Dimanche.
Avec mes courbatures, je me souviens de l'ascension de la veille, de ma nouvelle confiance en moi, durement retrouvée au prix de douleurs morales infligées à moi-même et à mon entourage. D'ailleurs, il est temps. J'appelle Lola.
"_Ouais ! répondit-elle d'un ton ferme.
Au moins elle a décroché, c'est bon signe.
_ Salut Lola, je voulais m'excuser pour mon comportement de ces derniers temps. J'ai été un parfait connard, tu as essayé de me prévenir et je ne t'ai pas écouté. Je te demande humblement de me pardonner.
Je l'entends ronchonner intérieurement à travers le téléphone.
_ Mouais. C'est vrai, tu t'es comporté comme un connard. Et donc ?
_ J'ai bien réfléchi et je pense que je vais démissionner.
_ Oh bordel ! Ah oui, plutôt radicale comme décision. Mais n'est-ce pas un peu hâtif ?
Je tente un jeu de mot.
_ C'est toi qui est du-bite-hâtive.
J'attends sa réaction.
_ Tu sais, quand il y a "bite" et "hâtif" dans le même mot, ça ne présage rien de bien folichon.
_ C'est bien vrai ça. Tu m'autorises à passer pour qu'on en discute ?
_ Oui, mais ça ne veut pas dire que je te pardonne complètement, hein ! Ne vas pas te faire des idées."
J'arrive chez elle avec un bouquet de tulipes. C'est la moindre des choses. Il parait qu'elles symbolisent le pardon. Je toque à la porte, elle vient ouvrir mais reste en arrière du pas de la porte, à une certaine distance de sécurité ou de froideur, elle garde une main sur la porte et me jauge. J'espère qu'elle sent toute la sincérité qu'il y a au fond de mes yeux. Son regard est si perçant qu'elle a du réussir à lire mon cœur, ma rate, mon foie...tous mes viscères.
"_ Bon ok, excuses acceptées.
_ Tu sais que je ne peux pas te mentir.
_ Me décevoir oui, me mentir non. Et puis t'as pas intérêt !
_ Promis, je ne te décevrai plus jamais.
_ Je l'espère. Elles sont belles tes fleurs, merci.
_ En gage de ma bonne foi.
_ Allez viens, on va en parler.
Elle attrape un sac à main grand format et deux paréos.
_ Euh...si tu as l'intention d'aller à la plage, je n'ai pas de maillot de bain.
_ Je te rappelle que je suis infirmière, que j'ai fais des centaines de toilettes à des hommes et que ce n'est pas la vue d'une kèkète supplémentaire qui va me faire peur.
_ A toi peut-être, mais les autres, ils n'ont rien demandé et je n'ai pas forcément envie de me mettre à poil.
_ Ah c'est bon, t'as qu'à rester en pantalon sur la plage. Ça va détonner un peu mais ce n'est pas grave.
_ Oui, tu as raison après tout.
_ J'ai toujours raison. Attends un peu.
Elle retourne dans la cuisine, saisit une bouillotte, la remplit de glace, de feuilles de menthe, de sucre de canne et d'eau pétillante.
_ Je pense qu'on va en avoir besoin avec tout ce que tu as à raconter.
Peu après, assis sur le sable, je lui fais un compte-rendu de ces derniers jours, la proposition du Dr Schleck, les cours de DESC, le Dr Karma et l'issue de mes réflexions. Le virgin mojito est fini depuis longtemps mais nous re remplissons notre thermos improvisée au fur et à mesure avec de l'eau plate. Ce n'est pas forcément très bon, mais c'est rigolo.
_ Pour conclure, je vais démissionner de l'hôpital et ouvrir mon cabinet. Repartir de presque zéro.
_ Mon gars (une petite gorgée de bouillotte), tu as beaucoup de courage. Ce n'est pas donné à tout le monde de tout plaquer comme ça.
_ Du courage, pfff, mouais, plutôt du désespoir. Je sais que je ne serai jamais heureux si je reste là-bas. La seule chose qui me plaisait c'était de bosser avec toi et je ne l'aurai plus. Ce qui m'attriste, c'est que je vais devoir te quitter, professionnellement j'entends. En tant qu'amie, j'espère te garder le plus longtemps possible et ne plus merder comme je l'ai fait.
_ C'est tout de même admirable de voir la trajectoire que ta vie prend et de tout faire pour ne pas y aller quand la destination ne te convient pas. Comme je t'ai dit, tout le monde n'en est pas capable.
Elle prend une grande inspiration.
_ Tu sais, je suis un peu dans ce cas là. Je me sens coincée sur cette ile avec cette maison à crédit, un mec qui m'a laissé avec des dettes et de la méfiance envers tout être humain. Je me vois finir toute seule et aigrie par la vie et je ne sais pas quoi faire pour y remédier. Ou alors si, je sais, je vois ce qu'il faudrait que je fasse mais...
_ Tu n'oses pas ?
_ Ce n'est même pas ça, je me sens pétrifiée à l'idée de changer cette situation, même si elle ne me convient pas.
_ Tu as peur qu'il t'arrive du mal à nouveau ?
_ Non, pas vraiment. J'ai été chahutée par la vie, c'est vrai, j'ai surtout l'impression d'être encore sidérée, incapable de bouger. Un peu comme Loki après s'être fait attraper par Hulk à la fin des Avengers.
_ Oui, je saisis parfaitement la métaphore (hop, une gorgée de bouillotte). Figée physiquement, je peux comprendre, et sentimentalement aussi. Je me reconnais très bien dans cette image. Ce n'est pas demain la veille que tu vas me reprendre dans une relation amoureuse.
_ Carrément ! vu les événements récents, c'est normal.
_ Et j'imagine que toi ça doit être pareil.
_ Grave ! manquant de s'étouffer avec la bouillotte. Alors ça tombe sous le sens que nous nous soyons liés d'amitié. Regarde nous. Il n'y a encore pas très longtemps, tu essayais de te débattre un peu mais tu enchainais les catastrophes sentimentales jusqu'à te mettre au fond du trou. Moi ça fait un petit moment que j'y suis. C'est parfait, nous n'attendons rien de l'autre et nous ne tenterons jamais rien l'un envers l'autre. C'est très bien. Enfin une amitié construite sur des bases saines.
_ Aaaaah ouais, c'est reposant, pas à se soucier de si un mot ou une attention que je vais avoir va être interprétée comme une avance. J'en ai marre de tout ça, tu as raison, on est très bien tous les deux, comme on est.
_ Et alors sex-friends, n'en parlons pas.
_ Non, ce n'est même pas la peine : nous savons très bien que ça ne marche pas. Il y en a toujours un pour éprouver des sentiments et tout gâcher.
_ Tu as absolument raison ! Merde à l'amour !
_ Ouais ! merde à tout ça. Je n'en peux plus de la drague, des faux-semblants, du jeu de la séduction. Putain, je veux de la sincérité, bordel !
_ C'est clair, quelqu'un en qui on pourrait avoir confiance pour une fois.
_ C'est ça. Je ne veux pas d'une connasse qui va essayer de me changer pour que je ressemble à son prince charmant. J'en veux une qui me prenne comme je suis, avec mes gouts de chiotte et mes hobbies de vieux. Je veux garder mon indépendance.
_ Pitié, pas un bonhomme qui va me prendre pour sa mère, me traiter tantôt comme une princesse, tantôt comme une esclave. C'est bon, ça suffit ! pour moi un mec, c'est quelqu'un qui n'a pas peur de vivre avec une femme, entière, qui me laisse vivre, sans rien m'imposer. Avoir des couilles, c'est laisser la liberté à sa femme.
_ Je seconde complètement. Si je pouvais trinquer avec la bouillotte, je le ferais.
_ Regarde : je la tiens entre nous deux et on se tcheck le poing fermé.
Je m’exécute. Nous buvons chacun une gorgée de pseudo mojito, nous nous regardons brièvement, visiblement avec tous les deux la conneries dans les yeux. Après un décompte silencieux, nous nous sourions simultanément, exubéramment, pour montrer à l'autre la feuille de menthe collée à nos incisives respectives.
_ Ah et puis je veux pouvoir me marrer tous les jours. Je ne comprends pas les couples prêts à échanger leur joie contre de la stabilité ou du cul. Tu me connais, tu sais combien j'aime le sexe. Et bien je préfère cent fois rire tous les jours que baiser tous les jours.
_ Je seconde, dit-elle en me tcheckant à nouveau. Je préfère largement un mec avec de l'humour qu'un bourrin qui ne pense qu'à niquer. Même si je ne cache pas que si je pouvais avoir les deux en même temps, je ne cracherais pas dessus.
_ Les deux en même temps, tu veux dire que tu baiserais volontiers avec deux mecs, dont un avec de l'humour ?
_ Ah ah ah ! patate ! T'es con. Oh j'y pense. Surtout, je préfère un mec qui sait se servir de son cerveau plutôt que de sa bite. J'adore les gars intelligents. Je ne supporte pas les connards. Je suis un peu élitiste, j'avoue. Ça doit venir de mes deux parents profs.
_ Sans déconner ! tes deux parents sont profs ! moi aussi !
_ Oh le hasard de fou ! Il faudrait faire une étude pour voir parmi les professionnels soignants, le pourcentage de ceux qui ont des parents enseignants.
_ Ça serait super intéressant en effet. En tout cas, moi, je ne pourrais pas être avec une femme qui n'est pas dans le milieu médical. Ça me gonflerait de ne pas pouvoir me confier, de ne pas pouvoir parler de ce que je vis tous les jours sans que la personne en face comprenne la difficulté de la situation de soignant.
_ Complètement d'accord. Les discussions avec mon ex tournaient très vite court, ça a du jouer dans le divorce. Et puis, il ne supportait pas que je parle de caca.
_ Pourtant, s'il y a bien un avantage à notre profession, c'est bien de pouvoir parler de sécrétions diverses aux moments les plus incongrus, genre à table.
_ Ça me semble même inenvisageable de ne pas pouvoir parler des pustules de mes patients quand je rentre du boulot, enfin ! Les profs parlent bien de leurs élèves à table, nous on parle de vomi. C'est normal.
_ Voilà ! franchement, est-ce que c'est trop demander tout ça ?
_ Non, c'est même le minimum syndical."
J'ai un immense sourire collé entre mes deux oreilles, je contemple l'océan, je respire la brise qui commence à se rafraichir. Nous avons passé toute la journée sur la plage et ça faisait longtemps que je n'avais pas été heureux comme ça. Je me tourne vers ma voisine et il me semble voir en elle la même pétillance que je ressens en ce moment.
Nous remballons le peu d'affaires que nous avons pris avec nous, tous les deux penchés vers le sable, les fesses dressées vers le ciel. Il me vient alors une idée, je lui donne un coup de fesses pour la faire tomber. Elle ne se laisse pas faire, se rattrape avant la chute, se rue sur moi et glissant une patte derrière mes jambes pour me jeter au sol à mon tour. Elle arrive à me déséquilibrer. J'en profite pour l'attraper par la taille et la faire rouler avec moi. Je me retrouve sur elle, mes mains dans les siennes, nos jambes emmêlées, nos regard plongés l'un dans l'autre.
Nous restons comme cela, figés, immobiles, indécrochables. Le reste de la plage n'existe plus, le temps ne s'écoule plus. Il a bien fallu cligner à un moment, ou faire dégager une crampe, je ne sais pas quoi, mais quelque chose a brisé notre bulle et l'un de nous a bougé en premier. Lequel ? si ça se trouve, nous avons bougé en même temps. Je l'aide à se relever.
"_ Bon, hein, c'est pas tout mais il y en a qui bossent demain. Dont un qui va lâchement poser sa démission et m'abandonner.
_ Je ne t'abandonnerai pas. J'ai bien l'intention de venir te faire chier tous les soirs après le boulot pour que tu me parles de gangrène, encore et encore.
_ Oh oui ! devant notre petite assiette. Je vois ça d'avance.
Elle se tourne vers moi, me prend la main et prononce solennellement :
_ Docteur, j'accepte votre démission à une seule condition.
_ Oui, laquelle ?
_ Que nous passions tout notre temps libre ensemble...
_ C'est déjà le cas.
_ Chut ! que nous nous racontions nos journées respectives devant un repas...
_ Oui...
_ Et que le premier qui fait vomir l'autre a gagné. Le plus crado sera le mieux.
_ J'accepte !
_ Et que le plus dégueulasse gagne !"
Je l'ai raccompagnée chez elle et ce n'est qu'une fois arrivés que nous nous sommes rendus compte que nos mains étaient restées unies depuis la prononciation des termes du pari.
Le lundi est arrivé.
Avec étonnement et reconnaissance envers mes capacités d'anticipation, l'entretien avec le Dr Schleck s'est déroulé quasiment identiquement à ce que j'avais répété samedi en grimpant sur ma montagne. Il y a bien eu deux ou trois mots différents par ci par là, des réactions plus longues ou plus courtes que prévues et en réalité, je faisais preuve de beaucoup moins d'assurance que dans mes espérances. Mais dans l'ensemble, la démission a été acceptée.
Il ne me reste plus qu'un mois de boulot et ça, c'est une excellente nouvelle. Je l'ai d'ailleurs annoncée à Lola le soir même avec une bouteille d'eau pétillante coupée au jus de pomme. Rappelez-vous, j'ai dépensé toutes mes thunes restantes pour me faire claquer la porte au nez par un rhinocéros. Même âs de quoi acheter du champagne. Elle n'a pas vomi ce soir là.
Le lendemain, comme promis, j'ai répondu à l'interne du Pr A. Non je ne lui donnerai pas les données de ma thèse parce que le Pr A les a déjà. Il n'a seulement pas pris la peine de les lire. Je lui ai également conseillée de fuir le plus loin possible de ce prédateur académique. Elle m'a répondu dans la demi-heure qu'elle me remerciait de ma sincérité, qu'elle se doutait du traquenard dans lequel elle était mais qu'elle n'avait pas le choix parce qu'il lui avait promis un poste dans son service. Je lui ai souhaité bien du courage et bonne chance pour la suite de sa carrière universitaire.
Heureusement que l'envoie d'email ne s'accompagne d'une photo du rédacteur. La pauvre, elle aurait vu un grand sourire sur mon visage. Pas par sadisme, quand même, je ne suis pas comme ça. Non. Je suis juste heureux de quitter la galaxie des CHU. Comme chacun sait, notre Voie Lactée contient en son centre un trou noir. Je me sens tellement satisfait de quitter l'attraction d'un anus galactique avant de me faire définitivement happer et je ne voudrais tellement pas lui étaler mon bonheur à la face. Mais je n'y peux rien, je souris. Je me sens libre comme un oiseau.
Lola et moi avons picoré ensemble. Je lui ai proposé d'aller chier sur les pare-brises des voitures garées devant chez elle, mais elle a refusé.
Mercredi, j'ai contacté un cabinet de comptables pour parler de mon projet d'ouverture de cabinet. Ils me proposent un rendez-vous en semaine. Je ris. J'ai tellement de boulot pendant la semaine, non, je ne pourrai pas me libérer ne serait-ce qu'une heure et non je n'ai pas de repos de garde. Je leur propose un rendez-vous dans un mois, après ma désertion. Il me proposent de rester prudent quand même avant de s'engager dans un changement radical d'exercice. J'ai répondu que c'était déjà trop tard, ma démission est entérinée. Ils ont peur pour moi mais ils sont ravis de me recevoir.
Lola m'a trouvé fou mais a été ravie pour moi.
Jeudi, j'apprends que la course annuelle de la traversée de l'ile à pied à travers les montagnes sera dans un mois, le weekend de clôture de mon contrat avec l'hôpital. La date limite d'inscription est ... aujourd'hui. Hop, c'est parti.
"_ Oh quand même, c'est une course de fou furieux ! et la première fois que tu l'as faite, tu as fini dans un état lamentable. Est-ce que tu est bien sûr que tu n'es pas en train de faire une connerie ?
_ Si je te suis, faire 20 000km dans un weekend pour une fille qui ne m'aime pas, démissionner de l'hôpital et tourner le dos au titre de Professeur, recommencer sa vie à 30 ans passés sans filet de sécurité, tout ça, c'est raisonnable, mais marcher 90km à pied c'est farfelu ?
_ Évidemment, présenté comme ça...
_ Oui, la première fois je n'étais pas assez préparé, mais les courses suivantes j'ai assuré, sans me blesser. Je cours tous les deux ou trois jours depuis presque un an. Je vais faire des excursions en montagne régulièrement au lieu de ne faire que du plat. Et à Paris, ça ne m'a pas servi à rien, j'ai appris plein de choses sur l'alimentation du sportif.
_ Bon, donc tu te sens prêt.
_ Oui, autant qu'on puisse l'être pour une course de ce genre.
_ Ah, tu vois ! tu admets que c'est de la folie de faire un truc aussi dingue.
_ Mais bien sûr que c'est de la folie. Personne de sain d'esprit ne peut volontairement vouloir enchainer 2 marathons d'affilée avec 5000m de dénivelé. Mais je suis un fou intelligent et entrainé. J'ai confiance en moi et j'ai besoin de ça.
_ Ah bon ? tu as besoin d'avoir des preuves que tu es frapadingue ? je peux te le confirmer tout de suite, pas de soucis. Je te fais un certificat ?
_ Merci mais non. J'ai besoin de preuves que je peux me dépasser, que je suis capable de surmonter des montagnes. Littéralement. Ça me sera très utile pour quand je vais démarrer ma nouvelle vie.
_ Tu feras attention à toi, hein ! tu me le promets !
_ Oui, je te le promets. Je penserai à toi à chacun de mes pas. Tu seras un peu comme un ampoule que je vais trainer sur 24 heures.
_ Connard ! dit-elle en souriant.
_ Bah oui, une ampoule, parce que tu es la lumière de ma vie.
_ Mais quel couillon, je vous jure", dit-elle et me matraquant avec un oreiller et un sourire redoublé.
Vendredi, déjà ! la semaine passe vite quand on sait que c'est bientôt terminé. Malheureusement, il m'en reste encore trois. Évidemment, je vais aller fêter la fin de semaine chez Lola.
"_ Je trouve ça super que Dr Schleck ait repris le service des explorations, avouai-je à Lola.
_ Ah ouais ? demanda-t-elle dubitative.
_ Oui, comme ça, tu as des horaires de bureau et je peux passer te faire chier dès 18h !
_ D'ailleurs, comment tu fais pour finir aussi tôt alors que d'habitude tu finis toujours après 19h. Surtout un vendredi.
_ Déjà parce que je me sens dix fois plus léger d'avoir démissionné, je travaille plus vite. Puis j'anticipe vachement plus les choses à faire. Je n'ai plus la tête submergée par l'énormité des tâches à accomplir parce que je sais que quoi qu'il arrive, ça aura une fin.
_ Oui, et puis il doit y avoir une certaine part de volonté aussi.
_ C'est sûr : je n'ai plus aucune volonté de trainer mon cul à l'hôpital passé 18h alors je fais tout mon possible pour me casser au plus vite.
_ Mouais. Juste une question de volonté c'est ça ? dit-elle davantage dubitative, voir carrément suspicieuse. Genre, vous les médecins, ils vous suffit de penser un truc, de le vouloir, pour que ça se réalise.
_ Exactement, dis-je avec une sourire étincelant collé sur un faciès à la George Clooney. Non, la vérité, c'est que je m'apporte des barquettes à l'hosto, que je mange en vitesse tout seul dans mon bureau pour pouvoir abattre tout le taf entre midi et deux.
_ Aaaaah ! je savais bien qu'il y avait une astuce. Tiens, en parlant de matérialisation de volonté, ça te dis de regarder "Green Lantern" ?
_ Carrément !"
Lola lance le DVD, planqué sous la collection complète des Marvel, tous les Batman et les premiers StarWars (dans l'ordre chronologique et pas numérique). Elle retourne dans la cuisine, prépare quelques popcorns et revient avec un saladier rempli.
Nous voilà, tous les deux dans son canapé, avec les oreillers dans le dos, les pieds sur la table basse, à faire des batailles d'orteils et autres lancers de popcorn à la gueule.
"_ Je me suis toujours demandé, l'anneau, comment il sait où se mettre ?
_ C'est à dire ? demande Lola dont la curiosité est piquée.
_ Et bien, je ne sais pas, il doit y avoir une tétra chiée d'espèces différentes dans la galaxie et pas toutes de forme humanoïde.
_ 7200 réparties sur 3600 secteurs. Pour être précise.
_ Voilà, du coup, comment fait l'anneau pour se ranger sur 7200 corps différents. Je veux dire, quand il rencontre un humanoïde pour la première fois, qu'est-ce qui l’empêche de se mettre autour du cou ou autour de la taille comme une ceinture ?
_ Ouais, c'est pas faux.
_ T'imagines ! l'anneau se range autour de la bite d'Al Jordan, façon cock ring ! vu que ça a l'air d'être un sacré coureur, une grosse partie de sa volonté doit être focalisée à cet endroit.
_ Mais c'est clair !!! tu devrais te reconvertir en scénariste de films de boules.
_ Ah bon ? parce qu'il y a besoin d'un scénar ?
_ Mais moi je paierais pour voir un film avec cul et un VRAI scénar ! pas comme 50 nuances de bouse, là.
_ T'as remarqué, quand même, quoi qu'on fasse, la conversation finit toujours autour de sexe et de caca.
_ Mais parce que ce sont nos deux grandes passions dans le monde médical."
Inutile de vous dire que nous avons surtout parlé et peu écouté le film, mais sans jamais quitter l'écran des yeux. Ce serait irrespectueux.
Les semaines se sont enchainées assez rapidement. Les autres médecins du service ont profité de mon départ imminent pour me refiler toutes les gardes et astreintes pendant qu'ils prenaient congés. Je me suis retrouvé de garde l'avant veille de ma course. Jeudi soir. Je bosse vendredi évidemment et départ dans la nuit de vendredi à samedi.
Jeudi soir, par téléphone avec Lola.
"_ Putain ! je suis dégoûté ! bosser la veille d'une compèt, c'est l'horreur, je vais me planter !
_ Relativise ! d'abord, si ça se trouve, tu ne vas pas être appelé de la nuit et pioncer comme un bien-heureux. Ensuite, non, ce n'est pas une compétition. Tu cours pour toi, pas contre un classement. Ce n'est plus le concours de l'internat, là.
_ Oui, c'est vrai, tu as raison...(j'observe une pause dramatique)...comme toujours ma petite Lola.
Je l'entends glousser au bout du fil (sans fil).
_ Ouh ! ça fait plaisir quand un Docteur dit à une infirmière qu'elle a toujours raison ! Mmm, je savoure.
_ Allez, si je dors bien, je passerai te voir vendredi soir. Il faut que je fasse mes adieux à ma collègue préférée.
_ Qu'est-ce que tu racontes ? Ça fait déjà plusieurs mois qu'on ne bosse plus ensemble.
_ Oui mais là, mon départ est définitif. C'est différent.
_ Ne viens pas à la maison, il n'y aura personne de toute manière.
_ Ah bon ? tu ne veux pas me voir ?
_ Non, ce n'est pas ça. C'est qu'avec tous ces connards de médecins qui partent en vacances en même temps, ou qui démissionnent, le Dr Schleck a fermé les explorations et retourne dans le service d'hospitalisation traditionnelle. Alors je bosse vendredi comme d'hab et samedi matin en hospit tradi. Ça ne va pas me laisser beaucoup de sommeil.
_ Ah merde. J'aurais aimé te voir avant mon départ.
_ Quoi, tu quittes l'ile !!! mais comment ça se fait que je ne sois pas au courant ? dit-elle avec une once de panique dans la voie. Tu es le seul médecin que je tolère ! je ne veux pas que tu partes !
_ Si tu veux, je pourrais passer aux explorations après ma garde. Non ?
_ Non. J'ai horreur de dire au revoir.
_ Ah zut. Comment on fait alors ?
_ Comment TU fais ! moi je reste sur cette ile et je reste à l'hôpital. C'est toi qui te casses. Tu vas où d'ailleurs ?
_ Je ne sais pas encore. Je ne sais pas si je reste ici ou si je bouge en métropole pour ouvrir mon cabinet.
_ Prends ton temps, tu n'es pas pressé. Et puis je serai encore là après ta course. On en parlera à ce moment.
_ C'est vrai. Tu as encore raison. Souhaite-moi bonne chance pour ma garde et bon courage pour ma course.
_ Force et honneur, Georgio. C'est à quelle heure le départ de la course ?
_ 4h du matin dans la nuit de vendredi à samedi. Les premiers arrivent vers 4h de l’après-midi.
_ Tu comptes arriver vers quelle heure ?
_ J'espère finir, déjà, et puis si la chance me sourit, arriver vers 5h du matin ça serait bien. Il faut terminer la course avant 10h du matin dimanche, sinon je serai hors classement.
_ Allez, le classement ce n'est pas le but. Finis en un seul morceau ce sera déjà ça.
_ Merci.
_ Je ne travaille pas dimanche matin. Si tu veux, réveilles-moi avant que tu partes-partes !
_ Tu me fais rire. Je t'appelle quand je peux, d'accord ?
_ Ça roule, à plus !"
Évidemment, ma garde a été horrible. J'ai été appelé toute la nuit pour des symptômes foireux, qui ne pouvaient pas se gérer par téléphone et j'ai donc du me déplacer plusieurs fois à l'hôpital. A chaque fois que j'allais me recoucher, le téléphone re-sonnait. Si bien qu'au bout du troisième appel, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai pris un lit dans une chambre libre en chirurgie, je me suis roulé en boule avec mes chaussures et mon sweat à capuche et j'ai essayé de dormir comme j'ai pu.
Je me suis fait réveiller par une infirmière pensant que j'étais un clodo. Alors je suis allé directement dans le service, fais mon tour plus tôt, fini tous les papiers et les courriers en retard et j'ai même pu quitter le service avant 18h.
De retour chez moi. Récapitulons l'organisation que je répète depuis 1 mois. Je fais une petite sieste de 2h. Puis j'enfile mes fringues d'ultra-traileur : chaussures de montagne ultra légères et ultra résistantes, chaussettes, T shirt et pantalon compressifs, parka anti-pluie et réchauffante mais facilement roulable et peu volumineuse, casquette, lampe frontale. Pas de montre, j'ai horreur de ça. Je préfère demander l'heure aux check-points.
Dans mon sac à dos, de l'eau dans la gourde située dans le dos du sac, reliée par une paille à mon épaule droite. Beaucoup d'eau. Enfin, 1,5L dans la gourde du sac et 1L d'eau pétillante (contre les crampes de fin de course), à manger, beaucoup, un compartiment entier rempli de raisins secs et cacahuètes salées. Des piles de secours pour la lampe frontale, une couverture de survie et un sifflet en cas d'accident. Mon téléphone portable, éteint, juste au cas où. Quelques pansements en cas d'ampoule. Quelques bandages en cas d'entorse. Et finalement, le plus important, un tube de vaseline facile d'accès pour s'en remettre régulièrement et discrètement sur le scrotum et sur les tétons.
Je suis prêt à partir. La navette part à minuit pour nous emmenez au milieu de l'ile au point de départ. En effet, si j'y vais avec ma voiture, déjà, se sera impossible de se garer et ensuite, il faudra que je me retape tout le chemin de retour jusqu'à ma voiture. Et il y a des chances pour que je ne sois pas en état de conduire.
Arrivé sur place, plusieurs stands offrent des petits bonus : de l'eau supplémentaire, des casquettes sponsorisées, des barres de chocolat. Il y a même un service pour envoyer par sms ton temps et ton classement à chaque check point. Tu peux leur donner 3 numéros. Je leur donne le miens comme ça je verrai mon avancée directement sur mon téléphone après la course. Celui de Lola, évidemment. Et mes parents ? non, je n'ai pas envie de les réveiller en plein de milieu de la nuit avec des sms. Par contre, je leur donne celui de Dr Schleck, pour l'emmerder.
L'heure avance, je tourne en rond sur le stade en attendant le départ. Environ 1000 coureurs trépignent avec moi, certains s'échauffent, d'autres s'étirent. Moi je m'économise. Je suis en train d'enchainer ma deuxième nuit quasi blanche d'affilée.
Qui sont ces gens ? que cherchent-ils en faisant cette course ? comme moi ? chercher à dépasser leurs limites ? ou l'esprit de compétition ? c'est un truc qui m'a toujours dépassé, ça. Pourquoi essayer de se mesurer aux autres ? tout le monde est différent. Et puis ça commence très tôt ! J'ai l'impression que dès que deux garçons se rendent compte qu'ils ont tous les deux une bite, vient forcément le moment où ils vont se comparer l'un à l'autre. Tiens, voyons qui a la plus longue. Je trouve ça complètement con. Je ne dois pas être construit comme tout le monde mais je ne peux pas
vérifier : mes parents ont perdu le mode d'emploi et la garantie.
Ou bien est-ce que je n'aime pas ça parce que j'ai toujours perdu à ces jeux là ? celui qui pisse le plus loin, ce lui qui court le plus vite, celui avec les meilleurs résultats scolaires...je n'aime pas ça. Et oui, j'y ai toujours perdu. Mais n'était-ce pas un peu volontaire de ma part ? vu que je ne tire pas spécialement de plaisir à finir premier, autant laisser ce bonheur à quelqu'un d'autre. Et n'aurais-je pas construit ma vie autours de ce postulat ? N'aurais pas fini antépénultième un peu par défi justement ?
En étant fils de prof, on est un peu entre le marteau et l'enclume : si mes résultats scolaires sont mauvais, c'est la disgrâce auprès des parents, très scolaires forcément. Et si mes résultats sont bons, au contraire, c'est la disgrâce auprès des copains de classes pour qui, obligatoirement, si j'ai de bonnes notes, c'est que je suis pistonné. Aucun résultat n'est bon, aucune réponse adaptée, fautif dans un cas comme dans l'autre. Je me suis donc démerdé toute ma vie, par habitude à toujours me retrouver pas trop devant ni trop derrière.
Du coup, que viens-je faire ici ? à quatre heure moins...Oh bordel. C'est l'heure. Je me dirige vers la ligne de départ. Pas tout devant, hein, comme je viens de l'expliquer, je laisse ça à d'autres. Au milieu, c'est bien. Tout le monde trépigne autour de moi. Littéralement tout le monde. Je suis pile au centre d'un amas de 1000 coureurs, 500 devant moi, 500 derrière. Il y a de tout, des taureaux soufflants par les nasaux et frappant le sol de leur sabot, pardon, chaussure hyper design a 200€ la paire ; des écureuils trémulants sur place comme s'ils avaient sniffé un rail de coke ; des gibbons balançant les bras par devant, se claquant les mains derrière le dos, puis re balançant devant et re double claque dans le dos, tout en se balançant d'un pied sur l'autre ; des Zébulons trottinants et sautillants sur place... j'ai l'impression d'être le seul statique au milieu de tout ce beau monde.
La corne de brume retentit. Les coureurs s'élancent. C'est parti.
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lundi 15 octobre 2018
lundi 1 octobre 2018
Dépression tropicale
De retour sur mon ile paradisiaque, j'ai l'impression que le monde entier s'est passé le mot pour me faire chier. C'est marrant comme de temps en temps la vie se permet de nous enfoncer la gueule dans la merde et juste au moment où on va se noyer, nous tire la tête par les cheveux, nous laisse reprendre une inspiration nauséabonde puis nous replonge bien dedans pour voir si on avait bien compris.
Je me dis ça mais au fond, je m'y suis mis tout seul, dans la merde. Je n'avais qu'à pas espérer, c'est tout. Quel homme saugrenu ce Georges ! Je pratique un sport solitaire, je bosse comme un âne et pas le temps de dépenser ce que je gagne, du coup, je suis riche, mais je viens de tout claquer en un weekend pour rien. Je me retrouve à zéro en début de mois. Top responsabilité, monsieur ! En plus, je ne fume pas, je bois à peine, j'écoute de la musique de vieux, et quand je n'écoute pas du jazz brésilien des années 60 (franchement, qui écoute encore ça ?), je roule dans un voiture de gonzesse en écoutant du disco. Putain, je pourrais porter un Tshirt "Je suis gay" que ça ferait moins d'effet. Alors comment je peux espérer choper une fille ? personne ne peut décemment s'intéresser à un mec avec des gouts aussi chelous !
Ouais t'as raison, Georges, envoie les tous se faire foutre. Continue à écouter la musique que tu aimes, à faire le sport que tu aimes, à rouler dans la voiture que tu aimes, à faire le travail que tu aimes, sans personne pour te faire chier. Tranquille. Tout seul. Tout seul. Tout seul.
Dans ces circonstances, devant le constat déplorable de ce que je renvoie à l'instant, la logique voudrait que je me reprenne, que je me remotive, que je relativise en me disant qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné, que je trouverai bien quelqu'un qui m'aimera comme je suis et que pour tomber dessus, il suffit de chercher un peu. Sortir, rencontrer des gens, ouvrir son horizon, explorer, faire des activités que je n'ai jamais faites auparavant. Ça serait la meilleur chose à faire.
Alors je me suis levé, mon sac de voyage encore à mes pieds, même pas ouvert, j'ai serré les poings, regardé fixement la porte, me suis dirigé vers elle d'un pas décidé, j'ai saisi la poignée avec fermeté en me disant "c'est maintenant ou jamais, sors, va te changer les idées". J'ai serré plus fort, à m'en faire blanchir les doigts, j'ai refermé la porte et me suis allongé sur mon lit.
J'aurais pu pleurer. Mais non. Au lieu de ça...je me suis branlé. Comme jamais. Fort, très fort. J'avais besoin de cette catharsis. D'autre auraient pu prendre leur guitare et jouer jusqu'à s'en faire saigner les doigts, chanter jusqu'à en perdre la voix, peindre jusqu'à en perdre la vue. Moi non. Moi, j'ai mon sperme collé sur ma chemise, les bras en croix sur un lit de célibataire. Je fais l'étoile de mer avec un antenne qui dépasse.
Ça va mieux. Je me déshabille, je prends un douche, je me branle encore, enfile un T-shirt, un short et des tongues, je sors marcher sur le sable, de nuit. La mer est d'huile, la pleine lune est toujours là, elle se reflète dans l'eau, chaude cette fois-ci. Les palmiers bruissent, je ne pense à rien. Enfin j'essaye. Alors comme toujours, ma tête est une véritable radio ambulante avec un seul auditeur, elle a toujours LA chanson dont j'ai besoin. Ce soir, Radiohead, forcément. Puis j'enchaine avec Boys don't cry, mais pas la version péchue des Cure, non, celle fournie avec une pelle pour creuser bien profond. De retour à Radiohead, sans surprise. Oh et puis j'enchaine, tant qu'à faire. Le DJ cerveau veut m'enfoncer visiblement. J'ai les pieds dans l'eau et la tête dans les étoiles, j'enfonce mon regard entre les astres, dans le noir le plus profond de la nuit et mon blues prend des dimensions cosmiques.
Et puis, après avoir épuisé toutes les chansons les plus déprimantes le unes que les autres, je suis rentré chez moi. Il faut bien aller se coucher, je travaille demain. D'ailleurs, Dr Shleck veut me voir dans son bureau demain matin à 8h. Allez, un peu d'optimisme voyons. Grâce à mon cerveau, j'ai pu atteindre le fond du trou, je pousse un grand coup avec les pieds et je remonte, non ? Si ça se trouve c'est pour une bonne nouvelle.
"_ Ah Georges ! j'ai une bonne nouvelle pour toi ! fanfaronne-t-elle dès que j'entre dans son bureau. Je ne me suis pas rasé, je n'ai pas encore pris de café, Lola m'en a certainement préparé un avant de commencer les explorations. C'est notre petit bonheur matinal.
_ Ah ouais ? réponds-je en me grattant la barbe.
_ Oui, tu arrêtes les explorations fonctionnelles, c'est une voie de garage.
Ah, merci de me l'apprendre après presque un an !
_ Ah bon ! pourquoi ?
Et soudainement, je me rends compte que je ne vais plus travailler avec Lola. En tout cas, plus tous les jours.
_ Et bien, j'ai pensé à toi. Tu es jeune, dynamique, tu bosses bien et beaucoup. Tu as réussi à te rendre indispensable au service...
Oui, enfin, surtout parce que tout le monde profite de ma présence pour partir en vacances.
_ ...et du coup, je me suis dit que tu as beaucoup de potentiel et que ce serait dommage de le gâcher dans une toute petite unité comme les explorations fonctionnelles. Il te faut voir plus grand pour exprimer toutes tes capacités. Tu es amené à faire de grandes choses, j'en suis persuadé.
_ C'est gentil de penser à mon avenir mais je me plais bien aux explorations, ça me donne du temps avec chaque patient et j'ai du temps à côté pour lire des revues, me perfectionner...
_ Justement, m'interrompit-elle. Si ça t'intéresse de te perfectionner, je te propose que le service te paye des congés formation, comme ça tu pourras aller en métropole 4 semaines par an pour assister à des congrès...
Oulah, ça ne m'enchante guère, souvenez-vous.
_...t'inscrire à des DU, passer le concours pour devenir PH, tout ça.
Ah, déjà, ça me plait davantage.
_ Tu pourrais même passer des DESC.
_ C'est quoi un DESC ?
_ Diplôme d'Etudes Spécialisées Complémentaires. Ça te permettrait d'avoir des diplômes supplémentaires, des compétences supplémentaires, une expertise plus grande.
Elle marque un point, j'ai toujours eu un syndrome de l'imposteur. Du coup, les diplômes, ça me plait bien.
_ Ah oui, pourquoi pas.
_ Ah ! j'étais sûr que ça te plairait. Je t'ai déjà inscrit au DESC d'obésité comme ça tu pourras rapporter tes compétences acquises dans le service et nous en faire profiter. Tu pourrais donner des cours aux étudiants et à terme, pourquoi pas devenir Professeur !
_ Euh, bah, c'est à dire que...
_ Imagine : une aile à toi tout seul, où tu es autonome, tu diriges ton équipe comme bon te semble à faire la médecine qui te plait de la façon qui te plait.
_ Dois-je comprendre que vous m'offrez un poste ?
_ Je t'offre une chefferie de service si tu es d'accord.
_ Ça ne se refuse pas ! mais bon, c'est un peu subit, j'ai besoin de réfléchir avant.
_ Bien sûr. Par contre, tu as jusqu'à ce soir, il y a la CME pour décider de l'avenir de l'hôpital, les budgets à attribuer, les postes à pourvoir, les projets à mettre en place. Ça serait bien que tu brilles à ce moment là.
Elle me fit un clin d’œil. Ça été la goutte d'eau. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose de louche là dessous. Je me suis réveillé d'un coup.
_ Ok, réponse ce soir. Par contre, pour les explorations, on fait comment ?
_ J'irai à partir d'aujourd'hui. Avec mon poste à responsabilités, la CME à préparer, ça me dégagera du temps.
_ Ah. Et du coup, je travaille où aujourd'hui ?
_ Dans le service d'hospitalisation complète bien sûr, tu me remplaces."
Ah bah oui, suis-je bête. Bon, je vais prendre un café dans mon bureau (qui est toujours aux explorations), je croise Lola vite fait, lui annonce la mauvaise nouvelle que nous ne travaillerions plus ensemble tous les jours. Elle aussi, a été attristée, mais Dr Schleck arrivant, elle m'a fait un clin d’œil et a filé bosser. Quand c'est elle qui m'en fait, ça va, je sais que c'est sincère, il n'y a pas d'entourloupe derrière.
J'en ai profité pour regarder les emails professionnels. J'ai la surprise de recevoir un requête étrange.
"Bonjour, je suis Marie, interne dans le service du Professeur A. J'ai l'honneur de poursuivre les travaux de votre thèse pour faire la mienne. Aussi, je vous demande humblement s'il serait possible que vous m'envoyiez l'ensemble de vos données pour que je puisse y ajouter les miennes. Pr A m'a dit qu'il y a un article dans une grande revue à la clé, je vous citerai en second auteur. Cordialement"
Mmm, il m'avait semblé avoir été clair dans les conclusions de ma thèse : les recommandations européennes sont erronées. Il n'y a pas besoin de faire des scanners injectés à tour de bras, un simple scanner non injecté suffit. Et il n'y a pas besoin d'opérer autant non plus. Je ne vois pas en quoi rajouter 50, 100 ou même 200 dossiers y changerait quoi que ce soit.
Putain, c'est une bataille d'ego ou quoi ?! Pr A n'a pas du digéré que je dise à demi mot que les recommandations qu'il avait pondues étaient fausses, argument issu des dossiers des patients de son propre service, devant ses propres collègues professeurs. Et maintenant il veut prouver qu'il a raison en rajoutant les dossiers qu'il aura trié pour tendre vers ses opinions ? Je le sens gros. Et oui, visiblement c'est ça, cette interne a déjà des données et il lui manque les miennes pour ses stats. La pauvre, est-ce qu'elle sait seulement dans quoi elle s'embarque ? Je lui répondrai plus tard, de toute façon les données ne sont pas sur moi.
Ma journée s'enchaine mollement, je n'ai pas envie d'être là. Je me demande ce que tout cela cache. J'ai besoin d'une bonne nuit de sommeil pour y penser proprement. Sauf que non, je n'ai pas ce luxe. J'avale un sandwich en quatrième vitesse et je vais m'effondrer dans mon bureau. Une petite sieste, histoire de récupérer un peu.
L'heure de la CME a sonné. J'ai fini l’après-midi en zombie, comme quand on conduit et en arrivant chez soi, on ne se rappelle plus comment y être arrivé. Je n'ai pas gagné en lucidité, j'ai toujours l'impression d'avoir du brouillard dans un boite crânienne vide. Les orateurs s'enchainent.
"_ Cher président de CME, je vous remercie de me donner la parole. Nous sommes réunis ce soir pour se partager l'enveloppe de l'ARS concernant les MIG...
OK, au bout d'à peine une minute je suis déjà perdu. Bon, j'ai pu raccrocher les wagons grâce au Dr Shleck :
_ Je t'explique la situation. L'hôpital est déficitaire, il va recevoir un gros chèque de la région. Sauf que cet argent, on va le distribuer au mérite : les meilleurs élèves recevront plus et les autres les miettes. Par dessus ça se rajoute une enveloppe venant de l'Agence Régionale de Santé délivrée aux projets innovants, ceux qui ouvrent une activité qu'il n'y avait pas ailleurs. Ton rôle à toi c'est de vendre le service des explorations fonctionnelles pour montrer que nous avons été un bon élève et donc toucher un gros chèque. Tu me suis ?
_ Oui, mais à la dernière réunion de service, quand j'ai présenté l'activité des explorations, j'avais montré qu'on avait fait rapporter à l'hôpital environ 100 000€. Ils sont passés où ? ils ne nous reviennent pas ?
Elle n'a pas répondu. Pour une fois, au lieu de la lenteur administrative habituelle, c'est allé très vite. Chaque service a présenté son projet, certaines sérieux, d'autres farfelus.
_ Nous appelons les services de chirurgie et d'endocrinologie. C'est original. Un projet commun ?
_ Oui, nous venons présenter le projet à deux parce que...
Dr Shleck me souffle les sous-titres à l'oreille :
_ ...parce que le service d'endocrino est super déficitaire. Il sait que tout seul, il n'a aucune chance de tirer son épingle du jeu. Par contre, les chirs, ce sont eux qui font tourner la baraque. Ils font rapporter un max à l'hôpital, c'est la vitrine. Alors ils veulent le rester évidemment.
De retour au duo.
_ Nous voulons monter un service de prise en charge de l'obésité. C'est très à la mode...pardon, il y a beaucoup de demandes de la part des patients et l'ARS en a fait un cheval de bataille pour...
Shleck reprend les commentaires :
_ Oh, c'est bien joué de leur part. Ils savent qu'ils ont besoin l'un de l'autre pour toucher ce chèque. En plus, ils ont du avoir vent de mon projet à moi et veulent nous coiffer au poteau. Heureusement, j'ai un atout dans ma main, dit-elle en me donnant un coup de coude dans les cotes.
_ Nous avons déjà des postes d'infirmières, de diététiciennes, d'AS. Il nous manque des éduc sportifs et un community manager.
Murmure d'incompréhension dans la salle.
_ Oui, pour embellir encore la vitrine de l'hôpital, nous avons pensé créer un compte sur tous les réseaux sociaux pour promouvoir le service et montrer les photos des progrès des patients. On avait pensé l'appeler InstaQuintal. Nous avions aussi pensé à un atelier chant et diffuser des vidéos de chansons avec le compte Allé Gro. Ou encore un atelier théâtre, la thérapie par le rire, et diffuser des vidéos de sketchs avec le compte Allé Graisse.
Rires gras, évidemment, dans l'ensemble de l'assistance.
Dr Shleck commente : "Faire rire les collègues, bonne stratégie, attirer la sympathie, la connivence pour attirer les votes. Pas mal, mais piètre. Puis elle se leva : _ A mon tour. Je vais les défoncer ces cons. Viens avec moi."
Je la suis placidement.
"_ Bonjour, nous aussi nous avons un projet de prise en charge de l'obésité, mais plutôt que le faire en hospitalisation complète comme mes chers prédécesseurs (appuyé d'un sourire pincé et d'une pause dramatique), nous avions pensé faire une prise en charge ambulatoire : il y a besoin de moins de personnels, moins longtemps, pas de nuits, c'est plus pratique pour les patients et nous pourrions les revoir régulièrement dans le cadre d'un hôpital de jour qui pourra bénéficier d'un enveloppe supplémentaire de l'ARS suite à ses injonctions vers le virage ambulatoire. Nous avons déjà des intervenants extérieurs bénévoles (en insistant bien sur le mot) ainsi que des associations de patients qui ont fait part en amont de leur préférence pour une prise en charge ponctuelle et répétée plutôt que sortir l'artillerie lourde une semaine complète enfermé entre quatre murs puis plus rien.
Wow, je suis scotché. En trois phrases, elle vient de dire qu'elle a déjà les patients, qu'elle coutera moins cher et rapportera davantage. Mais elle enfonce le clou.
_ De plus, ce sera le Dr Zafran ici présent qui assurera la chefferie de service. Il a déjà prouvé son efficience dans la gestion en ambulatoire des explorations fonctionnelles.
Et paf ! Forcément, nos concurrents réagissent.
_ Avez-vous au moins les compétences pour gérer ce genre de pathol...
_ Évidemment, nous avons l'habitude des prises en charges pluridisciplinaires et nous avons déjà le plateau technique pour réaliser toutes les explorations nécessaires du bilan pré opératoire. Une fois cela fait, nous orienterons les patients vers nos confrères chirurgiens pour qu'à leur tour ils puissent bénéficier de l'augmentation d'activité de leur service.
Oh mon Dieu, magistral. Elle a balayé d'un revers de la main l'endocrino et flatté le chir dans le même mouvement.
_ Dr Zafran, un mot ? vous vous sentez les épaules ?
J'ai pensé à Lola, que je quitterai pour la reconnaissance. Jamais le service n'aurait tourné aussi bien sans elle. Je ne voudrais pas qu'on l'oublie.
_ Oui bien sûr, mais jamais je n'y serai arrivé sans...
_ Oui, sans le Dr Shleck, on sait. Croyez-moi, elle n'a pas besoin d'être flattée et surtout pas en public, me coupa le président de CME. Bon, les autres projets, au suivant, allez, on avance."
Vous vous en doutez, nous avons eu l'accord de la CME pour réaliser notre projet. Ça veut dire que je vais être bientôt chef de service. Et qui sait pourquoi pas, un jour, professeur ? oooh l'idée commence à me plaire. Ne serait-ce que pour narguer Pr A. J'en jubile d'avance.
Dr Shleck continue de me brieffer même si nous sommes sortis de la réunion.
"_ Bon, ton boulot maintenant, c'est de finir la semaine en hospit. Après je te remplace et tu files en métropole pour ton DESC d'obésité. Ça me parait indispensable maintenant.
_ En effet.
_ J'en conclue que tu acceptes le poste de PH à temps plein pour une durée indéterminée ?
_ Oui.
_ Très bien. On va faire de super choses ensemble."
Je me sens regonflé, soudainement la petite déprime de la veille me semble ridicule. Dès le lendemain, je me dérobe du service entre deux patients pour en informer Lola.
"_ Mmm mouais, ça pue. Fais gaffe à toi.
_ De quoi tu parles ? on me propose un poste de chef de service et toi tu me dis que ça pue. Tu ne trouves pas que c'est une façon de remercier mes compétences ?
_ Crois-moi, je connais les rouages de l'hôpital et en général, une promotion ne tombe jamais sur le coin de la gueule de quelqu'un. C'est uniquement ceux qui l'ont décidé qui montent, les autres se font broyer. Fais moi confiance.
_ Ouais, j'ai surtout l'impression que tu es aigrie qu'on ne bosse plus ensemble, avoue.
_ C'est vrai que je suis triste qu'on soit séparés mais je ne te parle pas de ça. Je te parle de toi, je me méfie de Shleck et j'ai peur pour toi.
_ Oh c'est bon, elle fait un peu peur mais pas à ce point et puis bon, au moins une femme qui reconnait mes qualités à leur juste valeur.
_ Putain, t'es vraiment con quand tu t'y mets, je te jure, dit-elle sans pouffer.
C'est l'absence de pouffage qui m'a fait tiquer. Elle doit être plus affectée que je ne pensais par mon départ.
_ Pardon, je ne pensais pas ça te toucherait autant que je m'en aille.
_ Non écoute moi, je suis sérieuse. Tu n'as pas été promu par hasard. Certes tu es très compétent, je le sais, je t'ai vu bosser et je suis très contente pour toi, crois moi. Tu le mérites. Mais il se passe autre chose, j'en ai l'intuition.
_ Il se passerait pas que tu as des sentiments à mon égard par hasard ? la taquine-je.
_ Putain mais vas te faire foutre, CONNARD !"
S'il y avait une porte à claquer elle l'aurait fait. Elle est juste partie l'air furax et écrasant le sol sous chacun de se pas. Je n'ai rien compris. Il se passe quoi au juste ? elle m'avertit de quoi ? est-ce sa façon à elle de me dire que je vais lui manquer ?
De retour dans le service, Dr Shleck me convoque à nouveau. Décidément, je dois vraiment être devenu indispensable, je n'ai jamais autant été dans son bureau en aussi peu de temps.
"_ Bon, j'ai revu l'organisation du futur service d'obésité. Les patients arrivent à 7h, prise de sang, puis ils ont un entretien avec toi, puis tous leurs examens et rendez-vous avec les intervenants extérieurs. Ils sortent à 17h et toi tu rassembles tous les résultats et tu dictes une synthèse. De plus, comme nous avons des besoins de fonctionnement et comme tu n'auras rien à faire pendant que les patients seront en examen, tu iras dans les services de l'hôpital pour donner des avis spécialisés, ça nous libèrera, nous autres PH, de cette corvée. Sans compter les astreintes de weekend et les gardes. Et quand l'un d'entre nous sera en vacances tu t'occuperas de la moitié d'une aile en sus.
_ Ah oui quand même. Du coup, c'est comme si je devais travailler dans le service ET aux explorations fonctionnelles mais tout le temps.
_ C'est comme ça.
_ Mais du coup, ma liberté d'organisation en tant que chef de service...euh...
_ Que les choses soient bien claires. Ici c'est moi la chef de service, et même si l'administration découpe les murs en différents sous-services, ça reste moi la chef. Et demain je serai chef de pole, c'est moi qui déciderai pour plusieurs services. Et après demain je serai chef d'établissement, comme ça, l'administration, ce sera moi. Mon avenir est déjà planifié, stratégisé, prévu 10 coups à l'avance. Alors c'est pas un petit assistant et ses velléités d'indépendance qui va changer ça.
_ Et j'y gagne quoi moi ?
_ Le prestige. La reconnaissance. La faculté de pouvoir dicter la pluie et le beau temps sur la façon de faire de la bonne médecine auprès des libéraux. Briller en société, être le détenteur d'un savoir séculier, jalousement gardé et gracieusement distribué moyennant courbettes. Tu pourrais même donner des interviews à la télé en tant que référent en obésité. Tout le monde s'arracherait ton joli minois. Tous les médecins veulent être mis sur un piédestal.
_ Bof, moi ...
_ Et tu n'imagines pas combien tes collègues masculins, même les plus moches, arrivent à s'attraper de greluches avec un titre ronflant comme "chef de service" ou "maitre de conférence". Donner des cours aux internes, aux étudiants en général, c'est faire rentrer le loup dans la bergerie. Et alors "professeur" n'en parlons pas. Il n'y en a pas un seul qui soit fidèle. Ils auraient tort de s'en priver, c'est open bar ! Ne dis pas que tu cracherais dessus.
Elle touche à deux cordes sensible : ma solitude et mon complexe d'infériorité. C'est sûr qu'avec un titre, je n'aurais plus ni l'un ni l'autre et pour ça, je n'ai qu'à passer un diplôme en métropole et accepter de ne pas prendre de décision concernant l'organisation de mon lieu de travail. Ce sont des concessions tout à fait acceptables. Me voyant y réfléchir elle clôt la discussion :
_ Bon, il te reste 3 jours dans le service et après tu pars une semaine à Paris pour tes cours. Bon séjour, me sourit-elle."
Après tout, j'aurais la sécurité de l'emploi, les congés payés, un travail intéressant, l'utilité publique de rendre service aux patients, leur reconnaissance et celle de mes pairs généralistes quand à mes capacités à soigner. C'est tout ce dont on pourrait espérer. La stabilité. J'ai 30 ans passés, il serait peut-être temps de devenir raisonnable. Malgré la rigueur que cela représente, ça me semble la décision la plus logique à prendre.
Du coup, les jours suivants, j'ai continué sur la lancée vulcaine, si c'est bien la voie que doit prendre ma vie. L’après-midi, un patient s'est pointé :
"_ Bonjour Docteur, je viens pour l'hospitalisation.
_ Oui je vois bien, vous êtes déjà dans un lit de l'hôpital. Vous êtes ?
_ M. Comebaque.
_ Ah oui, mais vous étiez prévu hier, alors on a donné votre lit à un autre patient. Vous avez de la chance d'en avoir un aujourd'hui.
_ Oui, je sais, j'aurais du appeler...
_ Oui, vous auriez du.
_ ... mais bon, comprenez que ce n'est pas facile pour moi. Je n'avais pas très envie de venir.
_ Rien ne vous empêche de partir.
_ Mais bon, maintenant que je suis là, autant en profiter.
_ Ça dépend, vous venez pour quoi ?
_ Je ne sais pas. Mon docteur traitant ne vous l'a pas dit ?
_ Non, il ne m'a pas eu directement au téléphone, ça doit être un de mes collègues.
_ Il ne vous a pas écrit ?
_ Sans doute mais vu que vous n'êtes pas venu hier, on a jeté votre fax.
_ Ah mince. Ah bah j'ai bien fait de retourner voir mon médecin hier. Il a insisté pour que je vienne vous voir, mais moi je ne voulais pas, hein !
_ Du coup, vous avez un second courrier de votre médecin ?
_ Non, je l'ai oublié à la maison.
_ Au moins un ordonnance ou une prise de sang ?
_ Non, j'ai tout laissé à la maison et je suis venu le plus vite possible.
_ Bon pour résumer : je ne sais pas ce que vous avez, vous non plus. Je ne sais pas par quoi vous êtes traité donc je ne sais pas par quoi changer. Je ne sais pas quoi vous faire comme prise de sang ni quel autre examen et en plus vous n'avez pas envie de rester.
_ Ah et du coup, on fait quoi ?
_ Avec aussi peu de renseignements, je ne vais rien pouvoir faire. Moi, je ne fais pas de médecine vétérinaire. Retournez chez vous et demandez à votre médecin traitant de nous communiquer votre dossier complet, on pourra peut-être avancer avec ça."
Une heure après, j'ai reçu un coup de fil de son médecin.
"_ C'est inadmissible de faire ça !
_ Pourquoi ?
_ Vous savez depuis combien de temps je négocie pour qu'il accepte enfin de se faire hospitaliser ?
_ Non, mais ça a aurait été bien de nous le communiquer justement.
_ Je lui ai remis un courrier en main propre.
_ Il l'a oublié.
_ Et j'ai faxé son dossier hier.
_ Il s'est égaré.
_ Et vous venez me dire à moi que j'ai mal fait mon boulot. Mais vous êtes quelle espèce de connard ?
_ Le genre qui ne traite pas les gens contre leur volonté."
Et j'ai raccroché, certain d'avoir gagné l'argumentation.
Shleck a raison finalement. La logique froide, ça a du bon. Remettre en place ces cons de généralistes incompétents, mettre les couilles sur la table. C'est con, j'avais horreur de ça avant, sans doute par peur de perdre, mais j'avoue que c'est agréable.
Le lendemain, j'ai du remettre en place l'équipe. De vrais tire-au-flans.
"_ Bon, on a 4 entrées cet après-midi, faudrait penser à s'activer un peu si vous ne voulez pas perdre votre poste.
_ Oh, c'est bon docteur, on a déjà fait 3 chambres sur les 6 sorties que vous avez faites ce matin. Faudra penser à nous ménager un peu si vous ne voulez nous avoir dans les lits du service.
_ Mais c'est pas le moment de faire la sieste enfin ! dis-je en plaisantant.
_ En tant que PATIENTS, Docteur, parce que vous nous aurez usé à la tâche.
_ Oh ça va, je plaisante. On n'a pas d'humour ici ?"
Personne de mon niveau pour apprécier mes traits d'esprit. Après le changement d'équipe du matin pour celle du soir, j'ai pu enfin exprimer tout mon potentiel.
"_ Bon, madame Artfélieure, si vous êtes hospitalisée c'est parce que vous ne prenez pas vos médicaments à la maison.
_ Non.
_ "Non je les prends pas" ou "non je ne suis pas d'accord" ?
_ Non je les prends mais bon, parfois j'oublie.
_ Oui mais du coup, même si je change vos médicaments pour des médicaments plus forts, le problème reste le même : pas pris, pas guéri !
_ C'est pas que je fasse preuve de mauvaise volonté, c'est juste que des fois, j'en saute un ou deux.
_ C'est bien ce que je dis, vous ne guérirai jamais comme ça.
_ Je veux bien faire un effort mais il me faut de l'aide.
_ Je peux vous prescrire un pilulier tout simplement, avec votre traitement habituel sans rien changer et on verra après.
_ Ah oui, tiens ça m'aiderait beaucoup.
_ Bon voilà, on trouve une solution. Du coup, vous n'avez pas besoin d'être hospitalisée, vous pouvez rentrer chez vous.
_ Oh merci Docteur.
_ Allez Hop ! une sortie de plus. Je crois que je vais faire péter le record de rentabilité du service."
Bizarrement, face à ma fierté et ma sur-compétente à traiter les patients avec une rapidité folle, je n'ai reçu de la part de mes subordonnés que des regards sombres. Tas de cons, vous ne comprenez rien.
Le vendredi, je prépare déjà ma semaine suivante, celle où je passerai toutes mes soirées dans un hôtel parisien, en installant une application de rencontres. Ça me fera sans doute le plus grand bien d'échanger mes sports d'ascension contre une activité physique plus horizontale. Je commence déjà à scruter les différents profils quand Lola m’interrompt.
"_ Du coup, Mr Hyde, t'as prévu de redevenir Dr Jekyll quand ?
_ De quoi tu parles ?
_ Mon bureau est en face de la cachette à pauses clopes, les gens jasent. J'entends tout. Qu'est-ce qui se passe ? t'as décidé de battre le record du nombre de couilles cassées en un minimum de temps ?
_ Encore une fois, de quoi tu parles ?
_ Putain, ça fait trois jours que tout le monde crache dans ton dos et tu ne vois rien ? t'as un comportement dégueulasse. Je ne te reconnais plus. Tu es odieux avec tout le monde. Les médecins gé n'appellent plus pour prendre de rendez-vous, je suis au chômage technique. Les patients sont offusqués d'être expédiés sans ménagements et l'équipe soignante est outrée à chaque fois que tu ouvres la bouche.
_ Oh, c'est bon, ce sont des branleurs qui ne comprennent pas mon humour, c'est tout.
_ Ce sont les mêmes qui ont kiffé de bosser avec toi pendant que tu remplaçais les médecins partis en vacances. Ce sont les mêmes qui se pliaient en quatre pour toi parce que tu étais différent de tes prédécesseurs, parce qu'ils aimaient bosser avec toi. Et là, c'est même pire qu'avec les médecins habituels. Au moins, eux ont la décence, ou l'expérience, de n'être cons qu'à temps partiels. Toi tu fais du zèle.
_ M'enfin, c'est bon, je les fais bosser un peu plus c'est tout. Avec l'argent gagné par le service on pourra embaucher du personnel supplémentaire et ils pourront souffler à ce moment là. Je fais ça pour leur rendre service. C'est trop compliqué à comprendre ça ?
_ Non, c'est pas trop compliqué mais tu vas en casser combien avant d'y arriver ? et puis c'est même pas de leur charge de travail dont je te parle. Je te parle de toi, de ton comportement, de ce que tu renvoies en ce moment.
_ C'est à dire ?
_ Bah, avant, ça ne me dérangeait pas d'être rappelée sur mes jours de repos pour filer des coups de mains dans le service d'hospitalisation complète quand je savais que tu y bossais. Maintenant que tu y es à temps plein, je n'ai même plus envie. Et j'ai encore moins envie que tu m'appelles, qu'on passe du temps ensemble. Depuis 3 jours, j'éteins mon portable quand je quitte l'hosto. Je n'ai plus envie de te parler.
_ Ouais, c'est bon, j'ai compris, tu es jalouse que ma carrière avance pendant que tu es coincée dans une voie de garage.
Lola me giffle.
_ Va te faire foutre, George. Va te faire foutre, dit-elle sans hausser le ton, sans crier, sans esclandre, rien. La voix neutre, non, froide. Pire : glaciale. Pendant qu'elle me tournait le dos pour partir, je répondis :
_ J'en ai bien l'intention !" en lui montrant mon application smartphone toujours ouverte, fier de ma répartie.
A Paris, pour mes cours. C'est très inégal, tantôt des conférence passionnantes, tantôt des informations cruciales, parfois des profs qui viennent s'entendre parler, parfois des intervenants extérieurs complètement inintéressants. En résumé, pour le peu d'heures de qualité, je dois me farcir d'énormes quantités de vide. Je m'emmerde, je m'ennuie, je me fais chier. Bah tiens, à propos de farcir, mon application de rencontre fonctionne bien. J'ai plusieurs propositions. Mais...
Je n'ai appelé personne. Je reste dans mon chambre d'hôtel, remboursée par l'hôpital, seul assis au bord de mon lit. Je n'ai même pas envie de me branler. Je me sens aussi vide que mes cours. Creux. Du vent. C'est ça, je suis un gaz. Un gros méchant prout que personne ne peut plus sentir.
Mais qu'est-ce que je fous ici ? Je suis des cours qui ne me plaisent pas. C'est pas que le sujet ne m'intéresse pas, au contraire, mais c'est tellement mal fait, putain, j'en apprendrais davantage sur le sujet en m'enfermant dans mon bureau à potasser les revues scientifiques et les blogs de patients. Non, ça m'intéresse mais je me fais chiiiiiier comme un rat mort, bordel ! Pourquoi est-ce que je suis venu me casser mes propres couilles ici, à faire un truc qui ne me plait pas : une conférence !
Putain et ma vie c'est quoi ? du vent aussi ? Pose-toi cinq minutes et réfléchis Georges. Tu as envie de quoi ? qu'est-ce qui t'anime au plus profond de toi ? si tu tournais ton oeil à l'intérieur de toi même, tu y verrais quoi ? du vide ? non. Tu n'es pas une coquille vide. Tu es un être de substance. De quoi es-tu fait ? quel est le feu qui t'anime ?
Je m'attrape la tête entre les deux mains. Ma tête me fait mal. Je l'enfonce entre mes deux genoux et gémis. Je n'ai pas envie de réfléchir à tout ça. Réfléchir, ce n'est que regarder dans un miroir finalement. Mais OH ! je ne pourrais pas avoir cinq secondes de tranquillité dans ma propre tête ?! c'est trop demander !!!
Visiblement si. Un truc qui marche bien chez moi, c'est courir. Excellente idée : seul, de nuit, en plein Paris, sans connaître un quelconque itinéraire. Non, je passe. Alors une douche.
L'eau est brûlante, la buée limite mon champs de vision à la longueur de mes bras. Je suis assis sur le fond du bac à douche, le jet d'eau frappe le sommet de ma nuque, je regarde ruisseler les gouttes sur la faïence et je ne pense plus à rien. Enfin !
Je suis épuisé. Je m'enroule sous mes couettes et me raccroche à mon compagnon de réconfort de toujours : mon livre. En revenant de mon fiasco lors de mon dernier voyage (il y a moins de 2 semaines, seulement !) j'avais fini les 600 pages des 2 premiers tomes. Du coup cette fois-ci, j'ai pris les 2 suivants. J'ouvre le troisième tome de ma collec et il en tombe un bout de papier.
Je l'attrape. Un seul mot est écrit :
Karma
To be continued...
Je me dis ça mais au fond, je m'y suis mis tout seul, dans la merde. Je n'avais qu'à pas espérer, c'est tout. Quel homme saugrenu ce Georges ! Je pratique un sport solitaire, je bosse comme un âne et pas le temps de dépenser ce que je gagne, du coup, je suis riche, mais je viens de tout claquer en un weekend pour rien. Je me retrouve à zéro en début de mois. Top responsabilité, monsieur ! En plus, je ne fume pas, je bois à peine, j'écoute de la musique de vieux, et quand je n'écoute pas du jazz brésilien des années 60 (franchement, qui écoute encore ça ?), je roule dans un voiture de gonzesse en écoutant du disco. Putain, je pourrais porter un Tshirt "Je suis gay" que ça ferait moins d'effet. Alors comment je peux espérer choper une fille ? personne ne peut décemment s'intéresser à un mec avec des gouts aussi chelous !
Ouais t'as raison, Georges, envoie les tous se faire foutre. Continue à écouter la musique que tu aimes, à faire le sport que tu aimes, à rouler dans la voiture que tu aimes, à faire le travail que tu aimes, sans personne pour te faire chier. Tranquille. Tout seul. Tout seul. Tout seul.
Dans ces circonstances, devant le constat déplorable de ce que je renvoie à l'instant, la logique voudrait que je me reprenne, que je me remotive, que je relativise en me disant qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné, que je trouverai bien quelqu'un qui m'aimera comme je suis et que pour tomber dessus, il suffit de chercher un peu. Sortir, rencontrer des gens, ouvrir son horizon, explorer, faire des activités que je n'ai jamais faites auparavant. Ça serait la meilleur chose à faire.
Alors je me suis levé, mon sac de voyage encore à mes pieds, même pas ouvert, j'ai serré les poings, regardé fixement la porte, me suis dirigé vers elle d'un pas décidé, j'ai saisi la poignée avec fermeté en me disant "c'est maintenant ou jamais, sors, va te changer les idées". J'ai serré plus fort, à m'en faire blanchir les doigts, j'ai refermé la porte et me suis allongé sur mon lit.
J'aurais pu pleurer. Mais non. Au lieu de ça...je me suis branlé. Comme jamais. Fort, très fort. J'avais besoin de cette catharsis. D'autre auraient pu prendre leur guitare et jouer jusqu'à s'en faire saigner les doigts, chanter jusqu'à en perdre la voix, peindre jusqu'à en perdre la vue. Moi non. Moi, j'ai mon sperme collé sur ma chemise, les bras en croix sur un lit de célibataire. Je fais l'étoile de mer avec un antenne qui dépasse.
Ça va mieux. Je me déshabille, je prends un douche, je me branle encore, enfile un T-shirt, un short et des tongues, je sors marcher sur le sable, de nuit. La mer est d'huile, la pleine lune est toujours là, elle se reflète dans l'eau, chaude cette fois-ci. Les palmiers bruissent, je ne pense à rien. Enfin j'essaye. Alors comme toujours, ma tête est une véritable radio ambulante avec un seul auditeur, elle a toujours LA chanson dont j'ai besoin. Ce soir, Radiohead, forcément. Puis j'enchaine avec Boys don't cry, mais pas la version péchue des Cure, non, celle fournie avec une pelle pour creuser bien profond. De retour à Radiohead, sans surprise. Oh et puis j'enchaine, tant qu'à faire. Le DJ cerveau veut m'enfoncer visiblement. J'ai les pieds dans l'eau et la tête dans les étoiles, j'enfonce mon regard entre les astres, dans le noir le plus profond de la nuit et mon blues prend des dimensions cosmiques.
Et puis, après avoir épuisé toutes les chansons les plus déprimantes le unes que les autres, je suis rentré chez moi. Il faut bien aller se coucher, je travaille demain. D'ailleurs, Dr Shleck veut me voir dans son bureau demain matin à 8h. Allez, un peu d'optimisme voyons. Grâce à mon cerveau, j'ai pu atteindre le fond du trou, je pousse un grand coup avec les pieds et je remonte, non ? Si ça se trouve c'est pour une bonne nouvelle.
"_ Ah Georges ! j'ai une bonne nouvelle pour toi ! fanfaronne-t-elle dès que j'entre dans son bureau. Je ne me suis pas rasé, je n'ai pas encore pris de café, Lola m'en a certainement préparé un avant de commencer les explorations. C'est notre petit bonheur matinal.
_ Ah ouais ? réponds-je en me grattant la barbe.
_ Oui, tu arrêtes les explorations fonctionnelles, c'est une voie de garage.
Ah, merci de me l'apprendre après presque un an !
_ Ah bon ! pourquoi ?
Et soudainement, je me rends compte que je ne vais plus travailler avec Lola. En tout cas, plus tous les jours.
_ Et bien, j'ai pensé à toi. Tu es jeune, dynamique, tu bosses bien et beaucoup. Tu as réussi à te rendre indispensable au service...
Oui, enfin, surtout parce que tout le monde profite de ma présence pour partir en vacances.
_ ...et du coup, je me suis dit que tu as beaucoup de potentiel et que ce serait dommage de le gâcher dans une toute petite unité comme les explorations fonctionnelles. Il te faut voir plus grand pour exprimer toutes tes capacités. Tu es amené à faire de grandes choses, j'en suis persuadé.
_ C'est gentil de penser à mon avenir mais je me plais bien aux explorations, ça me donne du temps avec chaque patient et j'ai du temps à côté pour lire des revues, me perfectionner...
_ Justement, m'interrompit-elle. Si ça t'intéresse de te perfectionner, je te propose que le service te paye des congés formation, comme ça tu pourras aller en métropole 4 semaines par an pour assister à des congrès...
Oulah, ça ne m'enchante guère, souvenez-vous.
_...t'inscrire à des DU, passer le concours pour devenir PH, tout ça.
Ah, déjà, ça me plait davantage.
_ Tu pourrais même passer des DESC.
_ C'est quoi un DESC ?
_ Diplôme d'Etudes Spécialisées Complémentaires. Ça te permettrait d'avoir des diplômes supplémentaires, des compétences supplémentaires, une expertise plus grande.
Elle marque un point, j'ai toujours eu un syndrome de l'imposteur. Du coup, les diplômes, ça me plait bien.
_ Ah oui, pourquoi pas.
_ Ah ! j'étais sûr que ça te plairait. Je t'ai déjà inscrit au DESC d'obésité comme ça tu pourras rapporter tes compétences acquises dans le service et nous en faire profiter. Tu pourrais donner des cours aux étudiants et à terme, pourquoi pas devenir Professeur !
_ Euh, bah, c'est à dire que...
_ Imagine : une aile à toi tout seul, où tu es autonome, tu diriges ton équipe comme bon te semble à faire la médecine qui te plait de la façon qui te plait.
_ Dois-je comprendre que vous m'offrez un poste ?
_ Je t'offre une chefferie de service si tu es d'accord.
_ Ça ne se refuse pas ! mais bon, c'est un peu subit, j'ai besoin de réfléchir avant.
_ Bien sûr. Par contre, tu as jusqu'à ce soir, il y a la CME pour décider de l'avenir de l'hôpital, les budgets à attribuer, les postes à pourvoir, les projets à mettre en place. Ça serait bien que tu brilles à ce moment là.
Elle me fit un clin d’œil. Ça été la goutte d'eau. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose de louche là dessous. Je me suis réveillé d'un coup.
_ Ok, réponse ce soir. Par contre, pour les explorations, on fait comment ?
_ J'irai à partir d'aujourd'hui. Avec mon poste à responsabilités, la CME à préparer, ça me dégagera du temps.
_ Ah. Et du coup, je travaille où aujourd'hui ?
_ Dans le service d'hospitalisation complète bien sûr, tu me remplaces."
Ah bah oui, suis-je bête. Bon, je vais prendre un café dans mon bureau (qui est toujours aux explorations), je croise Lola vite fait, lui annonce la mauvaise nouvelle que nous ne travaillerions plus ensemble tous les jours. Elle aussi, a été attristée, mais Dr Schleck arrivant, elle m'a fait un clin d’œil et a filé bosser. Quand c'est elle qui m'en fait, ça va, je sais que c'est sincère, il n'y a pas d'entourloupe derrière.
J'en ai profité pour regarder les emails professionnels. J'ai la surprise de recevoir un requête étrange.
"Bonjour, je suis Marie, interne dans le service du Professeur A. J'ai l'honneur de poursuivre les travaux de votre thèse pour faire la mienne. Aussi, je vous demande humblement s'il serait possible que vous m'envoyiez l'ensemble de vos données pour que je puisse y ajouter les miennes. Pr A m'a dit qu'il y a un article dans une grande revue à la clé, je vous citerai en second auteur. Cordialement"
Mmm, il m'avait semblé avoir été clair dans les conclusions de ma thèse : les recommandations européennes sont erronées. Il n'y a pas besoin de faire des scanners injectés à tour de bras, un simple scanner non injecté suffit. Et il n'y a pas besoin d'opérer autant non plus. Je ne vois pas en quoi rajouter 50, 100 ou même 200 dossiers y changerait quoi que ce soit.
Putain, c'est une bataille d'ego ou quoi ?! Pr A n'a pas du digéré que je dise à demi mot que les recommandations qu'il avait pondues étaient fausses, argument issu des dossiers des patients de son propre service, devant ses propres collègues professeurs. Et maintenant il veut prouver qu'il a raison en rajoutant les dossiers qu'il aura trié pour tendre vers ses opinions ? Je le sens gros. Et oui, visiblement c'est ça, cette interne a déjà des données et il lui manque les miennes pour ses stats. La pauvre, est-ce qu'elle sait seulement dans quoi elle s'embarque ? Je lui répondrai plus tard, de toute façon les données ne sont pas sur moi.
Ma journée s'enchaine mollement, je n'ai pas envie d'être là. Je me demande ce que tout cela cache. J'ai besoin d'une bonne nuit de sommeil pour y penser proprement. Sauf que non, je n'ai pas ce luxe. J'avale un sandwich en quatrième vitesse et je vais m'effondrer dans mon bureau. Une petite sieste, histoire de récupérer un peu.
L'heure de la CME a sonné. J'ai fini l’après-midi en zombie, comme quand on conduit et en arrivant chez soi, on ne se rappelle plus comment y être arrivé. Je n'ai pas gagné en lucidité, j'ai toujours l'impression d'avoir du brouillard dans un boite crânienne vide. Les orateurs s'enchainent.
"_ Cher président de CME, je vous remercie de me donner la parole. Nous sommes réunis ce soir pour se partager l'enveloppe de l'ARS concernant les MIG...
OK, au bout d'à peine une minute je suis déjà perdu. Bon, j'ai pu raccrocher les wagons grâce au Dr Shleck :
_ Je t'explique la situation. L'hôpital est déficitaire, il va recevoir un gros chèque de la région. Sauf que cet argent, on va le distribuer au mérite : les meilleurs élèves recevront plus et les autres les miettes. Par dessus ça se rajoute une enveloppe venant de l'Agence Régionale de Santé délivrée aux projets innovants, ceux qui ouvrent une activité qu'il n'y avait pas ailleurs. Ton rôle à toi c'est de vendre le service des explorations fonctionnelles pour montrer que nous avons été un bon élève et donc toucher un gros chèque. Tu me suis ?
_ Oui, mais à la dernière réunion de service, quand j'ai présenté l'activité des explorations, j'avais montré qu'on avait fait rapporter à l'hôpital environ 100 000€. Ils sont passés où ? ils ne nous reviennent pas ?
Elle n'a pas répondu. Pour une fois, au lieu de la lenteur administrative habituelle, c'est allé très vite. Chaque service a présenté son projet, certaines sérieux, d'autres farfelus.
_ Nous appelons les services de chirurgie et d'endocrinologie. C'est original. Un projet commun ?
_ Oui, nous venons présenter le projet à deux parce que...
Dr Shleck me souffle les sous-titres à l'oreille :
_ ...parce que le service d'endocrino est super déficitaire. Il sait que tout seul, il n'a aucune chance de tirer son épingle du jeu. Par contre, les chirs, ce sont eux qui font tourner la baraque. Ils font rapporter un max à l'hôpital, c'est la vitrine. Alors ils veulent le rester évidemment.
De retour au duo.
_ Nous voulons monter un service de prise en charge de l'obésité. C'est très à la mode...pardon, il y a beaucoup de demandes de la part des patients et l'ARS en a fait un cheval de bataille pour...
Shleck reprend les commentaires :
_ Oh, c'est bien joué de leur part. Ils savent qu'ils ont besoin l'un de l'autre pour toucher ce chèque. En plus, ils ont du avoir vent de mon projet à moi et veulent nous coiffer au poteau. Heureusement, j'ai un atout dans ma main, dit-elle en me donnant un coup de coude dans les cotes.
_ Nous avons déjà des postes d'infirmières, de diététiciennes, d'AS. Il nous manque des éduc sportifs et un community manager.
Murmure d'incompréhension dans la salle.
_ Oui, pour embellir encore la vitrine de l'hôpital, nous avons pensé créer un compte sur tous les réseaux sociaux pour promouvoir le service et montrer les photos des progrès des patients. On avait pensé l'appeler InstaQuintal. Nous avions aussi pensé à un atelier chant et diffuser des vidéos de chansons avec le compte Allé Gro. Ou encore un atelier théâtre, la thérapie par le rire, et diffuser des vidéos de sketchs avec le compte Allé Graisse.
Rires gras, évidemment, dans l'ensemble de l'assistance.
Dr Shleck commente : "Faire rire les collègues, bonne stratégie, attirer la sympathie, la connivence pour attirer les votes. Pas mal, mais piètre. Puis elle se leva : _ A mon tour. Je vais les défoncer ces cons. Viens avec moi."
Je la suis placidement.
"_ Bonjour, nous aussi nous avons un projet de prise en charge de l'obésité, mais plutôt que le faire en hospitalisation complète comme mes chers prédécesseurs (appuyé d'un sourire pincé et d'une pause dramatique), nous avions pensé faire une prise en charge ambulatoire : il y a besoin de moins de personnels, moins longtemps, pas de nuits, c'est plus pratique pour les patients et nous pourrions les revoir régulièrement dans le cadre d'un hôpital de jour qui pourra bénéficier d'un enveloppe supplémentaire de l'ARS suite à ses injonctions vers le virage ambulatoire. Nous avons déjà des intervenants extérieurs bénévoles (en insistant bien sur le mot) ainsi que des associations de patients qui ont fait part en amont de leur préférence pour une prise en charge ponctuelle et répétée plutôt que sortir l'artillerie lourde une semaine complète enfermé entre quatre murs puis plus rien.
Wow, je suis scotché. En trois phrases, elle vient de dire qu'elle a déjà les patients, qu'elle coutera moins cher et rapportera davantage. Mais elle enfonce le clou.
_ De plus, ce sera le Dr Zafran ici présent qui assurera la chefferie de service. Il a déjà prouvé son efficience dans la gestion en ambulatoire des explorations fonctionnelles.
Et paf ! Forcément, nos concurrents réagissent.
_ Avez-vous au moins les compétences pour gérer ce genre de pathol...
_ Évidemment, nous avons l'habitude des prises en charges pluridisciplinaires et nous avons déjà le plateau technique pour réaliser toutes les explorations nécessaires du bilan pré opératoire. Une fois cela fait, nous orienterons les patients vers nos confrères chirurgiens pour qu'à leur tour ils puissent bénéficier de l'augmentation d'activité de leur service.
Oh mon Dieu, magistral. Elle a balayé d'un revers de la main l'endocrino et flatté le chir dans le même mouvement.
_ Dr Zafran, un mot ? vous vous sentez les épaules ?
J'ai pensé à Lola, que je quitterai pour la reconnaissance. Jamais le service n'aurait tourné aussi bien sans elle. Je ne voudrais pas qu'on l'oublie.
_ Oui bien sûr, mais jamais je n'y serai arrivé sans...
_ Oui, sans le Dr Shleck, on sait. Croyez-moi, elle n'a pas besoin d'être flattée et surtout pas en public, me coupa le président de CME. Bon, les autres projets, au suivant, allez, on avance."
Vous vous en doutez, nous avons eu l'accord de la CME pour réaliser notre projet. Ça veut dire que je vais être bientôt chef de service. Et qui sait pourquoi pas, un jour, professeur ? oooh l'idée commence à me plaire. Ne serait-ce que pour narguer Pr A. J'en jubile d'avance.
Dr Shleck continue de me brieffer même si nous sommes sortis de la réunion.
"_ Bon, ton boulot maintenant, c'est de finir la semaine en hospit. Après je te remplace et tu files en métropole pour ton DESC d'obésité. Ça me parait indispensable maintenant.
_ En effet.
_ J'en conclue que tu acceptes le poste de PH à temps plein pour une durée indéterminée ?
_ Oui.
_ Très bien. On va faire de super choses ensemble."
Je me sens regonflé, soudainement la petite déprime de la veille me semble ridicule. Dès le lendemain, je me dérobe du service entre deux patients pour en informer Lola.
"_ Mmm mouais, ça pue. Fais gaffe à toi.
_ De quoi tu parles ? on me propose un poste de chef de service et toi tu me dis que ça pue. Tu ne trouves pas que c'est une façon de remercier mes compétences ?
_ Crois-moi, je connais les rouages de l'hôpital et en général, une promotion ne tombe jamais sur le coin de la gueule de quelqu'un. C'est uniquement ceux qui l'ont décidé qui montent, les autres se font broyer. Fais moi confiance.
_ Ouais, j'ai surtout l'impression que tu es aigrie qu'on ne bosse plus ensemble, avoue.
_ C'est vrai que je suis triste qu'on soit séparés mais je ne te parle pas de ça. Je te parle de toi, je me méfie de Shleck et j'ai peur pour toi.
_ Oh c'est bon, elle fait un peu peur mais pas à ce point et puis bon, au moins une femme qui reconnait mes qualités à leur juste valeur.
_ Putain, t'es vraiment con quand tu t'y mets, je te jure, dit-elle sans pouffer.
C'est l'absence de pouffage qui m'a fait tiquer. Elle doit être plus affectée que je ne pensais par mon départ.
_ Pardon, je ne pensais pas ça te toucherait autant que je m'en aille.
_ Non écoute moi, je suis sérieuse. Tu n'as pas été promu par hasard. Certes tu es très compétent, je le sais, je t'ai vu bosser et je suis très contente pour toi, crois moi. Tu le mérites. Mais il se passe autre chose, j'en ai l'intuition.
_ Il se passerait pas que tu as des sentiments à mon égard par hasard ? la taquine-je.
_ Putain mais vas te faire foutre, CONNARD !"
S'il y avait une porte à claquer elle l'aurait fait. Elle est juste partie l'air furax et écrasant le sol sous chacun de se pas. Je n'ai rien compris. Il se passe quoi au juste ? elle m'avertit de quoi ? est-ce sa façon à elle de me dire que je vais lui manquer ?
De retour dans le service, Dr Shleck me convoque à nouveau. Décidément, je dois vraiment être devenu indispensable, je n'ai jamais autant été dans son bureau en aussi peu de temps.
"_ Bon, j'ai revu l'organisation du futur service d'obésité. Les patients arrivent à 7h, prise de sang, puis ils ont un entretien avec toi, puis tous leurs examens et rendez-vous avec les intervenants extérieurs. Ils sortent à 17h et toi tu rassembles tous les résultats et tu dictes une synthèse. De plus, comme nous avons des besoins de fonctionnement et comme tu n'auras rien à faire pendant que les patients seront en examen, tu iras dans les services de l'hôpital pour donner des avis spécialisés, ça nous libèrera, nous autres PH, de cette corvée. Sans compter les astreintes de weekend et les gardes. Et quand l'un d'entre nous sera en vacances tu t'occuperas de la moitié d'une aile en sus.
_ Ah oui quand même. Du coup, c'est comme si je devais travailler dans le service ET aux explorations fonctionnelles mais tout le temps.
_ C'est comme ça.
_ Mais du coup, ma liberté d'organisation en tant que chef de service...euh...
_ Que les choses soient bien claires. Ici c'est moi la chef de service, et même si l'administration découpe les murs en différents sous-services, ça reste moi la chef. Et demain je serai chef de pole, c'est moi qui déciderai pour plusieurs services. Et après demain je serai chef d'établissement, comme ça, l'administration, ce sera moi. Mon avenir est déjà planifié, stratégisé, prévu 10 coups à l'avance. Alors c'est pas un petit assistant et ses velléités d'indépendance qui va changer ça.
_ Et j'y gagne quoi moi ?
_ Le prestige. La reconnaissance. La faculté de pouvoir dicter la pluie et le beau temps sur la façon de faire de la bonne médecine auprès des libéraux. Briller en société, être le détenteur d'un savoir séculier, jalousement gardé et gracieusement distribué moyennant courbettes. Tu pourrais même donner des interviews à la télé en tant que référent en obésité. Tout le monde s'arracherait ton joli minois. Tous les médecins veulent être mis sur un piédestal.
_ Bof, moi ...
_ Et tu n'imagines pas combien tes collègues masculins, même les plus moches, arrivent à s'attraper de greluches avec un titre ronflant comme "chef de service" ou "maitre de conférence". Donner des cours aux internes, aux étudiants en général, c'est faire rentrer le loup dans la bergerie. Et alors "professeur" n'en parlons pas. Il n'y en a pas un seul qui soit fidèle. Ils auraient tort de s'en priver, c'est open bar ! Ne dis pas que tu cracherais dessus.
Elle touche à deux cordes sensible : ma solitude et mon complexe d'infériorité. C'est sûr qu'avec un titre, je n'aurais plus ni l'un ni l'autre et pour ça, je n'ai qu'à passer un diplôme en métropole et accepter de ne pas prendre de décision concernant l'organisation de mon lieu de travail. Ce sont des concessions tout à fait acceptables. Me voyant y réfléchir elle clôt la discussion :
_ Bon, il te reste 3 jours dans le service et après tu pars une semaine à Paris pour tes cours. Bon séjour, me sourit-elle."
Après tout, j'aurais la sécurité de l'emploi, les congés payés, un travail intéressant, l'utilité publique de rendre service aux patients, leur reconnaissance et celle de mes pairs généralistes quand à mes capacités à soigner. C'est tout ce dont on pourrait espérer. La stabilité. J'ai 30 ans passés, il serait peut-être temps de devenir raisonnable. Malgré la rigueur que cela représente, ça me semble la décision la plus logique à prendre.
Du coup, les jours suivants, j'ai continué sur la lancée vulcaine, si c'est bien la voie que doit prendre ma vie. L’après-midi, un patient s'est pointé :
"_ Bonjour Docteur, je viens pour l'hospitalisation.
_ Oui je vois bien, vous êtes déjà dans un lit de l'hôpital. Vous êtes ?
_ M. Comebaque.
_ Ah oui, mais vous étiez prévu hier, alors on a donné votre lit à un autre patient. Vous avez de la chance d'en avoir un aujourd'hui.
_ Oui, je sais, j'aurais du appeler...
_ Oui, vous auriez du.
_ ... mais bon, comprenez que ce n'est pas facile pour moi. Je n'avais pas très envie de venir.
_ Rien ne vous empêche de partir.
_ Mais bon, maintenant que je suis là, autant en profiter.
_ Ça dépend, vous venez pour quoi ?
_ Je ne sais pas. Mon docteur traitant ne vous l'a pas dit ?
_ Non, il ne m'a pas eu directement au téléphone, ça doit être un de mes collègues.
_ Il ne vous a pas écrit ?
_ Sans doute mais vu que vous n'êtes pas venu hier, on a jeté votre fax.
_ Ah mince. Ah bah j'ai bien fait de retourner voir mon médecin hier. Il a insisté pour que je vienne vous voir, mais moi je ne voulais pas, hein !
_ Du coup, vous avez un second courrier de votre médecin ?
_ Non, je l'ai oublié à la maison.
_ Au moins un ordonnance ou une prise de sang ?
_ Non, j'ai tout laissé à la maison et je suis venu le plus vite possible.
_ Bon pour résumer : je ne sais pas ce que vous avez, vous non plus. Je ne sais pas par quoi vous êtes traité donc je ne sais pas par quoi changer. Je ne sais pas quoi vous faire comme prise de sang ni quel autre examen et en plus vous n'avez pas envie de rester.
_ Ah et du coup, on fait quoi ?
_ Avec aussi peu de renseignements, je ne vais rien pouvoir faire. Moi, je ne fais pas de médecine vétérinaire. Retournez chez vous et demandez à votre médecin traitant de nous communiquer votre dossier complet, on pourra peut-être avancer avec ça."
Une heure après, j'ai reçu un coup de fil de son médecin.
"_ C'est inadmissible de faire ça !
_ Pourquoi ?
_ Vous savez depuis combien de temps je négocie pour qu'il accepte enfin de se faire hospitaliser ?
_ Non, mais ça a aurait été bien de nous le communiquer justement.
_ Je lui ai remis un courrier en main propre.
_ Il l'a oublié.
_ Et j'ai faxé son dossier hier.
_ Il s'est égaré.
_ Et vous venez me dire à moi que j'ai mal fait mon boulot. Mais vous êtes quelle espèce de connard ?
_ Le genre qui ne traite pas les gens contre leur volonté."
Et j'ai raccroché, certain d'avoir gagné l'argumentation.
Shleck a raison finalement. La logique froide, ça a du bon. Remettre en place ces cons de généralistes incompétents, mettre les couilles sur la table. C'est con, j'avais horreur de ça avant, sans doute par peur de perdre, mais j'avoue que c'est agréable.
Le lendemain, j'ai du remettre en place l'équipe. De vrais tire-au-flans.
"_ Bon, on a 4 entrées cet après-midi, faudrait penser à s'activer un peu si vous ne voulez pas perdre votre poste.
_ Oh, c'est bon docteur, on a déjà fait 3 chambres sur les 6 sorties que vous avez faites ce matin. Faudra penser à nous ménager un peu si vous ne voulez nous avoir dans les lits du service.
_ Mais c'est pas le moment de faire la sieste enfin ! dis-je en plaisantant.
_ En tant que PATIENTS, Docteur, parce que vous nous aurez usé à la tâche.
_ Oh ça va, je plaisante. On n'a pas d'humour ici ?"
Personne de mon niveau pour apprécier mes traits d'esprit. Après le changement d'équipe du matin pour celle du soir, j'ai pu enfin exprimer tout mon potentiel.
"_ Bon, madame Artfélieure, si vous êtes hospitalisée c'est parce que vous ne prenez pas vos médicaments à la maison.
_ Non.
_ "Non je les prends pas" ou "non je ne suis pas d'accord" ?
_ Non je les prends mais bon, parfois j'oublie.
_ Oui mais du coup, même si je change vos médicaments pour des médicaments plus forts, le problème reste le même : pas pris, pas guéri !
_ C'est pas que je fasse preuve de mauvaise volonté, c'est juste que des fois, j'en saute un ou deux.
_ C'est bien ce que je dis, vous ne guérirai jamais comme ça.
_ Je veux bien faire un effort mais il me faut de l'aide.
_ Je peux vous prescrire un pilulier tout simplement, avec votre traitement habituel sans rien changer et on verra après.
_ Ah oui, tiens ça m'aiderait beaucoup.
_ Bon voilà, on trouve une solution. Du coup, vous n'avez pas besoin d'être hospitalisée, vous pouvez rentrer chez vous.
_ Oh merci Docteur.
_ Allez Hop ! une sortie de plus. Je crois que je vais faire péter le record de rentabilité du service."
Bizarrement, face à ma fierté et ma sur-compétente à traiter les patients avec une rapidité folle, je n'ai reçu de la part de mes subordonnés que des regards sombres. Tas de cons, vous ne comprenez rien.
Le vendredi, je prépare déjà ma semaine suivante, celle où je passerai toutes mes soirées dans un hôtel parisien, en installant une application de rencontres. Ça me fera sans doute le plus grand bien d'échanger mes sports d'ascension contre une activité physique plus horizontale. Je commence déjà à scruter les différents profils quand Lola m’interrompt.
"_ Du coup, Mr Hyde, t'as prévu de redevenir Dr Jekyll quand ?
_ De quoi tu parles ?
_ Mon bureau est en face de la cachette à pauses clopes, les gens jasent. J'entends tout. Qu'est-ce qui se passe ? t'as décidé de battre le record du nombre de couilles cassées en un minimum de temps ?
_ Encore une fois, de quoi tu parles ?
_ Putain, ça fait trois jours que tout le monde crache dans ton dos et tu ne vois rien ? t'as un comportement dégueulasse. Je ne te reconnais plus. Tu es odieux avec tout le monde. Les médecins gé n'appellent plus pour prendre de rendez-vous, je suis au chômage technique. Les patients sont offusqués d'être expédiés sans ménagements et l'équipe soignante est outrée à chaque fois que tu ouvres la bouche.
_ Oh, c'est bon, ce sont des branleurs qui ne comprennent pas mon humour, c'est tout.
_ Ce sont les mêmes qui ont kiffé de bosser avec toi pendant que tu remplaçais les médecins partis en vacances. Ce sont les mêmes qui se pliaient en quatre pour toi parce que tu étais différent de tes prédécesseurs, parce qu'ils aimaient bosser avec toi. Et là, c'est même pire qu'avec les médecins habituels. Au moins, eux ont la décence, ou l'expérience, de n'être cons qu'à temps partiels. Toi tu fais du zèle.
_ M'enfin, c'est bon, je les fais bosser un peu plus c'est tout. Avec l'argent gagné par le service on pourra embaucher du personnel supplémentaire et ils pourront souffler à ce moment là. Je fais ça pour leur rendre service. C'est trop compliqué à comprendre ça ?
_ Non, c'est pas trop compliqué mais tu vas en casser combien avant d'y arriver ? et puis c'est même pas de leur charge de travail dont je te parle. Je te parle de toi, de ton comportement, de ce que tu renvoies en ce moment.
_ C'est à dire ?
_ Bah, avant, ça ne me dérangeait pas d'être rappelée sur mes jours de repos pour filer des coups de mains dans le service d'hospitalisation complète quand je savais que tu y bossais. Maintenant que tu y es à temps plein, je n'ai même plus envie. Et j'ai encore moins envie que tu m'appelles, qu'on passe du temps ensemble. Depuis 3 jours, j'éteins mon portable quand je quitte l'hosto. Je n'ai plus envie de te parler.
_ Ouais, c'est bon, j'ai compris, tu es jalouse que ma carrière avance pendant que tu es coincée dans une voie de garage.
Lola me giffle.
_ Va te faire foutre, George. Va te faire foutre, dit-elle sans hausser le ton, sans crier, sans esclandre, rien. La voix neutre, non, froide. Pire : glaciale. Pendant qu'elle me tournait le dos pour partir, je répondis :
_ J'en ai bien l'intention !" en lui montrant mon application smartphone toujours ouverte, fier de ma répartie.
A Paris, pour mes cours. C'est très inégal, tantôt des conférence passionnantes, tantôt des informations cruciales, parfois des profs qui viennent s'entendre parler, parfois des intervenants extérieurs complètement inintéressants. En résumé, pour le peu d'heures de qualité, je dois me farcir d'énormes quantités de vide. Je m'emmerde, je m'ennuie, je me fais chier. Bah tiens, à propos de farcir, mon application de rencontre fonctionne bien. J'ai plusieurs propositions. Mais...
Je n'ai appelé personne. Je reste dans mon chambre d'hôtel, remboursée par l'hôpital, seul assis au bord de mon lit. Je n'ai même pas envie de me branler. Je me sens aussi vide que mes cours. Creux. Du vent. C'est ça, je suis un gaz. Un gros méchant prout que personne ne peut plus sentir.
Mais qu'est-ce que je fous ici ? Je suis des cours qui ne me plaisent pas. C'est pas que le sujet ne m'intéresse pas, au contraire, mais c'est tellement mal fait, putain, j'en apprendrais davantage sur le sujet en m'enfermant dans mon bureau à potasser les revues scientifiques et les blogs de patients. Non, ça m'intéresse mais je me fais chiiiiiier comme un rat mort, bordel ! Pourquoi est-ce que je suis venu me casser mes propres couilles ici, à faire un truc qui ne me plait pas : une conférence !
Putain et ma vie c'est quoi ? du vent aussi ? Pose-toi cinq minutes et réfléchis Georges. Tu as envie de quoi ? qu'est-ce qui t'anime au plus profond de toi ? si tu tournais ton oeil à l'intérieur de toi même, tu y verrais quoi ? du vide ? non. Tu n'es pas une coquille vide. Tu es un être de substance. De quoi es-tu fait ? quel est le feu qui t'anime ?
Je m'attrape la tête entre les deux mains. Ma tête me fait mal. Je l'enfonce entre mes deux genoux et gémis. Je n'ai pas envie de réfléchir à tout ça. Réfléchir, ce n'est que regarder dans un miroir finalement. Mais OH ! je ne pourrais pas avoir cinq secondes de tranquillité dans ma propre tête ?! c'est trop demander !!!
Visiblement si. Un truc qui marche bien chez moi, c'est courir. Excellente idée : seul, de nuit, en plein Paris, sans connaître un quelconque itinéraire. Non, je passe. Alors une douche.
L'eau est brûlante, la buée limite mon champs de vision à la longueur de mes bras. Je suis assis sur le fond du bac à douche, le jet d'eau frappe le sommet de ma nuque, je regarde ruisseler les gouttes sur la faïence et je ne pense plus à rien. Enfin !
Je suis épuisé. Je m'enroule sous mes couettes et me raccroche à mon compagnon de réconfort de toujours : mon livre. En revenant de mon fiasco lors de mon dernier voyage (il y a moins de 2 semaines, seulement !) j'avais fini les 600 pages des 2 premiers tomes. Du coup cette fois-ci, j'ai pris les 2 suivants. J'ouvre le troisième tome de ma collec et il en tombe un bout de papier.
Je l'attrape. Un seul mot est écrit :
Karma
To be continued...
lundi 8 avril 2013
Article premier
Me voilà de retour dans le bureau jaune pour discuter de l’article.
Après la soutenance de thèse, le Pr F, le seul a avoir été
sympa pendant ce grand oral, m’avait dit :
« Je souhaite être tenu au courant de
l’avancement de la rédaction de l’article. Je vous laisse même quelques pistes
pour améliorer la rédaction, explorer d’autres pistes statistiques…Je pense que
ça peut faire un bon article dans une grosse revue mais…Tenez moi au
courant. » et il s’en vint en me remettant une liasse de papiers griffonnés, de
notes, commentaires et suggestions sur ma thèse, laissant planer un mystère
dont, à ce moment là, soyons honnête, je n’avais rien à foutre.
Ce n’est que de retour dans le bureau du Pr A
que ses paroles résonnèrent à nouveau.
Pour faciliter la lecture, je mettrai les
commentaires de la petite voix dans ma tête en italique.
Pr A :
« J’ai réfléchi au résultats de thèse et
…
bah il
serait temps quand même ! il aurait fallu le faire pendant
je pense qu’il faut rajouter d’autre cas, pour
que ce soit plus sérieux.
J’ai
déjà la deuxième plus grande cohorte mondiale, tu te fous de moi ?
Oui parce que seulement 8 cancers, sur un
total de 190 cas, ce n’est pas assez.
Ah
oui ? tu te rappelles les articles que tu m’as refilé il y a 2 ans, avec
seulement 4 cancers sur 32 cas ?
Je pense qu’il faut que tu te replonges dans
les archives pour dégoter d’autres cas de cancers, avec les résultats des
scanners bien entendu. Voici la liste des cas supplémentaires que j’ai trouvé.
_ Professeur, je ne comprends pas. Ce sont des
cas qui auraient du être inclus dans ma thèse dès le départ. Pourquoi me les
donner que maintenant ? ma recherche de cas avait pourtant été exhaustive.
_ Ces cas là sont…particuliers. On aurait pu
les inclure dès le début même s’ils ne rencontraient pas tous les critères
d’inclusion.
_ Oui, ça veut dire que je ne vais pas avoir
tous les résultats dans le dossier.
_ Voilà. Il faudra que tu notes bien où a été
réalisé le scanner, dans quel centre, les appeler pour qu’ils nous faxent le
résultat.
_ S’ils l’ont encore ! certains cas
datent d’il y a 10 ans !
_ Non pas tous ! il y a en a quelques uns
qu’on a découvert après ta soutenance de thèse.
_ Oui, donc ils sortent de la période
d’inclusion.
_ C’est pas grave ça, on changera la date pour
l’article.
Mouais…j’aime
pas ça.
Et
puis si tu pouvais m’envoyer tes données, ça pourrait être intéressant
que je les regarde plus en profondeur.
Ça,
fallait le faire avant mon gars.
_ Je vous avait déjà envoyé le fichier 3 fois
pendant mon recueil de données.
_ Oui mais c’est le fichier final qui
m’intéresse.
Mais
bien sûr ! la deuxième base de données mondiale sur le sujet, je te la
refilerais gracieusement, comme ça, après 2 ans de travail ?
_ Bah ça sert à rien si je dois rajouter des
cas, il faudra que je refasse toutes les stats de toute manière.
_ Oui bien sûr, on verra ça après alors.
_ On en reparlera. »
On n'en reparlera pas, c'est déjà décidé : c'est non.
On n'en reparlera pas, c'est déjà décidé : c'est non.
Je me suis donc retrouvé illico dans les
archives de l’hôpital. Alors…un petit rappel sur les archives : de manière
générale, elles sont au sous-sol et sans fenêtre. Pourquoi ? et bien pour
les préserver de la lumière bien sûr ! la lumière abime le papier et
efface l’encre c’est bien connu. Mais alors pourquoi et comment est-ce que je
retrouve toujours des plumes de pigeons
dans ces foutus dossiers ?!?!?!
Ensuite, les archives ont beau être flambantes
neuves (oui je sais, flambantes, pour des archives remplies de papier et de
carton, ça craint), les dossiers n’en sont pas moins moisi, au sens propre et
figuré. C’est pour ça qu’il ne faut pas trop tirer dessus quand on les sort (ou
quand on l’essore) de l’étagère : il peut en rester encore la moitié dedans
ou bien se retrouver avec la moitié par terre.
Dans ces archives, il y a souvent,
heureusement, un petit bureau avec une toute petite lampe, branchée à l’unique
prise de courant de TOUT le sous-sol de l’hôpital. Donc, pour y brancher
l’ordi…c’est coton. Soit je me retrouve dans le noir, dans le coin des
archives, au sous-sol sans fenêtre je le rappelle, mais avec un ordi qui fonctionne et laissez moi vous dire
qu’éclairer des piles de dossiers à la lumière d’un écran, ya de quoi flipper.
Soit, j’ai de la lumière histoire de ne pas
m’esquinter les yeux, mais il faut que je remonte d’un étage avec mon ordi sous le bras (histoire qu'on ne me le vole pas pendant mon absence), entre dans un
secrétariat, photocopie LE compte-rendu qui m’intéresse, redescende, range le
papier dans le dossier, range le dossier, ressorte un autre dossier et bis
repetita ad libitum.
C’est la deuxième option que j’ai choisi. Une
fois les 12 compte-rendus photocopiés, il faut rentrer toutes les données dans
mon tableur, voir les infos qui manquent, rappeler le cabinet où le patient a
passé son examen et attendre.
« Ça serait possible de faxer le résultat
dans le service de Pr A ?
_ Oui bien sûr. A son nom ?
_ Oulah non ! au miens, Docteur Georges
Zafran. »
Mais en disant cela, je me suis vite rendu
compte que Pr A ne regarderait jamais les résultats, qu’ils ne me les
transmettrait jamais aux antipodes, même par email, et donc, qu’il faudrait
incidemment que je repose les pieds dans son bureau.
Heureusement, ma tâche administrative vint à
son terme et je pus retrouver Milène dans son canapé, en train de pleurer, en
regardant le journal de Bridget Jones
à la télé, en buvant du thé Lapsang Souchong, une boite de chocolats ouverte sur la table basse,
à côté du Magasin de suicides de Jean
Teulé.
« Bah alors ma belle ! tu
déprimes ?
_ Snif …Ouuuiiiiii, mugit-elle.
_ Faut pas ! t’es libérée de ton boulet.
Tu devrais être heureuse.
_ Oui mais… snif…j’y arrive paaaaaaas.
_ Allez viens on sort. T’es blanche comme un
cachet d’aspirine.
_ Oh ne me parle pas de cachet s’il te plaît.
_ Ah oui pardon, désolé.
_ Je ne peux pas sortir comme ça, je suis
laide.
_ Mais non, t’es magnifique ! sauf que tu
ne le vois pas.
_ Ah oui ?
_ Oui parce que je te regarde depuis tout à
l’heure et tu t’essuies les yeux alors que tu as du chocolat plein les doigts.
_ Pfff t’es con.
_ Ah ! enfin un sourire ! allez, va
prendre un bain le panda, je t’attends. »
Sur les quais, un soir de printemps, l’air
transporte un parfum de légèreté et d’insouciance, ce petit flottement de l’âme
qui rend supportable une bonne quantité de la médiocrité humaine et imprime un
sourire sur les faces les plus mornes.
En tout cas, ça a marché pour Milène.
Emmitouflée dans son écharpe rouge, les
mains enfoncées au plus profond dans les poches de son pantalon de velours, nous
marchions au hasard, sans regarder ni la destination ni le temps, juste pour flâner.
« Tu sais le pire ?
_ Non, dis moi.
_ C’est que je n’arrive même pas à me faire
draguer.
_ C’est à dire.
_ L’autre soir, une copine a voulu m’emmener
boire un verre pour me changer les idées.
_ Bonne idée.
_ Oui, sauf que c’était arrangé : un pote
d’une pote à elle devait nous rejoindre comme
par hasard et il a commencé à engager la conversation avec moi.
_ Oui, c’était prévisible mais ça partait d’un
bon sentiment.
_ Mais j'ai horreur de ça ! c'est nul les rencontres arrangées, ça coupe tout ! Je suis sûre que c'est pour ça que les pandas n'arrivent pas à se reproduire en captivité.
_ Et la suite ?
_ Mais j'ai horreur de ça ! c'est nul les rencontres arrangées, ça coupe tout ! Je suis sûre que c'est pour ça que les pandas n'arrivent pas à se reproduire en captivité.
_ Et la suite ?
_ Bah j’ai bien accroché finalement.
_ Ah ! et après ?
_ On a décidé d’aller en boite, mais une fois
rentrées toutes dedans, le mec n’était plus là.
_ Heing ?
_ Pfff tous pareils ces mecs, personne pour
assurer le service après-vente, que des promesses et rien de plus, de belles paroles mais aucun acte.
_ Lui c’était un mec parmi tant d’autres, je
suis sûr que tu en trouveras un bien.
_ Oui…peut-être…c’est même pas sûr. Et puis,
il faudra que je me tape encore combien de connards avant de tomber sur un mec
bien ?
_ 5.
_ Heing ?
_ Bah oui ! si on part du principe qu’il
y a sur cette terre 50% de mecs qui ne sont pas des gros connards, il faut t’en
taper 5 avant que le sixième ne soit correct.
_ Ah oui tu crois ? Non, moi je dirais
qu’il y en a moins que ça.
_ C’est combien pour toi la proportion de mecs
bien ?
_ Pas plus de 10% à la louche.
_ Ok, donc ton boulet, c’était le numéro
combien ?
_ Mmm… 7.
_ Donc encore 2 connards et le prochain…
_ …sera mon prince charmant ?
_ Non, ça sera pas un connard !
attends ! faut pas non plus être trop exigeante !
_ Pfff t’es con, me frappa-t-elle le visage
avec son écharpe tout en imprimant un sourire radieux sur son visage. Elle huma
le parfum des arbres verts, prit une grande inspiration et …
_ T’as raison. Faut que je remonte de
cheval. Mais c’est chiant !
_ Qu’est-ce qui est chiant ?
_ Bah tout ça ! toute cette valse de
séduction, séparation, réparation et re séduction.
_ Oui mais c’est valable pour tout le monde.
Tout le monde subit les même règles du jeu.
_ Ouais bah ça n’empêche pas certains
d’être mauvais joueurs, ou même tricheurs. Et c’est toujours les même qui
trinquent. C’est pas juste. C’est comme si je traversait un champ de mines à la
recherche du meilleur des champignons.
_ Super ! comparer les mecs à des
champignons.
_ Oui ! je persiste ! et vénéneux en
plus ! c’est pour ça qu’on les appelle phalloïde d’ailleurs.
_ Pfff t’es conne. Et après ? à l’amour
comme à la guerre ?
_ Oui, comme à la guerre, sauf qu'il faudrait un genre de convention
de Genève des cœurs brisés.
_ C’est pas con ça. Et il y aurait quoi dans
cette convention ?
_ Article premier : il est interdit de se
moquer de quiconque se blesse à essayer de trouver l’amour.
_ Bien dit ! article 2 : il est
interdit de se morfondre trop longtemps parce que, d’une part, on l’a bien
cherché, l’amour, et d’autre part parce que ça risque aussi d'arriver à l’autre.
_ C’est pas faux. Bah je lui souhaite bien du
plaisir à l’autre.
_ Voilà ! t’es en voie de guérison !
_ Merci. Heureusement qu’il y a des médecins
sur le champs de bataille de l’amour.
_ Mouais, sauf que c’est eux qu’on vise en
premier.
_ Ah ouais ? racontes.
_ Tu te rappelles Emilie ? je n’arrive
pas à l’oublier.
_ Pourquoi ? il s’est passé quelque
chose ?
_ Bah non, justement.
_ Mmm, t’as intérêt à développer.
_ Je n’ai jamais su si elle jouait avec moi,
si elle était attirée ou si elle n’en avait rien à foutre de moi.
_ Et du coup ?
_ Du coup, c’est cette incertitude qui me
torture. Ce « et si… ? » qui me taraude. Et si c’était possible ?
_ Pourquoi « possible » tu te fous
de ma gueule ? t’as vu ta gueule ? t’as vu tes fesses depuis que tu
t’es mis à courir ?! Franchement ! tu pourrais te taper n’importe qui
qu’elle aurait de la chance de t’avoir !
_ Mais non. Tu dis ça parce que t’es mon amie.
_ Non ! bon, on va parler sérieusement,
comme si tu étais un fille ok ?
_ Euh…ok.
_ Un mec peut avoir la fille qu’il veut. Un
mec peut faire ce qu’il veut ! la réciproque est vraie mais c’est différent.
_ C’est à dire ?
_ T’as pas vu Hitch ?
_ Et bien ?
_ Et bien, en étant soi-même mais en mieux, en
sachant se mettre en valeur, en sachant être à l’écoute de l’autre, n’importe
qui peut avoir n’importe qui.
_ Et alors ! cette fille est inaccessible.
_ Comment tu peux savoir si elle est
inaccessible si tu n’as pas essayé ?
_ Euh …parce que…si…et après…non. T’as raison.
Je n’ai pas d’excuse, faut que je me lance.
_ Voilà toi aussi tu es en voie de
guérison. »
Je suis retourné le lendemain sur mon ile.
Dans la file d’attente pour l’avion, je me
suis fait aborder. Pas par une fille, non, mais par Clément :
«_ Salut ! comment ça va ?
_ Mouais pas mal et toi ?
_ Bah ça va, ça va. Toujours en pleine drague.
_ Tu m’étonnes. Toujours en chirurgie ?
_ Plus que jamais ! d’ailleurs l’autre
soir, j’étais parti boire un verre avec des infirmières de bloc histoire
d’essayer de m’en serrer une ou deux et je suis tombé sur une jolie petite
gazelle.
_ Ah ?
_ Oui tu sais, facile à repérer. Le genre de fille isolée en dehors du troupeau, un peu malade, celle qui est la cible
privilégiée des lions dans la savane. C'est ce que j'appelle la "technique du gnou malade".
_ Euh, je vois à peu près, ça me fais limite
gerber mais oui. Et toi tu es le lion j’imagine.
_ C’est ça ! donc je tente une approche,
on accroche bien, je leur paye les boissons et je les suis en boite. Sauf que,
arrivé devant la boite, j’ai plus une thune ! je voulais flamber devant
les infirmières et j’ai payé cash sauf que l’entrée était payante pour les gars
et j’avais genre 1 pièce de 1 euro ! et pas de distributeur dans le
coin !
_ Oh comme c’est dommage ! dis-je en
essayant de réprimer un sourire.
_ Alors j’ai commencé à rentrer chez moi
dépité et il a commencé à pleuvoir. Mais pas la petite pluie. Non ! les
gros giboulets de printemps ! avec des grêlons gros comme des
couilles !
_ Mince alors. Là, je n’essaye même plus de
réprimer quoi que ce soit.
_ Alors je rentre dans un taxi et je lui
demande s’il prend la carte. Et tu sais ce qu’il me répond ? un truc que
on ne m’a jamais dit !
_ Non ?
_ C’est ça ! il me répond
« non » le mec ! alors je descends et je commence à rentrer à
pied, sauf que j’habite à 3km du centre ville !
_ Ah ! c’est con ! je rigole
franchement !
_ Te fous pas de ma gueule ! heureusement
que je vais au soleil guérir mon rhume.
_ Ah c’est vrai ça, qu’est-ce que tu fous
là ? Tu prends l’avion aussi ?
_ Bah oui ! t’es con ou quoi ? on
est dans un aéroport. Je vais sous les tropiques pour courir de l’ultra-trail. Tu
connais ?
_ Oh oui ! je pense qu’on va faire la même
course, dis-je en affichant un sourire de carnassier à mon tour.
_ Cool ! alors on se revoit dans les
montagnes. »
Oh oui, prépares toi, tu vas morfler. Aussitôt
parti, j’ai saisi mon téléphone, SMS à Milène :
« Le mec qui te courrait après au bar, tu
peux le rayer de ta liste. Plus qu’un seul connard avant la fin de la guerre. »
La suite au prochain numéro
Ici la convention de Genève des blessés de l'amour :
http://paulocoelhoblog.com/2007/12/05/edition-n%C2%BA-161-convention-sur-les-blessures-d%E2%80%99amour/
mercredi 16 janvier 2013
Chronique de l'hôpital malade 1
Dr Shleck
m’emmenait à la CME.
« _ C’est quoi déjà une CME ?
_ Commission Médicale d’Établissement de
santé. C’est la réunion de tous les responsables du fonctionnement de
l’hôpital.
_ Ah d’accord. Donc, il y aura les médecins,
les DRH, le directeur de l’hôpital, les aides soignants, les infirmiers, les
cuisines…
_ Non non, juste les médecins et le directeur
de l’hôpital.
_ Ah, fis-je un peu déçu. Je m’imaginais déjà
un conclave de tous les acteurs de soin réunis en toge blanche dans un pré,
autour d’un cercle de pierres, pour invoquer la protection d’Esculape sur leur
établissement. Soudain je fus saisi par un doute : moi, tout jeune
médecin, je n’espère pas être l’agneau qui serait sacrifié sur l’autel pour
s’attirer les bonnes faveur du Dieu romain de la médecine.
_ Et donc, il s’y passe quoi aux CME ?
_ Il y a un ordre du jour qui est soumis par
email à tout le monde et chacun propose des sujets à débattre. Mais la plupart
du temps, l’ordre du jour n’est pas respecté et ça part dans tous les sens.
_ Oui, dans tous les sens d’accord, mais ça
parle de quoi ? qu’est-ce que je viens y faire ?
_ Toi, tu viens juste montrer ta tête et
présenter ton nouveau service.
_ Ah…d’accord. »
Cette réponse me laissa dubitatif. Je vais
avoir l’impression d’arriver comme un cheveu sur la soupe au milieu d’un débat
que je pressens houleux.
Nous arrivons dans le sous-sol de l’hôpital, une
salle de réunion assez grande, genre petit amphithéâtre, avec sièges gris en
tissu capitonnés qui sentent encore le vieux tabac froid. Vous savez ?
cette odeur imprégnée indécrochable datant d’avant la loi Evin, cette époque où
les médecins venaient fumer de concert en s’enfermant dans une salle pour
discuter de la santé des autres.
De concert, c’est vraiment le mot. Je suis
assis au fond du petit amphi, à gauche, avec un pupitre loin en face de moi, au
centre, sur une estrade. 4 sièges devant moi, il y avait les basses : les
médecins biologistes. Toujours là, personne ne les écoutent mais s’ils ne sont
pas là, quelque chose manque. A leur droite, les violoncelles, les réas :
ils donnent du corps à l’ensemble et s’ils manquent à l’appel, ça craint.
Encore à droite, les violons alto, les anesthésistes. Et enfin les violons soprano,
AKA les chirurgiens, classés par ordre croissant d’ancienneté : tout le
monde veut devenir soliste mais il n’y en a qu’un : le président de CME.
Il est assis à côté du pupitre. Les cuivres et les bois, c’est à dire toutes
les autres spécialités médicales, répartis au fond de l’amphi (autour de moi)
et enfin les tambours, au fond à droite, aussi appelés urgentistes, ceux qui
donnent le tempo à l’ensemble.
Tout le monde se serre la main, se congratule,
se passe la main dans le dos, se parle fort, dans un brouhaha discordant
jusqu’à ce que le directeur de l’hôpital entre en salle, sa clé USB à la main
et se place devant son pupitre/ordinateur. Alors le silence se fait.
Il lève alors les bras, l’ordre du jour sur le
pupitre, un pointeur laser dans la main droite et commence :
« _ Bonjour à
tous. Nous pouvons commencer la réunion par l’appel. »
Il appelle alors toutes les personnes
convoquées, par ordre alphabétique, chacun répond présent ou
« excusé » par ses collègues et un pianiste/greffier, assis derrière
le directeur, collige l’intégralité des paroles sur sa partition numérique.
« _ Très bien, nous pouvons commencer par
l’ordre du jour et en premier l’état budgétaire. Nous pouvons remarquer en
premier lieu que l’hôpital est bénéficiaire et ce, pour la troisième année
consécutive. Nous avons donc pu rattraper le déficit colossal des années
précédentes grâce à une gestion plus efficace des ressources humaines.
C’est alors que retentit le premier coup de
trompette :
_ Plus efficace, mes fesses !!! ça veut
surtout dire que vous n’embauchez pas, ni médecin, ni infirmières, que vous ne
renouvelez aucun contrat et qu’on se retrouve en sous-effectif pour faire le
même travail.
Intervient le premier violon.
_ S’il vous plait ! s’il vous
plait ! je rappelle que la gestion du personnel fait l’objet d’un chapitre
entier à l’ordre du jour, nous y reviendrons tout à l’heure.
Au directeur d’enchainer :
_ Merci. Ce bénéfice va servir à rembourser l’emprunt contracté lors de mon
arrivée il y a 5 ans. Emprunt qui a justement servi à rembourser les déficit
des années précédentes.
_ Mmm, excusez-moi monsieur le directeur, je
suis biologiste et ça fait déjà 10 ans que je réclame de nouvelles machines au
lieu d’envoyer les prélèvements en métropole, ce qui nous coûte très cher. S’il
était possible que le bénéfice soit réinvesti dans l’activité locale, nous
pourrions amortir ces machines d’ici 3 ans et faire des bénéfices sur
l’externalisation des examens de biologie. Nous pourrions aussi centraliser
tous les dosages ultra-spécialisés de l’ile dans notre établissement, ce qui
n’est pas négligeable.
_ En effet, j’allais y venir, ce sera l’objet
du point numéro 4 de l’ordre du jour.
Je me tourne vers le Dr Shleck et lui
chuchote.
_ C’est marrant, on dirait que personne n’a lu
l’ordre du jour.
_ Bien sûr que non. C’est sensé être une
démocratie mais ça tourne très vite à la foire d’empoigne.
_ Oui, ou le festival des grandes gueules.
_ Tu comprends vite. C’est justement à ça que
sert le président de CME.
_ Ah bon ?
_ Oui, le président de CME c’est un
représentant de tous les médecins de l’hôpital, un homme, ou une femme, de
consensus, quelqu’un capable de faire remonter les aspirations des soignants
aux oreilles de la direction.
_ C’est bien ça.
_ Bof, au final, ce n’est pas celui qui reçoit
l’unanimité des opinions des médecins mais celui qui gueule le plus fort qui
est élu président de CME. Ce qui n’est pas si mal finalement : s’il gueule
fort, il y a peut-être moyen qu’il gueule auprès de la direction. C’est pour ça
qu’entre nous, on l’appelle « Aigle 4 ».
_ Aigle 4 ?
_ Oui : y gueule fort = eagle four = calembour.
_ Oh la vache !
_ Chut ! ça reprend.
En effet, la moutarde commence à monter :
_ Je voudrais rappeler, à toutes fins utiles,
qu’on nous avait dit de nous serrer la ceinture dans notre service quand on est
passé à la T2A, que ça irait mieux après. Maintenant que l’hôpital est
bénéficiaire, j’aimerais pouvoir rassurer mon équipe en leur disant que les
vaches maigres sont terminées et que nous aurons davantage de personnel.
Je me tourne encore vers le Docteur Shleck :
_ C’est quoi la T2A ?
_ Tarification à l’activité : au lieu de donner une enveloppe globale
pour l’hôpital, maintenant, chaque service doit justifier de son activité en
codant ses soins. C’est pour ça qu’on remplit les feuilles jaunes.
_ Ah d’accord ! c’est à ça que ça
sert.
_ Oui, après ça passe au service informatique,
tout est mouliné dans une grosse machine et chaque soin est envoyé à l’ARS
(agence régionale de santé) pour recevoir l’argent dévolu à chaque codage.
_ Ok.
_ Alors t’as des soins qui rapportent, genre
la pose d’une prothèse de hanche, et il y en a qui ne rapporte pas beaucoup,
genre une consultation de diabéto.
Le directeur reprend la parole :
_ D’accord, faisons le point service par
service si vous y tenez. L’hôpital est bénéficiaire, certes, mais tous les
services ne le sont pas. Exemple : le service de diabétologie est en
sureffectif par rapport aux autres services et son activité est inférieure aux
autres services de médecine.
_ Nous avons déjà expliqué que pour la qualité
de soins, nous sommes obligés d’avoir de nombreuses diététiciennes et
infirmières d’éducations et que pour rentrer dans nos frais nous allons
débloquer des lits pour l’obésité et les pieds diabétiques. Ça nous permettra
un retour à l’équilibre financier d’ici l’année prochaine, explique consciencieusement le diabétologue en chef.
_ Voilà, bon, on peut tout de suite aborder
les projections pour l’année prochaine, si vous le voulez bien.
S’en est suivie une longue, très longue,
projection de chiffres sur l’écran, surlignés par le pointeur laser du
directeur, chiffres auxquels je ne comprenais rien. J’étais en train de bailler
aux corneilles, Je luttais pour ne pas m’endormir. En vain. Je fis un
rêve : j’étais nu, les mains et les pieds attachés aux extrémités d’un lit
à baldaquin quand une jeune femme, vêtue d’une toge blanche et d’une couronne
de lauriers sur le tête s’approcha de moi. Elle dansait dans les vapeurs de
braseros, cachant son visage dans l’ombre et dévoilant à chaque mouvement une
partie de sa peau ambrée, la lumière vacillante des flammes caressait son corps
devenant petit à petit dévêtu.
Quand elle fut entièrement nue, elle
s’approcha de moi à pas de félin. Je ne voyais toujours pas son visage car elle
embrassait mes pieds, puis mes mollets puis mes cuisses puis…ses mains m’effleuraient
les jambes, puis le ventre, m’enlacèrent la taille…je voyais uniquement ses
cheveux onduler de bas en haut, de bas en haut, successivement en faisant
monter une vague de plaisir en moi.
Ce plaisir retomba quand elle me mordit.
Aie !!! elle se redressa et je pus enfin voir son visage : c’était le
visage du Dr Shleck mais difforme, avec des écailles vertes, et ses cheveux
s’étaient changés en serpents, le lit en bloc de pierre. Je n’étais plus dans
une chambre mais dans un pré, encerclés par des moines en toge blanche se
balançant d’avant en arrière et répétant « T2A ! T2A ! ».
L’un d’eux s’avança vers moi, un poignard à la main. Je me débattais,
j’essayais d’appeler à l’aide mais je ne pouvais plus parler. Tout ce que je
pouvais dire c’était « Bêêêh ! Bêêêh ! »
Je me réveillai en
sursaut. La réunion suivait son cours.
Pour ne pas retomber dans le sommeil, j’ai
pris mon téléphone et j’ai checké mes mails :
2 nouveaux messages.
Le premier de Pr A :
« Cher Georges, comme nous en avions
parlé lors de ta soutenance, je me permet de t’envoyer les noms des patients à
rajouter dans ta cohorte. Dis moi quand tu pourras venir consulter leurs
dossiers pour que je te les mette de côté.
A bientôt »
QUOI !!! non mais OH !!! je ne vais
pas me taper l’aller-retour rien que pour ses beaux yeux ! ça va pas
non !!!
Le fil de mes pensées est interrompu par une
beuglante :
_ Attendez un peu ! je ne vois pas
pourquoi, moi, chirurgien, je sois obligé, avec mon service bénéficiaire, de
devoir pallier aux carences des autres services. J’exige d’avoir quelque
avantage pour ma bonne gouvernance.
_ Ouais bah parlons-en de votre service, vous,
chirurgien. En gériatrie, je récupère la moitié de vos patients. C’est sûr que
votre service est bénéficiaire : les patients restent 2 jours seulement et
ça tourne. Mais ils ne sont pas bien pris en charge avant, ils ne sont pas
suivis du tout après et on les fout à la porte à coups de pieds aux fesses sans
qu’aucune prise en charge médicale n’ait été faite !
_ Oui bah c’est pas mon boulot ça. Mon je suis
chirurgien, j’opère. Compter les gouttes de mamie, c’est pas mon job, et,
pardonnez-moi mais…on peut à peine appeler ça un travail.
_ Et priver de toute nourriture une dame de 80
ans j’appelle ça de la barbarie !
_ S’il vous plait ! s’il vous
plait !!! mugit le président de CME et tapant du poing sur l’estrade,
veuillez vous asseoir et poursuivons la réunion.
_ Merci monsieur le président. Je disais donc
que pour pallier à leur déficit, certains services mettent en place de nouvelles
activités qui remplissent une mission d’intérêt général et rapportent des
crédits à leur service. Nous pouvons dors et déjà féliciter le service du Dr Shleck pour avoir rempli les objectifs fixés l’année dernière en seulement
3 mois.
Des applaudissements timides pleuvent. Ma
collègue se lève.
_ Merci à vous. Je voulais surtout remercier
le Dr Zafran assis à mes côtés, c’est le médecin des explorations
fonctionnelles et qui abat un travail formidable depuis 3 mois.
Je me lève, salue
la foule…3 mous clappements de mains dans l'indifférence général.
_ Bien, nous pouvons aborder le point suivant,
qui est l’accueil de futurs étudiants.
Je me rassois, ça c’est ce qui s’appelle faire
un bide.
_ Comme je le disais, l’université va créer de
fonds pour que nous accueillions des étudiants en médecine l’année prochaine à
condition que nous développions nos activités de recherche clinique. Il est
donc temps de savoir qui sont les services volontaires pour accueillir des
étudiants. Il va de soi que ces services recevront des émoluments
supplémentaires pour le surplus de travail que cela représente.
Comme l’aurait dit le Grand Georges :
« la suite serait délectable, malheureusement je ne peux pas la dire et
c’est regrettable, ça nous aurait
fait rire un peu. »
Suivit une bonne quarantaine de minutes
d’invectives diverses et variées, de noms d’oiseaux et de parties anatomiques
plus ou moins charnues afin de tirer le plus de couverture à soi. Une vraie vente aux enchères. Je vous passe
les détails.
_ Donc, les services acquéreurs d’externes
pour le début de l’année scolaire prochaines seront les services de chirurgie,
les urgences, la …
_ A propos des urgences, j’en profite pour
rappeler à mes chers confrères que je comprends que vous deviez remplir le plus
de lits possible pour ne pas être déficitaires. Mais de mon côté, au service
d’accueil d’urgences, je me retrouve étranglé avec des entrées croissantes de
patients suite au départ des médecins généralises à la retraite, mais je n’ai
aucune possibilité de les hospitaliser quand c’est nécessaire puisque tous les
lits de l’hôpital sont pleins. Merci donc de ne pas bourrer votre planning
d’entrées programmées et de garder quelques places pour les patients des
urgences, par pitié.
_ En tant que directeur, je me dois de vous
rappeler que le nombre de plaintes sur les conditions d’hébergements aux
urgences est en pleine explosion et …
_ Evidemment ! on est obligé d’empiler
les patients dans les couloirs en attendant de trouver une place quelque part.
_ … et surtout que vous coûtez presque aussi
cher en personnel qu’en factures de téléphone.
_ Re-évidemment puisqu’ils nous faut chercher
des places dans tout le département ! Il nous arrive parfois d’envoyer des
patients se faire hospitaliser à 60km d’ici ! c’est une véritable
honte !
_ Que proposez-vous ?
_ Je sais que ce serait trop demander d’avoir
un service de médecine polyvalente à notre entière disposition, ce serait le
rêve. Non, tout ce que je demande c’est une dizaine de lits vacants sur
l’hôpital et un médecin à plein temps pour s’en occuper.
_ Voyons ! ça ne remplira jamais un temps
plein.
_ Je sais. C’est pour ça que je propose que ce
médecin s’occupe également des problèmes médicaux en chirurgie. Étant donné que
les lits vacants sur l’hôpital sont le plus souvent en chirurgie…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une
armée de chirurgiens se dressa d’un seul corps médical pour le fustiger et
exprimer leur désaccord, non sans un vocabulaire fleuri.
_ S’il vous plait ! S’IL VOUS
PLAIT !!! reprenons. Je voudrais terminer la séance en annonçons d’avance
les prochains points à aborder : tous les points que nous n’avons pas pu régler
aujourd’hui faute de temps et surtout, il faudra réfléchir à la chefferie de
pôle.
Tout le monde était déjà en train de se lever
pour partir avant la fin. D’un coup d’un seul, l’orchestre entier s’est
retourné pour tendre l’oreille.
_ Pour faire des économies d’échelles, nous
allons regrouper tous les mêmes types de soins sous forme de pôles
médicaux : maternité et pédiatrie ensemble, urgences-réa-anesthésie par
exemple, et cætera…Je vous demande, avant la prochaine CME, de réfléchir à un
représentant à nommer pour diriger chaque futur pôle. Je délèguerai une partie
de mes responsabilité et de mon travail à chaque chef de pôle pour une gestion
plus appropriée, plus autonome et plus proche des soins et du patient. Merci de
votre attention et à la prochaine réunion. »
Chaque corps de métier s’est enfui dans son
coin en à peine le temps de dire ouf, dans un bruissement de messes basses.
Je quitte la salle tranquillement avec le Dr Shleck qui affichait un sourire satisfait.
«_ Je ne comprends toujours pas : c’est
quoi cette histoire de chefferie de pôle ?
_ Réfléchis : qui dit autonomisation de
chaque pôle dit plus d’argent, qui dit argent dit responsabilité, qui dit
responsabilité dit pouvoir. Les prochains mois vont être intéressants parce que
tout le monde va chercher à devenir chef de pôle pour avoir plus d’argent pour
son service et faire ce qu’il veut. Être libre et autonome sans rendre de
compte à personne, en tout cas moins qu’avant.
_ Avec plus d’argent on peut rendre davantage
service aux patients.
_ Mouais, c’est à peu près ça.
_ Oui mais je n’ai toujours pas compris ce que
je venais faire là.
_ Toi tu es ma caution morale, tu es là pour
montrer qu’on peut faire des soins de qualité tout en faisant gagner de
l’argent à l’hôpital. Tu es un médecin travailleur, c’est indéniable et grâce à
toi on va pouvoir soigner plein de patients.
_ Ah…euh…merci. »
Soudain, je compris la place que je tenais dans
cet orchestre cacophonique, l’instrument que j’étais en train de jouer :
du pipeau.
Entre tous les problèmes abordés et les
problèmes résolus, il ne s’est rien passé : la direction a dit ce qu’elle avait à dire, les médecins ont
crié ce qu’ils avaient à dire, sans se faire entendre, c’est peut-être
d’ailleurs pour ça qu’ils criaient.
J’avais besoin d’un retour au concret. Je
repris mon téléphone, il me reste un message à lire, peut-être une bonne
nouvelle. Pitié ! une bonne nouvelle s’il vous plait !!!
Expéditeur : Mylène.
« Salut Georges
T’avais raison, mon copain est un gros
boulet. »
Ah ! enfin
une bonne nouvelle !!!
« Je l’ai quitté mais je n’arrive pas à
m’en remettre. Je me suis descendu une demi bouteille de Zubrowka et une boite
de Paracétamol. »
Oh merde ! ça
pour du concret, t’es servi mon pote !
Finalement si, je vais quand même faire
l’aller-retour tropiques métropole.
To be continued…ici.
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