n'ai pas été élevé chez les rats. Chez moi, quand on vous fait une crasse, on serre les fesses et on essaye d'éviter cette même crasse à son prochain. Ça s'appelle la politesse, ça existait encore il y peu dans certains contrées lointaines. Beaucoup de "séniors" en ont oublié jusqu'à l'existence même (cf ici). 
Bref, j'ai remarqué que se faire aimer (ou à tout le moins, ne pas se faire détester) par ses externes, vraiment leur apprendre des trucs et répondre à leurs questions, au delà du service médical rendu, ça rendait la vie plus facile. Accessoirement, le travail que je leur donnais à faire était exécuté 2 fois plus vite et avec le sourire. Par exemple, nous voyons ensemble un papi qui vient pour syndrome confusionnel aigu : 
"Jean-Pierre, est-ce que tu sais comment on calcule le score de Glasgow ?
_ Oui, en évaluant la motricité, la réponse verbale et oculaire. 
_ Alors ? quel est le score du patient ?
_ Euh...il bouge spontanément les bras, ouvre les yeux, est réactif à la lumière et à la douleur. 
_ Et est-ce qu'il parle ? 
_ Monsieur (en lui criant presque à l'oreille) est-ce que vous savez où vous êtes ? 
_ Dans mon slip !
_ Alors ? c'est une réponse orientée ou pas ?
_ Euh ...je sais pas. 
_ Vérifies s'il a un slip."
Le patient avait un slip, Glasgow = 15/15, il avait juste un humour pourri. On s'est bien entendu lui et moi.
Un jour, comme par magie, 3 nouveaux externes sont apparus, dont ma Wonder-Externe. 
"Vous êtes qui ? 
_ On est les externes de D4. On vient de passer le concours de l'internat. Le chef de service nous avait offert un mois de vacances pour réviser et en échange on doit passer 2 semaines en journée complète."
Elle était parfaite : elle savait tout sur le bout des doigts, les pathologies de ses patients, leurs traitements, leurs antécédents...tout ! Lorsqu'un patient sortait, son ordonnance était déjà prête avant même que je ne la demande, il ne me restait plus qu'à signer et dicter son courrier. Lorsqu'un nouveau patient était hospitalisé : 
"Ah zut ! elle ne connait pas son traitement habituel. Est-ce que ...
_ J'ai téléphoné au médecin traitant, il nous faxe sa dernière ordonnance. 
_ Nickel. Ah et aussi, elle a passé un examen chez son cardiologue et son ophtalmo il y a 3 mois, est-ce ...
_ Déjà fait, ils nous faxent un compte-rendu.
_ Parfait. 
_ D'ailleurs, ça y est, les fax sont en train d'arriver. Et voilà ! me dit-elle en me les tendant, tout ça avec un ton de speakerine et avec le sourire, comme si ça avait été fait en toute logique et simplicité, parce que ça allait de soi. Je me tends vers elle, j'ouvre mes bras et laisse échapper une petite larme : 
_ Est-ce que tu veux bien rester ici pour toujours rien que pour moi s'il te plait s'il te plait s'il te plait ?"

Peu de temps après, on discutait de langues étrangères et du fait qu'en général, la première chose qu'on apprend d'une langue, se sont ses gros mots.
"Je pense que j'aurais atteint un niveau de culture satisfaisant quand je saurai dire un gros mot dans au moins 25 langues. Sur ces bonnes paroles, wonder-externe répond : 
_ Tu veux apprendre un gros mots en langue des signes ? 
Heureusement que j'étais assis, j'en aurais été projeté sur mon fondement. 
_ Oui, dis-je complètement abasourdi. 
_ Tu fais un croissant avec ta main droite que tu met à côté de ton oreille droite. Tu tends l'index et le majeur collés et inclinés à 45° à côté de ton oreille gauche. 
_ Oui ? et alors ? 
_ Tes mains forment les lettres C et N. 
_ Et ...? 
_ Et ta tête un gros O.
_ Ah !!! excellent ! Encore ! Comment on dit "bonjour" ? 
_ Comme ça : 
_ Génial !!! Encore !
_ Qu'est-ce que tu veux apprendre ?
_ Chocolat, ça peut servir.
_ Comme ça :
_ C'est super !!! merci !!!
_ Attention ! à ne pas confondre avec "tout nu" : le même mouvement mais qu'une seule fois vers l'extérieur."

A partir de ce jour, j'ai fondu. Le lendemain, je lui proposais par SMS :
"_ Est-ce que ça te dirait qu'on aille prendre un verre ?
_ Ça dépend, on sera combien ?
_ Pour l'instant, on sera 2.
_ Si vous n'êtes que 2, alors je vous laisse en tête à tête."

J'ai été parfaitement décontenancé, désarçonné par cette réplique. Est-ce qu'elle est complètement conne ou ultra naïve ? il s'est avéré qu'elle n'était ni l'une ni l'autre. Après réflexion, elle m'a éconduit de la façon la plus incongrue et respectueuse que j'ai pu vivre.

Malgré le fait que Wonder-Externe soit partie loin, très loin, j'ai réussi à garder cette personne atypique dans ma vie et dans mon cœur, nous sommes devenus des amis très proches.

Je vous souhaite à tous de rencontrer des êtres aussi humains. 

PS : je tiens à remercier tous les externes qui ont travaillé avec moi et je félicite toutes les personnes qui sont actuellement entre la 4° et la 6° année de médecine, courage !

PPS : images tirées de lsf.Wikisign.org

lundi 12 décembre 2011

Il est où le magneau ?

Mon premier stage au CHU en tant qu'interne. Je venais de faire 1 an en périphérie à apprendre mon métier avec des médecins compétents, disponibles et au contact de qui il est agréable de travailler.

J'arrive dans le service à 8h30, je rencontre l'équipe, je fais connaissance, je prends mes marque et ma blouse toute neuve avec écrit dessus "interne CHU". Je suis un peu déçu parce qu'en périphérie, il y avait mon nom dessus et j'étais fier : "Georges Zafran, médecin" ça claque ! non, là, je suis anonyme. Je suis un numéro sur une blouse.

Le chef de service me dit qu'il s'occupera de moi pendant les 2 prochains mois, après on tournera avec mes co-internes, 2 filles, Pilar et Micheline, la première en dernière année et la deuxième en première année d'internat. Le premier jour ne compte pas parce qu'on passe tous plus de temps à comprendre qui est qui et comment fonctionne quoi qu'on n'a presque pas le temps de faire de travail médical. Je quitte le service à 23h. Les portails de l'hôpital sont fermées, il faut faire tout le tour pour passer par l'entrée de urgences. Je suis à 2 doigts de la déprime.

Le lendemain j'arrive à 8h30 pour faire le tour avec mon chef. Il a déjà fini quand j'arrive. Le lendemain j'arrive à 8h15, on fait le tour ensemble. Le lendemain, j'arrive à 8h15, il a déjà fini la visite. Le lendemain, j'arrive à 8h...vous voyez l'idée : le chef se débrouille pour faire la visite le plus tôt possible pour ne pas répondre à mes questions et à l'heure où les patients dorment encore comme ça il ne répond pas non plus aux leurs. J'en suis arrivé à venir tous les jours à 8h, à refaire un tour derrière lui pour savoir ce qu'il avait fait.

Après la visite, Grand Chef dicte les courriers des sortants. Et là, il faut être vigilant : s'il décide de changer un médicament au moment de la sortie, il faut que je le sache car c'est moi qui fait les ordonnances. C'est moi aussi qui écrit avec ma petite main et mon écriture dégueulasse le courrier provisoire pour le médecin traitant avant qu'il reçoive le courrier définitif (qui arrivera par la poste d'ici 3 semaines ou 1 mois, bref, le temps que le patient soit hospitalisé ailleurs). Si jamais, je commet UNE erreur, je me fais défoncer pendant 5 jours : "l'interne est nul". Vous situez à peu près.

Et si c'était pas assez déprimant comme ça : le matin, pour aller bosser, je gratte le givre sur mon pare-brise. Le soir en partant, je gratte aussi le givre sur mon pare-brise. Je considère la journée comme positive quand j'arrive à quitter l'hôpital AVANT que les portails ferment à 22h.

Un soir, j'étais de garde dans les étages, je n'ai pas dormi de la nuit. J'enchaîne évidemment avec la journée de boulot. Évidemment ? d'après mon chef : "Bien sûr, vous avez le droit de prendre votre repos de sécurité après une garde mais dans ce cas là, vous refilez vos patients à vos co-internes (on a 15 patients chacun et on sort à 22h tous les jours, se retrouver avec 30, c'est la mort assurée, pour les patients comme pour l'interne). Mais si vous décidez de bosser un lendemain de garde, c'est libre à vous et c'est tout à votre honneur, mais si vous commettez la moindre erreur de prescription, il n'y aura personne du service pour vous couvrir."
Le lendemain, je suis donc aussi efficace qu'un zombi (et le même regard vide), j'ai droit à 4 entrées dans l'après-midi et il faut tout finir avant 19h sinon les infirmières ne regardent même pas les prescriptions. A 18h, je viens de faire 34h de boulot d'affilée, je confonds le patient de la chambre 1 avec celui de la chambre 2. Il y en a un pour qui on attend le résultat du prélèvement pour mettre un antibiotique et l'autre dont le prélèvement doit être fait demain. Dès que le résultat sort, je prescrit mon antibiotique mais pas au bon patient évidemment.
Je m'en suis rendu compte le lendemain matin. Le patient n'a eu que 2 gélules au total, pas dramatique. Heureusement j'avais vérifié 3 fois que mes 2 patients n'avaient aucune allergie. Quand le chef a vu ça, je me suis fait POURRIR pendant 4 mois.

Vachement encourageant l'ambiance. Pour se remonter le moral entre internes, à 20h, on prend notre goûter avec des Princes, un thé et on se récite des films comme la Cité de la Peur ou Mission Cléopâtre. Justement, vous vous rappelez la scène où un agneau descend dans la fosse aux crocodiles ? qu'il se fait bouffer, qu'il ne reste que des lambeaux de cuir et que Numerobis dit "Il est où le magneau?". Vous situez ?

Un jour, pendant la grande visite professorale, on rentre dans la chambre de Mme Artérite qui vient pour gangrène, est partie en chirurgie se faire amputer et revient ce soir. La grande question c'est : quel est le niveau d'amputation ? si son artérite est pas trop grave, on l'ampute à mi-mollet. Si son artérite est plus grave, on l'ampute à mi-cuisse.
Nous faisons le tour donc, avec Grand Chef, interne n°1 n°2 et n°3, la chef de clinique et les 15 externes (les bébés docteurs, ils sont en 4° année). 20 personnes dans la chambre. Heureusement qu'elle est vide.
Je présente le dossier de la patiente. Je n'ai pas précisé : en plus de toutes les gentillesses que le Chef nous a balancé, il est aussi d'un caractère de cochon, antipathique, ne regarde jamais dans les yeux, déchire les observations des étudiants s'il y a des erreurs et critique les fautes de prescription par des "l'interne est un clown" ou "c'est de la médecine de Cow-boy" ou bien si on manque de référence médicales : "t'as lu ça où ? dans les Pieds Nickelés?"
Donc ce chef antipathique, écoute mon histoire clinique (ou plutôt celle de la patiente) et à la fin de mon exposé dit : "Il est où le moignon ?". Je détourne le regard, je regarde par la fenêtre l'air inspiré, je me mords l'intérieur des 2 joues pour réprimer un fou rire, chose que Pilar et Micheline n'ont pas réussi à faire : elles sont dans le dos du Professeur et pouffent le plus silencieusement possible et moi, ça me tire des larmes de rire au coin des yeux, je ne peux rien faire, je suis sous le projecteur du Chef et je vois leurs dos se soulever par soubresauts.
Alors la voix cassée (c'est pas facile de parler en se mordant les lèvres) je réponds : "Il est là" en montrant ma cuisse droite avec un geste de section de la main.

Nous sortons de la chambre et je fais semblant de courir dans mon bureau chercher un dossier. Mes 2 co-internes me suivent, on referme la porte et on explose, on rit, on pleur, on se prend dans les bras tellement on n'en peut plus de se retenir. Le Chef était encore plus exécrable parce que nous avons pris du retard mais ça valait tout l'or du monde.