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dimanche 11 novembre 2012

Saison 2 : un nouveau départ

Ma thèse en poche, des idées plein le crâne et des espoir à raz bord du cœur, je sortais du restaurant où j'ai fêté ma victoire sur Pr A (cf ici) avec tous mes proches, la tête haute, les épaules larges, le torse droit (et même pas beurré, ou alors à peine) pour regarder les étoiles et me poser la seule et unique question : "et maintenant quoi ?"

Parce que bon, ce n'est pas tout de finir haut la main 13 ans d'études, il faut savoir quoi en faire, ou comme disait un grand philosophe des années 80 : "l'essentiel n'est pas d'avoir des bagages mais de savoir où les poser".
En l'occurrence, la question se pose au sens propre et figuré. En effet, il y a quelque temps, on m'avait proposé un poste sous les tropiques. Je vous relate l'entretient avec le Dr Shleck :

"Vous verrez ici nous sommes aussi bien équipés qu'un CHU, nous avons une trentaine de lits d'hospitalisation, 10 lits d'hôpital de semaine et 2 d'hôpital de jour, 5 médecins, une excellente ambiance et nous allons ouvrir une nouvelle aile prochainement. C'est pour cette raison que, après la thèse obtenue, nous serions ravis de vous accueillir ici pour développer notre activité et nous enrichir de votre expérience. D'ailleurs quelle est-elle, votre expérience ?
_ Et bien, c'est à dire que j'ai passé 4 dans un CHU de métropole dont 6 stages de spécialité.
_ Ah c'est bien ça ! vous avez du être bien formé.
_ Euh...oui, pas trop mal.
_ Oh vous êtes modeste.
En vrai, non. Je n'ai pas eu le cœur de lui dire qu'en 4 ans, les occasions où j'ai croisé mes Professeurs (en dehors des congrès et de la thèse) peuvent se compter sur les doigts de mes mains (et des orteils en étant indulgent).
_ Et vous vous êtes sur-spécialisé dans quel domaine ?

Pour les néophytes, il faut que je vous explique un peu. Au terme d'un concours particulièrement sélectif, s'en suivent 5 ans de formation médicale dont 3 passées tous les matins au chevet du patient. Puis, à la fin de la sixième année, il existe un autre concours. En fonction de son classement, on choisit la spécialité et la ville où l'on souhaite exercer pour les années suivante : le premier peut choisir neurochirurgie à Paris (si c'est ça qui le fait kiffer) et le dernier choisit ce qui reste (et il y a des chances pour que ça ne le fasse pas kiffer mais alors pas du tout).  
Tout le monde a le choix parmi plusieurs spécialités allant de 3 ans pour la médecine générale jusqu'à 5 ans pour la chirurgie, la médecine interne ou la réanimation.
Et au sein de chacune des spécialités, chacun doit encore y trouver sa place en jouant des coudes.

Exemple : un interne de gastro-entérologie apprend qu'un poste va se libérer dans 2 ans dans l'hôpital qui lui plait. Ce service est spécialisé dans l'hépatologie (le foie) alors que d'autres sont spécialisés dans le tube digestif, ou parfois même encore plus spécifiquement dans le rectum (un proctologue ça s'appelle). Si notre interne veut garder son poste, il va donc devoir passer des diplômes universitaires (DU) ou des DESC (diplôme d'études spécialisées complémentaires) pour justifier de sa supériorité de connaissances vis à vis de ses confrères. Bref, c'est la guerre. Et moi j'ai horreur de ça.
Retenez bien, ça va servir pour les prochains épisodes.

_ Quel est votre domaine de prédilection ?
_ Disons que j'ai préféré garder une approche globale et pluri-disciplinaire de ma spécialité.
_ Ah fort bien !
Avec un soupçon d'intérêt dans la voie, ce qui m'a un peu décontenancé. Je m'aurais attendu à du mépris.
_ Parce que nous avons besoin de quelqu'un pour s'occuper du service pendant que les autres médecins vont se familiariser avec les appareils dont nous venons de faire l'acquisition.
_ Ah bon ?
_ Oui nous allons faire pas mal d'exploration techniques dans notre nouvelle aile. Vous connaissez ?

Si je connais ? j'en ai bouffé de ces trucs...Les dossiers des patients débordaient de ces données à la con à tel point que, pour les 12 entrées du lundi, il fallait passer tout son dimanche à faire le tri dans les résultats sinon on sortait le lundi soir à ...deux heures du matin.
_ Oui, ça ne m'est pas inconnu.
_ Formidable, vous pourrez nous donner un coup de main alors.
Plutôt crever. 
_ Euh oui mais bon, concrètement, ça se présenterait comment le boulot que vous me proposez ?
_ Et bien, mi-temps dans le service et mi-temps aux explorations fonctionnelles. Sauf pendant les congrès. Dans ce cas là, c'est vous qui vous occuperiez à plein temps du service.
_ Très bien, ça m'intéresse.
_ Alors recontactez moi dès que vous aurez passé votre thèse."
L'entretient s'est terminé avec un grand sourire amical et une poignée de main chaleureuse.

Je suis toujours sous les étoiles, en dehors du restaurant d'où sort un doux fumet de viande grillée (tiens ça me rappelle le bloc opératoire...). Plusieurs choix s'offrent à moi  :
   - ouvrir un cabinet, m'installer en libéral, comme ça tout de suite. Pourquoi pas ? j'ai l'expérience des consultations, j'aime ça, j'ai de bons contacts avec les patients...mais il faut que je fasse mon trou, que les médecins m'adressent des patients. Que je me fasse connaître. Ce n'est pas dit que ça marche tout de suite.
   - m'installer à l'hôpital. Pas d'angoisse d'argent, un salaire tous les mois, des patients à foison sans avoir à aller les chercher, du travail varié et intéressant. Oui mais voilà, un boss au dessus, des comptes à rendre, des papiers, des réunions, des commissions... 
   - racheter une patientelle : c'est à dire qu'un spécialiste en ville parte à la retraite et que je lui rachète son cabinet et surtout son carnet de rendez-vous avec sa secrétaire pour gérer la paperasse. L'idéal. Oui mais qui ? je ne connais personne.
   - ou alors je peux toujours continuer les remplacements pendant un certain temps. C'est bien payé et je voyage. Oui mais combien de temps ? et puis c'est frustrant de ne pas suivre un patient dont on s'est occupé.

Que faire ?

Fin décembre, il fait froid en métropole. Et la chaleur enveloppante des entrecôtes ne suffit pas à me réchauffer l'âme vagabonde qui commence à monter en moi. Je veux voyager, je veux vivre intensément des choses et faire du bon boulot. Je veux vivre heureux et utiliser mon cerveau. C'est ce dont j'ai toujours rêvé.
Au loin, portée par la brise, une mélodie au goût poivré m'entoure et me berce. "Emmenez-moi au bout de la terre. Emmenez-moi au pays des merveilles. Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil."

Merci Charles. C'est décidé ! je pars loin, très loin. Au chaud, faire ce que j'ai toujours eu envie de faire sans jamais en avoir l'occasion : être libre, sans avoir de perpétuels examens, vivre et être heureux.

Pour moi, la vie va pouvoir commencer.

To be continued...


PS : pour ceux que ça intéresse, vous trouverez ici (atlas 2012 résumé, page 18) les choix qu'on fait d'autres jeunes médecins diplômé avant moi. Plus des 2 tiers choisissent une activité salariée, 1 sur 5 choisit les remplacements, moins d'un sur 10 choisit de s'installer. Toutes spécialités confondues.

dimanche 8 juillet 2012

Thèse 13 : épilogue de la saison 1

Le soleil se lève paresseusement en ce matin de décembre. Il fait froid. Je me réveille dans le canapé de Milène avec une douce musique brésilienne à mes oreilles. Ça sent le sucre et le café chaud : elle m'attend avec un mille-feuille sur lequel elle a planté une unique bougie :
_ Joyeux anniversaire !
J'ai pris ma meilleure amie dans mes bras et lui déposa le plus tendre des baiser sur les cheveux.

"_ Bon alors ? quel est le programme ? demanda-t-elle.
_ D'abord café. Après, je vais courir, me doucher, manger, prier, (aimer?) et à 17h, direction la fac pour tout mettre en place. 18h début de la soutenance. Normalement, j'ai 15mn de présentation, 30mn de questions, une petite pause de délibération du jury, prononciation du Serment d'Hippocrate et pot de célébration. Ensuite, resto avec les amis proches et la famille. Après on va danser, ce soir, demain et après demain.
_ Ok. Est-ce que tu as besoin que je fasse quoi que ce soit ? moi je pars bosser je finis à 16h.
_ On peut se dire rendez-vous à 17h à la fac. J'aurai besoin de tes petits bras.
_ Ok, à tout à l'heure, partit-elle en souriant."
 
Il fait terriblement froid. Après plusieurs semaines sous les tropiques, j'ai quelques difficultés à me réhabituer. J'enfile un marcel, un Tshirt manches courtes, un autre manches longues, un pull-capuche à la taille, un gros pantalon de sport en coton épais, mes grosses godasses et c'est parti.

La musique est sur le mode "random". Je me laisse bercer par les humeurs de ma machine en espérant qu'il en sorte un Dieu. J'en aurai bien besoin pour la pièce (peut-être pas une tragédie grecque, faut pas exagérer non plus) qui se jouera ce soir.
Keath et Mick commencent par élancer mes pas. Je me laisse emporter par la musique, relâcher toute la pression, je glisse sur mes émotions à la même vitesse que je coure le long du fleuve. Petit à petit je m'effeuille, au fur et à mesure des kilomètres, j'enlève le premier Tshirt, puis le deuxième. Je suis animé d'une chaleur intérieure, comme si j'avais un réacteur nucléaire à la place du cœur.
9km en trois quarts d'heure, ça va, je n'ai pas trop été esquinté par mon ultra-trail.

Le reste de la journée est un peu passée comme sur un nuage, en flottement, s'assombrissant au fur et à mesure que le temps passait, du beau au passable, puis du maussade au couvert, jusqu'à ce que le tonnerre gronde.

Arrivé sur les lieux, la fatidique salle de thèse, je mets tout en place : l'ordi, la télécommande pour faire défiler les diapos, les bouteilles d'eau pour les membres du jury...J'avais un peu le sentiment de me nouer moi-même la corde autour du cou. J'ai répété ma présentation, que personne à part moi n'avait vu auparavant. Je récitais des phrases toutes prêtes. Ça tenait davantage du One Man Show (du Stand Alone pour être précis) que de la soutenance scientifique.

Je savais que le jury allait me pousser dans mes retranchements, m'interroger sur mes zones d'ombres, mes lacunes médicales. Alors j'ai anticipé et j'ai bossé. J'ai regardé mon manque de connaissances en face et je l'ai affronté. J'ai épluché tous mes livres, j'ai exploré internet et Pubmed en quête de réponses. J'ai lu une trentaine d'études en moins d'une semaine sur des sujets qui ont un lointain rapport avec mon sujet mais c'était nécessaire. Il n'y avait que comme ça que je me sentirais suffisamment assuré pour tenir tête à 3 Professeurs. Du coup, j'ai la tête pleine et trop de choses à dire.

Ouf, ma présentation passe mais en 17 minutes. Il va falloir articuler et parler vite. La pression monte de plus en plus. Je relativise en me disant qu'il y a un mois à peu près, j'étais dans les montagnes, au plus noir de la nuit, luttant contre mon propre corps et contre mon propre esprit pour les faire se mettre d'accord et continuer à avancer. A côté de ça, plus rien ne peut me faire peur.

Mes parents sont prêts, appareil photo dégainé. Mes cousins que j'aime entrent, puis les amis proches, puis mes co-internes...Je vois défiler devant moi toute ma vie personnelle, affective et professionnelle, toutes les personnes qui ont compté pour moi dans ma vie. 10, puis 20, puis 30 personnes. Au total, la salle est pleine à craquer, il faut même rajouter quelques sièges pour faire tenir les 40 personnes venues me voir boucler mon troisième cycle d'études médicales. J'ai l'impression d'être à mon mariage : je serre la main et tape la bise à tout le monde. Je leur montre où s'installer en leur disant que le président ne va pas tarder à arriver.

En parlant du loup...

Pr A entre avec Dr G sur ses talons. La poignée de main est virile, sèche, le regard glacial. Puis entre Pr D, au téléphone. Tout le monde s'assoit.

"_ Monsieur Zafran, entame Pr A, je vous rappelle que pour qu'une thèse soit soutenable, elle requiert la présence d'au moins 3 Professeurs de médecine. Sans cela, elle n'est pas valide. Je me verrai donc dans le regret de ...
_ Excusez-moi pour le retard, je sors du bloc !

Pr F s'inscrit dans le cadre de la porte.
_ C'est bien ici la thèse de Monsieur Zafran ?
_ Oui oui, entrez Professeur."

A ce moment, toute la salle se lève, Pr F va prendre sa place en bout de table. J'entends résonner dans ma tête une chanson héroïque : la soutenance peut commencer.

"Vous avez 20 minutes."

Le silence se fait. Je déroule mon texte et mes diapositives. Je remercie les concepteurs de logiciels d'avoir séparé les écrans d'affichage : un pour tout le monde, projeté sur le mur, avec uniquement les diapositives; et un autre avec mes notes, le chronomètre et le nombre de diapo restantes. Je pointe-laser les faits remarquables, les lacunes de la littérature scientifique sur le sujet, le fait que mon étude est une des 3 plus grandes du monde en effectif. Je présente mes résultats de manière dynamique, ce qui n'est pas possible sur le papier. J'essaye de tirer au maximum avantage des animations des diapositives, sans que ce soit tape à l’œil, ni ostentatoire.

"Je vous remercie."

15 minutes et 3 secondes au chrono. Applaudissements de toute la salle.

"La séance de questions peut commencer, je passe la parole au Dr G."

Pour les retardataires qui n'auraient pas suivi (cf ici), le Dr G est un médecin radiologue que le Pr A a recruté à la dernière minute. Pour quelle raison ? je ne sais pas. Probablement qu'il a voulu anticiper le fait que soit le Pr C, soit le Pr E seraient absents. Mais elle n'est pas professeur. Alors pour quoi ? pour gonfler le groupe ? peut-être. Dernière hypothèse : pour me démonter.

Je prends la bouteille d'eau placée au coin de ma table, avale une bonne gorgée et en la reposant, j'en renverse la moitié. Je m'écris "Putain de merde" et rattrape la bouteille avant qu'elle n'imbibe mon ordi, in extremis. Une fois que la catastrophe est passée, je me rends compte que j'ai prononcé tout haut mon interjection. Ça commence fort.

"_ J'ai lu votre thèse avec attention et ...
Il y avait une dizaine de post-it qui dépassaient de mon exemplaire de thèse. Il avait fallu que je lui envoie par email et que je lui envoie dans son service en catastrophe. Je suppose que pour chaque marque-page, il y avait un commentaire.
_ ... tout d'abord merci pour m'avoir choisi comme membre de Jury ...
Je n'ai rien choisit du tout, tu m'as été imposée et tu le sais très bien. 
_ ... J'ai trouvé votre travail très intéressant mais j'ai quelque questions : pourquoi n'avez vous pas parlé de ... et de ... ou encore de ... ? ça aurait été intéressant d'en parler pourtant.
Je fusille Pr A du regard, qui a les yeux plongés dans son exemplaire de ma thèse (aucun post-it d'ailleurs) : les questions qu'elle me pose portent précisément et chirurgicalement sur les parties qui ont été amputées par Pr A lui-même. Comment pourrait-elle être au courant sans qu'il ne l'ait informée ? c'est sûr, elle est là uniquement pour me descendre.
_ Et bien d'abord parce que je me suis attelé dans mon travail à ne répondre qu'à une seule question. Mon recueil de données a été conséquent en effet et de nombreuses questions pourraient y trouver réponse mais j'ai voulu me concentrer sur l'aspect le plus important, à savoir trouver le meilleur élément diagnostique. Le reste pourra faire l'objet de publications ultérieures."

Je ne pouvais décemment pas répondre la vérité entière. C'était Pr A qui m'avait dit de me centrer uniquement sur les critères diagnostiques, à juste titre. Mais il avait aussi déclaré que tout le reste n'avait aucune importance. Elle a continué à me cuisiner pendant quelques minutes, sans résultats. Aucune de ses questions ne portaient sur ma thèse actuelle, uniquement sur ce qui aurait pu être inclus dans mon travail. Je n'avais donc pas grand chose à lui répondre. J'ai juste ressorti les résultats des études précédentes sur le sujet, que je connaissais presque par cœur à force de les ressasser.

"_ Merci Dr G. Je passe le relais au Pr D.
Si Dr G était là pour m'enfoncer (sans succès), quel rôle doit jouer Pr D ? je sais que A et D sont potes. Si G est le point négatif, D est-il le point positif ? en somme, si G est le mauvais flic, est-ce que Pr D est le bon flic, sensé m'arracher des aveux d'incompétence ?
_ Merci Pr A. Tout d'abord je voulais vous féliciter sur la somme de travail que vous avez du effectuer avec l'aide des statisticiens du service de Pr A...
Connard ! tu sais très bien qu'il n'y en avait pas, j'ai tout fait tout seul.
_ ... je voulais savoir : pour tel groupe, vous faites ressortir une différence significative. Mais c'était avec quel test ? comment avez-vous fait ? un chi 2 ? un test de Student ? un test de Fish ?
_ Dans certains cas, j'ai utilisé le chi 2, dans d'autres, j'ai regardé la variance, et en fonction de la variation, soit le test de Student, soit celui de Fish. Mais j'ai expliqué tout ça dans la partie "Matériel et Méthode" page 35.
_ ... ah oui, excusez-moi en effet. Et un Bland-Altman ? vous auriez du faire un Bland-Altman !
_ Je l'ai fait.
_ Ah ! vous l'avez avec vous ?
_ Non
_ Quel dommage, dit-il en même temps que s'affiche un sourire sur le visage de Pr A. Donc, les résultats sont significatifs. Ok. Mais ça va à l'encontre de ce que dit la littérature sur le sujet, vous en avez conscience ?
_ Oui, pleinement conscience.
_ Pourtant, vous ne faites que l'aborder dans la thèse, c'est dommage, c'est extrêmement intéressant !
_ Même réponse que pour le Dr G avec qui nous avons fait le point sur les données de la littérature. Les effectifs des précédentes études sont biaisés par différents facteurs. Dans cette étude, il y a encore quelque biais mais, nous l'espérons, moins que dans les données de la littérature. C'est probablement cela qui explique les différences.
_ Et vous n'êtes pas curieux ? vous n'avez pas recalculé ce que ces études montraient ?
_ Si si mais je ne l'ai pas mis dans ma thèse. Vous voulez voir les résultats ?
_ ... euh...quoi...euh...maintenant ?
_ Oui bien sûr, quel meilleur moment ?
_ Euh...allez-y."

Je sors de mon ordi un graphique que j'avais fait pendant la préparation de ma soutenance, dans l'éventualité, faible, qu'ils me posent des questions dans les coins, hors propos. Pas de bol pour eux. Le graphique s'affiche, je pointe-laser les différences avec la littérature, l'effectif important chez moi, comparé avec les autres, en mettant bien l'accent sur les petits astérisques que j'ai mis, histoire de bien montrer que chez moi, c'est significatif.

Pr D est décontenancé. Il ne répond rien et passe la parole. Pr A fait franchement la gueule.

"Je passe le témoin au Pr F."

C'est l'inconnu, tant pour Pr A que pour moi. Je ne sais pas du tout le type de questions qu'il va me poser, ni si elles me mettront en difficulté ou pas. C'est peut-être le tournant du match. Il a devant lui son exemplaire de thèse, sans post-it, sans marque-page, rien. J'ai peur.

"_ Merci Pr A. Laissez-moi juste le temps de ressortir mes notes.
Pendant ma soutenance, il avait inscrit quelques mots sur un feuille de papier. Et là, il sort de son sac 2 ou 3 pages noircies de notes. J'ai encore plus peur.
_ Alors tout d'abord je vous félicite pour l'exhaustivité de votre travail et je dois dire que c'est très plaisant à lire. Parce que d'habitude, il faut l'admettre, une thèse, c'est chiant à lire.
Rires généraux dans toute la salle, sauf le jury.
_ Franchement, votre domaine, je n'en suis pas expert, mais la cancéro, ça, je maîtrise. Et là, vous pondez un test diagnostique très pertinent et très utile dans la pratique de tous les jours. Je vous remercie en tant que praticien et aussi au nom des patients.
_ Euh...merci Professeur.
_ Mais ça aurait été intéressant d'aller plus loin. Vous n'avez pas cherché à associer d'autres critères diagnostiques ?
_ Si, mais ils sont corrélés. C'est comme si on utilisait le poids et l'IMC comme 2 critères indépendants alors que l'IMC est corrélé au poids. Vous me suivez ?
_ Oui oui très bien. Mais pourtant ça a déjà été fait dans d'autres études.
_ Oui mais elles avaient des effectifs trop petit pour montrer une corrélation. C'est pour ça. Dans mon étude, j'ai montré que ça ne servait à rien. Ça n'occupe que 2 lignes dans le texte mais j'en parle.
_ Oui j'ai lu, page 65. C'est dommage ! c'est ça qui est intéressant, et c'est ça qu'il faudrait publier.
_ Euh...Merci Professeur.
J'ai les larmes aux yeux. Il vient de souligner en 3 phrases tout le mal que j'ai eu à convaincre Pr A de garder des données intéressantes dans ma thèse. Et sans le dire ouvertement, il vient d'envoyer un taquet à Pr A et ça ! ça me fait plaisir.

"_ Merci Pr F mais l'heure avance et je vais reprendre la parole pour terminer la séance de questions.
Pr F me fait un clin d’œil. Rien que ça, suffit à me donner toute la force nécessaire pour affronter l'hydre à 3 têtes. Je lui en ai tranché déjà 2...
_ Je voulais revenir sur la pertinence du choix des patients considérés comme bénins...
AH NON !!! ce salopard m'a fait changer 5 fois les critères de bénignités et il veut en parler encore ! c'est comme s'il remettait en question son propre jugement en me faisant porter la faute à moi ! c'est dégueulasse !
_ Oui, nous les avons considérés comme bénins parce que nous les avons suivis pendant 3 ans en moyenne.
_ Oui mais sur quels critères vous basez-vous pour dire qu'ils sont bénins, même après 3 ans de suivi. Les recommandations internationales ?
Connard ! c'est toi même qui a dit qu'on ne les prendrait pas comme critère, sans me donner la raison. En plus, c'est toi même qui les a pondues ces recommandations nationales.
_ Non. Mais je viens de le dire aux précédents membres de jury : les études sur lesquelles se basent les sociétés savantes pour donner les recommandations internationales sont biaisées et avec des effectifs trop petits. Tout l'essentiel de mon travail a été de remettre en question ces études et donc les recommandations internationales.
Hop ! petite esquive.
_ Dans ce cas, vous auriez du le dire et ...
_ C'est fait, dans la conclusion page 75.
_ ... Ah. Mais ce n'est pas le tout de l'affirmer, il aurait fallu sortir des statistiques irréprochables avec un tableau pour présenter les résultats. Là, vous auriez justifié vos dire. Sinon, ce sont juste des paroles en l'air et ce n'est plus de la science.
_ Mais c'est ce que j'ai fait : j'ai présenté mes résultats dans l'annexe, page 83.
_ ... Ah oui."
Pr A est devenu livide l'espace d'un instant, il a pincé les lèvres et continué à m'asséner des questions comme un fusil mitrailleur. Je répondais du tac au tac, point par point, avec études à l'appui, statistiques avec petit p inférieur à 0,0001% et graphiques tout beaux.  

Au total, j'ai eu droit à presque 1h30 de questions. Le public n'en pouvait plus. Surtout tous ceux qui ne sont pas dans le domaine médical pour qui le débat n'était pas intéressant. Le jury est sorti pour délibérer. Je me sentais comme Rocky, aveugle, entendant retentir la clochette et attendant le verdict des arbitres en appelant Adrienne. Et là, qui vois-je ?

"_ Emilie ?
_ Salut Georges, je suis venu te voir.
_ Mais comment tu as su ?
_ Je suis interne d'anesthésie je te rappelle et j'étais au bloc où opérait Pr F. Il a dit qu'il devait partir pour aller à une thèse, quelqu'un a demandé qui, j'ai entendu ton nom et je suis venue.
_ Merci beaucoup ! ça me fait très plaisir.
_ Je n'aurais raté ça pour rien au monde."

Je discute avec ma famille, mes amis (Milène et Parvati surtout), mes co-internes (Pilar et Micheline évidemment) et tous mes amis d'enfance. Je suis assailli de questions (encore) : alors ? tu tiens le coup ? ils ne t'ont pas fait de cadeau, dis donc ! ça se passe toujours comme ça une thèse ?
C'est un peu comme si j'avais les commentaires d'après match en direct. 

Pr A sort de la salle, nous intime de rentrer. Personne ne s'assoit.

"Monsieur Georges Zafran, levez-vous s'il vous plait."
Un ange passe : je suis déjà debout.

"Mrglrm. Monsieur Zafran, le jury réunit aujourd'hui vous accorde le titre de Docteur en médecine avec la mention Très honorable. Nous reconnaissons en vous les qualités nécessaire à l'exercice de la médecine telles que l’opiniâtreté et la rigueur. Méfiez-vous cependant de toujours garder une certaine humilité dans votre pratique, face à vos patients et vos confrères."

Dans la bouche de tout autre personne, j'aurais pris ces compliments et mises en gardes très volontiers et chaleureusement. Venant de lui, je n'étais pas sûr s'il voulait dire "acharnement, obstination et manque de soumission".

J'ai levé la main droite et dis : "En présence des Maîtres de cette école, de mes chers condisciples et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine.
Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent, et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail.
Je ne permettrai pas que des considérations de religion, de nation, de race, viennent s’interposer entre mon devoir et mon patient.
Admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe. Ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs, ni à favoriser le crime.
Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j’ai reçue de leur père.
Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses, que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j’y manque."

La foudre ne s'est finalement pas abattue sur moi mais j'ai entendu un tonnerre d'applaudissements. Je m'en souviendrai toute ma vie.

C'était une période de transition comme je les aime, la fin d'une certaine époque, de ces 12 années de fac (1 redoublement, 6 ans d'études, 4 ans d'internat de spécialité et une année sabbatique) et le début d'autre chose. Quoi ? je ne le savais pas encore, mais vous, vous le saurez bientôt.

Prochainement, la saison 2 des aventures de Georges Zafran. 

vendredi 10 février 2012

Le plus mauvais café du monde

Avant de poursuivre la suite des péripéties de ma thèse, j'ai besoin de vous raconter l'état d'esprit dans lequel j'étais après le concours de première année, avant les résultats.

Je doublais ma première année, je participais au bazar ambiant dans l'amphi, je n'avais aucun espoir de réussir le concours de médecine; alors je m'étais inscrit au concours de kiné. Je bossais les matières qui me plaisaient et j'essayais tant bien que mal de retenir un minimum de choses des matières qui me gonflaient profondément, histoire de ne pas avoir de regrets.

Le concours arrive, j'écoute toujours de la musique avant les épreuves, pour me détendre. Je suis déjà détendu de toute manière puisque je connais déjà les résultats : recalé en médecine et pris en école de kiné. No stress. Mais pas de regrets à avoir, j'ai donné le meilleur de moi.

Le soir des examens, on a fait le tour des boites de la ville. On n'a pas vraiment dansé, non, on a gigoté plutôt, remué intensément, transpiré beaucoup. On a fait les fermetures en série, filé dans la première boulangerie qui ouvrait ses portes et pris le petit déjeuner chez l'un d'entre nous. Enfin, l'un d'entre eux puisque moi, je me voyais déjà ailleurs. Je ne me sentais pas particulièrement dans la bande des carabins.

Une petite douche et au lit à 10h du matin. Les vacances d'été commencent bien.

Réveil à 18h, par mon téléphone :
"Hey, Georges ! ça te dit un apéro chez moi ce soir ?"

Soirée toute simple, 4 mecs de moins de 20 ans dans un appart, à écouter de la musique (c'est ce soir là qu'a commencé mon histoire d'amour avec Led Zeppelin), à jouer de la guitare (c'est ce soir là que j'ai décidé d'apprendre), à parler de la vie, à refaire le monde...

Couché à 4h du matin, réveil à 16h, encore par mon téléphone :
"Hey Georges ! ça te dit de passer le weekend au bord de la plage ? mes parents sont pas là, on a la maison de campagne rien que pour nous."

Soirée tout simple, 50 garçons et filles de moins de 20 ans ayant fraîchement fini leurs examens venant décompresser dans une maison de campagne, au milieu des bois et à moins d'un kilomètre de la plage. C'est ce soir là que j'ai décidé d'arrêter de boire. Imaginez, la musique à fond dans le salon, une douzaine de filles peu vêtues en train de danser, une douzaine de gars dans la cuisine, en train de vider le frigo de toute substance liquide, solide ou intermédaire.

"Aller Georges, je te fais un cocktail.
_ C'est quoi ta spécialité ?
_ Je te fais un 88.
_ C'est quoi un 88 ?
_ C'est un Pastis 51 avec du Jet 27.
_ Mais euh...51 + 27 ... ça fait pas...
_ De quoi ?
_ Laisses tomber !"

C'est pas tellement que c'était mauvais. Ni les 3 bières qui sont ressorties. C'était plutôt le fait de nettoyer le vomi étalé sur 6 marches d'escalier au milieu de couples en train de s'embrasser avec une pelle et un sceau de plage (nettoyer, pas s'embrasser, vous avez compris).

Le reste de la soirée a été d'une grand sobriété, pour moi en tout cas. Au début je les regardais amusé :
"La tranche de citron dans la bouche. Le sel dans le creux de la main... et PAF !"
...
"Le sel dans la bouche, le citron dans le verre, la téquila dans le creux de la main...et PAF le chien !"

Et petit à petit, ça m'amusait moins :
"Michelle ! redescends de cet arbre, tu vas te faire mal !"

"Roger ! Laisses ce bout de bois enflammé dans le barbecue, il ne va te servir à rien dans le salon."

Quelques minutes après, j'ai retrouvé Michelle en train de vomir dans le lavabo de la salle de bain et Roger en train de s'aggriper aux bords du toilette dans lequel il avait enfoui sa tête, pendant que 3 autres carabins les regardaient en riant bêtement, assis dans la baignoire.

"Rogeeeer ?
_ Quoiiiii ?
_ J'crois qu'on a un soucis.
_ Ah ?
_ J'ai envie de chier.
_ Ok, on échange."

Les 3 carabins ont quitté la salle de bain, et moi aussi.

Quelqu'un a lancé l'idée :
"Et si on allait dormir au bord de la plage ?"

J'ai vu le moment où l'un d'entre eux aurait la bonne idée d'aller nager bourré. Je les ai donc accompagnés. La plage à un kilomètre, dit comme ça, c'est pas loin. Mais dans le noir, avec une demi-douzaine de vertigineux, c'est du sport.

Personne n'est allé nagé, on a parlé, tout bêtement, regardé les étoiles, et très vite, tout le monde a sombré dans les bras de Morphée, le marchand de sable était passé : il en avait mis dans les yeux mais aussi dans les poches, dans la bouche, dans le nez et dans les sous-vêtements (ça gratte un peu au réveil).

Nous sommes retournés à la maison (c'était aussi facile ? comment on a fait pour mettre autant de temps). Elle était grise. Le sol collait aux chaussures, il y avait des empreintes de mains aux murs, des traces de suie au plafond, des verres et des cadavres de bouteilles disséminés partout dans le jardin (un genre de matin de Pâques pour alcoolique).

Un demi-zombie est sorti canapé en se dépatouillant de 2 autres endormis.
"Georges, vas nous faire du café."

Je me dirige vers la cuisine en enjambant les gens par terre, je dégage la cafetière cachée derrière 4 bouteilles de téquila et des rondelles de citron, je jette le filtre plein. Je fouille dans la cuisine : il ne reste plus rien de comestible. Même plus de café, ni de filtre. Tout le monde dort, personne n'a rien vu, je récupère le filtre usagé dans la poubelle et je le remet dans la cafetière. Je remplis d'eau et j'attends.

J'étais tellement exténué que ça ne m'a pas choqué de voir sortir un liquide la couleur du thé. J'en sers une tasse au zombi réveillé.
"Mmmm....sucre !"

Ah ! il en reste. Je l'ai trouvé à côté des bouteilles de téquila (la salière est vide...).

Je le vois mettre un morceau. Puis 2. Puis 3. Puis 6.

"Dis-donc, tu l'aimes vachement sucré ton café.
_ J'ai pas le choix, goûtes."

C'était effectivement le plus mauvais café que j'ai jamais bu de toute ma vie, malgré la tonne de sucre. J'ai gardé pour moi le fait qu'il avait un arrière goût de déchets. Je comprends mieux pourquoi cet étudiant est devenu anesthésiste plus tard.



J'ai déjà parlé des résultats du concours dans un précédent billet (cf ici).

En tout cas, pendant la rédaction de ma thèse, je me suis senti un peu comme le lendemain de cette soirée :
avec les yeux qui piquent (à force de regarder l'ordi), avec un vrai chantier à nettoyer devant soi, mal à la tête, fatigué, mais bizarrement heureux d'être là, heureux de faire ce boulot qui me plait, avec le sentiment de donner le meilleur de moi-même en permanence, sans regret. Et pour rester éveillé, des perfusions de café.

mercredi 11 janvier 2012

thé ou café ?

La question peut sembler anodine et pourtant, elle a beaucoup d'importance. Je ne parlerai pas ici de l'attrait qu'ont les anesthésistes pour le café (probablement à cause des vertus de la caféine pour maintenir éveillé alors qu'ils sont entourés en permanence de gens qui dorment, peut-être) ou de la boisson nationale britannique. Non non, je vais vous raconter deux histoires. 

J'étais en 5° année, c'est à dire en plein milieu du calvaire des révisions pour l'ENC (cf ici). Je vous explique : le matin, tout le monde est en stage, de 8h30 à midi mais ça déborde souvent jusqu'à 13h voire 13h30. Là, il faut se déplacer en quatrième vitesse pour manger, aller à la fac et assister au cours qui débute à 14h. Là, on se rend compte que le prof est :
   - pas là, personne n'est prévenu, pas de cours, 2h de perdues
   - il est là mais il n'a rien préparé, alors il improvise, 2h de perdues
   - pas là mais il a prévenu quelqu'un, à la dernière minute, qui improvise,  2h de perdues
   - il est là, il a préparé un cours et c'est de qualité, 2h de gagnées sur les bouquins

Grosso modo, en allant à la fac après le stage, on a une chance sur 4 de ne pas perdre son temps. A part pour certains prof qu'on savait être de qualité, la plupart du temps, après les cours, je potassais tranquillement chez moi.

Mais comme les profs se sont rendus compte qu'on ne venait pas en cours (pour ça, il faudrait déjà qu'ils y aillent eux mêmes, en cours, c'est pour ça, ça a pris du temps, ils ont mis 2 ans quand même), ils se sont dit que la bonne idée, ça serait de faire pareil que leurs cours mais après les cours, de 19h à 23h. Super sympas les mecs.

Donc, après une demi-journée de 6h passée en stage puis une demi-journée de 6h à bosser dans les livres, j'allais passer, 2 fois par semaine, une demi-nuit à travailler à la fac. Évidemment, plus l'enseignant était de qualité plus les séances de questions duraient longtemps. En général, j'étais content quand je rentrais avant minuit.

Mais ça, c'était les cours organisés par les profs. En plus de ça, on avait les conférences d'internat, 2 fois par semaine, la même chose mais organisées par des internes qui venaient juste de passer le concours (et de le réussir forcément) donc qui savaient mieux que nos profs ce que les examinateurs attendaient comme réponses. Je ne savais pas, à cette époque là, qu'après ce serait pire, parce qu'au moins, je pouvais passer mes après-midi chez moi.

(c'était la séquence mélo, maintenant rentrons dans le vif du sujet)

En stage, j'avais rencontré Perrine, une jolie petite brune au carré avec de grands yeux bleus et le visage constellé de taches de rousseur. Je vous ai dit que quand je me suis rendu compte que je ne pouvais plus voir les étoiles sans mes lunettes, j'ai pris une cuite (si si, rappelez-vous, j'en parle ici). Avec Perrine, pas besoin de lunettes pour voir les étoiles dans ses yeux et sur ses pommettes.

Un soir, je rentre de conférence d'internat, il est quasiment minuit. Ma copine de l'époque s'impatiente. Elle m'a déjà envoyé 14 SMS. Elle commençait sérieusement à me saouler et j'envisageais de la quitter, mais sachant que les prochaines années, j'avais de grandes chances de passer encore plus de temps à cravacher et pas à draguer. Donc que j'allais passer toute ma 6° année seul (c'est ce qui a fini par se passer, mais c'est une autre histoire).

Qui croisais-je sur le chemin du retour ? Perrine et ses éphélides ! On fait un bout de chemin ensemble, elle aussi rentre de conférence internat. On parle de tout et de rien, on rit, le courant passe, l'alchimie se crée. Arrivés en bas de son immeuble, elle me propose :

"Tu montes prendre un thé ?"

Pour bien comprendre le sous-entendu, il faut que je raconte une autre histoire dans l'histoire.

Pendant que nous étions en stage ensemble, un jour, elle nous raconte quand dans le métro parisien, assis devant elle, il y avait un beau jeune homme. Ils échangent leurs regards et juste à ce moment, une mamie fait un malaise. La personne qui l'accompagne demande s'il y a un médecin dans la rame. Perrine et le beau mec se regardent, elle commence à se lever mais lui se lève avant elle et va secourir la vieille dame. Au final, c'était un malaise vagal (a priori, ce n'est pas mon histoire). L'homme revient, se rassoit et lui demande :
"J'ai vu que vous alliez vous lever, vous êtes secouriste ?
_ Non, je suis étudiante en médecine, en 4° année.
_ Ah bon ! moi je suis interne en médecine, en 2° année."


La conversation s'engage, Perrine ne descend pas à sa station, elle veut continuer de lui parler, de l'écouter, encore et encore. 5 ou 10 stations plus tard, l'interne lui demande :
"Je t'offre un café ?"
Et elle a répondu le plus naturellement du monde :
"Non".
Le beau et jeune interne est parti tout penaud, elle était tétanisée par sa propre réponse, sans qu'elle puisse se lever pour le rattraper, les portes se sont refermées avant qu'elle ait eu le temps de réagir.


Quand elle nous a raconté ça, on s'est tous demandé : mais pourquoi a-t-elle répondu "non" s'il lui plaisait ? Elle répondit toute timide :
"_ Parce que je n'aime pas le café.
_ Ça veut dire que s'il t'avais proposé n'importe quoi d'autre que du café, tu l'aurais suivi ?
_ Oui bien sûr !!! j'ai beaucoup regretté d'avoir répondu non.
_ Mais qu'est-ce qui t'a pris ?
_ Je ne sais pas, j'ai paniqué et j'ai répondu le premier truc qui m'est passé par la tête, la vérité : j'aime pas le café."

Je reviens à mon histoire : nous étions en train de marcher dans la rue, nous sommes au pied de son immeuble et elle me propose de monter prendre un thé.


J'ai répondu :
"_ Non, ma copine m'attend."

Elle fait ses yeux triste, les étoiles ont quitté son regard, elle m'a déposé un baiser sur la joue et s'en est allée.


2 ou 3 rues plus loin, j'ai hurlé dans la rue (à minuit je le rappelle). Comme j'avais envie de ce thé !!! plus que tous les Anglais réunis !!! mais j'ai répondu la première chose qui me soit passée par la tête, une réponse honnête, la vérité.

Elle fait chier la vérité !!!

lundi 9 janvier 2012

les tartes tatins de l'ENC

A la fin des études de médecine, il y a 2 événements majeurs : le concours de l'internat (Examen National Classant ou ENC) et quand on crois que c'est fini à ce moment, par derrière, en traitre, il y a la thèse. Mais ce sera une autre histoire...

Je vais parler ici de l'ENC. Vous n'imaginez pas à quel point c'est crucial, à quel point la vie de quelqu'un, son avenir pour ses 40 prochaines années se joue en quelques questions. Enfin, après on se rend compte qu'on a un peu plus de choix que de s'enfermer dans ces cases prédéfinies mais avant, non, on ne sait pas, on ne sait rien, on angoisse.

Le concours de fin de 6° année c'est la concrétisation de 3 ans de révisions intenses, de bachotage, de répétitions de cas cliniques encore et encore et encore ad nauseam. D'ailleurs, j'en étais là : s'était 8 jours avant le grand concours, ça faisait déjà 3 jours que j'ouvrais un bouquin, je lisais 3 lignes, je revenais au début pour les relire parce que je n'avais rien retenu et que je refaisais encore la même chose 2 fois pour refermer le bouquin d'exercices avant de vomir de lassitude.

Je décide d'utiliser un Jocker, le coup de bigot à une proximité :
"Allo Parv ? ça va ?
_ Non, j'ai besoin de vacances.
_ Ça tombe bien moi aussi.
_ 2 ou 3 jours pour m'aérer la tête ça m'irait.
_ Pareil, tu veux qu'on y aille ensemble ?
_ Allez, carrément.
_ Tu veux aller où ?
_ Je sais pas. Barcelone.
_ C'est parti."

On a réservé le bus pour Barcelone, on ne savait pas où on allait dormir, ou presque, ni ce qu'on allait y faire. On savait juste qu'on avait besoin tous les deux de changer d'air, d'aller loin, de ne penser à rien. Je rappelle qu'on est 7 jours avant le super concours qui va régenter toute ma vie et que là, techniquement, c'est plus possible, je ne suis pas dans la capacité mentale d'ouvrir le moindre bouquin et le fait que ça ait un impact sur ma vie professionnelle pour les 40 années à venir, sur le coup, j'en ai rien à foutre.

Arrivés à Barcelone, elle appelle un copain. Il n'a pas de téléphone portable, il faut avoir la chance de tomber sur son téléphone fixe, enfin sur lui à côté de son téléphone fixe. Le problème, c'est qu'il n'avait pas de montre non plus. Il nous avait fixé un rendez-vous mais s'est pointé avec plus d'une heure de retard. L'autre problème, c'était qu'il habitait à 45mn de Barcelone en train de banlieue, dans une cité universitaire et que ça chambre était...comment dire...

Ayant été étudiant pendant 8 ans (et oui, 2 redoublements) je savais qu'on pouvait accumuler du bazar par terre, avec juste l'espace pour poser les pieds. Ce que je ne savais pas, c'est qu'on pouvait aussi entasser du bordel sur la verticalité, faire des piles de capsules de bière, entasser des merdes contre les murs, sous la table basse à tel point que 3 des 4 pieds ne touchent plus le sol...vous voyez un peu l'appartement. Il était tard, on a dormi sur place, dans le même lit, on l'a remercié et nous sommes repartis en ville.

Pendant le trajet, je me suis rappelé que j'avais une connaissance qui habitait Barcelone. Il a fallu trouver un cybercafé, retrouver son adresse, fouiller dans le bottin local pour connaître son numéro de téléphone, l'appeler et supporter la honte de ne pas lui avoir ni écrit ni téléphoné pendant 3 ans :
"Salut ! C'est Georges. Je ne sais si tu te rappelles mais on s'est connu il y a 3 ans, pour...euh...
_ Ah ouais ! ça fait longtemps ? Que me vaut ?
_ Bah, c'est à dire...je suis un peu gêné...euh...
_ T'es à Barcelone et en rade d'appart, c'est ça ?
_ Bah...euh...oui.
_ T'inquiètes. T'es seul ?
_ Non j'ai une pote avec moi.
_ OK, mais je te préviens, mon appart fait 20m carrés, j'ai déjà un pote qui dort à la maison donc vous vous partagerez le canapé.
_ C'est parfait, merci beaucoup."

C'était un super appartement, à Barceloneta, pas loin de la plage, dans une petite rue avec du linge qui pend aux fenêtres, je veux dire, sur un fil, suspendu au milieu de la rue, comme dans les films !!!
C'était beau. On a fait de la plage, de parc Guel, la Sagrada Familia, les Ramblas, un peu de shopping...Mon pote était joueur de piano jazz. La journée, on faisait les touristes et le soir, on allait faire le bœuf dans les cafés branchouille. Le top. Les parfaites vacances.

A côté du musée d'art moderne, il y avait un petit café. On s'y est arrêté pour boire un peu (il faisait chaud en juin) et pour manger un peu. Je demande à la serveuse avec les restes d'espagnols qui me restaient du bac :
"_Vous avez quoi à manger ?
_ On a plein de trucs, des pâtisseries par exemple, des...
_ Quoi comme pâtisseries ?
_ Plein de trucs, une tarte tatin par exemple, une...
_ C'est parfait."

J'en ai pris une seule, mon amie n'avait pas faim, mais quand elle vu ma tête pour la première bouchée, elle a goûté et a compris : c'était la meilleure tarte tatin du monde, avec juste ce qu'il fait de crème et de caramel, des petites pommes acidulées fondantes, une pâte sablée délicieuse...à s'en lécher les doigts. Bon, il se trouve aussi que la serveuse était plutôt jolie, pas du tout du type méditerranéen, blonde, yeux verts, avec des formes comme il faut, là où il faut. Mon amie, étudiante en art moderne m'a confirmé la perfection de ses courbes.

Le soir, mon amie a flashé sur le batteur, elle l'a accosté et ont finit la soirée à s'embrasser derrière un rideau de velours. Bon, comme on dormait déjà à 4 dans l'appartement, et que je dormais dans le même canapé qu'elle, ça a été plutôt compliqué pour qu'ils poursuivent la soirée ensemble. Du coup, ils se sont donnés rendez-vous le lendemain, dans le petit café à côté du musée d'art moderne.

Le lendemain, après une journée shopping-tourisme, on s'est posé, on commandé 3 verres, et 3 tartes tatins. La serveuse nous a reconnu, a souri et a pris notre commande. Elle revient avec les 3 verres et me fait un clin d’œil...j'ai du rêver, elle a du avoir une poussière dans la paupière...n'importe quoi. Et puis, je suis le seul à l'avoir vu.
Elle revient avec l'addition, deuxième clin d’œil. Cette fois, mon amie me dit :
"_ Je crois qu'elle t'a fait un clin d’œil.
_ Ah j'ai pas rêvé alors !
_ Non non je confirme."

Elle reviens une troisième fois avec les tartes tatins, troisième clin d’œil. Mon amie et le batteur m'encouragent :
"_Vas-y Georges ! Fonces !!!"

Je vais pour payer l'addition. On commence à discuter, je vois une affiche pour un concert ce soir :
"_Qu'est-ce qu'il se passe ce soir ? un concert ? avec mon francognol approximatif
_ Oui, ça va être super bien. J'y serai. A partir de 11h. Et vous ?
_ Je viendrai aussi. A ce soir ?
_ A ce soir, répondit-elle avec un grand sourire."

Dans la soirée, on s'est posé dans un resto à manger des tapas. Mon ami pianiste mon demande :
"_ Ça fait plaisir de te voir mais tu repars quand ?
_ Le 8 à 1h du matin.
_ Oui, donc dans 3 heures.
_ Non non, dans la nuit du 8, à 1h du matin.
_ Oui, dans la nuit du 7 au 8, à 1h du matin, c'est à dire dans 3h.
_ Ah merde ! Il faut combien de temps pour aller à la gare des bus ?
_ Un samedi soir, à cette heure ci, avec les embouteillages, au moins 1h30.
_ Merde de merde de merde ! ça veut dire que j'aurai pas le temps pour aller au café.
_ Si t'as bien le temps pour un petit café.
_ Non non, j'ai un rendez-vous dans un café à 23h.
_ Ah non, t'auras pas le temps."

Je suis à la fois dégoûté de devoir écourter mon séjour que je pensais d'un jour supplémentaire et également de devoir poser un lapin à la serveuse des tartes tatin. Je monte dans le bus, seul, mon amie est restée avec le batteur. Il me reste 3 jours avant le concours de fin de médecine.

Arrivé chez moi, j'ai pu me remettre sereinement au boulot, doucement mais sûrement. Au concours, il est tombé un sujet quasiment identique à un exercice que j'ai fait pendant ces trois jours de révisions molles, passées à rêver à moitié de Barcelone, à moitié de la serveuse.

C'est marrant mais avec le recul, je ne me rappelle presque pas du calvaire et de l'horreur des révisions et du concours. Je ne me rappelle que du goût des tartes tatin.

mercredi 14 décembre 2011

Antépénultième

Évidemment, je me suis méchamment ramassé au concours de première année (P1 pour les intimes). J'ai bossé dur pendant l'été, autant dire que je n'ai pas beaucoup vu le soleil, ni la mer. Par contre, le soir j'avais pour habitude de me sortir le nez des bouquins et de le plonger dans les étoiles et c'est là que ça m'a frappé : je n'arrive plus à voir les étoiles !!!

A force d'arriver en retard en cours et de s'assoir au fond de l'amphi, à force de faire le point entre le regard super loin sur ce qui est écrit en tout petit sur le tableau et ce qui est super proche sur mes notes. Ah oui !!! d'ailleurs, pourquoi est-ce que les médecins écrivent mal ? c'est parce qu'en première année, il faut arriver à noter aussi vite que le prof parle, et il parle vite et ne se répète pas !!! donc, ma jolie écriture cursive s'est transformée en quelques mois en hiéroglyphes mêlés d'un soupçon de chinois patte-de-mouche. Ça n'aide pas les yeux forcément. Ce que je ne m'explique pas, c'est comment est-ce que les pharmaciens arrivent à les relire alors que les médecins entre eux n'y arrivent pas. Fin de la digression. 

Quand j'ai vu que je ne pouvais plus me perdre dans la voie lactée, j'ai pris une cuite.

De retour à la fac, je suis parti avec l'idée que de toute manière, je ne pouvais pas faire pire que l'année précédente. Et puis, je me suis inscrit au concours kiné en même temps que médecine, sans grand espoir de réussir médecine.

Cette année là, je ne sais pas qui s'est passé dans la tête des nouveaux doublants, ou peut-être parce que nous étions de l'autre côté de la barrière mais l'objectif n'était absolument pas de déconcentrer les primants mais de se marrer le plus possible, parce que, faut être honnête, bosser 6 à 12h par jour, en plus des cours, c'est assez épuisant pour l'esprit. Alors si on pouvait ne pas utiliser ses neurones pendant quelques temps, ça faisait toujours ça de pris. Nous sommes donc dans la situation paradoxale où les cours sont devenus nos récréations et que pendant les intercours, nous parlions boulot :
"T'en es où dans tes révisions de telle matière ?
_ Oh j'en suis à tel chapitre, j'avance pas vite.
_ Comment tu bosses toi ?
_ Je bois du café.
_ Et ça marche ?
_ Non, je ne dors plus et j'ai tout le temps envie de pisser. Et comme je tremble, j'en fous partout."

Dire que Georges Clooney au même moment était en train d'arrêter médecine et de se mettre au café, nous on commençait les 2.

On a chanté, on a dansé, on a pensé à s'embrasser. On est passé à vélo entre les 2 portes de secours du bas de l'amphi. On a lancé un avion en papier et carton de 1m de long (sans mentir), des douzaines de rouleaux de PQ (a tel point qu'on voulait faire sponsoriser notre voyage de 2° année par Moltonel, mais c'est une autre histoire), des avions plus petits, par centaines et tous en même temps (un escadron), on a montré nos fesses, par demi-douzaines de paires. On est venu déguisé, l'ambiance était tellement bon enfant que même les primants se sont joints à nous.

Un jour, il faisait chaud, pendant la pause, on s'est allongé dans l'herbe, on s'est fait une bataille de pâquerettes, et j'ai fini par retourner en cours avec une couronne de fleurs dans les cheveux. Le professeur m'a demandé de passer-au-tableau au-lieu-de-faire-le-mariol. Je lui ai récité le cours par cœur, avec schéma à l'appui (et à la craie). Pas de bol pour lui : il n'y avait que 2 matières qui me plaisaient, la génétique et la chimie organique, celles que tous les autres détestaient. Quand je révisais ces matières, le temps s'envolait, je pouvais passer 8h dessus sans m'en rendre compte.

Par contre, en anatomie...un jour, le rétroprojecteur était en panne (et oui, on passait des feuilles transparentes sur une lampe avec une loupe et un miroir, dis comme ça, c'est moins classe). Nous au fond, on gueulait : "On peut pas / travailler / dans des conditions pareilles !" de plus en plus fort.
Le prof nous a vu :
"Vous le grand là au milieu"
Je me retourne.
"Oui vous. Pas la peine de vous retourner, il n'y a personne derrière vous. Si vous pensez que vous aurez votre concours en faisant le pitre comme ça, vous vous trompez lourdement. Je serais vous, je changerais de filière. Tout de suite, au lieu d'emmerder le monde". Oui, parce qu'un Professeur, ça se prend pour le monde entier.

Il n'avait pas complètement tort : je n'ai pas été bien brillant en anatomie (j'avais fait mes dessins bien tout comme il faut, mais avec le foie à gauche, forcément). Mais j'ai majoré en biologie moléculaire et en chimie organique. Mais ce n'était toujours pas suffisant. Ils en prenaient 72, je suis arrivé 74°.
Or, cette année, la fac accueillait plusieurs étudiants étrangers. Ils ne comptent pas dans le numerus clausus, c'est pour les français. Du coup, ça a libéré quelques places.

Depuis ce jour, j'ai appris le mot "antépénultième" : avant-avant-dernier. Oui, mais reçu.

samedi 10 décembre 2011

Mais au fait, je ne me suis pas présenté...

Bonjour à tous

Je m'appelle Georges, j'ai quasiment fini mes études de médecine spécialisée et j'ai beaucoup (mais alors BEAUCOUP) de choses à raconter, des drôles comme des pas franchement de quoi rire. Mais comme je suis d'un caractère optimiste, je vais d'abord parler de ce qui m'a fait rire. Ou au moins sourire. Au bout de 13 ans d'inscription à la fac, d'affilée, oui, je pense en avoir des choses à raconter.

Médecin, ce n'est vraiment pas une formation facile et il serait tentant de mettre sa vie sentimentale de côté (en fait, non, c'est pas tentant du tout) pour se concentrer sur ses études. Et puis, brutalement, en 4° année, je me suis demandé : "Mais au fait, qu'est-ce que je fous là ?".

J'ai donc passé une année à me pencher sur moi plutôt que sur mes bouquins. Ça a été une année très enrichissante dont je parlerai une autre fois. Aujourd'hui, je vais raconter mon oral de fin de 4° année (DCEM2 pour les intimes).

C'est juin, il fait beau et chaud (contrepèterie) et à 14h je dois me rendre à la fac pour l'oral. Je sais que je n'ai pas travaillé mais si je n'y vais pas, je risque me faire virer de la fac (c'est le bruit qui court en tout cas). Je me suis tellement éloigné de la fac et des cours que j'ai les cheveux longs et la barbe, à tel point que je me fais régulièrement arrêter par les flics (pour voir si j'ai du shit) ou par des types chelous (pour voir si je veux en acheter).

Ce jour là, je n'avais tellement pas envie d'y aller que j'ai fais une petite sieste avant de décoller du canapé (à regarder le journal de la santé). Marina Carrère D'Encausse a du rire plus fort que d'habitude à une blague de Michel Cymes, en tout cas, je me suis réveillé assez subitement, à 13H45.

Ok, il me faut 30mn pour arriver au portail de la fac à condition que j'arrive à monter dans le premier bus qui passe. Ah zut ! il faut quand même que j'enfile un pantalon. Il fait 30° dehors, j'enfile un pantalon en lin blanc qui était sur l'étendoir et je cours dans la rue.

Le bus vient de partir (merci la Loi de Murphy). Je commence à marcher d'un pas accéléré vers la fac et cependant, je suis relativement surpris par la fraîcheur environnante. "C'est bizarre, j'ai chaud mais je sens comme une brise me passer entre les jambes...Mon pantalon n'est pas léger à ce point là quand même. Ça doit être une réaction au stress peut-être."

Pourtant je n'avais vraiment pas de quoi stresser. On angoisse quand on ne sait pas ce qui va arriver, moi je savais que je ne savais rien, aucune surprise. Ce n'est qu'une fois arrivé à la fac (et le bus qui passe pile à ce moment là) que je comprends la raison de cette étrange amplitude thermique de mon bas ventre. Je m'assois en tailleur et je vois que toute la partie entre les cuisses est déchirée, ouverte sur bien 10cm de long et de large. Saloperie d'essorage !!!

Trop tard pour chercher un autre pantalon. Je patiente 1h au moins (finalement j'aurai eu le temps de rentrer me changer) et la porte s'ouvre, on m'appelle. J'entre dans une salle de classe pouvant contenir 40 personnes, nous sommes 5 : 4 Professeurs assis derrière une table et une chaise devant eux destinée à mon postérieur (accompagné du trou de mon pantalon, je le rappelle). Je fais mon possible pour croiser les jambes, serrer les genoux. Je comprends ce que ressentent les filles en minijupe.

Le Pr Endocrino commence les festivités :
"_ Monsieur Z., pouvez-vous nous parler des effets secondaires de la Metformine, médicament couramment prescris en diabétologie ? 
_ Euh, pas vraiment, non, réponds-je.
_ Ah bon ? et pourquoi cela ?
_ Parce que j'ai fais l'impasse sur la diabétologie.

Je vois leur mine se déconfire avec une once de mépris. Pr Endocrino passe le relai à son éminent confrère, Pr Cardio.
"_ Passons, on peut accepter une impasse à condition que le reste soit plus brillant. Pouvez-vous nous décrire un souffle aortique ?
_ Non plus.
Là, le jury est franchement surpris.
_ Et pourquoi ?
_ Parce que j'ai aussi fait l'impasse sur la cardiologie.
Pr Cardio, fait sa tête dépitée du genre je-ne-sais-pas-bien-ce-que-je-fous-là. Il passe le relai découragé à son collègue, Pr Rhumato.
_ Pouvez-vous nous parler de la polyarthrite rhumatoïde ?"
Par chance, le seul bouquin qui m'intéressait, c'était celui de médecine interne car c'était à la fois le plus bizarre et le plus varié. Donc là, tout fier, je lui ai déroulé tout ce que je savais sur...le purpura rhumatoïde.
Le quatrième Professeur ne me regarde même pas. Pr Endocrino se tourne vers ses collègues puis vers moi, l'air désespéré :
"_ Rassurez-nous, vous avez l'intention de redoubler." Vous noterez l'affirmative, pas même d'interrogation. Je n'ai pas eu le courage de leur dire que j'avais l'intention d'arrêter médecine, j'ai répondu que je redoublerai.
Je me penche pour ramasser mon sac et j'oublie complètement la vacuité de mon pantalon : en sortant de l'oral, j'ai montré mes fesses à 4 grands Professeurs. En fermant la porte, je me rends compte de ce que j'ai fait et je regrette un peu, un tout petit peu, d'avoir mis un caleçon aujourd'hui. 

J'ai eu 2/20. Ils ont été cléments.

Par chance, l'année suivante, j'ai rencontré un médecin exemplaire qui m'a redonné goût à ce métier. But that's another story...