De retour sur mon ile paradisiaque, j'ai l'impression que le monde entier s'est passé le mot pour me faire chier. C'est marrant comme de temps en temps la vie se permet de nous enfoncer la gueule dans la merde et juste au moment où on va se noyer, nous tire la tête par les cheveux, nous laisse reprendre une inspiration nauséabonde puis nous replonge bien dedans pour voir si on avait bien compris.
Je me dis ça mais au fond, je m'y suis mis tout seul, dans la merde. Je n'avais qu'à pas espérer, c'est tout. Quel homme saugrenu ce Georges ! Je pratique un sport solitaire, je bosse comme un âne et pas le temps de dépenser ce que je gagne, du coup, je suis riche, mais je viens de tout claquer en un weekend pour rien. Je me retrouve à zéro en début de mois. Top responsabilité, monsieur ! En plus, je ne fume pas, je bois à peine, j'écoute de la musique de vieux, et quand je n'écoute pas du jazz brésilien des années 60 (franchement, qui écoute encore ça ?), je roule dans un voiture de gonzesse en écoutant du disco. Putain, je pourrais porter un Tshirt "Je suis gay" que ça ferait moins d'effet. Alors comment je peux espérer choper une fille ? personne ne peut décemment s'intéresser à un mec avec des gouts aussi chelous !
Ouais t'as raison, Georges, envoie les tous se faire foutre. Continue à écouter la musique que tu aimes, à faire le sport que tu aimes, à rouler dans la voiture que tu aimes, à faire le travail que tu aimes, sans personne pour te faire chier. Tranquille. Tout seul. Tout seul. Tout seul.
Dans ces circonstances, devant le constat déplorable de ce que je renvoie à l'instant, la logique voudrait que je me reprenne, que je me remotive, que je relativise en me disant qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné, que je trouverai bien quelqu'un qui m'aimera comme je suis et que pour tomber dessus, il suffit de chercher un peu. Sortir, rencontrer des gens, ouvrir son horizon, explorer, faire des activités que je n'ai jamais faites auparavant. Ça serait la meilleur chose à faire.
Alors je me suis levé, mon sac de voyage encore à mes pieds, même pas ouvert, j'ai serré les poings, regardé fixement la porte, me suis dirigé vers elle d'un pas décidé, j'ai saisi la poignée avec fermeté en me disant "c'est maintenant ou jamais, sors, va te changer les idées". J'ai serré plus fort, à m'en faire blanchir les doigts, j'ai refermé la porte et me suis allongé sur mon lit.
J'aurais pu pleurer. Mais non. Au lieu de ça...je me suis branlé. Comme jamais. Fort, très fort. J'avais besoin de cette catharsis. D'autre auraient pu prendre leur guitare et jouer jusqu'à s'en faire saigner les doigts, chanter jusqu'à en perdre la voix, peindre jusqu'à en perdre la vue. Moi non. Moi, j'ai mon sperme collé sur ma chemise, les bras en croix sur un lit de célibataire. Je fais l'étoile de mer avec un antenne qui dépasse.
Ça va mieux. Je me déshabille, je prends un douche, je me branle encore, enfile un T-shirt, un short et des tongues, je sors marcher sur le sable, de nuit. La mer est d'huile, la pleine lune est toujours là, elle se reflète dans l'eau, chaude cette fois-ci. Les palmiers bruissent, je ne pense à rien. Enfin j'essaye. Alors comme toujours, ma tête est une véritable radio ambulante avec un seul auditeur, elle a toujours LA chanson dont j'ai besoin. Ce soir, Radiohead, forcément. Puis j'enchaine avec Boys don't cry, mais pas la version péchue des Cure, non, celle fournie avec une pelle pour creuser bien profond. De retour à Radiohead, sans surprise. Oh et puis j'enchaine, tant qu'à faire. Le DJ cerveau veut m'enfoncer visiblement. J'ai les pieds dans l'eau et la tête dans les étoiles, j'enfonce mon regard entre les astres, dans le noir le plus profond de la nuit et mon blues prend des dimensions cosmiques.
Et puis, après avoir épuisé toutes les chansons les plus déprimantes le unes que les autres, je suis rentré chez moi. Il faut bien aller se coucher, je travaille demain. D'ailleurs, Dr Shleck veut me voir dans son bureau demain matin à 8h. Allez, un peu d'optimisme voyons. Grâce à mon cerveau, j'ai pu atteindre le fond du trou, je pousse un grand coup avec les pieds et je remonte, non ? Si ça se trouve c'est pour une bonne nouvelle.
"_ Ah Georges ! j'ai une bonne nouvelle pour toi ! fanfaronne-t-elle dès que j'entre dans son bureau. Je ne me suis pas rasé, je n'ai pas encore pris de café, Lola m'en a certainement préparé un avant de commencer les explorations. C'est notre petit bonheur matinal.
_ Ah ouais ? réponds-je en me grattant la barbe.
_ Oui, tu arrêtes les explorations fonctionnelles, c'est une voie de garage.
Ah, merci de me l'apprendre après presque un an !
_ Ah bon ! pourquoi ?
Et soudainement, je me rends compte que je ne vais plus travailler avec Lola. En tout cas, plus tous les jours.
_ Et bien, j'ai pensé à toi. Tu es jeune, dynamique, tu bosses bien et beaucoup. Tu as réussi à te rendre indispensable au service...
Oui, enfin, surtout parce que tout le monde profite de ma présence pour partir en vacances.
_ ...et du coup, je me suis dit que tu as beaucoup de potentiel et que ce serait dommage de le gâcher dans une toute petite unité comme les explorations fonctionnelles. Il te faut voir plus grand pour exprimer toutes tes capacités. Tu es amené à faire de grandes choses, j'en suis persuadé.
_ C'est gentil de penser à mon avenir mais je me plais bien aux explorations, ça me donne du temps avec chaque patient et j'ai du temps à côté pour lire des revues, me perfectionner...
_ Justement, m'interrompit-elle. Si ça t'intéresse de te perfectionner, je te propose que le service te paye des congés formation, comme ça tu pourras aller en métropole 4 semaines par an pour assister à des congrès...
Oulah, ça ne m'enchante guère, souvenez-vous.
_...t'inscrire à des DU, passer le concours pour devenir PH, tout ça.
Ah, déjà, ça me plait davantage.
_ Tu pourrais même passer des DESC.
_ C'est quoi un DESC ?
_ Diplôme d'Etudes Spécialisées Complémentaires. Ça te permettrait d'avoir des diplômes supplémentaires, des compétences supplémentaires, une expertise plus grande.
Elle marque un point, j'ai toujours eu un syndrome de l'imposteur. Du coup, les diplômes, ça me plait bien.
_ Ah oui, pourquoi pas.
_ Ah ! j'étais sûr que ça te plairait. Je t'ai déjà inscrit au DESC d'obésité comme ça tu pourras rapporter tes compétences acquises dans le service et nous en faire profiter. Tu pourrais donner des cours aux étudiants et à terme, pourquoi pas devenir Professeur !
_ Euh, bah, c'est à dire que...
_ Imagine : une aile à toi tout seul, où tu es autonome, tu diriges ton équipe comme bon te semble à faire la médecine qui te plait de la façon qui te plait.
_ Dois-je comprendre que vous m'offrez un poste ?
_ Je t'offre une chefferie de service si tu es d'accord.
_ Ça ne se refuse pas ! mais bon, c'est un peu subit, j'ai besoin de réfléchir avant.
_ Bien sûr. Par contre, tu as jusqu'à ce soir, il y a la CME pour décider de l'avenir de l'hôpital, les budgets à attribuer, les postes à pourvoir, les projets à mettre en place. Ça serait bien que tu brilles à ce moment là.
Elle me fit un clin d’œil. Ça été la goutte d'eau. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose de louche là dessous. Je me suis réveillé d'un coup.
_ Ok, réponse ce soir. Par contre, pour les explorations, on fait comment ?
_ J'irai à partir d'aujourd'hui. Avec mon poste à responsabilités, la CME à préparer, ça me dégagera du temps.
_ Ah. Et du coup, je travaille où aujourd'hui ?
_ Dans le service d'hospitalisation complète bien sûr, tu me remplaces."
Ah bah oui, suis-je bête. Bon, je vais prendre un café dans mon bureau (qui est toujours aux explorations), je croise Lola vite fait, lui annonce la mauvaise nouvelle que nous ne travaillerions plus ensemble tous les jours. Elle aussi, a été attristée, mais Dr Schleck arrivant, elle m'a fait un clin d’œil et a filé bosser. Quand c'est elle qui m'en fait, ça va, je sais que c'est sincère, il n'y a pas d'entourloupe derrière.
J'en ai profité pour regarder les emails professionnels. J'ai la surprise de recevoir un requête étrange.
"Bonjour, je suis Marie, interne dans le service du Professeur A. J'ai l'honneur de poursuivre les travaux de votre thèse pour faire la mienne. Aussi, je vous demande humblement s'il serait possible que vous m'envoyiez l'ensemble de vos données pour que je puisse y ajouter les miennes. Pr A m'a dit qu'il y a un article dans une grande revue à la clé, je vous citerai en second auteur. Cordialement"
Mmm, il m'avait semblé avoir été clair dans les conclusions de ma thèse : les recommandations européennes sont erronées. Il n'y a pas besoin de faire des scanners injectés à tour de bras, un simple scanner non injecté suffit. Et il n'y a pas besoin d'opérer autant non plus. Je ne vois pas en quoi rajouter 50, 100 ou même 200 dossiers y changerait quoi que ce soit.
Putain, c'est une bataille d'ego ou quoi ?! Pr A n'a pas du digéré que je dise à demi mot que les recommandations qu'il avait pondues étaient fausses, argument issu des dossiers des patients de son propre service, devant ses propres collègues professeurs. Et maintenant il veut prouver qu'il a raison en rajoutant les dossiers qu'il aura trié pour tendre vers ses opinions ? Je le sens gros. Et oui, visiblement c'est ça, cette interne a déjà des données et il lui manque les miennes pour ses stats. La pauvre, est-ce qu'elle sait seulement dans quoi elle s'embarque ? Je lui répondrai plus tard, de toute façon les données ne sont pas sur moi.
Ma journée s'enchaine mollement, je n'ai pas envie d'être là. Je me demande ce que tout cela cache. J'ai besoin d'une bonne nuit de sommeil pour y penser proprement. Sauf que non, je n'ai pas ce luxe. J'avale un sandwich en quatrième vitesse et je vais m'effondrer dans mon bureau. Une petite sieste, histoire de récupérer un peu.
L'heure de la CME a sonné. J'ai fini l’après-midi en zombie, comme quand on conduit et en arrivant chez soi, on ne se rappelle plus comment y être arrivé. Je n'ai pas gagné en lucidité, j'ai toujours l'impression d'avoir du brouillard dans un boite crânienne vide. Les orateurs s'enchainent.
"_ Cher président de CME, je vous remercie de me donner la parole. Nous sommes réunis ce soir pour se partager l'enveloppe de l'ARS concernant les MIG...
OK, au bout d'à peine une minute je suis déjà perdu. Bon, j'ai pu raccrocher les wagons grâce au Dr Shleck :
_ Je t'explique la situation. L'hôpital est déficitaire, il va recevoir un gros chèque de la région. Sauf que cet argent, on va le distribuer au mérite : les meilleurs élèves recevront plus et les autres les miettes. Par dessus ça se rajoute une enveloppe venant de l'Agence Régionale de Santé délivrée aux projets innovants, ceux qui ouvrent une activité qu'il n'y avait pas ailleurs. Ton rôle à toi c'est de vendre le service des explorations fonctionnelles pour montrer que nous avons été un bon élève et donc toucher un gros chèque. Tu me suis ?
_ Oui, mais à la dernière réunion de service, quand j'ai présenté l'activité des explorations, j'avais montré qu'on avait fait rapporter à l'hôpital environ 100 000€. Ils sont passés où ? ils ne nous reviennent pas ?
Elle n'a pas répondu. Pour une fois, au lieu de la lenteur administrative habituelle, c'est allé très vite. Chaque service a présenté son projet, certaines sérieux, d'autres farfelus.
_ Nous appelons les services de chirurgie et d'endocrinologie. C'est original. Un projet commun ?
_ Oui, nous venons présenter le projet à deux parce que...
Dr Shleck me souffle les sous-titres à l'oreille :
_ ...parce que le service d'endocrino est super déficitaire. Il sait que tout seul, il n'a aucune chance de tirer son épingle du jeu. Par contre, les chirs, ce sont eux qui font tourner la baraque. Ils font rapporter un max à l'hôpital, c'est la vitrine. Alors ils veulent le rester évidemment.
De retour au duo.
_ Nous voulons monter un service de prise en charge de l'obésité. C'est très à la mode...pardon, il y a beaucoup de demandes de la part des patients et l'ARS en a fait un cheval de bataille pour...
Shleck reprend les commentaires :
_ Oh, c'est bien joué de leur part. Ils savent qu'ils ont besoin l'un de l'autre pour toucher ce chèque. En plus, ils ont du avoir vent de mon projet à moi et veulent nous coiffer au poteau. Heureusement, j'ai un atout dans ma main, dit-elle en me donnant un coup de coude dans les cotes.
_ Nous avons déjà des postes d'infirmières, de diététiciennes, d'AS. Il nous manque des éduc sportifs et un community manager.
Murmure d'incompréhension dans la salle.
_ Oui, pour embellir encore la vitrine de l'hôpital, nous avons pensé créer un compte sur tous les réseaux sociaux pour promouvoir le service et montrer les photos des progrès des patients. On avait pensé l'appeler InstaQuintal. Nous avions aussi pensé à un atelier chant et diffuser des vidéos de chansons avec le compte Allé Gro. Ou encore un atelier théâtre, la thérapie par le rire, et diffuser des vidéos de sketchs avec le compte Allé Graisse.
Rires gras, évidemment, dans l'ensemble de l'assistance.
Dr Shleck commente : "Faire rire les collègues, bonne stratégie, attirer la sympathie, la connivence pour attirer les votes. Pas mal, mais piètre. Puis elle se leva : _ A mon tour. Je vais les défoncer ces cons. Viens avec moi."
Je la suis placidement.
"_ Bonjour, nous aussi nous avons un projet de prise en charge de l'obésité, mais plutôt que le faire en hospitalisation complète comme mes chers prédécesseurs (appuyé d'un sourire pincé et d'une pause dramatique), nous avions pensé faire une prise en charge ambulatoire : il y a besoin de moins de personnels, moins longtemps, pas de nuits, c'est plus pratique pour les patients et nous pourrions les revoir régulièrement dans le cadre d'un hôpital de jour qui pourra bénéficier d'un enveloppe supplémentaire de l'ARS suite à ses injonctions vers le virage ambulatoire. Nous avons déjà des intervenants extérieurs bénévoles (en insistant bien sur le mot) ainsi que des associations de patients qui ont fait part en amont de leur préférence pour une prise en charge ponctuelle et répétée plutôt que sortir l'artillerie lourde une semaine complète enfermé entre quatre murs puis plus rien.
Wow, je suis scotché. En trois phrases, elle vient de dire qu'elle a déjà les patients, qu'elle coutera moins cher et rapportera davantage. Mais elle enfonce le clou.
_ De plus, ce sera le Dr Zafran ici présent qui assurera la chefferie de service. Il a déjà prouvé son efficience dans la gestion en ambulatoire des explorations fonctionnelles.
Et paf ! Forcément, nos concurrents réagissent.
_ Avez-vous au moins les compétences pour gérer ce genre de pathol...
_ Évidemment, nous avons l'habitude des prises en charges pluridisciplinaires et nous avons déjà le plateau technique pour réaliser toutes les explorations nécessaires du bilan pré opératoire. Une fois cela fait, nous orienterons les patients vers nos confrères chirurgiens pour qu'à leur tour ils puissent bénéficier de l'augmentation d'activité de leur service.
Oh mon Dieu, magistral. Elle a balayé d'un revers de la main l'endocrino et flatté le chir dans le même mouvement.
_ Dr Zafran, un mot ? vous vous sentez les épaules ?
J'ai pensé à Lola, que je quitterai pour la reconnaissance. Jamais le service n'aurait tourné aussi bien sans elle. Je ne voudrais pas qu'on l'oublie.
_ Oui bien sûr, mais jamais je n'y serai arrivé sans...
_ Oui, sans le Dr Shleck, on sait. Croyez-moi, elle n'a pas besoin d'être flattée et surtout pas en public, me coupa le président de CME. Bon, les autres projets, au suivant, allez, on avance."
Vous vous en doutez, nous avons eu l'accord de la CME pour réaliser notre projet. Ça veut dire que je vais être bientôt chef de service. Et qui sait pourquoi pas, un jour, professeur ? oooh l'idée commence à me plaire. Ne serait-ce que pour narguer Pr A. J'en jubile d'avance.
Dr Shleck continue de me brieffer même si nous sommes sortis de la réunion.
"_ Bon, ton boulot maintenant, c'est de finir la semaine en hospit. Après je te remplace et tu files en métropole pour ton DESC d'obésité. Ça me parait indispensable maintenant.
_ En effet.
_ J'en conclue que tu acceptes le poste de PH à temps plein pour une durée indéterminée ?
_ Oui.
_ Très bien. On va faire de super choses ensemble."
Je me sens regonflé, soudainement la petite déprime de la veille me semble ridicule. Dès le lendemain, je me dérobe du service entre deux patients pour en informer Lola.
"_ Mmm mouais, ça pue. Fais gaffe à toi.
_ De quoi tu parles ? on me propose un poste de chef de service et toi tu me dis que ça pue. Tu ne trouves pas que c'est une façon de remercier mes compétences ?
_ Crois-moi, je connais les rouages de l'hôpital et en général, une promotion ne tombe jamais sur le coin de la gueule de quelqu'un. C'est uniquement ceux qui l'ont décidé qui montent, les autres se font broyer. Fais moi confiance.
_ Ouais, j'ai surtout l'impression que tu es aigrie qu'on ne bosse plus ensemble, avoue.
_ C'est vrai que je suis triste qu'on soit séparés mais je ne te parle pas de ça. Je te parle de toi, je me méfie de Shleck et j'ai peur pour toi.
_ Oh c'est bon, elle fait un peu peur mais pas à ce point et puis bon, au moins une femme qui reconnait mes qualités à leur juste valeur.
_ Putain, t'es vraiment con quand tu t'y mets, je te jure, dit-elle sans pouffer.
C'est l'absence de pouffage qui m'a fait tiquer. Elle doit être plus affectée que je ne pensais par mon départ.
_ Pardon, je ne pensais pas ça te toucherait autant que je m'en aille.
_ Non écoute moi, je suis sérieuse. Tu n'as pas été promu par hasard. Certes tu es très compétent, je le sais, je t'ai vu bosser et je suis très contente pour toi, crois moi. Tu le mérites. Mais il se passe autre chose, j'en ai l'intuition.
_ Il se passerait pas que tu as des sentiments à mon égard par hasard ? la taquine-je.
_ Putain mais vas te faire foutre, CONNARD !"
S'il y avait une porte à claquer elle l'aurait fait. Elle est juste partie l'air furax et écrasant le sol sous chacun de se pas. Je n'ai rien compris. Il se passe quoi au juste ? elle m'avertit de quoi ? est-ce sa façon à elle de me dire que je vais lui manquer ?
De retour dans le service, Dr Shleck me convoque à nouveau. Décidément, je dois vraiment être devenu indispensable, je n'ai jamais autant été dans son bureau en aussi peu de temps.
"_ Bon, j'ai revu l'organisation du futur service d'obésité. Les patients arrivent à 7h, prise de sang, puis ils ont un entretien avec toi, puis tous leurs examens et rendez-vous avec les intervenants extérieurs. Ils sortent à 17h et toi tu rassembles tous les résultats et tu dictes une synthèse. De plus, comme nous avons des besoins de fonctionnement et comme tu n'auras rien à faire pendant que les patients seront en examen, tu iras dans les services de l'hôpital pour donner des avis spécialisés, ça nous libèrera, nous autres PH, de cette corvée. Sans compter les astreintes de weekend et les gardes. Et quand l'un d'entre nous sera en vacances tu t'occuperas de la moitié d'une aile en sus.
_ Ah oui quand même. Du coup, c'est comme si je devais travailler dans le service ET aux explorations fonctionnelles mais tout le temps.
_ C'est comme ça.
_ Mais du coup, ma liberté d'organisation en tant que chef de service...euh...
_ Que les choses soient bien claires. Ici c'est moi la chef de service, et même si l'administration découpe les murs en différents sous-services, ça reste moi la chef. Et demain je serai chef de pole, c'est moi qui déciderai pour plusieurs services. Et après demain je serai chef d'établissement, comme ça, l'administration, ce sera moi. Mon avenir est déjà planifié, stratégisé, prévu 10 coups à l'avance. Alors c'est pas un petit assistant et ses velléités d'indépendance qui va changer ça.
_ Et j'y gagne quoi moi ?
_ Le prestige. La reconnaissance. La faculté de pouvoir dicter la pluie et le beau temps sur la façon de faire de la bonne médecine auprès des libéraux. Briller en société, être le détenteur d'un savoir séculier, jalousement gardé et gracieusement distribué moyennant courbettes. Tu pourrais même donner des interviews à la télé en tant que référent en obésité. Tout le monde s'arracherait ton joli minois. Tous les médecins veulent être mis sur un piédestal.
_ Bof, moi ...
_ Et tu n'imagines pas combien tes collègues masculins, même les plus moches, arrivent à s'attraper de greluches avec un titre ronflant comme "chef de service" ou "maitre de conférence". Donner des cours aux internes, aux étudiants en général, c'est faire rentrer le loup dans la bergerie. Et alors "professeur" n'en parlons pas. Il n'y en a pas un seul qui soit fidèle. Ils auraient tort de s'en priver, c'est open bar ! Ne dis pas que tu cracherais dessus.
Elle touche à deux cordes sensible : ma solitude et mon complexe d'infériorité. C'est sûr qu'avec un titre, je n'aurais plus ni l'un ni l'autre et pour ça, je n'ai qu'à passer un diplôme en métropole et accepter de ne pas prendre de décision concernant l'organisation de mon lieu de travail. Ce sont des concessions tout à fait acceptables. Me voyant y réfléchir elle clôt la discussion :
_ Bon, il te reste 3 jours dans le service et après tu pars une semaine à Paris pour tes cours. Bon séjour, me sourit-elle."
Après tout, j'aurais la sécurité de l'emploi, les congés payés, un travail intéressant, l'utilité publique de rendre service aux patients, leur reconnaissance et celle de mes pairs généralistes quand à mes capacités à soigner. C'est tout ce dont on pourrait espérer. La stabilité. J'ai 30 ans passés, il serait peut-être temps de devenir raisonnable. Malgré la rigueur que cela représente, ça me semble la décision la plus logique à prendre.
Du coup, les jours suivants, j'ai continué sur la lancée vulcaine, si c'est bien la voie que doit prendre ma vie. L’après-midi, un patient s'est pointé :
"_ Bonjour Docteur, je viens pour l'hospitalisation.
_ Oui je vois bien, vous êtes déjà dans un lit de l'hôpital. Vous êtes ?
_ M. Comebaque.
_ Ah oui, mais vous étiez prévu hier, alors on a donné votre lit à un autre patient. Vous avez de la chance d'en avoir un aujourd'hui.
_ Oui, je sais, j'aurais du appeler...
_ Oui, vous auriez du.
_ ... mais bon, comprenez que ce n'est pas facile pour moi. Je n'avais pas très envie de venir.
_ Rien ne vous empêche de partir.
_ Mais bon, maintenant que je suis là, autant en profiter.
_ Ça dépend, vous venez pour quoi ?
_ Je ne sais pas. Mon docteur traitant ne vous l'a pas dit ?
_ Non, il ne m'a pas eu directement au téléphone, ça doit être un de mes collègues.
_ Il ne vous a pas écrit ?
_ Sans doute mais vu que vous n'êtes pas venu hier, on a jeté votre fax.
_ Ah mince. Ah bah j'ai bien fait de retourner voir mon médecin hier. Il a insisté pour que je vienne vous voir, mais moi je ne voulais pas, hein !
_ Du coup, vous avez un second courrier de votre médecin ?
_ Non, je l'ai oublié à la maison.
_ Au moins un ordonnance ou une prise de sang ?
_ Non, j'ai tout laissé à la maison et je suis venu le plus vite possible.
_ Bon pour résumer : je ne sais pas ce que vous avez, vous non plus. Je ne sais pas par quoi vous êtes traité donc je ne sais pas par quoi changer. Je ne sais pas quoi vous faire comme prise de sang ni quel autre examen et en plus vous n'avez pas envie de rester.
_ Ah et du coup, on fait quoi ?
_ Avec aussi peu de renseignements, je ne vais rien pouvoir faire. Moi, je ne fais pas de médecine vétérinaire. Retournez chez vous et demandez à votre médecin traitant de nous communiquer votre dossier complet, on pourra peut-être avancer avec ça."
Une heure après, j'ai reçu un coup de fil de son médecin.
"_ C'est inadmissible de faire ça !
_ Pourquoi ?
_ Vous savez depuis combien de temps je négocie pour qu'il accepte enfin de se faire hospitaliser ?
_ Non, mais ça a aurait été bien de nous le communiquer justement.
_ Je lui ai remis un courrier en main propre.
_ Il l'a oublié.
_ Et j'ai faxé son dossier hier.
_ Il s'est égaré.
_ Et vous venez me dire à moi que j'ai mal fait mon boulot. Mais vous êtes quelle espèce de connard ?
_ Le genre qui ne traite pas les gens contre leur volonté."
Et j'ai raccroché, certain d'avoir gagné l'argumentation.
Shleck a raison finalement. La logique froide, ça a du bon. Remettre en place ces cons de généralistes incompétents, mettre les couilles sur la table. C'est con, j'avais horreur de ça avant, sans doute par peur de perdre, mais j'avoue que c'est agréable.
Le lendemain, j'ai du remettre en place l'équipe. De vrais tire-au-flans.
"_ Bon, on a 4 entrées cet après-midi, faudrait penser à s'activer un peu si vous ne voulez pas perdre votre poste.
_ Oh, c'est bon docteur, on a déjà fait 3 chambres sur les 6 sorties que vous avez faites ce matin. Faudra penser à nous ménager un peu si vous ne voulez nous avoir dans les lits du service.
_ Mais c'est pas le moment de faire la sieste enfin ! dis-je en plaisantant.
_ En tant que PATIENTS, Docteur, parce que vous nous aurez usé à la tâche.
_ Oh ça va, je plaisante. On n'a pas d'humour ici ?"
Personne de mon niveau pour apprécier mes traits d'esprit. Après le changement d'équipe du matin pour celle du soir, j'ai pu enfin exprimer tout mon potentiel.
"_ Bon, madame Artfélieure, si vous êtes hospitalisée c'est parce que vous ne prenez pas vos médicaments à la maison.
_ Non.
_ "Non je les prends pas" ou "non je ne suis pas d'accord" ?
_ Non je les prends mais bon, parfois j'oublie.
_ Oui mais du coup, même si je change vos médicaments pour des médicaments plus forts, le problème reste le même : pas pris, pas guéri !
_ C'est pas que je fasse preuve de mauvaise volonté, c'est juste que des fois, j'en saute un ou deux.
_ C'est bien ce que je dis, vous ne guérirai jamais comme ça.
_ Je veux bien faire un effort mais il me faut de l'aide.
_ Je peux vous prescrire un pilulier tout simplement, avec votre traitement habituel sans rien changer et on verra après.
_ Ah oui, tiens ça m'aiderait beaucoup.
_ Bon voilà, on trouve une solution. Du coup, vous n'avez pas besoin d'être hospitalisée, vous pouvez rentrer chez vous.
_ Oh merci Docteur.
_ Allez Hop ! une sortie de plus. Je crois que je vais faire péter le record de rentabilité du service."
Bizarrement, face à ma fierté et ma sur-compétente à traiter les patients avec une rapidité folle, je n'ai reçu de la part de mes subordonnés que des regards sombres. Tas de cons, vous ne comprenez rien.
Le vendredi, je prépare déjà ma semaine suivante, celle où je passerai toutes mes soirées dans un hôtel parisien, en installant une application de rencontres. Ça me fera sans doute le plus grand bien d'échanger mes sports d'ascension contre une activité physique plus horizontale. Je commence déjà à scruter les différents profils quand Lola m’interrompt.
"_ Du coup, Mr Hyde, t'as prévu de redevenir Dr Jekyll quand ?
_ De quoi tu parles ?
_ Mon bureau est en face de la cachette à pauses clopes, les gens jasent. J'entends tout. Qu'est-ce qui se passe ? t'as décidé de battre le record du nombre de couilles cassées en un minimum de temps ?
_ Encore une fois, de quoi tu parles ?
_ Putain, ça fait trois jours que tout le monde crache dans ton dos et tu ne vois rien ? t'as un comportement dégueulasse. Je ne te reconnais plus. Tu es odieux avec tout le monde. Les médecins gé n'appellent plus pour prendre de rendez-vous, je suis au chômage technique. Les patients sont offusqués d'être expédiés sans ménagements et l'équipe soignante est outrée à chaque fois que tu ouvres la bouche.
_ Oh, c'est bon, ce sont des branleurs qui ne comprennent pas mon humour, c'est tout.
_ Ce sont les mêmes qui ont kiffé de bosser avec toi pendant que tu remplaçais les médecins partis en vacances. Ce sont les mêmes qui se pliaient en quatre pour toi parce que tu étais différent de tes prédécesseurs, parce qu'ils aimaient bosser avec toi. Et là, c'est même pire qu'avec les médecins habituels. Au moins, eux ont la décence, ou l'expérience, de n'être cons qu'à temps partiels. Toi tu fais du zèle.
_ M'enfin, c'est bon, je les fais bosser un peu plus c'est tout. Avec l'argent gagné par le service on pourra embaucher du personnel supplémentaire et ils pourront souffler à ce moment là. Je fais ça pour leur rendre service. C'est trop compliqué à comprendre ça ?
_ Non, c'est pas trop compliqué mais tu vas en casser combien avant d'y arriver ? et puis c'est même pas de leur charge de travail dont je te parle. Je te parle de toi, de ton comportement, de ce que tu renvoies en ce moment.
_ C'est à dire ?
_ Bah, avant, ça ne me dérangeait pas d'être rappelée sur mes jours de repos pour filer des coups de mains dans le service d'hospitalisation complète quand je savais que tu y bossais. Maintenant que tu y es à temps plein, je n'ai même plus envie. Et j'ai encore moins envie que tu m'appelles, qu'on passe du temps ensemble. Depuis 3 jours, j'éteins mon portable quand je quitte l'hosto. Je n'ai plus envie de te parler.
_ Ouais, c'est bon, j'ai compris, tu es jalouse que ma carrière avance pendant que tu es coincée dans une voie de garage.
Lola me giffle.
_ Va te faire foutre, George. Va te faire foutre, dit-elle sans hausser le ton, sans crier, sans esclandre, rien. La voix neutre, non, froide. Pire : glaciale. Pendant qu'elle me tournait le dos pour partir, je répondis :
_ J'en ai bien l'intention !" en lui montrant mon application smartphone toujours ouverte, fier de ma répartie.
A Paris, pour mes cours. C'est très inégal, tantôt des conférence passionnantes, tantôt des informations cruciales, parfois des profs qui viennent s'entendre parler, parfois des intervenants extérieurs complètement inintéressants. En résumé, pour le peu d'heures de qualité, je dois me farcir d'énormes quantités de vide. Je m'emmerde, je m'ennuie, je me fais chier. Bah tiens, à propos de farcir, mon application de rencontre fonctionne bien. J'ai plusieurs propositions. Mais...
Je n'ai appelé personne. Je reste dans mon chambre d'hôtel, remboursée par l'hôpital, seul assis au bord de mon lit. Je n'ai même pas envie de me branler. Je me sens aussi vide que mes cours. Creux. Du vent. C'est ça, je suis un gaz. Un gros méchant prout que personne ne peut plus sentir.
Mais qu'est-ce que je fous ici ? Je suis des cours qui ne me plaisent pas. C'est pas que le sujet ne m'intéresse pas, au contraire, mais c'est tellement mal fait, putain, j'en apprendrais davantage sur le sujet en m'enfermant dans mon bureau à potasser les revues scientifiques et les blogs de patients. Non, ça m'intéresse mais je me fais chiiiiiier comme un rat mort, bordel ! Pourquoi est-ce que je suis venu me casser mes propres couilles ici, à faire un truc qui ne me plait pas : une conférence !
Putain et ma vie c'est quoi ? du vent aussi ? Pose-toi cinq minutes et réfléchis Georges. Tu as envie de quoi ? qu'est-ce qui t'anime au plus profond de toi ? si tu tournais ton oeil à l'intérieur de toi même, tu y verrais quoi ? du vide ? non. Tu n'es pas une coquille vide. Tu es un être de substance. De quoi es-tu fait ? quel est le feu qui t'anime ?
Je m'attrape la tête entre les deux mains. Ma tête me fait mal. Je l'enfonce entre mes deux genoux et gémis. Je n'ai pas envie de réfléchir à tout ça. Réfléchir, ce n'est que regarder dans un miroir finalement. Mais OH ! je ne pourrais pas avoir cinq secondes de tranquillité dans ma propre tête ?! c'est trop demander !!!
Visiblement si. Un truc qui marche bien chez moi, c'est courir. Excellente idée : seul, de nuit, en plein Paris, sans connaître un quelconque itinéraire. Non, je passe. Alors une douche.
L'eau est brûlante, la buée limite mon champs de vision à la longueur de mes bras. Je suis assis sur le fond du bac à douche, le jet d'eau frappe le sommet de ma nuque, je regarde ruisseler les gouttes sur la faïence et je ne pense plus à rien. Enfin !
Je suis épuisé. Je m'enroule sous mes couettes et me raccroche à mon compagnon de réconfort de toujours : mon livre. En revenant de mon fiasco lors de mon dernier voyage (il y a moins de 2 semaines, seulement !) j'avais fini les 600 pages des 2 premiers tomes. Du coup cette fois-ci, j'ai pris les 2 suivants. J'ouvre le troisième tome de ma collec et il en tombe un bout de papier.
Je l'attrape. Un seul mot est écrit :
Karma
To be continued...
lundi 1 octobre 2018
lundi 24 septembre 2018
Forte tempête en prévision
C'est parti. Je profite du vendredi soir et de l'absence d'astreinte ce weekend (Dr Shleck est revenue) pour quitter mon ile. J'arriverai le samedi matin, pas trop tôt pour ne pas faire psychopathe, pas trop tard pour pouvoir en profiter un peu, juste assez tôt pour lui proposer un brunch. Je n'ai pas prévu de rester au cas où ma déclaration se passe bien, je passe le weekend dans ses bras et les quitte le dimanche soir, court weekend suffisamment intense et romantique juste ce qu'il faut. Bon, en vrai, secrètement en discrétion avec moi même, j'ai peur de me faire rembarrer et dans ce cas là, il n'y aucun besoin de s'éterniser.
Je lui ai envoyé un SMS lui proposant qu'on se rejoigne à la terrasse de tel café. Je m'y rends. Je n'ai même pas de valise, à peine un sac à dos. Rendez-vous à 11h. J'y suis une heure plus tôt. Je commence avec un café. Je n'ai peut-être pas de bagage mais j'ai pensé à prendre mon livre préféré avec moi. Je voyage toujours avec un livre.
Ce livre, Hyperion, je l'ai tellement lu ! et chaque fois, c'est à une période particulière de ma vie, ce qui fait qu'à chaque relecture, je suis projeté dans le temps, certains chapitres me remémorent une certaine année où je l'ai lu, un autre chapitre une autre année et ainsi, c'est comme si les souvenirs de ma vie étaient gravée entre ses lignes. Quel nouveau souvenirs vais-je y inscrire ? rien que pour le savoir, j'ai à la fois hâte de le lire et de vivre les prochains événements. Avec tout l'avion qui m'attend et la variété de toutes les choses possibles et imaginable qui peuvent se passer, j'ai pensé à prendre les deux premiers tomes. 600 pages. De quoi voir venir.
Onze heures sonnent. J'ai peu avancé. Toutes les 5 minutes, mon regard quitte le livre pour la chercher sur la place, au cas où elle serait venue en avance. Une heure passe encore. Il est midi et toujours personne. Pourtant elle m'a répondu qu'elle arrivait. Est-elle surprise ? il y a de quoi ! j'habite de l'autre côté de la planète (ou presque). A-t-elle peur ? j'espère que non. Je pourrais venir pour un congrès ou autre chose, ou je ne sais pas moi, mais ce n'est pas le moment de chercher des excuses.
Midi trente, elle arrive enfin. Elle s'assoit devant moi.
"_ Je n'ai pas très faim, tu prends quoi toi ?
Pas faim ? des papillons dans l'estomac peut-être ? et puis, ni bonjour ni merde, elle doit être tendue. Tâchons de l'apaiser.
_ Moi non plus je n'ai pas très faim. On peut aller ailleurs si tu veux, où tu seras à l'aise.
_ Tu as dis que tu voulais bruncher alors on y est, dit-elle d'un ton ferme. Vas-y, commande ce que tu veux, je vais prendre juste un jus d'orange.
_ Euh...ok. Un croissant s'il vous plait !"
Nous avons parlé de tout et de rien. En fait non, de rien, et surtout pas de l'essentiel. Je la sens fébrile, comme sur le point de vouloir m'annoncer quelque chose ou le contraire, comme si je voulais lui arracher un secret qu'elle se refusait à donner. AAAaaahh ! cette incertitude me tuera ! J'ai pris le taureau par les cornes, enfin non, la vache...euh, non plus, mauvaise image, mon courage à deux mains (comme ma bite, aaaah cerveau de merde !!!) et je me suis lancé :
"_ Mais sinon toi, sentimentalement, comment ça va ?
Je l'ai sentie s'apaiser. Comme une tension qui se relâche.
_ Ça va mieux, merci, souffla-t-elle avec à nouveau ce regard que j'aime tant (et déteste à la fois parce que je ne sais pas ce qu'il signifie). En grande partie grâce à toi. Tes messages, tes emails, ton épaule, ton écoute, ton soutien, tout ça m'a permis de remonter la pente et à faire preuve d'amour propre à nouveau. C'est la première étape, non ?
_ Euh...merci, dis-je confus. Elle est en train de m'ouvrir son cœur, là. J'en ai les jambes qui flageolent. Allez Georges, lance toi ! _ Ecoute Emilie...
_ Tu sais, je voudrais vraiment te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi, m'interrompit-elle. Mais je dois y aller, j'ai une réunion familiale. Mais on peut se revoir ce soir si tu veux. Même endroit ? 20 heures ?
_ Avec grand plaisir, Emilie, dis-je avec une assurance retrouvée.
_ Alors à ce soir. Bisous."
Elle m'embrassa dans la zone de doute, pas pile au milieu de la joue, ni sur les lèvres, mais entre les deux, avec le coin de ses lèvres effleurant le coin des miennes, à mi chemin entre chaste et sensuel.
Je reste à moitié au dessus de la table alors qu'elle quitte le café, mes fesses encore à moitié en l'air, ni franchement debout, ni réellement assis. Un peu comme la situation entre elle et moi. C'est ça, mes fesses sont le reflet parfait de ce qui se passe entre nous. Je ne sais pas vous mais ça ne m'inspire rien de bon. Et pourtant, son regard s'est attendri, s'est posé sur moi au moment où elle m'a ouvert son cœur alors qu'elle l'a évité pendant tout le reste du pseudo repas.
Donc c'est quoi ? une porte ouverte ? un adieu ? putain mais c'est diamétralement opposé !!! Devant autant d'incertitude, je suis obligé de recourir à une experte en femmes, une autre femme.
"_Allo Lola ?
_ Oaich Giorgio ! comment ça va ? tu viens prendre un verre en bord de plage ?
_ Pas tout à fait non, je suis en métropole.
_ Ah ! en vacances ! tu restes combien de temps ?
_ Je reviens demain.
_ QUOI ?!? mais tu es parti faire quoi ?
_ Je suis venu voir Emilie.
_ Pfff t'es un grand malade ! Super romantique en même temps, mais risqué.
_ C'est ce que je me suis dit.
_ Alors tu m'appelles entre deux bisous pour me raconter ? ça aurait pu attendre lundi.
_ Pas tout à fait non, voilà ce qu'il s'est passé : ...
Je lui ai relaté dans les moindres détails tout ce qui s'est passé, les mots précis, les attitudes, le langage non verbal, la position des yeux, des mains, des jambes. C'est Lola qui me demande tout ça, moi je n'y avais pas prêté attention.
_ Putain, fais un effort Georges ! c'est important ! ce n'est peut-être qu'un détail pour toi...
_ ...oui mais pour toi ça veut dire beaucoup, je sais. Tu m'impressionnes. On dirait le Sherlock Holmes de l'amour.
_Tu sais, il en va de l'amour comme du meurtre : il y a ceux passionnels, ceux d'opportunité et ceux prémédités.
_ C'est beau ce que tu dis.
_ Je sais, c'est toi même qui l'a dit.
_ Ah bon, j'ai dis ça ?
_ Oui, ou plutôt tu l'as écrit.
_ Sérieusement ! tu lis mon blog ?
_ Mais grave ! C'est mon rayon de soleil dans ma vie de merde. J'essaye de retrouver les bribes de vérités noyées dans le romanesque. C'est génial ! encore ! j'en veux encore ! raconte moi encore tout dans les moindres détails ! c'est comme si je lisais en avant première le prochain Harry Potter !
_ Bah attends encore un peu, ce soir, je la revois et je te raconterai ça, promis.
_ Ah cool ! tu m'appelles, hein ?!
_ Euh, avec le décalage horaire, je ne suis pas sûr.
_ Mmm, mouais, ok, et puis tu as le droit de garder un peu d'intimité au fond. D'ailleurs non ! je veux la suite dès que possible ! même s'il fait nuit, même si je dors ! rien à foutre ! ton cul m'appartiens et toutes ses histoires sont passionnantes !
_ Aaaah ! merci Lola ! Merci de complimenter mon cul comme ça.
_ Euh, blague à part, c'est très con de ta part d'avoir choisi un endroit assis. Ton cul justement, c'est un de tes arguments séductions principaux.
_ Ah oui, genre ma gueule, il faut pas trop que je compte là dessus.
_ Non, c'est pas ça. Toi tu as une belle gueule, un beau cerveau et un très beau cul. Tu peux remercier tes excursions dans la montagne, ça sculpte.
_ Bon, ça va, dans un café, il y a ma gueule et ma conversation. 2 sur 3, c'est déjà pas mal, non ?
_ Là on parle de ferrer un gros poisson. Tu ne vas l'attraper avec seulement la moitié de tes appâts ! Tu es beau, tu es intelligent, mais tes fesses sont LARGEMENT plus belles que toutes les belles paroles que tu pourrais sortir.
_ C'est sympa pour mon cul.
_ Regardons les choses en fasses, en fait non, regardons les par derrière : des paroles, ça reste des paroles, tandis qu'un postérieur bien ferme, c'est du concret, c'est du béton. On a beau être fleur bleue, une fille, ça reste pragmatique aussi.
_ Ah ok, merci du conseil, je le prends très au sérieux. Faut que je l'emmène se promener alors, en lui laissant la possibilité de voir mes fesses autant que possible.
_ C'est ça, sauf que de nuit, avec un manteau, c'est mort. Fallait y penser de jour.
_ Ah merde, j'ai perdu une carte maitresse, là.
_ Fallait m'appeler plus tôt.
_ Ouaf ouaf.
_ Putain, t'es con, pouffa-t-elle."
J'ai raccroché, il ne me restait plus qu'à attendre.
Il est à peine plus de 14 heures, soit environ 6 heures à attendre. Une petite voix intérieure me souffle "sans compter le retard" mais je la fais taire rapidement. C'est elle qui a demandé à me revoir, elle n'a aucune raison d'arriver à la bourre. Je vais donc me trouver une petite chambre d'hôtel (je n'ai même pas pris la peine de réserver avant de partir), je pose mes affaires, je vais dans un magasin de sport (il faut bien que ça serve de bosser à temps plein et demi) et je vais m'acheter du matos tout neuf : chaussures, chaussettes, pantalon et Tshirt stretch. Je redépose mes vêtements civils à l'hôtel, me change, et je vais essayer ma nouvelle armure, mon costume de super-héros, ce dans quoi je me sens le mieux, histoire de me donner confiance en moi.
Je prends le temps de m'habituer à l'air, sec, à la température, un peu fraîche pour moi, à la luminosité, diffuse à travers les nuages. Même s'il pleut j'aime ça. Même si je cours dans les bois, sous une pluie battante avec de la boue jusqu'aux joues, j'aime ça. Je vis pour ça, pour ces moments où plus rien n'existe que le vent, mes pas, le rythme de mon souffle et les battements de mon cœur. Le temps n'existe plus, je n'ai même pas mis de chrono. Je me sens presque voler. Si libre. Pas de travail, pas d'histoire d'amour compliquée, juste moi dans mon corps, vivant.
Les endorphines que la course libère me transportent jusqu'au soir. Je me sens bien. Je prends une douche froide puis je fais couler un bain chaud. Je laisse passer le temps et petit à petit, ma conscience quitte mon corps pour regagner ma tête. Ça me fait penser que ce matin, avec la précipitation de vouloir la revoir, je n'ai même pas pris de douche, je ne m'étais pas changé. Je devais avoir l'air bien piteux. Zut ! Tant pis. Oh et puis, si réellement elle m'aime, mon aspect est secondaire, c'est ce que j'ai à l'intérieur qui compte. Non ? je ne sais plus. Qu'en penserait ma confidente ?
Lola n'a pas pu me donner de renseignement sur la rencontre de ce midi avec Emilie. D'après le regard fuyant, les bras croisés, les jambes croisées, même ses pieds formaient un triple verrou, tout cela ne présageait rien de bon. Par contre, en fin d'entretien, lorsqu'elle a décroisé les jambes, croisé mon regard, déplié les bras pour les aligner sur la table dans un geste d'ouverture, Lola pense que ça coïncide avec le moment où je lui ai posé des questions sur elle, sur son ressenti propre, sur ce qu'elle vivait à l'intérieur et pas juste sur les manifestations externes de ce qu'elle faisait de sa vie. En bref, quand je m'intéresse réellement à elle, c'est là que nous avons eu une vraie conversation.
Bon, par contre, ça s'est fini brutalement avec son départ, mais ça peut aussi être une porte ouverte ! Elle a proposé qu'on se revoit, non ?
Un peu avant 20 heures, je suis retourné au café. Même table, même chaise, les yeux rivés sur la porte d'entrée. Je lui ai laissé la première demi-heure de politesse. Elle se prépare sûrement, se fait belle, se parfume, se maquille. Eh oh, ce matin, je sortais d'un avion, à peine recoiffé et sans me brosser les dents. Elle n'est pas obligée de se mettre sur son 31 non plus.
La deuxième demi-heure aussi, elle doit se douter que j'ai des choses à lui dire, je n'aurais pas fait tout ce chemin pour rien, et elle aussi doit avoir des choses à me confier, un genre de pesanteur sur le cœur qui ne demande qu'à se libérer. J'ai passé la première heure à rêver.
La deuxième heure par contre, je suis passé par à peu près tous les sentiments disponibles. Le déni d'abord, non, ce n'est pas possible qu'elle ait oublié. Elle ne peut pas m'avoir posé un lapin, je n'y crois pas. Ce n'est pas possible.
Puis la colère : pour qui se prend-elle ? non mais ! moi qui l'ai ramassée à la petite cuillère, qui lui ai remonté le moral à coup de chansons et de mots doux, qui lui ai regonflé l'amour propre, c'est comme ça qu'elle me remercie !!! bordel !
L'humiliation : non mais oh Georges, tu te rends compte de ce que tu dis ? l'amour est une réponse adaptée face à quelqu'un qui t'a évité le suicide ? tu es sûr que c'est comme ça que tu veux être récompensé ? si on peux parler de récompense. Un acte généreux n'est-il pas dénué de rémunération ? ou bien tu t'attendais à gagner ses faveurs peut-être ? c'est ça que tu veux ? une relation dominant-dominé ? elle te sera redevable à vie, de sa propre vie, d'être sortie de la dépression grâce à toi et donc tu pourras la baiser autant de fois que tu voudras, hein ?
La contrition : je ne suis qu'une merde en fait. C'est vrai. Oui, je voulais juste la baiser. Je ne suis qu'un connard qui pense avec sa bite. Et puis qui voudrait de moi ? j'ai baisé la sœur de ma meilleure amie, et je l'ai perdue par la même occasion. Les deux personnes qui comptaient le plus pour moi, je les ai trahies. Je ne suis qu'une petite merde. En plus, je suis parti aux antipodes pour quoi ? pour fuir certainement. Et une fois aux tropiques, je n'arrête pas de faire des aller-retours vers la métropole. Je ne sais pas prendre une décision pour moi. Je ne vaux rien. Emilie a raison de me planter.
La relativisation : oui mais bon, tu essayes d'être honnête, d'aller au bout des choses, en quête de vérité, de sens, un genre de Spock avec des sentiments. Euh...donc, pas du tout Spock en fait. Oui, un petit Captain Kirk.
L'humilité : oui bon, passer de sous-merde à Captain Kirk, il y a un grand écart, faut pas exagérer non plus. Un juste milieu ? Tu essayes d'être un humain à la hauteur et ce n'est pas facile tous les jours, qui veux aimer et être aimé, c'est légitime.
La négociation : Ok, elle est libre, c'est un humain elle aussi, avec son libre arbitre, elle est maîtresse de sa destinée. Si elle choisit de voir son avenir sans moi en tant que petit ami, je dois le respecter. Mais tout de même, ça ne se fait pas de poser un lapin. Tiens, je vais lui écrire de ce pas, elle peut tout de même m'accorder cinq minutes, juste cinq petites minutes ! je lui dis ce que j'ai sur le cœur et je me casse.
Je saisis mon téléphone : j'ai juste le temps de lire "vous êtes en train de courir 5km450 en 6h32mn25s" et le téléphone s'est éteint. Et merde. J'ai du brancher l'appli par réflexe et pas éteins après. Oh bordel. Je fais comment moi maintenant !
Bon réfléchissons. Faisons appel à la logique. Bah tiens, Spock, reviens ! Je prends mes oreilles les plus pointues et je fais carburer les méninges. C'est difficile. J'ai couru, je n'ai pas mangé et je n'ai même pas osé commander à manger pour ne pas passer pour un goujat au cas où elle arriverait.
Pourquoi ne viendrait-elle pas ? Emilie, j'ai besoin d'une explication. Dressons un profil de personnalité. Commençons par les faits : elle a été dépressive, mais c'est une personne enjouée, qui est très belle et qui le sait. Elle est aussi intelligente et sait comment être entourée. Elle est épicurienne et elle a su se sortir d'une situation pénible, elle a donc beaucoup de ressource.
Les suppositions maintenant : il est possible qu'elle garde une cicatrice de cet événement tragique, traumatisant et qu'elle ait perdu confiance en elle. C'est même très probable. Par extrapolation, si elle n'a pas su garder son oncle malgré tout l'amour qu'elle lui portait, il est fort probable qu'elle réagisse aux attentions d'un homme par la distance de peur de le perdre également. Je sens que je brûle.
De ce fait, si elle a peur de perdre à nouveau un être cher, je suppute qu'elle ait dans un premier temps proposé de le revoir parce qu'il lui apporte du bonheur, mais par peur, ce soit dégonflée au moment où les choses auraient potentiellement pu devenir plus sérieuses. Par conséquent, elle ne m'a pas posé un lapin, elle est juste chez elle, paralysée par l'angoisse de me perdre si jamais elle se laisse aller à ses sentiments ! Voilà ! elle est là, la solution ! je vais aller chez elle et la rassurer de toutes mes forces ! puis je démissionne de l'hôpital des tropiques et je trouverai bien un poste à sa proximité. Je n'ai même pas besoin de prendre mon billet de retour et peux tout faire à distance. T'es génial mon petit Georges. Sherlock Holmes serait fier de toi.
Vu que je connais son adresse, j'y vais d'un pas alerte. Je suis sûr de la trouver chez elle. Ok, bon maintenant, révise ton discours. Que vas-tu lui dire qui va à la fois la rassurer, ne pas la faire fuir, lui donner confiance en toi, lui faire ouvrir sa porte, ses bras, son cœur ? Vas-y, lance-toi, balance ce que tu as de mieux.
"Emilie, je sais que tu as peur et moi aussi. J'ai peur de te perdre parce que tu es mon rayon de soleil, ma lumière, tu me rends heureux et je suis fou de toi. Ça fait longtemps qu'on se tourne autour et je ne sais toujours pas ce qu'il y a entre nous mais j'espère que c'est de l'amour. En tout cas moi je t'aime Et si cet amour est réciproque, alors j'espère de tout cœur que nous ne serons plus séparés"
Pas mal, pas mal du tout. William Sheller a fait mieux, mais je n'ai pas de piano à disposition.
La météo semble approuver mon romantisme en m'offrant à la fois de la pluie et un clair de pleine lune, sa lumière et celles de la ville se reflétant dans les flaques, ondulant sous l'impact des gouttes. Je me précipite encore plus vite chez elle, vers un tournant de mon destin, un marqueur, une borne qui désigne ce moment dans le temps : "il y a un avant et un après à partir de ce point précis".
J'arrive. Je frappe à la porte.
...To be continued
Non, je déconnes.
J'entends des pas. Elle est chez elle ! Yes ! Je l'entends déverrouiller, elle m'ouvre dans la même tenue avec laquelle elle m'avait accueilli quelques mois plus tôt, son gros pull noir à grosses mailles transparentes. Elle est totalement nue dessous, encore. M'attendait-elle ?
Je prends mon courage à deux mains et ma respiration, je vais pour m'élancer et un grand mec apparait dans l'embrasure de la porte. Il est nu lui aussi, il n'a pas de pull. Il est en érection.
En réalité, elle ne m'a pas posé de lapin, elle m'a supplanté avec un rhinocéros. Je vois sa corne, là, juste devant moi, je n'arrive pas à la lâcher du regard, on dirait qu'elle va me transpercer. Tiens, d'ailleurs, je ressens comme une douleur pectorale.
"_ Qu'est-ce que tu fais ici ?
_ Euh...je t'attendais au café et...
_ Et t'as pas deviné qu'après 1h de retard je ne viendrai jamais ?
_ Euh...non, ce n'est pas à ça que j'ai...
_ Bon, t'es gentil mais je suis un peu au milieu d'un truc, là, donc si tu pouvais nous laisser ça m'arrangerait.
Le rhinocéros intervient : _ Sinon il pourrait nous rejoindre, non ?
_ Putain, toi, je ne t'ai vraiment pas choisi pour ta cervelle. Allez, retourne dans l'appart." La porte se referma sur moi.
Tout de suite, la lune et la pluie, je les trouve un peu moins romantiques. J'ai les pieds mouillés, ma veste est adaptée aux tropiques mais pas au climat tempéré, j'ai froid, j'ai faim, je n'ai pas mangé depuis 8 longues heures. J'ai traversé un quart de la terre pour me prendre un râteau et une porte. Je ne sais pas si, à ce niveau, je ne pourrais pas prétendre au livre des records.
J'appelle la compagnie Air Tropique, j'ai envie de rentrer chez moi. On peut avancer mon vol à dimanche matin, enregistrement à 5h. Le temps de prendre le train, il faudrait que je parte d'ici dans 3 heures. Du coup, je ne vais pas dormir non plus. J'ai largement le temps de rentrer à l'hôtel, je n'ai rien pour me changer à part mes vêtements de sport pleins de sueur. Il n'y a plus d'eau chaude. Je pars comme ça vers la gare, poireaute sur un ban en attendant mon train pour l'aéroport. Comme je ne suis pas parti pour dormir, je prends un café. J'en profite pour le siroter lentement, me réchauffer les mains avec. Il ne fait pas si froid que ça, une vingtaine de degrés mais venant des tropiques, forcément, la différence est plus grande. Et puis, la température ressentie est polaire vu les événements récents. Vu l'heure, vu mon état vestimentaire et ma gueule, vu mon café vide à mes pieds, un mec a pris pitié de moi et m'a laissé une pièce dans le gobelet.
C'est l'horreur totale. J'ai envie de m'enfoncer dans une grotte et de ne plus en sortir. Putain, mais qu'est-ce que je vais devenir ?
La suite au prochain numéro.
lundi 17 septembre 2018
Masse nuageuse en approche
C'est horrible, je suis un monstre mais je dois être honnête : le sexe de rupture, c'est... C'est un chardon au chocolat, une praline au piment.
Fenouil m'a lâché les cheveux, s'est assise sur le lit, baissé le regard, en silence.
Que faire ? la consoler ? c'est moi qui suis responsable de ses larmes (pleure-t-elle ?). Partir ? je serais le pire des goujats. Ne pas bouger, ne rien dire ? je ne sais pas, c'est peut-être le moins pire à faire. Alors je patiente, nu, toujours à genou au bord du lit.
"_ Je dois reconnaître que tu es honnête. C'est rare. J'apprécie. Mais je ne peux pas dire que ça me plait.
Je me lève pour lui caresser la joue, m'excuser, lui parler en face à face. Je pose un genou sur le bord du lit, elle toujours la tête baissée, mon sexe à moitié en train de dégonfler passe par inadvertance sur ses cheveux. Elle l'attrape au vol à pleine main et le serre fort.
_ Par contre, je t'interdis de débander. Tu n'étais pas obligé de dire la vérité, tu l'as fait, c'est un choix courageux mais je ne devrais pas en payer le prix. Viens là.
D'une main ferme derrière le genou, elle me déséquilibre, je tombe sur le dos contre le lit. Elle serre fort, très fort, à la limite entre le plaisir et la douleur, l'engloutit presque jusqu'à la garde et aspire, avidement, comme un sucre d'orge précieux à qui elle ne laisse aucune échappatoire.
_ Tu partiras quand je te le dirai. Mais avant...
Elle me pompe farouchement, en même temps qu'elle fait des montées et descentes avec sa main droite, celle qui ne m'a toujours pas lâché, elle me regarde droit dans les yeux. Son regard a changé : j'ai effectivement en face de moi une lionne et je ne sais pas si je suis son lion ou sa proie.
Tout en m'astiquant (notez le "m" apostrophe, heureusement qu'il est là) elle libère sa bouche, glisse une main vers sa table de chevet, m'enfile une protection et d'un mouvement fluide, expert, monte à califourchon au dessus de moi, toujours mon sexe en main, m'introduit en elle et me chuchote à l'oreille :
_ Là aussi, tu ne pars pas avant moi. Je réclame un orgasme, tu me dois bien ça."
Pendant l'introduction, sa tête bascule en arrière, libérant sa crinière sauvage qui se balance de haut en bas, en mesure avec ses coups de bassin. Je pose mes mains sur ses cuisses et l'aide dans ses mouvements, imprimant par ci par là une petite impulsion délicate. Mais rapidement, je me rends compte que ce n'est plus de la délicatesses qu'elle veut. Elle m'attrape les mains, les remonte vers ses hanches tandis qu'elle augmente la cadence pelvienne.
Je n'en peux plus d'être allongé, je me redresse, juste le torse. Elle en profite pour relever les jambes et les placer autour de moi tandis que je m'assieds en tailleur. Ses mains sur mes fesses, les miennes sur les siennes, elle a toute latitude pour imprimer tous les mouvements au rythme et l'amplitude qu'elle désire.
Ses saccades sont vives et musclées, elle transpire à grosses gouttes, je sens la pression monter en moi tandis que je sens son intimité se resserrer tout doucement puis palpiter. C'est le moment que je choisis pour la plaquer plus fort contre moi et à mon tour cadencer plus fort. Nous unissons nos cris à défaut de nos coeurs, ou plutôt j'émets un petit râle tandis qu'elle rugit en me griffant le dos, des larmes ruisselant sur ses joues.
Ses mouvement ralentissent, ses pulsations internes aussi, elle dépose sa tête contre mon épaule, ses cheveux cascadant sur mon dos, sa respiration haletante se mue petit à petit en sanglots. Je tente un baiser dans le cou et des bras réconfortants autour d'elle. Elle me rejette fermement, toujours en pleurant, me murmure de me casser.
Je n'ose rien dire, je file la queue entre les jambes, je me sens honteux, piteux, nul. Pire ! négatif, moins que zéro. Etait-ce absolument indispensable de lui révéler que c'est le bordel dans mon coeur ? N'eusse-t-il pas été plus judicieux, que dis-je! plus respectueux, de ne carrément pas venir avant d'avoir laissé décanter mon trouble sentimental ?
Mais non, Georges a réfléchi avec sa bite, sa queue, son appendice, sa gaule, son gourdin, sa biroute. Et Georges a eu ce qu'il a voulu : du sexe. Mais avec les plaisir de la chair, des larmes, du chagrin, en somme, du stupre.
Je ne suis pas fier de moi, et c'est peu dire.
De retour dans mon ile, la mine piteuse (et non pas la pine miteuse) Lola tente tant bien que mal de me remonter le moral :
"_ Non, c'est clair, tu n'as pas été un parfait gentleman.
_ Merci Lola, vraiment ça m'aide, dis-je avec toute l'ironie possible dans ma voix.
_ Non mais ok, faut reconnaître que tu as merdé mais ... en même temps, t'as de quoi être fier.
_ Hein ? je lui ai brisé le coeur, elle a fondu en larmes dans mes bras et m'a chassé comme un mal propre, ce que j'ai entièrement mérité. Et par la même occasion, elle en a sûrement parlé à sa soeur, Milène, et il y a de fortes chances pour qu'elle non plus ne me parle plus jamais. Je ne vois pas quel positif je peux retirer de tout ça.
_ Attend ! le mec, il est capable de donner un orgasme sur commande, quoi ! allo ! Ca aurait été moi, le mec, je l'aurais gardé tout le weekend histoire de bien passer ma frustration dans le sexe, changer les larmes en sueur et se quitter bons amis, épuisés mais ravis.
_ Fallait-il que l'on s'aime et qu'on aime la vie ?
_ C'est ça mon petit Charles !
_ Non et puis le plus ridicule, c'est qu'elle m'a viré de sa chambre en pleine nuit, que je n'avais nulle part où dormir et que je me suis démerdé comme un con pour trouver un transport et me ramener à l'aéroport, changer mon billet et rentrer plus tôt que prévu.
_ Ouais mais ça mon petit père, tu l'as bien mérité.
_ Tu as entièrement raison, je l'ai bien cherché.
_ Bon, si on retournait à cette visite ?"
Depuis mon retour, les autres médecins du service ont profité de mon absence de congés pour les 6 prochains mois pour eux-mêmes poser leur congés en étant sûr que j'allais assurer la continuité de soins. Bon, en théorie, c'est bien de leur part de penser aux patients et de ne se barrer que quand un des leurs reste. En pratique, je dois gérer un aile entière d'hospitalisation à temps plein, plus les avis dans les services, plus les explorations à mi temps. Ca fait un temps plein et demi.
Comme les explorations sont fermées la moitié du temps, Lola vient prêter main forte à l'équipe infirmière quand elle n'y est plus. En vrai, c'est quand même beaucoup plus sympa de bosser avec elle, et réciproquement, même si c'est 60 heures par semaine.
Nous voilà donc tous les deux, à faire notre visite pseudo-professorale, de chambre en chambre, d'abord la pré-visite dans le bureau, à discuter de tous les dossiers puis directement dans les chambres. J'ai toujours eu horreur des discussions de dossiers dans les couloirs, je trouve ça extrêmement irrespectueux, comme si savoir ce qu'on a retrouvé dans l'anus de Monsieur Machin était une information divulgable au grès du vent et discutable entouré des voisins du patient. C'est ce qui s'appelle avoir la raie publique.
Par contre, dans le bureau, ça ne nous empêche pas de parler caca autour d'un café, ça, ça va. Nous parlons aussi du turn over. Alors ça, qu'est-ce ? c'est très simple. Les patients ont 2 moyens de rentrer à l'hôpital : soit directement sur rendez-vous (via le médecin traitant) soit via les urgences qui cherchent désespérément à caser l'afflux massif qu'ils reçoivent. Parce que le problème vient de là : comme il n'y a plus que des services de spécialité et plus aucune hospitalisation de médecine générale (ou alors c'est une perle rare), les médecins spécialistes ne veulent recevoir en hospitalisation que des cas qui les intéressent, c'est à dire des cas de leur spécialité. Certains médecins s'arrangent pour avoir un flux continu de rendez-vous d'hospitalisation et n'avoir aucun intervalle libre qui laisserait de la place à l'improvisation des urgences et donc potentiellement à des cas qui ne les intéresseraient pas.
Leur argument, c'est que, comme ce n'est pas leur spécialité, ils risquent mal s'en occuper et que ce serait au détriment du patient.
Du coup, les urgences se retrouvent confrontés à ces services surbookés 1 mois à l'avance et n'ont plus de places pour hospitaliser ne serait-ce qu'une nuit. Ayant fait des gardes aux urgences, je connais bien le phénomène. Quand je gère une aile du service, je me débrouille pour laisser des places pour les urgences.
Sauf que, les pauvres, voyant que des places se libèrent, ils casent les patients les plus lourds, les pathologies les plus pourries. Moi j'aime bien, ça me permet de ne pas perdre ma formation généraliste. Par contre, pour les équipes soignantes, se retrouver avec des patients agités, des plaies qui prennent 1h30, ou des patients qui puent parce qu'ils se sont vomi, pissé et chié dessus dans un caniveau avant de se faire asperger de bière par les copains, pissé dessus par un chien errant, ramassé par les pompiers pendant leur coma éthylique... ça les enchante moins. Donc, on les fait partir vite, donc ils sont remplacés par d'autres patients venant des urgences, pas forcément mieux lotis.
Ce cycle infernal de renouvellement de patients, c'est ça le turn over. Mon rôle est de garder un équilibre subtil entre les patients programmés et les patients surprises.
"_ George, la cadre des urgences appelle pour faire le point des lits, me signale Lola, une main calée sur le combiné téléphonique.
_ Nous avons 1 sortie ce matin et 2 cet après-midi, 2 entrées programmées, soit une place libre pour les urgences, réponds-je à la cadre, via Lola.
_ Il nous reste une place libre. Répond-elle promptement. Puis elle cale encore sa main sur le téléphone. Elle me demande si c'est une place d'homme ou de femme.
_ Ca dépend de l'équipe. Si les aides soignantes sont prêtes à refaire les chambres et faire déménager le patient de la chambre 404 dans la chambre seule, on peut faire 1 place indifférente. Mais ça va leur rajouter du travail.
_ Oui, on peut aussi, libérer la chambre 404 et leur dire qu'on ne prend plus personne.
_ Et leur dire que nous avons fait une erreur et qu'il n'y a plus de place à cette adresse ?
_ Oui, c'est ce qu'on appelle dans le jargon "l'erreur 404".
_ Oh joli, subtil, cultivé, référence geek, j'aime beaucoup !
_ Merci merci. Du coup, je leur dit quoi ?
_ Dis leur que nous aurons une place en milieu d’après-midi et que nous pourrons leur donner le sexe quand les patients entrants auront pris place, pas avant. Ça ne surchargera pas l'équipe inutilement.
_ Ça roule, chef !"
J'aime beaucoup travailler avec Lola, on se comprend, on se complète, ça coule de source, ça avance tout seul, c'est fluide. J'ai l'impression de faire de la bonne médecine, nos arguments et contre-arguments se renvoient la balle dans un match de gala où le vainqueur n'a pas d'importance, juste la beauté de nos joutes et par conséquent la santé du patient. C'est jouissif. Ca fait passer la pilule de devoir bosser pour les autres.
"_ Pour la sortie de Madame Michu à la 402, tu as bien fait tous les papiers de sortie ? me checklist-elle.
_ Oui, ordonnance de médicaments faite, ordonnance pour les IDE à domicile faite, bon de transport signé. Courrier dicté en attente de signature.
_ Tu as pensé à rajouter un pilulier et à prescrire aux IDE "aide à la prise médicamenteuse" ?
_ Pas con ! non je n'y avais pas pensé, en effet, je le rajoute.
_ Et sa prise de sang dans 1 semaine à domicile ?
_ En effet, encore un oubli. Que ferais-je sans toi ?
_ De la merde.
_ Ah non ! j'ai pensé à ses bas de contention, tu vois ! Ah ! rajoutais-je d'un air narquois.
_ Très bien Docteur ! et tu as évidemment prescris aux IDE à domicile d'aider la patiente à les mettre tous les matins. N'est-ce pas ?
_ Euh...et bien...euh, je le rajoute de ce pas !
_ Mouais.
_ Sans déconner, comment tu fais pour penser à tout ça ?
_ D'abord, les infirmières ne sont pas les pense-bêtes des médecins mais il ne faut pas oublier qu'ils ont un afflux de sang trop important dans leur ego ce qui provoque un déficit d'irrigation du cortex. En tout cas j'ai été formée comme ça. D'autre part, j'ai fait des remplacements en libéral et si l'ordonnance n'est pas bien faite, l'infirmière travaille bénévolement. Alors il faut harceler les médecins traitants pour refaire l'ordonnance de l'hôpital et ils rechignent souvent à le faire. Et quand ils le font, ils râlent. Alors éviter de faire suer l'IDE à domicile et le médecin traitant, il vaut mieux que je te fasse suer toi.
_ Bien vu.
_ Et puis ça la fout mal quand les ordonnances de sortie d'hôpital sont incomplètes.
_ Tu as carrément raison.
_ Oui, je sais.
_ Tu fais quoi cet aprem ?
_ Plage. Je bosse depuis 6h du matin. Et toi, tu ne bosses pas ?
_ Ah merde, si ! j'avais oublié. J'ai tellement pas l'impression de bosser avec toi. Si, je bosse. Pfiou, ça va être long sans toi. 3 entrées, y compris la surprise des urgences, les courriers en retard, les PMSI, la contre-visite...Heureusement que je ne suis pas de garde ce soir.
_ Bon alors on se retrouve à la plage quand tu sors du boulot ?
_ Ca roule, chef !"
Après une longue demi-journée, en effet, ça fait plaisir de pouvoir se prélasser sur le sable chaud. Hélas, passé 18h, le soleil est déjà couché. Le seul inconvénient des tropiques. Heureusement, le sable reste chaud. Je retrouve Lola à notre QG, "notre" plage, celle où nous nous réunissons quand nous ne travaillons pas ensemble.
Je n'ai pas de serviette. Je m'assieds à côté de la sienne. Elle est belle, un bronzage légèrement pailleté d'or, un paréo bleu entoure ses fesses galbées et sa poitrine parfaite. 4 livres de 300 pages nous séparent.
"_ Tu lis quoi ?
_ Hyperion, de Dan Simmons.
_ Non, tu es sérieuse ? c'est mon livre préféré !
_ Sans déconner ! je le relis tous les ans.
_ Arrête tes conneries ! moi aussi je le relis tous les ans !
_ Non mais c'est dingue. Faut que je tombe sur LE médecin qui a les même gouts que moi. Le seul qui ne soit pas insupportable au quotidien.
_ C'est clair que c'est très atypique. En général, je ne traine pas avec les collègues de boulot en dehors des heures de travail.
_ Moi non plus, j'aime bien rester seule. A force de prendre soin des autres, j'ai besoin de me ressourcer et prendre soin de moi.
_ Tu as bien raison. Moi je vais courir.
_ Moi je lis en bord de plage. Tu en es où ?
_ J'en suis au passage où Het Masteen s'est fait déchiqueter par le Gritch.
_ Non, je te parle de ta vie sentimentale.
_ Ah ! ça t'intéresse ?
_ Grave ! c'est un véritable feuilleton ! Bon, aux dernières nouvelles tu as lamentablement plaqué une blonde torride et sauvage parce que tu es amoureux d'une brune mystérieuse.
_ Oui alors bon, forcément, résumé comme ça, ça fait très série télé.
_ (prenant une voix d'annonceur télé) précédemment, dans "Urgences, gloire et beauté du Dr Georges, homme médecin", Brenda et Pamela rivalisent de séduction pour remporter le cœur du docteur. Qui choisira-t-il ? vous le saurez au prochain épisode !
_ Oh, le choix est vite fait. Pamela...euh pardon, Fenouil n'a probablement pas l'intention de me revoir de sitôt et Emilie...je ne sais pas. Elle me semble si ... inaccessible.
_ Pourquoi inaccessible ?
_ J'ai l'impression d'être si loin d'elle et de ne pas arriver à la cerner. C'est une brume qui file dès que j'essaye de l'attraper entre mes doigts.
_ Tu dis ça parce que tu ne sais pas ce que tu ressens et puis, toi qui fait de la rando en montagne, tu sais bien qu'aucun sommet n'est inaccessible. Il l'est tant que personne n'y est allé. Emilie, tu ne sauras qu'elle est inaccessible qu'une fois que tu lui auras parlé.
_ Mais...mais tu as tellement raison ! j'ai le sentiment qu'elle s'évade uniquement parce que moi-même j'élude de lui poser la vrai question !
_ Exactement ! et du coup, c'est quoi la question que tu veux lui poser ?
_ Est-ce qu'elle m'aime ?
_ Non, enfin. Ne me dis pas que tu veux attendre de connaître ses sentiment à ton égard avant de lui déclarer les tiens ! T'as peur ?
_ Oui, un peu.
_ Peur de quoi ? d'être rejeté ?
_ Bah oui ! Il y a de quoi, non ?
_ Non, on ne rejette pas quelqu'un parce qu'il a le courage d'avouer ses sentiments. Ça serait nul. Si elle fait ça, honnêtement, tu ne perds rien.
_ Ce que j'aime chez toi, c'est que tu arrives à démystifier une situation qui me semble inextricable avec facilité.
_ Je te remercie.
_ Sur ces bonnes paroles, je te laisse, je vais faire crisser ma plus belle plume et envoyer une missive d'une passion enflammée vers le cœur de ma dulcinée.
_ Fais gaffe quand même. N'envoies pas ta lettre par pigeon voyageur, tu risques te faire chier dessus.
_ Ah merci, c'est encourageant, dis-je en m'éloignant.
_ C'est pour t'aider à démystifier ! crie-t-elle, les mains en cornet autour de la bouche."
De retour à mon logis, je suis face à mon ordinateur. Que dire ? quels mots ? Lola a raison. Est-ce que je suis amoureux d'elle parce que je pense qu'elle l'est de moi ? non, parce que sinon, je serais resté avec Fenouil qui visiblement avait de forts sentiments pour moi. C'est quoi alors qui m'attire chez elle ? c'est parce que je me sens utile à essayer de la rendre heureuse ? super. Donc c'est le docteur qui essaye de soigner sa patiente. Bravo pour le cliché.
C'est quoi alors ? qu'est-ce qui me rend fou d'elle ? ce sont tous ces moments à se tourner autour probablement.
Exemples. Je vous avais raconté la fois où elle m'avait rembarré de façon extrêmement fine, rappelez-vous j'en ai parlé ici (répétez cette phrase avec la voix de Jean-Claude Ameisen). Et bien il y a encore bien des choses que je ne vous ai pas narrées.
Peu de temps après mon éconduction, nous avions gardé contact de loin. On se croisait de temps en temps dans les couloirs de l'hôpital. Un soir, j'ai su qu'elle allait à une soirée internat. Elle n'est pas le genre à aller à ce genre de soirée et ça m'a surpris. Je me suis donc arrangé pour m'y rendre également. En général, je me fais royalement chier parce que je m'emmerde : soit les gens sont beurrés comme des tartines bretonnes, soit ils sont là pour se montrer, paraître, pavaner et cette fausseté me débecte.
Je vais donc à cette soirée, pour la première fois avec le pas guilleret, dans l'espoir de l'y trouver. Elle y était en effet, accompagnée de sa cousine. En fait, sa cousine était curieuse des soirées médecine, toutes les légendes grivoises qui circulent et avait insisté pour y aller. Rapidement, nous nous sommes retrouvés tous les trois, à papoter jusqu'aux petites heures du matin. Sa cousine disait : "Tu vois, ce n'est pas si mal, ces soirées."
Emilie avait de grands yeux éclatants, rivés dans les miens, buvant mes paroles. Je ne me rappelle absolument pas de l'amoncellement de conneries que j'ai du dire ce soir, mais je me rappelle très bien de ses yeux. Et déjà, je ne savais pas s'il fallait y lire de la gratitude de faire passer un bon moment à sa cousine ou de l'affection à mon égard.
Voilà, je pourrais commencer par là. "Chère Emilie, rappelle-toi il y a 3 ans 5 mois et 2 jours, cette soirée où tu me regardais, que fallait-il lire dans ton regard ?"
Ah oui, pas flippant du tout ! Et puis je ne fais que réagir : j'attends de connaître ses sentiments avant d'avouer les miens. Ça ne va pas, ça !
Encore un peu de temps après ça, elle m'a recontacté et m'a proposé qu'on aille manger ensemble. Elle me donna rendez-vous chez moi. Atypique, j'ai accepté. Alors, je m'habille, je me prépare, elle sonne à ma porte, j'ouvre et ... elle traverse le pas de la porte à toute vitesse en disant "Pousse toi, c'est chaud." Particulièrement intrigué, je me retourne : elle avait apporté à manger, cuisiné par ses bons soins, un plat chilien.
"J'ai pensé te faire plaisir en te faisant un plat typique de chez toi.
_ Euh c'est très gentil, mais...
_ Zafran, c'est pas chilien ?
_ Euh non, je ne crois pas.
_ Ah merde !
_ Et toi, tu as des origines chiliennes ?
_ Non, pas du tout !"
Nous éclatâmes de rire, ce qui rameuta mes deux colocs. Elles ont fini le plat, nous de notre côté, nous nous mangions du regard. A cause des mes incrusteuses, je n'ai pas pu converser correctement.
"_ Il se fait tard, tu ne veux pas que je t'aide à rapporter ton plat chez toi ? proposai-je.
_ C'est une excellente idée. Tu me raccompagnes ? dit-elle l'air ravi.
_ Avec plaisir. J'attrape mon manteau et lance une perche.
_ Et il n'y a personne qui t'attends à ton appartement ? un chat ? un amant ?
_ Non, il n'y a personne. L'appartement est vide. Je n'ai pas de chat. Et ce soir, même si j'ai 5 amants, aucun ne m'attend à la maison."
Là dessus, j'ai ressenti comme une douche froide. Je l'ai raccompagnée à ma porte et l'ai refermée doucement, elle côté rue, moi côté couloir d'entrée. Il était hors de question que je fasse partie d'une ribambelle de conquêtes qui cohabitent. En amour, je préfère avoir l'exclusivité.
Je n'ai appris que bien plus tard qu'elle avait fait un lapsus. Elle n'avait pas 5 amants en même temps mais 5 prétendants, elle avait voulu me faire un compliment en sous entendant que malgré 5 hommes qui lui tournaient autour, c'est moi qu'elle avait choisi pour la raccompagner.
Le choix des mots est important.
Tu ne crois pas si bien dire. Quels mots choisir ? J'ai l'impression que c'est "je te suis, tu me fuis et je te fuis, tu me fuis." ou "suis". Oh je ne sais plus. Vous, vous me suivez ? Est-ce que c'est vraiment ça ou est-ce que je me fourvoie ? Lola a encore raison : il faut tout de même dissiper cette brume.
L'ordi est toujours allumé devant moi. Page blanche. Je vais sur la page d'Air Tropiques et en suivant, j'écris à Emilie :
"Tu fais quoi samedi matin ? je prends l'avion, j'arrive."
Quitte ou double.
To be continued...
Fenouil m'a lâché les cheveux, s'est assise sur le lit, baissé le regard, en silence.
Que faire ? la consoler ? c'est moi qui suis responsable de ses larmes (pleure-t-elle ?). Partir ? je serais le pire des goujats. Ne pas bouger, ne rien dire ? je ne sais pas, c'est peut-être le moins pire à faire. Alors je patiente, nu, toujours à genou au bord du lit.
"_ Je dois reconnaître que tu es honnête. C'est rare. J'apprécie. Mais je ne peux pas dire que ça me plait.
Je me lève pour lui caresser la joue, m'excuser, lui parler en face à face. Je pose un genou sur le bord du lit, elle toujours la tête baissée, mon sexe à moitié en train de dégonfler passe par inadvertance sur ses cheveux. Elle l'attrape au vol à pleine main et le serre fort.
_ Par contre, je t'interdis de débander. Tu n'étais pas obligé de dire la vérité, tu l'as fait, c'est un choix courageux mais je ne devrais pas en payer le prix. Viens là.
D'une main ferme derrière le genou, elle me déséquilibre, je tombe sur le dos contre le lit. Elle serre fort, très fort, à la limite entre le plaisir et la douleur, l'engloutit presque jusqu'à la garde et aspire, avidement, comme un sucre d'orge précieux à qui elle ne laisse aucune échappatoire.
_ Tu partiras quand je te le dirai. Mais avant...
Elle me pompe farouchement, en même temps qu'elle fait des montées et descentes avec sa main droite, celle qui ne m'a toujours pas lâché, elle me regarde droit dans les yeux. Son regard a changé : j'ai effectivement en face de moi une lionne et je ne sais pas si je suis son lion ou sa proie.
Tout en m'astiquant (notez le "m" apostrophe, heureusement qu'il est là) elle libère sa bouche, glisse une main vers sa table de chevet, m'enfile une protection et d'un mouvement fluide, expert, monte à califourchon au dessus de moi, toujours mon sexe en main, m'introduit en elle et me chuchote à l'oreille :
_ Là aussi, tu ne pars pas avant moi. Je réclame un orgasme, tu me dois bien ça."
Pendant l'introduction, sa tête bascule en arrière, libérant sa crinière sauvage qui se balance de haut en bas, en mesure avec ses coups de bassin. Je pose mes mains sur ses cuisses et l'aide dans ses mouvements, imprimant par ci par là une petite impulsion délicate. Mais rapidement, je me rends compte que ce n'est plus de la délicatesses qu'elle veut. Elle m'attrape les mains, les remonte vers ses hanches tandis qu'elle augmente la cadence pelvienne.
Je n'en peux plus d'être allongé, je me redresse, juste le torse. Elle en profite pour relever les jambes et les placer autour de moi tandis que je m'assieds en tailleur. Ses mains sur mes fesses, les miennes sur les siennes, elle a toute latitude pour imprimer tous les mouvements au rythme et l'amplitude qu'elle désire.
Ses saccades sont vives et musclées, elle transpire à grosses gouttes, je sens la pression monter en moi tandis que je sens son intimité se resserrer tout doucement puis palpiter. C'est le moment que je choisis pour la plaquer plus fort contre moi et à mon tour cadencer plus fort. Nous unissons nos cris à défaut de nos coeurs, ou plutôt j'émets un petit râle tandis qu'elle rugit en me griffant le dos, des larmes ruisselant sur ses joues.
Ses mouvement ralentissent, ses pulsations internes aussi, elle dépose sa tête contre mon épaule, ses cheveux cascadant sur mon dos, sa respiration haletante se mue petit à petit en sanglots. Je tente un baiser dans le cou et des bras réconfortants autour d'elle. Elle me rejette fermement, toujours en pleurant, me murmure de me casser.
Je n'ose rien dire, je file la queue entre les jambes, je me sens honteux, piteux, nul. Pire ! négatif, moins que zéro. Etait-ce absolument indispensable de lui révéler que c'est le bordel dans mon coeur ? N'eusse-t-il pas été plus judicieux, que dis-je! plus respectueux, de ne carrément pas venir avant d'avoir laissé décanter mon trouble sentimental ?
Mais non, Georges a réfléchi avec sa bite, sa queue, son appendice, sa gaule, son gourdin, sa biroute. Et Georges a eu ce qu'il a voulu : du sexe. Mais avec les plaisir de la chair, des larmes, du chagrin, en somme, du stupre.
Je ne suis pas fier de moi, et c'est peu dire.
De retour dans mon ile, la mine piteuse (et non pas la pine miteuse) Lola tente tant bien que mal de me remonter le moral :
"_ Non, c'est clair, tu n'as pas été un parfait gentleman.
_ Merci Lola, vraiment ça m'aide, dis-je avec toute l'ironie possible dans ma voix.
_ Non mais ok, faut reconnaître que tu as merdé mais ... en même temps, t'as de quoi être fier.
_ Hein ? je lui ai brisé le coeur, elle a fondu en larmes dans mes bras et m'a chassé comme un mal propre, ce que j'ai entièrement mérité. Et par la même occasion, elle en a sûrement parlé à sa soeur, Milène, et il y a de fortes chances pour qu'elle non plus ne me parle plus jamais. Je ne vois pas quel positif je peux retirer de tout ça.
_ Attend ! le mec, il est capable de donner un orgasme sur commande, quoi ! allo ! Ca aurait été moi, le mec, je l'aurais gardé tout le weekend histoire de bien passer ma frustration dans le sexe, changer les larmes en sueur et se quitter bons amis, épuisés mais ravis.
_ Fallait-il que l'on s'aime et qu'on aime la vie ?
_ C'est ça mon petit Charles !
_ Non et puis le plus ridicule, c'est qu'elle m'a viré de sa chambre en pleine nuit, que je n'avais nulle part où dormir et que je me suis démerdé comme un con pour trouver un transport et me ramener à l'aéroport, changer mon billet et rentrer plus tôt que prévu.
_ Ouais mais ça mon petit père, tu l'as bien mérité.
_ Tu as entièrement raison, je l'ai bien cherché.
_ Bon, si on retournait à cette visite ?"
Depuis mon retour, les autres médecins du service ont profité de mon absence de congés pour les 6 prochains mois pour eux-mêmes poser leur congés en étant sûr que j'allais assurer la continuité de soins. Bon, en théorie, c'est bien de leur part de penser aux patients et de ne se barrer que quand un des leurs reste. En pratique, je dois gérer un aile entière d'hospitalisation à temps plein, plus les avis dans les services, plus les explorations à mi temps. Ca fait un temps plein et demi.
Comme les explorations sont fermées la moitié du temps, Lola vient prêter main forte à l'équipe infirmière quand elle n'y est plus. En vrai, c'est quand même beaucoup plus sympa de bosser avec elle, et réciproquement, même si c'est 60 heures par semaine.
Nous voilà donc tous les deux, à faire notre visite pseudo-professorale, de chambre en chambre, d'abord la pré-visite dans le bureau, à discuter de tous les dossiers puis directement dans les chambres. J'ai toujours eu horreur des discussions de dossiers dans les couloirs, je trouve ça extrêmement irrespectueux, comme si savoir ce qu'on a retrouvé dans l'anus de Monsieur Machin était une information divulgable au grès du vent et discutable entouré des voisins du patient. C'est ce qui s'appelle avoir la raie publique.
Par contre, dans le bureau, ça ne nous empêche pas de parler caca autour d'un café, ça, ça va. Nous parlons aussi du turn over. Alors ça, qu'est-ce ? c'est très simple. Les patients ont 2 moyens de rentrer à l'hôpital : soit directement sur rendez-vous (via le médecin traitant) soit via les urgences qui cherchent désespérément à caser l'afflux massif qu'ils reçoivent. Parce que le problème vient de là : comme il n'y a plus que des services de spécialité et plus aucune hospitalisation de médecine générale (ou alors c'est une perle rare), les médecins spécialistes ne veulent recevoir en hospitalisation que des cas qui les intéressent, c'est à dire des cas de leur spécialité. Certains médecins s'arrangent pour avoir un flux continu de rendez-vous d'hospitalisation et n'avoir aucun intervalle libre qui laisserait de la place à l'improvisation des urgences et donc potentiellement à des cas qui ne les intéresseraient pas.
Leur argument, c'est que, comme ce n'est pas leur spécialité, ils risquent mal s'en occuper et que ce serait au détriment du patient.
Du coup, les urgences se retrouvent confrontés à ces services surbookés 1 mois à l'avance et n'ont plus de places pour hospitaliser ne serait-ce qu'une nuit. Ayant fait des gardes aux urgences, je connais bien le phénomène. Quand je gère une aile du service, je me débrouille pour laisser des places pour les urgences.
Sauf que, les pauvres, voyant que des places se libèrent, ils casent les patients les plus lourds, les pathologies les plus pourries. Moi j'aime bien, ça me permet de ne pas perdre ma formation généraliste. Par contre, pour les équipes soignantes, se retrouver avec des patients agités, des plaies qui prennent 1h30, ou des patients qui puent parce qu'ils se sont vomi, pissé et chié dessus dans un caniveau avant de se faire asperger de bière par les copains, pissé dessus par un chien errant, ramassé par les pompiers pendant leur coma éthylique... ça les enchante moins. Donc, on les fait partir vite, donc ils sont remplacés par d'autres patients venant des urgences, pas forcément mieux lotis.
Ce cycle infernal de renouvellement de patients, c'est ça le turn over. Mon rôle est de garder un équilibre subtil entre les patients programmés et les patients surprises.
"_ George, la cadre des urgences appelle pour faire le point des lits, me signale Lola, une main calée sur le combiné téléphonique.
_ Nous avons 1 sortie ce matin et 2 cet après-midi, 2 entrées programmées, soit une place libre pour les urgences, réponds-je à la cadre, via Lola.
_ Il nous reste une place libre. Répond-elle promptement. Puis elle cale encore sa main sur le téléphone. Elle me demande si c'est une place d'homme ou de femme.
_ Ca dépend de l'équipe. Si les aides soignantes sont prêtes à refaire les chambres et faire déménager le patient de la chambre 404 dans la chambre seule, on peut faire 1 place indifférente. Mais ça va leur rajouter du travail.
_ Oui, on peut aussi, libérer la chambre 404 et leur dire qu'on ne prend plus personne.
_ Et leur dire que nous avons fait une erreur et qu'il n'y a plus de place à cette adresse ?
_ Oui, c'est ce qu'on appelle dans le jargon "l'erreur 404".
_ Oh joli, subtil, cultivé, référence geek, j'aime beaucoup !
_ Merci merci. Du coup, je leur dit quoi ?
_ Dis leur que nous aurons une place en milieu d’après-midi et que nous pourrons leur donner le sexe quand les patients entrants auront pris place, pas avant. Ça ne surchargera pas l'équipe inutilement.
_ Ça roule, chef !"
J'aime beaucoup travailler avec Lola, on se comprend, on se complète, ça coule de source, ça avance tout seul, c'est fluide. J'ai l'impression de faire de la bonne médecine, nos arguments et contre-arguments se renvoient la balle dans un match de gala où le vainqueur n'a pas d'importance, juste la beauté de nos joutes et par conséquent la santé du patient. C'est jouissif. Ca fait passer la pilule de devoir bosser pour les autres.
"_ Pour la sortie de Madame Michu à la 402, tu as bien fait tous les papiers de sortie ? me checklist-elle.
_ Oui, ordonnance de médicaments faite, ordonnance pour les IDE à domicile faite, bon de transport signé. Courrier dicté en attente de signature.
_ Tu as pensé à rajouter un pilulier et à prescrire aux IDE "aide à la prise médicamenteuse" ?
_ Pas con ! non je n'y avais pas pensé, en effet, je le rajoute.
_ Et sa prise de sang dans 1 semaine à domicile ?
_ En effet, encore un oubli. Que ferais-je sans toi ?
_ De la merde.
_ Ah non ! j'ai pensé à ses bas de contention, tu vois ! Ah ! rajoutais-je d'un air narquois.
_ Très bien Docteur ! et tu as évidemment prescris aux IDE à domicile d'aider la patiente à les mettre tous les matins. N'est-ce pas ?
_ Euh...et bien...euh, je le rajoute de ce pas !
_ Mouais.
_ Sans déconner, comment tu fais pour penser à tout ça ?
_ D'abord, les infirmières ne sont pas les pense-bêtes des médecins mais il ne faut pas oublier qu'ils ont un afflux de sang trop important dans leur ego ce qui provoque un déficit d'irrigation du cortex. En tout cas j'ai été formée comme ça. D'autre part, j'ai fait des remplacements en libéral et si l'ordonnance n'est pas bien faite, l'infirmière travaille bénévolement. Alors il faut harceler les médecins traitants pour refaire l'ordonnance de l'hôpital et ils rechignent souvent à le faire. Et quand ils le font, ils râlent. Alors éviter de faire suer l'IDE à domicile et le médecin traitant, il vaut mieux que je te fasse suer toi.
_ Bien vu.
_ Et puis ça la fout mal quand les ordonnances de sortie d'hôpital sont incomplètes.
_ Tu as carrément raison.
_ Oui, je sais.
_ Tu fais quoi cet aprem ?
_ Plage. Je bosse depuis 6h du matin. Et toi, tu ne bosses pas ?
_ Ah merde, si ! j'avais oublié. J'ai tellement pas l'impression de bosser avec toi. Si, je bosse. Pfiou, ça va être long sans toi. 3 entrées, y compris la surprise des urgences, les courriers en retard, les PMSI, la contre-visite...Heureusement que je ne suis pas de garde ce soir.
_ Bon alors on se retrouve à la plage quand tu sors du boulot ?
_ Ca roule, chef !"
Après une longue demi-journée, en effet, ça fait plaisir de pouvoir se prélasser sur le sable chaud. Hélas, passé 18h, le soleil est déjà couché. Le seul inconvénient des tropiques. Heureusement, le sable reste chaud. Je retrouve Lola à notre QG, "notre" plage, celle où nous nous réunissons quand nous ne travaillons pas ensemble.
Je n'ai pas de serviette. Je m'assieds à côté de la sienne. Elle est belle, un bronzage légèrement pailleté d'or, un paréo bleu entoure ses fesses galbées et sa poitrine parfaite. 4 livres de 300 pages nous séparent.
"_ Tu lis quoi ?
_ Hyperion, de Dan Simmons.
_ Non, tu es sérieuse ? c'est mon livre préféré !
_ Sans déconner ! je le relis tous les ans.
_ Arrête tes conneries ! moi aussi je le relis tous les ans !
_ Non mais c'est dingue. Faut que je tombe sur LE médecin qui a les même gouts que moi. Le seul qui ne soit pas insupportable au quotidien.
_ C'est clair que c'est très atypique. En général, je ne traine pas avec les collègues de boulot en dehors des heures de travail.
_ Moi non plus, j'aime bien rester seule. A force de prendre soin des autres, j'ai besoin de me ressourcer et prendre soin de moi.
_ Tu as bien raison. Moi je vais courir.
_ Moi je lis en bord de plage. Tu en es où ?
_ J'en suis au passage où Het Masteen s'est fait déchiqueter par le Gritch.
_ Non, je te parle de ta vie sentimentale.
_ Ah ! ça t'intéresse ?
_ Grave ! c'est un véritable feuilleton ! Bon, aux dernières nouvelles tu as lamentablement plaqué une blonde torride et sauvage parce que tu es amoureux d'une brune mystérieuse.
_ Oui alors bon, forcément, résumé comme ça, ça fait très série télé.
_ (prenant une voix d'annonceur télé) précédemment, dans "Urgences, gloire et beauté du Dr Georges, homme médecin", Brenda et Pamela rivalisent de séduction pour remporter le cœur du docteur. Qui choisira-t-il ? vous le saurez au prochain épisode !
_ Oh, le choix est vite fait. Pamela...euh pardon, Fenouil n'a probablement pas l'intention de me revoir de sitôt et Emilie...je ne sais pas. Elle me semble si ... inaccessible.
_ Pourquoi inaccessible ?
_ J'ai l'impression d'être si loin d'elle et de ne pas arriver à la cerner. C'est une brume qui file dès que j'essaye de l'attraper entre mes doigts.
_ Tu dis ça parce que tu ne sais pas ce que tu ressens et puis, toi qui fait de la rando en montagne, tu sais bien qu'aucun sommet n'est inaccessible. Il l'est tant que personne n'y est allé. Emilie, tu ne sauras qu'elle est inaccessible qu'une fois que tu lui auras parlé.
_ Mais...mais tu as tellement raison ! j'ai le sentiment qu'elle s'évade uniquement parce que moi-même j'élude de lui poser la vrai question !
_ Exactement ! et du coup, c'est quoi la question que tu veux lui poser ?
_ Est-ce qu'elle m'aime ?
_ Non, enfin. Ne me dis pas que tu veux attendre de connaître ses sentiment à ton égard avant de lui déclarer les tiens ! T'as peur ?
_ Oui, un peu.
_ Peur de quoi ? d'être rejeté ?
_ Bah oui ! Il y a de quoi, non ?
_ Non, on ne rejette pas quelqu'un parce qu'il a le courage d'avouer ses sentiments. Ça serait nul. Si elle fait ça, honnêtement, tu ne perds rien.
_ Ce que j'aime chez toi, c'est que tu arrives à démystifier une situation qui me semble inextricable avec facilité.
_ Je te remercie.
_ Sur ces bonnes paroles, je te laisse, je vais faire crisser ma plus belle plume et envoyer une missive d'une passion enflammée vers le cœur de ma dulcinée.
_ Fais gaffe quand même. N'envoies pas ta lettre par pigeon voyageur, tu risques te faire chier dessus.
_ Ah merci, c'est encourageant, dis-je en m'éloignant.
_ C'est pour t'aider à démystifier ! crie-t-elle, les mains en cornet autour de la bouche."
De retour à mon logis, je suis face à mon ordinateur. Que dire ? quels mots ? Lola a raison. Est-ce que je suis amoureux d'elle parce que je pense qu'elle l'est de moi ? non, parce que sinon, je serais resté avec Fenouil qui visiblement avait de forts sentiments pour moi. C'est quoi alors qui m'attire chez elle ? c'est parce que je me sens utile à essayer de la rendre heureuse ? super. Donc c'est le docteur qui essaye de soigner sa patiente. Bravo pour le cliché.
C'est quoi alors ? qu'est-ce qui me rend fou d'elle ? ce sont tous ces moments à se tourner autour probablement.
Exemples. Je vous avais raconté la fois où elle m'avait rembarré de façon extrêmement fine, rappelez-vous j'en ai parlé ici (répétez cette phrase avec la voix de Jean-Claude Ameisen). Et bien il y a encore bien des choses que je ne vous ai pas narrées.
Peu de temps après mon éconduction, nous avions gardé contact de loin. On se croisait de temps en temps dans les couloirs de l'hôpital. Un soir, j'ai su qu'elle allait à une soirée internat. Elle n'est pas le genre à aller à ce genre de soirée et ça m'a surpris. Je me suis donc arrangé pour m'y rendre également. En général, je me fais royalement chier parce que je m'emmerde : soit les gens sont beurrés comme des tartines bretonnes, soit ils sont là pour se montrer, paraître, pavaner et cette fausseté me débecte.
Je vais donc à cette soirée, pour la première fois avec le pas guilleret, dans l'espoir de l'y trouver. Elle y était en effet, accompagnée de sa cousine. En fait, sa cousine était curieuse des soirées médecine, toutes les légendes grivoises qui circulent et avait insisté pour y aller. Rapidement, nous nous sommes retrouvés tous les trois, à papoter jusqu'aux petites heures du matin. Sa cousine disait : "Tu vois, ce n'est pas si mal, ces soirées."
Emilie avait de grands yeux éclatants, rivés dans les miens, buvant mes paroles. Je ne me rappelle absolument pas de l'amoncellement de conneries que j'ai du dire ce soir, mais je me rappelle très bien de ses yeux. Et déjà, je ne savais pas s'il fallait y lire de la gratitude de faire passer un bon moment à sa cousine ou de l'affection à mon égard.
Voilà, je pourrais commencer par là. "Chère Emilie, rappelle-toi il y a 3 ans 5 mois et 2 jours, cette soirée où tu me regardais, que fallait-il lire dans ton regard ?"
Ah oui, pas flippant du tout ! Et puis je ne fais que réagir : j'attends de connaître ses sentiments avant d'avouer les miens. Ça ne va pas, ça !
Encore un peu de temps après ça, elle m'a recontacté et m'a proposé qu'on aille manger ensemble. Elle me donna rendez-vous chez moi. Atypique, j'ai accepté. Alors, je m'habille, je me prépare, elle sonne à ma porte, j'ouvre et ... elle traverse le pas de la porte à toute vitesse en disant "Pousse toi, c'est chaud." Particulièrement intrigué, je me retourne : elle avait apporté à manger, cuisiné par ses bons soins, un plat chilien.
"J'ai pensé te faire plaisir en te faisant un plat typique de chez toi.
_ Euh c'est très gentil, mais...
_ Zafran, c'est pas chilien ?
_ Euh non, je ne crois pas.
_ Ah merde !
_ Et toi, tu as des origines chiliennes ?
_ Non, pas du tout !"
Nous éclatâmes de rire, ce qui rameuta mes deux colocs. Elles ont fini le plat, nous de notre côté, nous nous mangions du regard. A cause des mes incrusteuses, je n'ai pas pu converser correctement.
"_ Il se fait tard, tu ne veux pas que je t'aide à rapporter ton plat chez toi ? proposai-je.
_ C'est une excellente idée. Tu me raccompagnes ? dit-elle l'air ravi.
_ Avec plaisir. J'attrape mon manteau et lance une perche.
_ Et il n'y a personne qui t'attends à ton appartement ? un chat ? un amant ?
_ Non, il n'y a personne. L'appartement est vide. Je n'ai pas de chat. Et ce soir, même si j'ai 5 amants, aucun ne m'attend à la maison."
Là dessus, j'ai ressenti comme une douche froide. Je l'ai raccompagnée à ma porte et l'ai refermée doucement, elle côté rue, moi côté couloir d'entrée. Il était hors de question que je fasse partie d'une ribambelle de conquêtes qui cohabitent. En amour, je préfère avoir l'exclusivité.
Je n'ai appris que bien plus tard qu'elle avait fait un lapsus. Elle n'avait pas 5 amants en même temps mais 5 prétendants, elle avait voulu me faire un compliment en sous entendant que malgré 5 hommes qui lui tournaient autour, c'est moi qu'elle avait choisi pour la raccompagner.
Le choix des mots est important.
Tu ne crois pas si bien dire. Quels mots choisir ? J'ai l'impression que c'est "je te suis, tu me fuis et je te fuis, tu me fuis." ou "suis". Oh je ne sais plus. Vous, vous me suivez ? Est-ce que c'est vraiment ça ou est-ce que je me fourvoie ? Lola a encore raison : il faut tout de même dissiper cette brume.
L'ordi est toujours allumé devant moi. Page blanche. Je vais sur la page d'Air Tropiques et en suivant, j'écris à Emilie :
"Tu fais quoi samedi matin ? je prends l'avion, j'arrive."
Quitte ou double.
To be continued...
lundi 10 septembre 2018
La lionne
Fenouil me présente avec fierté son nouveau fief.
"_ Tu te rappelles ? la dernière fois qu'on s'était vus ?
_ Oui, je me rappelle bien.
_ Je t'avais dis que mon boulot ne me plaisait pas et que je voulais changer d'horizon. Je suis tombé par hasard sur une annonce : recherche vétérinaire, avec expérience bovine, pour gérer une épidémie sur un cheptel de buffles en Afrique. Je me suis dit, je connais les vaches, ce boulot est fait pour moi. Et en effet, c'est passionnant, je soigne des super vaches de presque 1 tonne, je contrôle leur épidémie de mouches et c'est super ! Tu savais que le problème, c'est l'homme ?
_ Comme souvent, non ?
_ Oui, mais là, ils ont pulvérisé des insecticides pour éliminer les moustiques dans les zones urbaines, ça s'est répandu à la campagne évidemment, décimé les moustiques alors forcément, les mouches piqueuses ont pris leur place. Du coup, les buffles se font piquer, ça les rend agressifs et ça diminue le tourisme. Ca fait donc moins d'argent pour sauver les espèces menacées. Tout est lié !
_ C'est vrai que ça a l'air passionnant !
_ Du coup, tu sais ce que j'ai proposé ? réintroduire des moustiques ! et ça marche !
_ Bravo, je suis fier de toi.
_ Et puis il n'y a pas que ça ! entre deux observations, je m'occupe aussi des autres animaux malades, les éléphants, les lions, les zèbres...je suis hyper contente. L'autre jour par exemple...
Je la regardais, enflammée, marchant d'un pas vif et sûr sous un soleil de plomb, déambulant au milieu de la clinique, heureuse de sa nouvelle vie, ou heureuse de me revoir, ou bien les deux, je ne sais pas. Mais c'était si bon de la voir rayonnante, crinière au vent. Elle me fait entrer dans un bâtiment à l'écart et dans le couloir d'entrée, il y a une baie vitrée, épaisse, sur ma gauche. Derrière la glace, je vois une lionne à moitié endormie, avec un bandage autour du cou et une collerette de la honte, comme le chien de "La Haut".
Elle m'observe, le regard intense, happant toutes mes émotions. Moi, je ne vois rien, à part les 3 lionceaux dans la cage. J'ai 4 ans, je redeviens enfant.
"_ Oh regarde ! des bébés lions ! ils sont trop mignons !
_ Tu veux les caresser ?
_ Non, sans déconner, je peux ?
_ Bien sûr ! j'ai opéré leur mère ce matin, je t'ai dis tout à l'heure. Elle va encore dormir jusqu'en fin de journée. Je t'attendais pour leur donner le biberon.
_ Oh c'est hyper adorable ! Merci !"
Nous rentrons dans la cage, et mes testicules dans mon abdomen, avec la lionne ensuquée à moins de 2 mètres de nous. Elle attrape un lionceau, me le pose délicatement dans les bras et en attrape deux autres.
Nous changeons de pièce, un genre de nurserie, où son aide avait déjà préparé 3 biberons. Elle tend un lionceau qui se réveille doucement de la sieste à son aide et, chacun le sien, nous donnons le biberon à nos bébés poilus.
Le miens baille et empoigne son repas entre ses grosses pattes déjà bien griffues et je jubile. J'en ai les larmes aux yeux.
"_ Fais gaffe, hier, il y en a un qui m'a mordu un sein.
_ Oh merde, ça doit faire mal.
_ Un peu oui. J'ai dû mettre ma main dans sa gueule pour qu'il me lâche. Mais ça va, pas besoin de ponts de suture.
_ Mais comment...tout ça...toi...les bébés lions...
_ En fait, comme je t'ai dis, on a trouvé la lionne l'autre soir près de la frontière du parc. Des braconniers l'avaient endormie et voulaient l'emporter avec eux. Ils avaient attaché une corde autour de son cou et tiraient comme des brutes. Elle était enceinte et ils voulaient vendre les lionceaux. La patrouille de nuit les a vu, ils ont fui et m'ont rapporté la lionne. Je l'ai accouchée dans la nuit, opérée en suivant et j'ai refait le pansement ce matin. C'est pour ça qu'elle est endormie.
_ Oui, je comprends que tu kiffe ton job. C'est génial !
_ Oui c'est vrai, je suis bien plus heureuse qu'avant."
Au bout d'un moment, après de multiples papouilles dans ses petites peluches vivantes, il a bien fallu les déposer avant que la mère ne se réveille. Nous sommes sortis de la clinique, elle a pris le volant d'une Jeep et nous avons poursuivi notre route vers son gite.
Sur la route, je voyais sa chevelure blonde virevolter dans les airs, une crinière de lionne en liberté, heureuse d'être ce qu'elle est, enfin autonome, maîtresse de son destin. C'est beau à voir. Cette image m'a ramené à un autre tableau. Dans l'appartement d'Emilie, il y avait plusieurs toiles, dont une, "La lionne" de Gericault. J'aime la peinture, depuis longtemps. Depuis que j'ai vu "la Pie" de Monet, depuis que j'ai été subjugué de voir qu'avec peu de couleurs, le peintre arrive à retranscrire le froid, la nature, la liberté...comme si on les regardait à travers la fenêtre, bien au chaud au coin du feu. C'est un tableau qui me donne chaud et me donne envie de me blottir confortablement avec un thé.
Emilie avait "La Lionne" dans son petit salon.
"_ Tu vois ce regard intense et profond ? tu peux lire la détermination dans ses yeux, ce petit côté qui prévient que si tu marches sur son territoire elle te bouffe. J'aime ce tableau. Il me rappelle comment je dois me comporter dans un milieu aussi rude que l'hôpital."
Je connaissais ce tableau avant, mais le voir à travers les yeux d'Emilie m'en a donné une toute nouvelle dimension, davantage de profondeur.
Perdu dans mes pensées, je n'ai pas remarqué que nous étions presque arrivés. J'ai juste eu le temps de voir le soleil couchant rougeoyer, se reflétant dans un petit lac en contrebas où s'abreuvaient les gnous. Le crépuscule embrasait sa crinière et donnait un éclat de braise à ses joues.
Nous sommes rentrés dans son lodge, en terre, bois et paille. Pas de clim mais un ventilateur géant au plafond de l'unique pièce. La déco était...comment dire...pittoresque. Probablement faite pour ne pas dérouter les fantasmes du touriste. De fausses peaux de zèbres aux murs, de vrais tapis de paille tressée au sol, du bois, encore du bois, des draps marrons et un couvre-lit léopard en nylon.
J'ai posé mes bagages, elle a déposé ses clés, posé ses poings sur les hanches, m'a regardé avidement.
"_ Je ne serais pas contre une douche. Et toi ?
_ C'est pas de refus."
Nous nous sommes déshabillés l'un en face de l'autre, lentement, ne nous lâchant pas du regard une seconde, même au risque de tomber en s'emmêlant dans mon pantalon. Puis direction la salle de bain. Elle est rentrée la première, a agrippé le pommeau et m'a aspergé d'eau froide. S'en est suivie une petite bataille d'eau froide, juste le temps que l'eau tiédisse puis on ne laisse qu'un filet, quelques gouttes, une petite pluie.
J'ai attrapé le carré de savon de Marseille et j'ai délicatement commencé à le frotter contre ses épaules, descendant progressivement vers son dos, je passe vers l'avant, sur son nombril et elle me l'attrape des mains, le frotte jusqu'à ce que ça mousse bien. Pendant ce temps, je caresse le creux de ses reins de la main gauche, ma main droite monte, passe l'épaule, redescend, attrape le sein droit, le fais mousser, doucement, passant délicatement le téton entre mes phalanges, sans serrer, juste ce qu'il faut de pression.
Elle, de ses mains glissantes, m'attrape les fesses, les plaque contre elle, apprécie leur rotondité (la course, faut bien que ça serve à quelque chose). Moi, ma main gauche passe sur sa hanche gauche, ma droite sur la hanche droite, je continue de faire mousser, de l'intérieur des cuisses jusqu'à la base des seins. Ce n'est qu'à ce moment qu'elle tourne la tête, seulement la tête, pour m'embrasser, gardant son dos plaqué contre mon ventre. Sa main droite me caresse la joue tandis que sa main gauche empoigne ma virilité, fermement, juste ce qu'il faut.
J'en profite pour savonner sa cuisse droite, qui s'ouvre comme on tourne la page d'un livre, m'offrant son intimité. Mais je n'y vais pas. J'attrape son genou pour le lever vers moi, je passe ma main sur l'intérieur des cuisses jusqu'à la naissance de la jambe et ... je remonte vers le nombril, le sein.
Ce revirement de direction l'a fait me serrer plus fort, commençant des va et vient, frottant mon gland contre sa fesse gauche. Ce changement d'intensité m'a fait raffermir ma prise sur sa cuisse, serrant fort la chair contre moi, l'ouvrant davantage (elle est souple !). Je rince ma main sur le filet d'eau s'égouttant du pommeau et je commence à passer mes doigts juste à la surface de sa petite toison coupée court. Je la sens se cambrer. Elle doit apprécier.
Je fais faire des petits pas avec mes doigts, descendant du nombril vers sa toison, tout doucement, l'index marchant doucement sur son ventre, puis le majeur, puis l'index, pour finalement poser délicatement mon majeur sur son clitoris, je fais de petits ronds, avec mon index et mon majeur, j'étreins les petites lèvres, les capturant entre mes phalanges, puis je remonte, je redescends, je remonte...enfin vous voyez. Elle pendant ce temps, elle s'active sur moi, me serre fort mais point trop n'en faut, capture la naissance de mon gland entre son pouce et son index et joue avec.
De mon côté, mon majeur s'aventure plus impudiquement pour se diriger vers un endroit plus moite encore que l'eau qui nous enlace. En le courbant comme un crochet, j'effleure un endroit cartographié par le Dr Graffenberg, enflé, sensible, pulsant.
Elle se retourne, me regarde droit dans les yeux, m'embrasse le torse, puis le nombril, toujours en me fixant. Elle n'a toujours pas lâché mon membre de la main et maintenant, elle l'embrasse à son tour, toujours en me sondant de ses yeux bleus. Puis sa langue passe délicatement sur mon frein, c'est doux, c'est bon, ses lèvres déposent un baiser délicat sur la pointe du gland, en fait le tour avec sa langue et elle l'engage dans sa bouche jusqu'à sa main. Mon sexe repose sur sa langue qu'il caresse doucement avant de remonter et recommencer. Elle ferme les yeux. Je lève les miens au ciel et gémis. C'est bon.
Subitement, elle arrête son étreinte, un petit sourire malicieux au coin des lèvres en m'annonçant : "On va manger ? j'ai faim."
Il me faut un moment pour revenir à moi. Je ne me rappelle même pas ce qu'on a mangé. En vrai, je suis un peu perdu : j'ai une femme magnifique à ma table, elle est heureuse, pleine de vie et je repense au mois qui s'est écoulé.
Depuis mon séjour chez Emilie, depuis que je lui ai remonté le moral, on s'est écrit, beaucoup, fréquemment, presque tous les jours. Ca a commencé de façon anodine...
"_ J'espère que tu vas mieux depuis mon séjour chez toi. Je voulais te dire que tu comptes beaucoup pour moi et que ça me fait de la peine de te voir triste. Alors, pour te remonter le moral, voici une chanson. "
Peu de temps après, elle me répondit :
"Oh c'est trop chou ! merci de me remonter le moral. Je n'ai pas d'ami comme toi."
J'ai répondu : "You're my best friend"
Alors elle a répondu : "Si tu me lances sur les classiques alors ...voilà, prends ça ! Battle de chansons !"
Du coup, forcément, j'ai répondu "La guerre est ouverte ! Wouhou ! Tu sais, j'ai passé un jour parfait avec toi et j'aimerais que tu sois là."
Elle a renvoyé : "Tu me fais chialer, sincèrement. J'ai tant besoin de toi."
Forcément, j'ai renvoyé : "Je n'arrête pas de penser à toi."
Evidemment, la réponse a été : "Je te veux, près de moi."
J'ai noté la virgule, je me suis enflammé. Du coup, obligatoirement, ma réponse a été : "Il n'y a pas de montagne assez grande pour me séparer de toi".
Elle répondit : "Il y a tellement de choses que j'aimerais faire si tu étais là avec moi. Je ne saurais faire de liste. Heureusement, il y en a d'autres qui l'ont fait pour moi."
Bon, on est d'accord. C'est une chanson d'amour. Genre, elle n'ose pas me le dire, mais elle éprouve des sentiments pour moi, là c'est clair. Sans équivoque.
Du coup, par voie de conséquence : "Bouge pas, je cours vers toi." J'avoue, j'ai un peu hésité à lui envoyer ça, mais bon...
Cordialement, elle répondis : "Ouh, tu envoies du lourd niveau kitsch. Supporteras-tu ça ?"
J'ai failli en tomber de ma chaise. Non seulement elle m'envoie du gros pâté de bouse intergalactique, mais en plus, elle m'avoue à demi-mot qu'elle sait que je l'aime en secret. C'est énorme !!! Alors j'ai essayé de calmer le jeu parce que bon, à distance, ça ne sert à rien de s'enflammer les sous-vêtement par chanson interposée.
"Ne t'inquiètes pas, on trouvera l'amour, tous les deux, faut juste être un peu patient. "
Et là, je n'ai pas compris : "Désolé, je ne supporte pas le disco."
Oh la vache, la douche froide. Mais comment faut-il que je le comprenne ? est-ce qu'elle me dit qu'elle, en retour, ne m'aime pas ? et que veulent dire toutes ces chansons avec du "Je te veux" par ci et du "j'ai besoin de toi" par là ? ou alors a-t-elle des goûts musicaux absolument intransigeants ? moi j'aime bien écouter de la merde de temps en temps. Sommes-nous compatibles musicalement, c'est important pour moi. Et puis le disco, c'est pas tant de la merde que ça !
Du coup, je fais quoi ? je pense quoi ? je ressens quoi ? Ca m'obsède.
J'ai laissé un peu d'eau couler sous les ponts et je suis revenu en catimini, toujours par email :
"Alors ? comment ça va ?
"Beaucoup mieux, en grande partie grâce à toi. Je ne sais pas comment je pourrai un jour te remercier."
"Va mieux, déjà, ça sera bien."
"Merci, ça me touche beaucoup. Tu sais, je pense que mon coeur est guéri et que je suis prête à rencontrer quelqu'un."
Je crois que c'est cette phrase qui m'a marqué. La dernière fois qu'on s'était vu, elle m'avait dit que quand son coeur irait mieux, elle aimerait tomber amoureuse de quelqu'un comme moi. Forcément, ça me va droit au coeur, et j'aimerais être le chanceux qui pourra entrer dans son coeur.
Et là, j'ai la petite voix de Lola qui me glisse : "Tu es sûr que ce n'est pas plutôt dans sa culotte que tu veux entrer ?". J'ai gloussé comme un petit dindon.
"_ Qu'est-ce qui te fait rire comme ça ? me demande Fenouil avec un éclat de malice au coin de l'oeil.
Mince alors, ça fait au moins un quart d'heure que j'ai perdu le fil de la conversation.
_ C'est toi ! je suis tellement heureux pour toi, ta vie a complètement changé, tu es épanouie, tu aimes ce que tu fais, c'est beau. Alors je ris parce ça me réjouis. Hop là, pas vu, pas pris.
_ Oui c'est vrai. Tu peux aussi me dire qu'avec le voyage et le décalage horaire tu es un peu fatigué.
_ C'est pas faux.
_ Alors retournons dans la chambre, d'accord ?"
En introduisant sa clé dans la serrure de la chambre, je commence à passer ma main droite sur son épaule, elle soupire de plaisir, tend la tête vers le haut, ferme les yeux. Je glisse ma main gauche sur son cou, d'abord juste au dessus du sternum puis je remonte vers son menton et l'oblige délicatement à tourner sa tête vers moi, je passe mon menton rêche dans ses cheveux, respire son parfum un peu musqué et je l'embrasse sur la bouche, langoureusement, chaleureusement.
Elle ouvre la porte de sa chambre, sans casser mon baiser, nos lèvres restent collées, elle se retourne et me saisit par le col, m'entraîne vers elle. Tout en m'embrassant, elle attrape ses grosses chaussures de brousse et ses socquettes et les envoie valdinguer de ci de là. Puis elle arrache littéralement ma chemise, un ou deux boutons volent à travers la pièce. Je fais de même avec sa chemise, des bouton-pressions, c'est plus pratique. J'en profite pour enlever mes chaussures d'un coup d'orteil bien placé sur les talons. Tout ça, sans me casser la gueule. Je passe mes mains sur sa peau douce, juste au dessus de la taille, fais glisser sa chemise en caressant ses épaules et je redescends vers son soutien-gorge. Il se dégrafe en un claquement de doigts, je n'ai jamais été aussi dextre.
Elle enlève frénétiquement les boutons de mon pantalon (je n'aime pas les fermetures éclairs). Et alors, je ne sais pas pourquoi mais j'ai commencé à lui demander, toujours en l'embrassant :
"_ Est-ce que ... tu sais... pourquoi ... il y a ... écrit ... Y ...KK... sur ...les ... braguettes ?
_ ...Rien ... à... foutre !"
Et, de rage, descend tout mon pantalon sans défaire plus que les deux premiers boutons.
Elle s'allonge sur le couvre lit en faux léopard, je l'attrape par la taille, embrasse son nombril, puis un peu en dessous et encore en dessous, tout en retirant tout doucement son pantalon, histoire de l'enrager. Ca fonctionne. Ses yeux s'embrasent, elle se mord la lèvre et rugissant. Je récidive avec sa culotte, elle halète. J'embrasse son triangle de Scarpa (pour les anatomistes), je la sens pulser sous mes lèvres, de plus en plus vite, de plus en plus fort.
Une fois les sous-vêtements évincés, j'embrasse son mont de Venus, je descends vers la jonction des grandes lèvres puis celle des petites, et je laisse dépasser un tout petit bout de langue, juste à peine, et je commence à laper, comme un petit chat, le petit bouton que je sens poindre sous ma légère pression. Je vois naître une petite oasis d'humidité au milieu de cette savane, je viens m'y abreuver. C'est le genre de source où plus on y pose les lèvres et plus elle abonde. Une sorte de corne d'abondance qui remercie la générosité de son buveur.
Je n'ai jamais compris les égoïstes qui pensent uniquement à leur propre plaisir. Le summum de l'hédonisme c'est au contraire de donner la priorité à la jouissance de son ou sa partenaire.
Enfin bon, plus prosaïquement, j'adore le cunnilingus. Sentir vibrer le corps de ma partenaire simplement via ma bouche et éventuellement ma main, ce n'est pas de la soumission, c'est un pouvoir immense ! Et à grand pouvoir, grandes responsabilités. Ne devrais-je pas être honnête avec elle ?
"_ Mmm, c'est bon ce que tu me fais.
_ Merci, j'aime te le faire tu sais.
_ Oui mais tout le monde ne le fais, je te le garantis.
_ Ah mais je réserve ça aux personnes qui comptent vraiment pour moi, celles pour qui j'ai des sentiments forts.
_ Ah ? tu es amoureux ? dit-elle en me lançant un clin d'oeil.
_ C'est encore un peu tôt pour se prononcer, tu ne crois pas ? Ca fait quoi, 6 mois qu'on se connaît ? et on n'a passé que 2 weekends ensemble.
_ C'est vrai. Tu as largement eu le temps de rencontrer d'autres personnes.
_ Oui, c'est vrai, mais non.
_ Ah bon, ça fait 6 mois que tu n'as couché avec personne ?
_ Absolument, dis-je en retournant entre ses cuisses.
Elle halète mais ne perd pas sa concentration.
_ Si je comprends...bien...tu n'as couché avec ... personne mais ... tu as rencontré ... d'autres personnes.
_ Si c'est important ... de savoir ça ?
_ Non non juste ... je suis curieuse. Ca serait con que ... depuis le temps ... tu sois tombé ... amoureux d'une autre.
_ Ah ah ah.
Je ne sais pas, je n'ai pas du faire exprès, mais il devait y avoir un soupçon de doute ou d'hésitation dans ma voix et ça n'a pas échappé à cette clinicienne hors pair.
_ Non, sans déconner, regarde moi.
Elle m'attrape par les cheveux et me foudroie du regard. Elle repose la question :
_ Dis moi la vérité. Est-ce que tu es amoureux d'une autre ?
Ces secondes en suspend sont horribles. Pas que pour moi, j'en ai conscience. Je dois me triturer la tête dans tous les sens. Si je lui dis la vérité, ça va juste lui faire terriblement mal. Si je mens, elle le saura. Mais bon, si je mens vraiment avec conviction, il y aura peut-être moyen que ... Non mais c'est horrible de penser comme ça !!! Georges ! enfin ! tu n'as pas honte ! Négocier avec la vérité juste pour baiser !!!
Mais la vérité, quelle est-elle ? En ce moment, je suis perdu. J'ai probablement Emilie qui est amoureuse de moi sans me l'avouer directement. Son coeur guéri m'attend peut-être et je la connais depuis beaucoup plus longtemps que Fenouil. J'ai passé tellement plus de moment avec elle et tellement bons. Avec Fenouil, c'est seulement la deuxième fois qu'on se voit, ça se présente bien mais suis-je prêt à sauter le pas ? que dis-je ? à faire le bond de géant de se lancer vers l'inconnu dans une relation à distance.
Et puis c'est la soeur de Milène, ma meilleure amie. Si je lui fais une crasse, je perds à la fois une petite amie et une amie très chère ! Suis-je prêt à ça si je dévoile que ... que quoi au juste ? que j'ai peut-être quelqu'un qui m'attends ailleurs ? Ce n'est pas ça la question. Est-ce que je suis réellement amoureux d'Emilie ?
Toutes ces réflexions en un quart de seconde dans ma tête et mon coeur.
_ REPONDS !
Ah mince, ça devait faire plus qu'un quart de secondes.
_ Est-ce que tu es amoureux d'une autre ? oui ou non ?
Je tremble de tout mon corps. La réponse que je vais donner va déterminer le déroulement des 6 prochains mois, je le pressens. Je fais quoi ? quelle direction je veux faire prendre à ma vie ?
_ Oui ou non !
Allez, on respire, c'est comme un sparadrap à retirer.
_ Oui."
To be continued...
"_ Tu te rappelles ? la dernière fois qu'on s'était vus ?
_ Oui, je me rappelle bien.
_ Je t'avais dis que mon boulot ne me plaisait pas et que je voulais changer d'horizon. Je suis tombé par hasard sur une annonce : recherche vétérinaire, avec expérience bovine, pour gérer une épidémie sur un cheptel de buffles en Afrique. Je me suis dit, je connais les vaches, ce boulot est fait pour moi. Et en effet, c'est passionnant, je soigne des super vaches de presque 1 tonne, je contrôle leur épidémie de mouches et c'est super ! Tu savais que le problème, c'est l'homme ?
_ Comme souvent, non ?
_ Oui, mais là, ils ont pulvérisé des insecticides pour éliminer les moustiques dans les zones urbaines, ça s'est répandu à la campagne évidemment, décimé les moustiques alors forcément, les mouches piqueuses ont pris leur place. Du coup, les buffles se font piquer, ça les rend agressifs et ça diminue le tourisme. Ca fait donc moins d'argent pour sauver les espèces menacées. Tout est lié !
_ C'est vrai que ça a l'air passionnant !
_ Du coup, tu sais ce que j'ai proposé ? réintroduire des moustiques ! et ça marche !
_ Bravo, je suis fier de toi.
_ Et puis il n'y a pas que ça ! entre deux observations, je m'occupe aussi des autres animaux malades, les éléphants, les lions, les zèbres...je suis hyper contente. L'autre jour par exemple...
Je la regardais, enflammée, marchant d'un pas vif et sûr sous un soleil de plomb, déambulant au milieu de la clinique, heureuse de sa nouvelle vie, ou heureuse de me revoir, ou bien les deux, je ne sais pas. Mais c'était si bon de la voir rayonnante, crinière au vent. Elle me fait entrer dans un bâtiment à l'écart et dans le couloir d'entrée, il y a une baie vitrée, épaisse, sur ma gauche. Derrière la glace, je vois une lionne à moitié endormie, avec un bandage autour du cou et une collerette de la honte, comme le chien de "La Haut".
Elle m'observe, le regard intense, happant toutes mes émotions. Moi, je ne vois rien, à part les 3 lionceaux dans la cage. J'ai 4 ans, je redeviens enfant.
"_ Oh regarde ! des bébés lions ! ils sont trop mignons !
_ Tu veux les caresser ?
_ Non, sans déconner, je peux ?
_ Bien sûr ! j'ai opéré leur mère ce matin, je t'ai dis tout à l'heure. Elle va encore dormir jusqu'en fin de journée. Je t'attendais pour leur donner le biberon.
_ Oh c'est hyper adorable ! Merci !"
Nous rentrons dans la cage, et mes testicules dans mon abdomen, avec la lionne ensuquée à moins de 2 mètres de nous. Elle attrape un lionceau, me le pose délicatement dans les bras et en attrape deux autres.
Nous changeons de pièce, un genre de nurserie, où son aide avait déjà préparé 3 biberons. Elle tend un lionceau qui se réveille doucement de la sieste à son aide et, chacun le sien, nous donnons le biberon à nos bébés poilus.
Le miens baille et empoigne son repas entre ses grosses pattes déjà bien griffues et je jubile. J'en ai les larmes aux yeux.
"_ Fais gaffe, hier, il y en a un qui m'a mordu un sein.
_ Oh merde, ça doit faire mal.
_ Un peu oui. J'ai dû mettre ma main dans sa gueule pour qu'il me lâche. Mais ça va, pas besoin de ponts de suture.
_ Mais comment...tout ça...toi...les bébés lions...
_ En fait, comme je t'ai dis, on a trouvé la lionne l'autre soir près de la frontière du parc. Des braconniers l'avaient endormie et voulaient l'emporter avec eux. Ils avaient attaché une corde autour de son cou et tiraient comme des brutes. Elle était enceinte et ils voulaient vendre les lionceaux. La patrouille de nuit les a vu, ils ont fui et m'ont rapporté la lionne. Je l'ai accouchée dans la nuit, opérée en suivant et j'ai refait le pansement ce matin. C'est pour ça qu'elle est endormie.
_ Oui, je comprends que tu kiffe ton job. C'est génial !
_ Oui c'est vrai, je suis bien plus heureuse qu'avant."
Au bout d'un moment, après de multiples papouilles dans ses petites peluches vivantes, il a bien fallu les déposer avant que la mère ne se réveille. Nous sommes sortis de la clinique, elle a pris le volant d'une Jeep et nous avons poursuivi notre route vers son gite.
Sur la route, je voyais sa chevelure blonde virevolter dans les airs, une crinière de lionne en liberté, heureuse d'être ce qu'elle est, enfin autonome, maîtresse de son destin. C'est beau à voir. Cette image m'a ramené à un autre tableau. Dans l'appartement d'Emilie, il y avait plusieurs toiles, dont une, "La lionne" de Gericault. J'aime la peinture, depuis longtemps. Depuis que j'ai vu "la Pie" de Monet, depuis que j'ai été subjugué de voir qu'avec peu de couleurs, le peintre arrive à retranscrire le froid, la nature, la liberté...comme si on les regardait à travers la fenêtre, bien au chaud au coin du feu. C'est un tableau qui me donne chaud et me donne envie de me blottir confortablement avec un thé.
Emilie avait "La Lionne" dans son petit salon.
"_ Tu vois ce regard intense et profond ? tu peux lire la détermination dans ses yeux, ce petit côté qui prévient que si tu marches sur son territoire elle te bouffe. J'aime ce tableau. Il me rappelle comment je dois me comporter dans un milieu aussi rude que l'hôpital."
Je connaissais ce tableau avant, mais le voir à travers les yeux d'Emilie m'en a donné une toute nouvelle dimension, davantage de profondeur.
Perdu dans mes pensées, je n'ai pas remarqué que nous étions presque arrivés. J'ai juste eu le temps de voir le soleil couchant rougeoyer, se reflétant dans un petit lac en contrebas où s'abreuvaient les gnous. Le crépuscule embrasait sa crinière et donnait un éclat de braise à ses joues.
Nous sommes rentrés dans son lodge, en terre, bois et paille. Pas de clim mais un ventilateur géant au plafond de l'unique pièce. La déco était...comment dire...pittoresque. Probablement faite pour ne pas dérouter les fantasmes du touriste. De fausses peaux de zèbres aux murs, de vrais tapis de paille tressée au sol, du bois, encore du bois, des draps marrons et un couvre-lit léopard en nylon.
J'ai posé mes bagages, elle a déposé ses clés, posé ses poings sur les hanches, m'a regardé avidement.
"_ Je ne serais pas contre une douche. Et toi ?
_ C'est pas de refus."
Nous nous sommes déshabillés l'un en face de l'autre, lentement, ne nous lâchant pas du regard une seconde, même au risque de tomber en s'emmêlant dans mon pantalon. Puis direction la salle de bain. Elle est rentrée la première, a agrippé le pommeau et m'a aspergé d'eau froide. S'en est suivie une petite bataille d'eau froide, juste le temps que l'eau tiédisse puis on ne laisse qu'un filet, quelques gouttes, une petite pluie.
J'ai attrapé le carré de savon de Marseille et j'ai délicatement commencé à le frotter contre ses épaules, descendant progressivement vers son dos, je passe vers l'avant, sur son nombril et elle me l'attrape des mains, le frotte jusqu'à ce que ça mousse bien. Pendant ce temps, je caresse le creux de ses reins de la main gauche, ma main droite monte, passe l'épaule, redescend, attrape le sein droit, le fais mousser, doucement, passant délicatement le téton entre mes phalanges, sans serrer, juste ce qu'il faut de pression.
Elle, de ses mains glissantes, m'attrape les fesses, les plaque contre elle, apprécie leur rotondité (la course, faut bien que ça serve à quelque chose). Moi, ma main gauche passe sur sa hanche gauche, ma droite sur la hanche droite, je continue de faire mousser, de l'intérieur des cuisses jusqu'à la base des seins. Ce n'est qu'à ce moment qu'elle tourne la tête, seulement la tête, pour m'embrasser, gardant son dos plaqué contre mon ventre. Sa main droite me caresse la joue tandis que sa main gauche empoigne ma virilité, fermement, juste ce qu'il faut.
J'en profite pour savonner sa cuisse droite, qui s'ouvre comme on tourne la page d'un livre, m'offrant son intimité. Mais je n'y vais pas. J'attrape son genou pour le lever vers moi, je passe ma main sur l'intérieur des cuisses jusqu'à la naissance de la jambe et ... je remonte vers le nombril, le sein.
Ce revirement de direction l'a fait me serrer plus fort, commençant des va et vient, frottant mon gland contre sa fesse gauche. Ce changement d'intensité m'a fait raffermir ma prise sur sa cuisse, serrant fort la chair contre moi, l'ouvrant davantage (elle est souple !). Je rince ma main sur le filet d'eau s'égouttant du pommeau et je commence à passer mes doigts juste à la surface de sa petite toison coupée court. Je la sens se cambrer. Elle doit apprécier.
Je fais faire des petits pas avec mes doigts, descendant du nombril vers sa toison, tout doucement, l'index marchant doucement sur son ventre, puis le majeur, puis l'index, pour finalement poser délicatement mon majeur sur son clitoris, je fais de petits ronds, avec mon index et mon majeur, j'étreins les petites lèvres, les capturant entre mes phalanges, puis je remonte, je redescends, je remonte...enfin vous voyez. Elle pendant ce temps, elle s'active sur moi, me serre fort mais point trop n'en faut, capture la naissance de mon gland entre son pouce et son index et joue avec.
De mon côté, mon majeur s'aventure plus impudiquement pour se diriger vers un endroit plus moite encore que l'eau qui nous enlace. En le courbant comme un crochet, j'effleure un endroit cartographié par le Dr Graffenberg, enflé, sensible, pulsant.
Elle se retourne, me regarde droit dans les yeux, m'embrasse le torse, puis le nombril, toujours en me fixant. Elle n'a toujours pas lâché mon membre de la main et maintenant, elle l'embrasse à son tour, toujours en me sondant de ses yeux bleus. Puis sa langue passe délicatement sur mon frein, c'est doux, c'est bon, ses lèvres déposent un baiser délicat sur la pointe du gland, en fait le tour avec sa langue et elle l'engage dans sa bouche jusqu'à sa main. Mon sexe repose sur sa langue qu'il caresse doucement avant de remonter et recommencer. Elle ferme les yeux. Je lève les miens au ciel et gémis. C'est bon.
Subitement, elle arrête son étreinte, un petit sourire malicieux au coin des lèvres en m'annonçant : "On va manger ? j'ai faim."
Il me faut un moment pour revenir à moi. Je ne me rappelle même pas ce qu'on a mangé. En vrai, je suis un peu perdu : j'ai une femme magnifique à ma table, elle est heureuse, pleine de vie et je repense au mois qui s'est écoulé.
Depuis mon séjour chez Emilie, depuis que je lui ai remonté le moral, on s'est écrit, beaucoup, fréquemment, presque tous les jours. Ca a commencé de façon anodine...
"_ J'espère que tu vas mieux depuis mon séjour chez toi. Je voulais te dire que tu comptes beaucoup pour moi et que ça me fait de la peine de te voir triste. Alors, pour te remonter le moral, voici une chanson. "
Peu de temps après, elle me répondit :
"Oh c'est trop chou ! merci de me remonter le moral. Je n'ai pas d'ami comme toi."
J'ai répondu : "You're my best friend"
Alors elle a répondu : "Si tu me lances sur les classiques alors ...voilà, prends ça ! Battle de chansons !"
Du coup, forcément, j'ai répondu "La guerre est ouverte ! Wouhou ! Tu sais, j'ai passé un jour parfait avec toi et j'aimerais que tu sois là."
Elle a renvoyé : "Tu me fais chialer, sincèrement. J'ai tant besoin de toi."
Forcément, j'ai renvoyé : "Je n'arrête pas de penser à toi."
Evidemment, la réponse a été : "Je te veux, près de moi."
J'ai noté la virgule, je me suis enflammé. Du coup, obligatoirement, ma réponse a été : "Il n'y a pas de montagne assez grande pour me séparer de toi".
Elle répondit : "Il y a tellement de choses que j'aimerais faire si tu étais là avec moi. Je ne saurais faire de liste. Heureusement, il y en a d'autres qui l'ont fait pour moi."
Bon, on est d'accord. C'est une chanson d'amour. Genre, elle n'ose pas me le dire, mais elle éprouve des sentiments pour moi, là c'est clair. Sans équivoque.
Du coup, par voie de conséquence : "Bouge pas, je cours vers toi." J'avoue, j'ai un peu hésité à lui envoyer ça, mais bon...
Cordialement, elle répondis : "Ouh, tu envoies du lourd niveau kitsch. Supporteras-tu ça ?"
J'ai failli en tomber de ma chaise. Non seulement elle m'envoie du gros pâté de bouse intergalactique, mais en plus, elle m'avoue à demi-mot qu'elle sait que je l'aime en secret. C'est énorme !!! Alors j'ai essayé de calmer le jeu parce que bon, à distance, ça ne sert à rien de s'enflammer les sous-vêtement par chanson interposée.
"Ne t'inquiètes pas, on trouvera l'amour, tous les deux, faut juste être un peu patient. "
Et là, je n'ai pas compris : "Désolé, je ne supporte pas le disco."
Oh la vache, la douche froide. Mais comment faut-il que je le comprenne ? est-ce qu'elle me dit qu'elle, en retour, ne m'aime pas ? et que veulent dire toutes ces chansons avec du "Je te veux" par ci et du "j'ai besoin de toi" par là ? ou alors a-t-elle des goûts musicaux absolument intransigeants ? moi j'aime bien écouter de la merde de temps en temps. Sommes-nous compatibles musicalement, c'est important pour moi. Et puis le disco, c'est pas tant de la merde que ça !
Du coup, je fais quoi ? je pense quoi ? je ressens quoi ? Ca m'obsède.
J'ai laissé un peu d'eau couler sous les ponts et je suis revenu en catimini, toujours par email :
"Alors ? comment ça va ?
"Beaucoup mieux, en grande partie grâce à toi. Je ne sais pas comment je pourrai un jour te remercier."
"Va mieux, déjà, ça sera bien."
"Merci, ça me touche beaucoup. Tu sais, je pense que mon coeur est guéri et que je suis prête à rencontrer quelqu'un."
Je crois que c'est cette phrase qui m'a marqué. La dernière fois qu'on s'était vu, elle m'avait dit que quand son coeur irait mieux, elle aimerait tomber amoureuse de quelqu'un comme moi. Forcément, ça me va droit au coeur, et j'aimerais être le chanceux qui pourra entrer dans son coeur.
Et là, j'ai la petite voix de Lola qui me glisse : "Tu es sûr que ce n'est pas plutôt dans sa culotte que tu veux entrer ?". J'ai gloussé comme un petit dindon.
"_ Qu'est-ce qui te fait rire comme ça ? me demande Fenouil avec un éclat de malice au coin de l'oeil.
Mince alors, ça fait au moins un quart d'heure que j'ai perdu le fil de la conversation.
_ C'est toi ! je suis tellement heureux pour toi, ta vie a complètement changé, tu es épanouie, tu aimes ce que tu fais, c'est beau. Alors je ris parce ça me réjouis. Hop là, pas vu, pas pris.
_ Oui c'est vrai. Tu peux aussi me dire qu'avec le voyage et le décalage horaire tu es un peu fatigué.
_ C'est pas faux.
_ Alors retournons dans la chambre, d'accord ?"
En introduisant sa clé dans la serrure de la chambre, je commence à passer ma main droite sur son épaule, elle soupire de plaisir, tend la tête vers le haut, ferme les yeux. Je glisse ma main gauche sur son cou, d'abord juste au dessus du sternum puis je remonte vers son menton et l'oblige délicatement à tourner sa tête vers moi, je passe mon menton rêche dans ses cheveux, respire son parfum un peu musqué et je l'embrasse sur la bouche, langoureusement, chaleureusement.
Elle ouvre la porte de sa chambre, sans casser mon baiser, nos lèvres restent collées, elle se retourne et me saisit par le col, m'entraîne vers elle. Tout en m'embrassant, elle attrape ses grosses chaussures de brousse et ses socquettes et les envoie valdinguer de ci de là. Puis elle arrache littéralement ma chemise, un ou deux boutons volent à travers la pièce. Je fais de même avec sa chemise, des bouton-pressions, c'est plus pratique. J'en profite pour enlever mes chaussures d'un coup d'orteil bien placé sur les talons. Tout ça, sans me casser la gueule. Je passe mes mains sur sa peau douce, juste au dessus de la taille, fais glisser sa chemise en caressant ses épaules et je redescends vers son soutien-gorge. Il se dégrafe en un claquement de doigts, je n'ai jamais été aussi dextre.
Elle enlève frénétiquement les boutons de mon pantalon (je n'aime pas les fermetures éclairs). Et alors, je ne sais pas pourquoi mais j'ai commencé à lui demander, toujours en l'embrassant :
"_ Est-ce que ... tu sais... pourquoi ... il y a ... écrit ... Y ...KK... sur ...les ... braguettes ?
_ ...Rien ... à... foutre !"
Et, de rage, descend tout mon pantalon sans défaire plus que les deux premiers boutons.
Elle s'allonge sur le couvre lit en faux léopard, je l'attrape par la taille, embrasse son nombril, puis un peu en dessous et encore en dessous, tout en retirant tout doucement son pantalon, histoire de l'enrager. Ca fonctionne. Ses yeux s'embrasent, elle se mord la lèvre et rugissant. Je récidive avec sa culotte, elle halète. J'embrasse son triangle de Scarpa (pour les anatomistes), je la sens pulser sous mes lèvres, de plus en plus vite, de plus en plus fort.
Une fois les sous-vêtements évincés, j'embrasse son mont de Venus, je descends vers la jonction des grandes lèvres puis celle des petites, et je laisse dépasser un tout petit bout de langue, juste à peine, et je commence à laper, comme un petit chat, le petit bouton que je sens poindre sous ma légère pression. Je vois naître une petite oasis d'humidité au milieu de cette savane, je viens m'y abreuver. C'est le genre de source où plus on y pose les lèvres et plus elle abonde. Une sorte de corne d'abondance qui remercie la générosité de son buveur.
Je n'ai jamais compris les égoïstes qui pensent uniquement à leur propre plaisir. Le summum de l'hédonisme c'est au contraire de donner la priorité à la jouissance de son ou sa partenaire.
Enfin bon, plus prosaïquement, j'adore le cunnilingus. Sentir vibrer le corps de ma partenaire simplement via ma bouche et éventuellement ma main, ce n'est pas de la soumission, c'est un pouvoir immense ! Et à grand pouvoir, grandes responsabilités. Ne devrais-je pas être honnête avec elle ?
"_ Mmm, c'est bon ce que tu me fais.
_ Merci, j'aime te le faire tu sais.
_ Oui mais tout le monde ne le fais, je te le garantis.
_ Ah mais je réserve ça aux personnes qui comptent vraiment pour moi, celles pour qui j'ai des sentiments forts.
_ Ah ? tu es amoureux ? dit-elle en me lançant un clin d'oeil.
_ C'est encore un peu tôt pour se prononcer, tu ne crois pas ? Ca fait quoi, 6 mois qu'on se connaît ? et on n'a passé que 2 weekends ensemble.
_ C'est vrai. Tu as largement eu le temps de rencontrer d'autres personnes.
_ Oui, c'est vrai, mais non.
_ Ah bon, ça fait 6 mois que tu n'as couché avec personne ?
_ Absolument, dis-je en retournant entre ses cuisses.
Elle halète mais ne perd pas sa concentration.
_ Si je comprends...bien...tu n'as couché avec ... personne mais ... tu as rencontré ... d'autres personnes.
_ Si c'est important ... de savoir ça ?
_ Non non juste ... je suis curieuse. Ca serait con que ... depuis le temps ... tu sois tombé ... amoureux d'une autre.
_ Ah ah ah.
Je ne sais pas, je n'ai pas du faire exprès, mais il devait y avoir un soupçon de doute ou d'hésitation dans ma voix et ça n'a pas échappé à cette clinicienne hors pair.
_ Non, sans déconner, regarde moi.
Elle m'attrape par les cheveux et me foudroie du regard. Elle repose la question :
_ Dis moi la vérité. Est-ce que tu es amoureux d'une autre ?
Ces secondes en suspend sont horribles. Pas que pour moi, j'en ai conscience. Je dois me triturer la tête dans tous les sens. Si je lui dis la vérité, ça va juste lui faire terriblement mal. Si je mens, elle le saura. Mais bon, si je mens vraiment avec conviction, il y aura peut-être moyen que ... Non mais c'est horrible de penser comme ça !!! Georges ! enfin ! tu n'as pas honte ! Négocier avec la vérité juste pour baiser !!!
Mais la vérité, quelle est-elle ? En ce moment, je suis perdu. J'ai probablement Emilie qui est amoureuse de moi sans me l'avouer directement. Son coeur guéri m'attend peut-être et je la connais depuis beaucoup plus longtemps que Fenouil. J'ai passé tellement plus de moment avec elle et tellement bons. Avec Fenouil, c'est seulement la deuxième fois qu'on se voit, ça se présente bien mais suis-je prêt à sauter le pas ? que dis-je ? à faire le bond de géant de se lancer vers l'inconnu dans une relation à distance.
Et puis c'est la soeur de Milène, ma meilleure amie. Si je lui fais une crasse, je perds à la fois une petite amie et une amie très chère ! Suis-je prêt à ça si je dévoile que ... que quoi au juste ? que j'ai peut-être quelqu'un qui m'attends ailleurs ? Ce n'est pas ça la question. Est-ce que je suis réellement amoureux d'Emilie ?
Toutes ces réflexions en un quart de seconde dans ma tête et mon coeur.
_ REPONDS !
Ah mince, ça devait faire plus qu'un quart de secondes.
_ Est-ce que tu es amoureux d'une autre ? oui ou non ?
Je tremble de tout mon corps. La réponse que je vais donner va déterminer le déroulement des 6 prochains mois, je le pressens. Je fais quoi ? quelle direction je veux faire prendre à ma vie ?
_ Oui ou non !
Allez, on respire, c'est comme un sparadrap à retirer.
_ Oui."
To be continued...
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