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lundi 15 octobre 2018

Epilogue saison 2 : une course de fou 3 - partie 1

Dimanche.

Avec mes courbatures, je me souviens de l'ascension de la veille, de ma nouvelle confiance en moi, durement retrouvée au prix de douleurs morales infligées à moi-même et à mon entourage. D'ailleurs, il est temps. J'appelle Lola.

"_Ouais ! répondit-elle d'un ton ferme.
Au moins elle a décroché, c'est bon signe.
_ Salut Lola, je voulais m'excuser pour mon comportement de ces derniers temps. J'ai été un parfait connard, tu as essayé de me prévenir et je ne t'ai pas écouté. Je te demande humblement de me pardonner.
Je l'entends ronchonner intérieurement à travers le téléphone.
_ Mouais. C'est vrai, tu t'es comporté comme un connard. Et donc ?
_ J'ai bien réfléchi et je pense que je vais démissionner.
_ Oh bordel ! Ah oui, plutôt radicale comme décision. Mais n'est-ce pas un peu hâtif ?
Je tente un jeu de mot.
_ C'est toi qui est du-bite-hâtive.
J'attends sa réaction. 
_ Tu sais, quand il y a "bite" et "hâtif" dans le même mot, ça ne présage rien de bien folichon.
_ C'est bien vrai ça. Tu m'autorises à passer pour qu'on en discute ?
_ Oui, mais ça ne veut pas dire que je te pardonne complètement, hein ! Ne vas pas te faire des idées."

J'arrive chez elle avec un bouquet de tulipes. C'est la moindre des choses. Il parait qu'elles symbolisent le pardon. Je toque à la porte, elle vient ouvrir mais reste en arrière du pas de la porte, à une certaine distance de sécurité ou de froideur, elle garde une main sur la porte et me jauge. J'espère qu'elle sent toute la sincérité qu'il y a au fond de mes yeux. Son regard est si perçant qu'elle a du réussir à lire mon cœur, ma rate, mon foie...tous mes viscères.

"_ Bon ok, excuses acceptées.
_ Tu sais que je ne peux pas te mentir.
_ Me décevoir oui, me mentir non. Et puis t'as pas intérêt !
_ Promis, je ne te décevrai plus jamais.
_ Je l'espère. Elles sont belles tes fleurs, merci.
_ En gage de ma bonne foi.
_ Allez viens, on va en parler.
Elle attrape un sac à main grand format et deux paréos.
_ Euh...si tu as l'intention d'aller à la plage, je n'ai pas de maillot de bain.
_ Je te rappelle que je suis infirmière, que j'ai fais des centaines de toilettes à des hommes et que ce n'est pas la vue d'une kèkète supplémentaire qui va me faire peur.
_ A toi peut-être, mais les autres, ils n'ont rien demandé et je n'ai pas forcément envie de me mettre à poil.
_ Ah c'est bon, t'as qu'à rester en pantalon sur la plage. Ça va détonner un peu mais ce n'est pas grave.
_ Oui, tu as raison après tout.
_ J'ai toujours raison. Attends un peu.
Elle retourne dans la cuisine, saisit une bouillotte, la remplit de glace, de feuilles de menthe, de sucre de canne et d'eau pétillante.
_ Je pense qu'on va en avoir besoin avec tout ce que tu as à raconter.

Peu après, assis sur le sable, je lui fais un compte-rendu de ces derniers jours, la proposition du Dr Schleck, les cours de DESC, le Dr Karma et l'issue de mes réflexions. Le virgin mojito est fini depuis longtemps mais nous re remplissons notre thermos improvisée au fur et à mesure avec de l'eau plate. Ce n'est pas forcément très bon, mais c'est rigolo. 

_ Pour conclure, je vais démissionner de l'hôpital et ouvrir mon cabinet. Repartir de presque zéro.
_ Mon gars (une petite gorgée de bouillotte), tu as beaucoup de courage. Ce n'est pas donné à tout le monde de tout plaquer comme ça.
_ Du courage, pfff, mouais, plutôt du désespoir. Je sais que je ne serai jamais heureux si je reste là-bas. La seule chose qui me plaisait c'était de bosser avec toi et je ne l'aurai plus. Ce qui m'attriste, c'est que je vais devoir te quitter, professionnellement j'entends. En tant qu'amie, j'espère te garder le plus longtemps possible et ne plus merder comme je l'ai fait.
_ C'est tout de même admirable de voir la trajectoire que ta vie prend et de tout faire pour ne pas y aller quand la destination ne te convient pas. Comme je t'ai dit, tout le monde n'en est pas capable.

Elle prend une grande inspiration.
_ Tu sais, je suis un peu dans ce cas là. Je me sens coincée sur cette ile avec cette maison à crédit, un mec qui m'a laissé avec des dettes et de la méfiance envers tout être humain. Je me vois finir toute seule et aigrie par la vie et je ne sais pas quoi faire pour y remédier. Ou alors si, je sais, je vois ce qu'il faudrait que je fasse mais...
_ Tu n'oses pas ?
_ Ce n'est même pas ça, je me sens pétrifiée à l'idée de changer cette situation, même si elle ne me convient pas.
_ Tu as peur qu'il t'arrive du mal à nouveau ?
_ Non, pas vraiment. J'ai été chahutée par la vie, c'est vrai, j'ai surtout l'impression d'être encore sidérée, incapable de bouger. Un peu comme Loki après s'être fait attraper par Hulk à la fin des Avengers.
_ Oui, je saisis parfaitement la métaphore (hop, une gorgée de bouillotte). Figée physiquement, je peux comprendre, et sentimentalement aussi. Je me reconnais très bien dans cette image. Ce n'est pas demain la veille que tu vas me reprendre dans une relation amoureuse.
_ Carrément ! vu les événements récents, c'est normal.
_ Et j'imagine que toi ça doit être pareil.
_ Grave ! manquant de s'étouffer avec la bouillotte. Alors ça tombe sous le sens que nous nous soyons liés d'amitié. Regarde nous. Il n'y a encore pas très longtemps, tu essayais de te débattre un peu mais tu enchainais les catastrophes sentimentales jusqu'à te mettre au fond du trou. Moi ça fait un petit moment que j'y suis. C'est parfait, nous n'attendons rien de l'autre et nous ne tenterons jamais rien l'un envers l'autre. C'est très bien. Enfin une amitié construite sur des bases saines.
_ Aaaaah ouais, c'est reposant, pas à se soucier de si un mot ou une attention que je vais avoir va être interprétée comme une avance. J'en ai marre de tout ça, tu as raison, on est très bien tous les deux, comme on est.
_ Et alors sex-friends, n'en parlons pas.
_ Non, ce n'est même pas la peine : nous savons très bien que ça ne marche pas. Il y en a toujours un pour éprouver des sentiments et tout gâcher.
_ Tu as absolument raison ! Merde à l'amour !
_ Ouais ! merde à tout ça. Je n'en peux plus de la drague, des faux-semblants, du jeu de la séduction. Putain, je veux de la sincérité, bordel !
_ C'est clair, quelqu'un en qui on pourrait avoir confiance pour une fois.
_ C'est ça. Je ne veux pas d'une connasse qui va essayer de me changer pour que je ressemble à son prince charmant. J'en veux une qui me prenne comme je suis, avec mes gouts de chiotte et mes hobbies de vieux. Je veux garder mon indépendance.
_ Pitié, pas un bonhomme qui va me prendre pour sa mère, me traiter tantôt comme une princesse, tantôt comme une esclave. C'est bon, ça suffit ! pour moi un mec, c'est quelqu'un qui n'a pas peur de vivre avec une femme, entière, qui me laisse vivre, sans rien m'imposer. Avoir des couilles, c'est laisser la liberté à sa femme.
_ Je seconde complètement. Si je pouvais trinquer avec la bouillotte, je le ferais.
_ Regarde : je la tiens entre nous deux et on se tcheck le poing fermé.
Je m’exécute. Nous buvons chacun une gorgée de pseudo mojito, nous nous regardons brièvement, visiblement avec tous les deux la conneries dans les yeux. Après un décompte silencieux, nous nous sourions simultanément, exubéramment, pour montrer à l'autre la feuille de menthe collée à nos incisives respectives.

_ Ah et puis je veux pouvoir me marrer tous les jours. Je ne comprends pas les couples prêts à échanger leur joie contre de la stabilité ou du cul. Tu me connais, tu sais combien j'aime le sexe. Et bien je préfère cent fois rire tous les jours que baiser tous les jours.
_ Je seconde, dit-elle en me tcheckant à nouveau. Je préfère largement un mec avec de l'humour qu'un bourrin qui ne pense qu'à niquer. Même si je ne cache pas que si je pouvais avoir les deux en même temps, je ne cracherais pas dessus.
_ Les deux en même temps, tu veux dire que tu baiserais volontiers avec deux mecs, dont un avec de l'humour ?
_ Ah ah ah ! patate ! T'es con. Oh j'y pense. Surtout, je préfère un mec qui sait se servir de son cerveau plutôt que de sa bite. J'adore les gars intelligents. Je ne supporte pas les connards. Je suis un peu élitiste, j'avoue. Ça doit venir de mes deux parents profs.
_ Sans déconner ! tes deux parents sont profs ! moi aussi !
_ Oh le hasard de fou ! Il faudrait faire une étude pour voir parmi les professionnels soignants, le pourcentage de ceux qui ont des parents enseignants.
_ Ça serait super intéressant en effet. En tout cas, moi, je ne pourrais pas être avec une femme qui n'est pas dans le milieu médical. Ça me gonflerait de ne pas pouvoir me confier, de ne pas pouvoir parler de ce que je vis tous les jours sans que la personne en face comprenne la difficulté de la situation de soignant.
_ Complètement d'accord. Les discussions avec mon ex tournaient très vite court, ça a du jouer dans le divorce. Et puis, il ne supportait pas que je parle de caca.
_ Pourtant, s'il y a bien un avantage à notre profession, c'est bien de pouvoir parler de sécrétions diverses aux moments les plus incongrus, genre à table.
_ Ça me semble même inenvisageable de ne pas pouvoir parler des pustules de mes patients quand je rentre du boulot, enfin ! Les profs parlent bien de leurs élèves à table, nous on parle de vomi. C'est normal.
_ Voilà ! franchement, est-ce que c'est trop demander tout ça ?
_ Non, c'est même le minimum syndical."

J'ai un immense sourire collé entre mes deux oreilles, je contemple l'océan, je respire la brise qui commence à se rafraichir. Nous avons passé toute la journée sur la plage et ça faisait longtemps que je n'avais pas été heureux comme ça. Je me tourne vers ma voisine et il me semble voir en elle la même pétillance que je ressens en ce moment.
Nous remballons le peu d'affaires que nous avons pris avec nous, tous les deux penchés vers le sable, les fesses dressées vers le ciel. Il me vient alors une idée, je lui donne un coup de fesses pour la faire tomber. Elle ne se laisse pas faire, se rattrape avant la chute, se rue sur moi et glissant une patte derrière mes jambes pour me jeter au sol à mon tour. Elle arrive à me déséquilibrer. J'en profite pour l'attraper par la taille et la faire rouler avec moi. Je me retrouve sur elle, mes mains dans les siennes, nos jambes emmêlées, nos regard plongés l'un dans l'autre.
Nous restons comme cela, figés, immobiles, indécrochables. Le reste de la plage n'existe plus, le temps ne s'écoule plus. Il a bien fallu cligner à un moment, ou faire dégager une crampe, je ne sais pas quoi, mais quelque chose a brisé notre bulle et l'un de nous a bougé en premier. Lequel ? si ça se trouve, nous avons bougé en même temps. Je l'aide à se relever.

"_ Bon, hein, c'est pas tout mais il y en a qui bossent demain. Dont un qui va lâchement poser sa démission et m'abandonner.
_ Je ne t'abandonnerai pas. J'ai bien l'intention de venir te faire chier tous les soirs après le boulot pour que tu me parles de gangrène, encore et encore.
_ Oh oui ! devant notre petite assiette. Je vois ça d'avance.
Elle se tourne vers moi, me prend la main et prononce solennellement :
_ Docteur, j'accepte votre démission à une seule condition.
_ Oui, laquelle ?
_ Que nous passions tout notre temps libre ensemble...
_ C'est déjà le cas.
_ Chut ! que nous nous racontions nos journées respectives devant un repas...
_ Oui...
_ Et que le premier qui fait vomir l'autre a gagné. Le plus crado sera le mieux.
_ J'accepte !
_ Et que le plus dégueulasse gagne !"
Je l'ai raccompagnée chez elle et ce n'est qu'une fois arrivés que nous nous sommes rendus compte que nos mains étaient restées unies depuis la prononciation des termes du pari.

Le lundi est arrivé.
Avec étonnement et reconnaissance envers mes capacités d'anticipation, l'entretien avec le Dr Schleck s'est déroulé quasiment identiquement à ce que j'avais répété samedi en grimpant sur ma montagne. Il y a bien eu deux ou trois mots différents par ci par là, des réactions plus longues ou plus courtes que prévues et en réalité, je faisais preuve de beaucoup moins d'assurance que dans mes espérances. Mais dans l'ensemble, la démission a été acceptée.
Il ne me reste plus qu'un mois de boulot et ça, c'est une excellente nouvelle. Je l'ai d'ailleurs annoncée à Lola le soir même avec une bouteille d'eau pétillante coupée au jus de pomme. Rappelez-vous, j'ai dépensé toutes mes thunes restantes pour me faire claquer la porte au nez par un rhinocéros. Même âs de quoi acheter du champagne. Elle n'a pas vomi ce soir là.

Le lendemain, comme promis, j'ai répondu à l'interne du Pr A. Non je ne lui donnerai pas les données de ma thèse parce que le Pr A les a déjà. Il n'a seulement pas pris la peine de les lire. Je lui ai également conseillée de fuir le plus loin possible de ce prédateur académique. Elle m'a répondu dans la demi-heure qu'elle me remerciait de ma sincérité, qu'elle se doutait du traquenard dans lequel elle était mais qu'elle n'avait pas le choix parce qu'il lui avait promis un poste dans son service. Je lui ai souhaité bien du courage et bonne chance pour la suite de sa carrière universitaire.

Heureusement que l'envoie d'email ne s'accompagne d'une photo du rédacteur. La pauvre, elle aurait vu un grand sourire sur mon visage. Pas par sadisme, quand même, je ne suis pas comme ça. Non. Je suis juste heureux de quitter la galaxie des CHU. Comme chacun sait, notre Voie Lactée contient en son centre un trou noir. Je me sens tellement satisfait de quitter l'attraction d'un anus galactique avant de me faire définitivement happer et je ne voudrais tellement pas lui étaler mon bonheur à la face. Mais je n'y peux rien, je souris. Je me sens libre comme un oiseau.
Lola et moi avons picoré ensemble. Je lui ai proposé d'aller chier sur les pare-brises des voitures garées devant chez elle, mais elle a refusé.

Mercredi, j'ai contacté un cabinet de comptables pour parler de mon projet d'ouverture de cabinet. Ils me proposent un rendez-vous en semaine. Je ris. J'ai tellement de boulot pendant la semaine, non, je ne pourrai pas me libérer ne serait-ce qu'une heure et non je n'ai pas de repos de garde. Je leur propose un rendez-vous dans un mois, après ma désertion. Il me proposent de rester prudent quand même avant de s'engager dans un changement radical d'exercice. J'ai répondu que c'était déjà trop tard, ma démission est entérinée. Ils ont peur pour moi mais ils sont ravis de me recevoir.
Lola m'a trouvé fou mais a été ravie pour moi.

Jeudi, j'apprends que la course annuelle de la traversée de l'ile à pied à travers les montagnes sera dans un mois, le weekend de clôture de mon contrat avec l'hôpital. La date limite d'inscription est ... aujourd'hui. Hop, c'est parti.

"_ Oh quand même, c'est une course de fou furieux ! et la première fois que tu l'as faite, tu as fini dans un état lamentable. Est-ce que tu est bien sûr que tu n'es pas en train de faire une connerie ?
_ Si je te suis, faire 20 000km dans un weekend pour une fille qui ne m'aime pas, démissionner de l'hôpital et tourner le dos au titre de Professeur, recommencer sa vie à 30 ans passés sans filet de sécurité, tout ça, c'est raisonnable, mais marcher 90km à pied c'est farfelu ?
_ Évidemment, présenté comme ça...
_ Oui, la première fois je n'étais pas assez préparé, mais les courses suivantes j'ai assuré, sans me blesser. Je cours tous les deux ou trois jours depuis presque un an. Je vais faire des excursions en montagne régulièrement au lieu de ne faire que du plat. Et à Paris, ça ne m'a pas servi à rien, j'ai appris plein de choses sur l'alimentation du sportif.
_ Bon, donc tu te sens prêt.
_ Oui, autant qu'on puisse l'être pour une course de ce genre.
_ Ah, tu vois ! tu admets que c'est de la folie de faire un truc aussi dingue.
_ Mais bien sûr que c'est de la folie. Personne de sain d'esprit ne peut volontairement vouloir enchainer 2 marathons d'affilée avec 5000m de dénivelé. Mais je suis un fou intelligent et entrainé. J'ai confiance en moi et j'ai besoin de ça.
_ Ah bon ? tu as besoin d'avoir des preuves que tu es frapadingue ? je peux te le confirmer tout de suite, pas de soucis. Je te fais un certificat ?
_ Merci mais non. J'ai besoin de preuves que je peux me dépasser, que je suis capable de surmonter des montagnes. Littéralement. Ça me sera très utile pour quand je vais démarrer ma nouvelle vie.
_ Tu feras attention à toi, hein ! tu me le promets !
_ Oui, je te le promets. Je penserai à toi à chacun de mes pas. Tu seras un peu comme un ampoule que je vais trainer sur 24 heures.
_ Connard ! dit-elle en souriant.
_ Bah oui, une ampoule, parce que tu es la lumière de ma vie.
_ Mais quel couillon, je vous jure", dit-elle et me matraquant avec un oreiller et un sourire redoublé.

Vendredi, déjà ! la semaine passe vite quand on sait que c'est bientôt terminé. Malheureusement, il m'en reste encore trois. Évidemment, je vais aller fêter la fin de semaine chez Lola.

"_ Je trouve ça super que Dr Schleck ait repris le service des explorations, avouai-je à Lola.
_ Ah ouais ? demanda-t-elle dubitative.
_ Oui, comme ça, tu as des horaires de bureau et je peux passer te faire chier dès 18h !
_ D'ailleurs, comment tu fais pour finir aussi tôt alors que d'habitude tu finis toujours après 19h. Surtout un vendredi.
_ Déjà parce que je me sens dix fois plus léger d'avoir démissionné, je travaille plus vite. Puis j'anticipe vachement plus les choses à faire. Je n'ai plus la tête submergée par l'énormité des tâches à accomplir parce que je sais que quoi qu'il arrive, ça aura une fin.
_ Oui, et puis il doit y avoir une certaine part de volonté aussi.
_ C'est sûr : je n'ai plus aucune volonté de trainer mon cul à l'hôpital passé 18h alors je fais tout mon possible pour me casser au plus vite.
_ Mouais. Juste une question de volonté c'est ça ? dit-elle davantage dubitative, voir carrément suspicieuse. Genre, vous les médecins, ils vous suffit de penser un truc, de le vouloir, pour que ça se réalise.
_ Exactement, dis-je avec une sourire étincelant collé sur un faciès à la George Clooney. Non, la vérité, c'est que je m'apporte des barquettes à l'hosto, que je mange en vitesse tout seul dans mon bureau pour pouvoir abattre tout le taf entre midi et deux.
_ Aaaaah ! je savais bien qu'il y avait une astuce. Tiens, en parlant de matérialisation de volonté, ça te dis de regarder "Green Lantern" ?
_ Carrément !"

Lola lance le DVD, planqué sous la collection complète des Marvel, tous les Batman et les premiers StarWars (dans l'ordre chronologique et pas numérique). Elle retourne dans la cuisine, prépare quelques popcorns et revient avec un saladier rempli.
Nous voilà, tous les deux dans son canapé, avec les oreillers dans le dos, les pieds sur la table basse, à faire des batailles d'orteils et autres lancers de popcorn à la gueule.
"_ Je me suis toujours demandé, l'anneau, comment il sait où se mettre ?
_ C'est à dire ? demande Lola dont la curiosité est piquée.
_ Et bien, je ne sais pas, il doit y avoir une tétra chiée d'espèces différentes dans la galaxie et pas toutes de forme humanoïde.
_ 7200 réparties sur 3600 secteurs. Pour être précise.
_ Voilà, du coup, comment fait l'anneau pour se ranger sur 7200 corps différents. Je veux dire, quand il rencontre un humanoïde pour la première fois, qu'est-ce qui l’empêche de se mettre autour du cou ou autour de la taille comme une ceinture ?
_ Ouais, c'est pas faux.
_ T'imagines ! l'anneau se range autour de la bite d'Al Jordan, façon cock ring ! vu que ça a l'air d'être un sacré coureur, une grosse partie de sa volonté doit être focalisée à cet endroit.
_ Mais c'est clair !!! tu devrais te reconvertir en scénariste de films de boules.
_ Ah bon ? parce qu'il y a besoin d'un scénar ?
_ Mais moi je paierais pour voir un film avec cul et un VRAI scénar ! pas comme 50 nuances de bouse, là.
_ T'as remarqué, quand même, quoi qu'on fasse, la conversation finit toujours autour de sexe et de caca.
_ Mais parce que ce sont nos deux grandes passions dans le monde médical."

Inutile de vous dire que nous avons surtout parlé et peu écouté le film, mais sans jamais quitter l'écran des yeux. Ce serait irrespectueux.

Les semaines se sont enchainées assez rapidement. Les autres médecins du service ont profité de mon départ imminent pour me refiler toutes les gardes et astreintes pendant qu'ils prenaient congés. Je me suis retrouvé de garde l'avant veille de ma course. Jeudi soir. Je bosse vendredi évidemment et départ dans la nuit de vendredi à samedi.

Jeudi soir, par téléphone avec Lola.

"_ Putain ! je suis dégoûté ! bosser la veille d'une compèt, c'est l'horreur, je vais me planter !
_ Relativise ! d'abord, si ça se trouve, tu ne vas pas être appelé de la nuit et pioncer comme un bien-heureux. Ensuite, non, ce n'est pas une compétition. Tu cours pour toi, pas contre un classement. Ce n'est plus le concours de l'internat, là.
_ Oui, c'est vrai, tu as raison...(j'observe une pause dramatique)...comme toujours ma petite Lola.
Je l'entends glousser au bout du fil (sans fil).
_ Ouh ! ça fait plaisir quand un Docteur dit à une infirmière qu'elle a toujours raison ! Mmm, je savoure.
_ Allez, si je dors bien, je passerai te voir vendredi soir. Il faut que je fasse mes adieux à ma collègue préférée.
_ Qu'est-ce que tu racontes ? Ça fait déjà plusieurs mois qu'on ne bosse plus ensemble.
_ Oui mais là, mon départ est définitif. C'est différent.
_ Ne viens pas à la maison, il n'y aura personne de toute manière.
_ Ah bon ? tu ne veux pas me voir ?
_ Non, ce n'est pas ça. C'est qu'avec tous ces connards de médecins qui partent en vacances en même temps, ou qui démissionnent, le Dr Schleck a fermé les explorations et retourne dans le service d'hospitalisation traditionnelle. Alors je bosse vendredi comme d'hab et samedi matin en hospit tradi. Ça ne va pas me laisser beaucoup de sommeil.
_ Ah merde. J'aurais aimé te voir avant mon départ.
_ Quoi, tu quittes l'ile !!! mais comment ça se fait que je ne sois pas au courant ? dit-elle avec une once de panique dans la voie. Tu es le seul médecin que je tolère ! je ne veux pas que tu partes !
_ Si tu veux, je pourrais passer aux explorations après ma garde. Non ?
_ Non. J'ai horreur de dire au revoir.
_ Ah zut. Comment on fait alors ?
_ Comment TU fais ! moi je reste sur cette ile et je reste à l'hôpital. C'est toi qui te casses. Tu vas où d'ailleurs ?
_ Je ne sais pas encore. Je ne sais pas si je reste ici ou si je bouge en métropole pour ouvrir mon cabinet.
_ Prends ton temps, tu n'es pas pressé. Et puis je serai encore là après ta course. On en parlera à ce moment.
_ C'est vrai. Tu as encore raison. Souhaite-moi bonne chance pour ma garde et bon courage pour ma course.
_ Force et honneur, Georgio. C'est à quelle heure le départ de la course ?
_ 4h du matin dans la nuit de vendredi à samedi. Les premiers arrivent vers 4h de l’après-midi.
_ Tu comptes arriver vers quelle heure ?
_ J'espère finir, déjà, et puis si la chance me sourit, arriver vers 5h du matin ça serait bien. Il faut terminer la course avant 10h du matin dimanche, sinon je serai hors classement.
_ Allez, le classement ce n'est pas le but. Finis en un seul morceau ce sera déjà ça.
_ Merci.
_ Je ne travaille pas dimanche matin. Si tu veux, réveilles-moi avant que tu partes-partes !
_ Tu me fais rire. Je t'appelle quand je peux, d'accord ?
_ Ça roule, à plus !"

Évidemment, ma garde a été horrible. J'ai été appelé toute la nuit pour des symptômes foireux, qui ne pouvaient pas se gérer par téléphone et j'ai donc du me déplacer plusieurs fois à l'hôpital. A chaque fois que j'allais me recoucher, le téléphone re-sonnait. Si bien qu'au bout du troisième appel, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai pris un lit dans une chambre libre en chirurgie, je me suis roulé en boule avec mes chaussures et mon sweat à capuche et j'ai essayé de dormir comme j'ai pu.

Je me suis fait réveiller par une infirmière pensant que j'étais un clodo. Alors je suis allé directement dans le service, fais mon tour plus tôt, fini tous les papiers et les courriers en retard et j'ai même pu quitter le service avant 18h.

De retour chez moi. Récapitulons l'organisation que je répète depuis 1 mois. Je fais une petite sieste de 2h. Puis j'enfile mes fringues d'ultra-traileur : chaussures de montagne ultra légères et ultra résistantes, chaussettes, T shirt et pantalon compressifs, parka anti-pluie et réchauffante mais facilement roulable et peu volumineuse, casquette, lampe frontale. Pas de montre, j'ai horreur de ça. Je préfère demander l'heure aux check-points.
Dans mon sac à dos, de l'eau dans la gourde située dans le dos du sac, reliée par une paille à mon épaule droite. Beaucoup d'eau. Enfin, 1,5L dans la gourde du sac et 1L d'eau pétillante (contre les crampes de fin de course), à manger, beaucoup, un compartiment entier rempli de raisins secs et cacahuètes salées. Des piles de secours pour la lampe frontale, une couverture de survie et un sifflet en cas d'accident. Mon téléphone portable, éteint, juste au cas où. Quelques pansements en cas d'ampoule. Quelques bandages en cas d'entorse. Et finalement, le plus important, un tube de vaseline facile d'accès pour s'en remettre régulièrement et discrètement sur le scrotum et sur les tétons.

Je suis prêt à partir. La navette part à minuit pour nous emmenez au milieu de l'ile au point de départ. En effet, si j'y vais avec ma voiture, déjà, se sera impossible de se garer et ensuite, il faudra que je me retape tout le chemin de retour jusqu'à ma voiture. Et il y a des chances pour que je ne sois pas en état de conduire.

Arrivé sur place, plusieurs stands offrent des petits bonus : de l'eau supplémentaire, des casquettes sponsorisées, des barres de chocolat. Il y a même un service pour envoyer par sms ton temps et ton classement à chaque check point. Tu peux leur donner 3 numéros. Je leur donne le miens comme ça je verrai mon avancée directement sur mon téléphone après la course. Celui de Lola, évidemment. Et mes parents ? non, je n'ai pas envie de les réveiller en plein de milieu de la nuit avec des sms. Par contre, je leur donne celui de Dr Schleck, pour l'emmerder.

L'heure avance, je tourne en rond sur le stade en attendant le départ. Environ 1000 coureurs trépignent avec moi, certains s'échauffent, d'autres s'étirent. Moi je m'économise. Je suis en train d'enchainer ma deuxième nuit quasi blanche d'affilée.

Qui sont ces gens ? que cherchent-ils en faisant cette course ? comme moi ? chercher à dépasser leurs limites ? ou l'esprit de compétition ? c'est un truc qui m'a toujours dépassé, ça. Pourquoi essayer de se mesurer aux autres ? tout le monde est différent. Et puis ça commence très tôt ! J'ai l'impression que dès que deux garçons se rendent compte qu'ils ont tous les deux une bite, vient forcément le moment où ils vont se comparer l'un à l'autre. Tiens, voyons qui a la plus longue. Je trouve ça complètement con. Je ne dois pas être construit comme tout le monde mais je ne peux pas vérifier : mes parents ont perdu le mode d'emploi et la garantie.
Ou bien est-ce que je n'aime pas ça parce que j'ai toujours perdu à ces jeux là ? celui qui pisse le plus loin, ce lui qui court le plus vite, celui avec les meilleurs résultats scolaires...je n'aime pas ça. Et oui, j'y ai toujours perdu. Mais n'était-ce pas un peu volontaire de ma part ? vu que je ne tire pas spécialement de plaisir à finir premier, autant laisser ce bonheur à quelqu'un d'autre. Et n'aurais-je pas construit ma vie autours de ce postulat ? N'aurais pas fini antépénultième un peu par défi justement ? 
En étant fils de prof, on est un peu entre le marteau et l'enclume : si mes résultats scolaires sont mauvais, c'est la disgrâce auprès des parents, très scolaires forcément. Et si mes résultats sont bons, au contraire, c'est la disgrâce auprès des copains de classes pour qui, obligatoirement, si j'ai de bonnes notes, c'est que je suis pistonné. Aucun résultat n'est bon, aucune réponse adaptée, fautif dans un cas comme dans l'autre. Je me suis donc démerdé toute ma vie, par habitude à toujours me retrouver pas trop devant ni trop derrière.

Du coup, que viens-je faire ici ? à quatre heure moins...Oh bordel. C'est l'heure. Je me dirige vers la ligne de départ. Pas tout devant, hein, comme je viens de l'expliquer, je laisse ça à d'autres. Au milieu, c'est bien. Tout le monde trépigne autour de moi. Littéralement tout le monde. Je suis pile au centre d'un amas de 1000 coureurs, 500 devant moi, 500 derrière. Il y a de tout, des taureaux soufflants par les nasaux et frappant le sol de leur sabot, pardon, chaussure hyper design a 200€ la paire ; des écureuils trémulants sur place comme s'ils avaient sniffé un rail de coke ; des gibbons balançant les bras par devant, se claquant les mains derrière le dos, puis re balançant devant et re double claque dans le dos, tout en se balançant d'un pied sur l'autre ; des Zébulons trottinants et sautillants sur place... j'ai l'impression d'être le seul statique au milieu de tout ce beau monde.

La corne de brume retentit. Les coureurs s'élancent. C'est parti.


dimanche 16 juin 2013

Une course de fou 2


De retour sous les tropiques, de retour au turbin, réouverture de ma boite mail…C’est désespérant : quelqu’un a eu la bonne idée de débattre d’un sujet abordé en commission d’établissement à savoir l’accueil des étudiants. Pas les externes, non, ça serait surprenant que des PH s’intéresse aux externes, les pauvres. Non, plutôt les étudiants au collège, curieux, qui veulent venir voir ce qui se passe à l’hôpital.
C’est bien pour eux, c’est important de susciter en eux soit la vocation soit le dégoût. Soulever le débat est une bonne initiative. Par contre, que tout le monde fasse « reply all » …comment dire…et que la lenteur de l’ordi soit proportionnelle au nombre de répondeurs…ça a le don de m’énerver au retour de vacances.
Sauf que ce n’était pas des vacances : j’étais parti récolter des données pour le prochain article que je devrai publier dans une grosse revue. Pourquoi faire me demanderez-vous ? Et bien, il y a plusieurs réponses possibles :

Soit par vanité : j’ai une des plus grosses bases de données mondiales sur le sujet, la moindre des choses serait de la montrer à tous. Çà serait pour satisfaire mon penchant exhibitionniste.

Ou alors par humilité à l’idée que la contribution de mon étude puisse apporter sa petite pierre à l’avancée de la science.

Ou peut-être par vengeance en me disant que les résultats de mon étude sont contradictoires avec toutes les données précédentes, que je suis plus fort que vous tous réunis malgré toutes les embuches que j’ai eu pendant la rédaction de la thèse et que je vous emmerde.

Personnellement, je préfère aborder la publication sous l’angle, sain je l’espère, de la confrontation auprès de mes pairs, pensant que j’ai bien travaillé, je souhaiterais avoir l’opinion et la critique constructive de spécialistes du monde entier. Du coup, ça donne envie de vraiment montrer un excellent travail. C’est stimulant !

Le seul problème c’est que je dois attendre les données qui sont centralisées en métropole. Alors je ronge mon frein et mes ongles. Que pourrais-je faire pour faire avancer le Schmilblick ?

« _Cher Professeur A.
En attendant les nouvelles données, je souhaiterais avancer dans la rédaction du futur article. Je peux donc vous proposer une introduction et une méthodologie. Je ne peux pas rédiger le reste puisque j’attends de terminer les stats. Je peux vous laisser le soin de la conclusion.
Qu’en pensez-vous ?
Cordialement
Georges. »

Çà me semblait pas mal comme email. Pressez « Envoyer ». J’attends la réponse.

En attendant, je poursuis les explorations à l’hôpital accompagnée de Lola.

« Alors ? quoi de neuf ?
_ C’est à dire ? A quel niveau ? professionnel ?
_ Oui, entre autre, vas-y, commence par le professionnel.
_ Bah, mon boulot est aléatoire. Tantôt c’est trop calme et je m’emmerde même si c’est intéressant, soit c’est hyper actif et je n’ai le temps de rien faire d’autre.
_ Ah ! on y arrive. Le « autre » justement…
_ Le sentimental c’est ça ?
_ Aaaaah ! vas-y balances.
_ Je ne savais pas que ça t’intéressait, on a passé un cap.
_ Oui, à force de voir que t’es un mec bien doublé d’un médecin potable, ça donne envie de gratter la surface.
_ Ah bon ? je suis un médecin potable ?
_ Oui, ou plutôt tu n’es pas un connard.
_ C’est à dire ?
_ Bah tu sais : un égocentrique, un manipulateur…tu vois ?
_ Donc, puisque je ne suis pas un connard, tu t’intéresses à ma vie sentimentale.
_ Oui, c’est ça. J’ai envie de savoir quel est le repos du guerrier, dit-elle avec un sourire en coin et un regard de braise.
_ Eh bien le repos n’est pas brillant.
_ Ah bon ? un mec comme toi ! avec une aussi jolie paire de fesses ?
_ De quoi ?
_ Ne me dis pas que tu n’as pas remarqué que toutes les infirmières et les internes de médecine te matent le cul dans ton dos.
_ Bah non, je n’ai pas remarqué, je n’ai pas d’yeux dans le dos.
_ Tu devrais, ça t’apprendrais plein de trucs.
_ Comme quoi ? comme qui surtout ! qui est-ce qui me mate les fesses ?
_ Ah ah ! tu me donnes quoi en échange de cette information ?
_ Un an de café.
_ Non, ça tu me le dois déjà.
_ Zut…euh…si il se passe quelque chose, je te raconte.
_ C’est bien, ça.
_ Mais au fait, je ne te dois rien ! pourquoi c’est moi qui devrais te raconter ? toi aussi faut que tu me racontes ta vie sentimentale !
_ Non. Jamais.
Elle s’est refermée immédiatement, en un instant, la porte vers ses sentiments était fermée. Je me suis rattrapé aux branches comme j’ai pu.
_ Donc en fait, il ne se passe pas grand chose en ce moment.
Patience…elle boude…elle s’y intéresse réellement ou pas ? … que va-t-elle faire ?
_ Et les internes, tu n’as pas envie de les aborder ? dit-elle avec un air de connivence.
_ Mmm…mouais…non, pas envie.
_ Non mais oh ! tu vas pas faire la fine bouche, non plus ! et puis, je sais pas ce qu’il te faut ! il y a une flopée d’internes dans cet hôpital. Tu ne vas pas me dire qu’il n’y en a aucune qui t’intéresse.
_ Bah non, aucune ne m’accroche vraiment.
_ Tu veux dire que qu’il n’y a rien de rien de rien dans ta vie sentimentale ?
_ Non, je ne dirais pas ça.
 _ Aaaaaah ! raconte ! faut vraiment t’arracher les vers du nez.
_ J’ai eu quelques histoires, surtout des ratés, des « il aurait pu se passer quelque chose » mais jamais de véritable relation de longue durée malheureusement.
_ Pourquoi ? t’as enchainé les plans culs ?
_ Non non, parce que l’occasion ne s’est jamais présenté, parce qu’à chaque fois, la distance, les circonstances…je n’ai jamais pu faire durer une relation au delà de 6 mois.
_ Sans déconner !
_ C’est la vérité.
_ Bon, je vais te remettre en selle. Avant la fin de semaine, je te case avec quelqu’un.
_ Non ! je ne peux pas, j’ai une course à faire dans 10 jours, faut que je m’entraine.
_ Il ne te faut que 10 jours pour préparer une course ? te fous pas de ma gueule ! ne trouve pas d’excuses bidons pour ne pas aller chasser la petite interne.
_ C’est pas une excuse ! faut que je me couche tôt, que je coure 3 fois par semaine, que je mange plein de pâtes et de riz, que je ne boive pas d’alcool…
_ Oui ok, pendant 10 jours tu vas être pas drôle. C’est pas le meilleur moment pour draguer en effet.
_ Merci.
_ Mais après tu t’y remets ! d’accord ?
_ Chef oui chef !
_ Bon, finit ton café et va retourner bosser. »

Le lendemain matin, 7h, je chausse mes chaussures de sport, je branche mon capteur, je sélectionne la playlist de mon lecteur, j’enfile mon sac à dos qui contient une gourde et je sors de chez moi en courant. Je suis la route qui longe la mer en écoutant Norman Greenbaum et je me rappelle tous les conseils que j’ai eu au fil des ans. Suis ton propre rythme, ne te calque pas sur le rythme des autres. Ne te fatigue pas, ménage toi, économise toi pour les moments où il faudra donner un coup de bourre, les montées par exemple. Respire régulièrement, de grandes inspirations, de grandes expirations. Boit toutes les 5 minutes, de petites gorgées.
Dans les montées, respire fort et vite. Le repos après l’effort fait toujours partie de l’effort, il faut continuer à respirer fort jusqu’à ce que le rythme cardiaque redescende. Mais surtout ! fais-toi plaisir.
Sens la brise contre ton visage, écoute les vagues se briser contre les rochers, sens les embruns contre ta peau luisante et l’odeur d’iode qui se mêle à celle de ta sueur.  Ressens tes muscles, tous tes muscles se contracter, se détendre, deviens une machine bien huilée.
Passées les 20 premières minutes, passé le premier coup de fatigue, les endorphines se libèrent, l’euphorie monte. Passé une demi-heure, je me sens en pleine forme. A 45 minutes, la douleur revient, le cerveau prouve sa supériorité. A 1 heure, courir devient une drogue. Au delà, le corps n’existe plus.

Aujourd’hui, je ne cours que 30 minutes. Je courrai 1 heure ce weekend. Je pense à bien m’étirer, je bois un demi-litre d’eau plate et un demi-litre d’eau pétillante. La boucle est finie, de retour chez moi, une bonne douche. Sentir l’eau froide sur mon corps encore échauffé par l’effort est un bonheur extrême. J’en profite pour faire un gommage.

Le petit déjeuner pris après ma petite séance de sport est le meilleur du monde. Il a trois fois plus de goût et il est dix fois plus nourrissant. Je commence par 2 fruits de la passion, suivi d’un tiers de baguette avec beurre et confiture de coings et je finis par mon fameux riz au lait canelle-orange (je vous donnerai la recette si vous êtes sages) tout ça dilué dans un bon petit thé vert Sensha fumant. La journée peut commencer sereinement.
C’était sans compter sur Pr A.

« Cher Georges.
Oui, c’est une bonne idée d’avancer dans la rédaction. J’attends toujours les résultats que doivent me renvoyer les cabinets de radiologie. Je te les envoie dès que je les reçois.
Pour l’instant, tu peux en effet m’envoyer un premier draft du futur article la semaine prochaine. En anglais, of course. »

Ni merci, ni merde. Super. J’ai une semaine pour rédiger la moitié d’un article médical dans la langue de Shakespeare, soit environ 1500 mots sans erreur, avec les bonnes références d’articles et les bonnes formulations.

Tant pis, il va se gratter, j’ai d’autres priorités. Je lui pose un lapin épistolaire et je me concentre sur ma course, on verra l’article plus tard.

Le jour fatidique arrive.

Ce sera une course de 35 km avec 2000m de dénivelé positif. La moitié du chemin se fera sur des gros galets. Pourvu qu’il n’ait pas plu dans la nuit sinon ça risque être casse-gueule.
Je me lève tôt, 2h du matin, 1h de route, 1h de préparation, départ à 5h du matin. 800 coureurs.

Lors de ma dernière course j’avais parcouru 90km en 30 heures, soit 3km par heure. Étant donné que je me suis entrainé, j’espère que mon niveau s’est amélioré. Normalement, je devrais être passé à une moyenne de 5km/h. Je devrais donc finir la course en 7h. L’enregistrement se finit à 13h, donc après 8h de temps de course.
L’objectif est de finir dans les temps, pas de courir comme un dératé. Je suis large, j'ai une heure de marge.

L’excitation avant course est unique. Ce n’est pas celle qui nous prend à l’estomac avant un examen. Ce n’est pas non plus celle avant de monter sur des montagnes russes, ni ce moment de flottement entre l’habillement complet et la nudité totale qui précède la fusion de deux corps. C’est une espèce de moment de vigilance extrême, de conscience totale de chaque muscle de son corps, un sentiment d’être entièrement prêt.

A ce moment là, je me sens comme Tony Stark lorsqu’il enfile pour la première fois son armure et qu’il essaye de faire bouger toutes les pièces mobiles.
J’ai tout dans mon sac à dos : 2L d’eau, des raisins secs, des barres de céréales, de la vaseline pour les zones de frottement (un peu comme si Ironman se mettait de l’huile dans les jointure pour éviter que ça grince), un Kway, mon dossard sur le torse et une lampe frontale sur la tête.

Le départ est sonné. Je vois tout le monde me dépasser, tout le monde se précipite vers la ligne d’arrivée qui est si loin. Mais pourquoi ? je continue à mon rythme, je garde mes œillères, comme un cheval de course de fond.
Au bout de 3km, je suis conforté dans mon attitude : je dépasse tous ceux qui m’avaient doublé au départ, ils ont ralenti, certains se tâtent le flan, certainement un point de côté.

Premier check point : je suis 700ième. Correct. Pour l’instant, c’était du plat, la première montée commence. Les rochers sont secs. Ouf. Premier sommet, je fais une pause pour admirer la vue.
Dans la première vallée, un ruisseau a débordé : il a plu dans la nuit. Impossible de faire autrement que de mettre les chaussures dans l’eau. Les rochers, même secs, sont désormais glissant. Et entre les rochers, il y a la boue répandue par tous les coureurs précédents. Super. Une patinoire de terre et de pierre.

Chaque pas est donc mesuré, pesé, réfléchi. Si je ne me cale pas bien, je glisse. Si je pousse trop fort sur ma foulée, je glisse. Si mes enjambées sont trop longues, je glisse. Ce n’est pas très fatiguant pour les pieds mais bien pour le cerveau. Allez, plus que 3 montées et descentes et après, je retrouve le plancher des vaches, normal, de l’herbe toute bête et après, du goudron, et ensuite, de la forêt pour finir sur de la piste. Le plus dur c’est maintenant, après ce sera facile. Reste calme, économise toi.

C’est au moment où je suis le plus concentré qu’un concurrent me claque la main dans le dos et me lance :
« Salut Georges, je ne savais pas que tu faisais du sport.
_ Salut Clément.
_ Ça fait plaisir de te voir ici, Georges. Que le meilleur gagne !
_ Oui bonne chance.
_ Oh il n’y a pas de chance là-dedans : je m’entraîne tous les jours. »
Et le voilà déguerpir, voltigeant comme un cabri sur les cailloux traitres.

Respire, reste calme, ne fais pas de folie dans ce relief, tu risque le regretter. Fais abstraction du fait qu’il t’ait piqué ta copine. C’est un connard, ne l’écoute pas, il te provoque sciemment. Ne te fais pas prendre. C’est qu’un connard, c’est vrai, il t’a collé des cornes de cocu mais c’est du passé. De l’eau est passé sous les ponts et sur les cailloux aussi. Non, c’est rien qu’un connard. Il va perdre parce que c’est rien qu’un connard de chirurgien. Mais pour qui il se prend ce connard ! Je ne vais pas me faire battre par un connard ! Merde !!!

Alors on est d’accord, ce que j’ai dans les jambes ne reflète pas du tout ce que j’ai dans le cœur ni dans le cerveau. Je dirais même que Clément part gagnant de ce point de vue là : il a toujours été sportif, pas moi, et l’esprit de compétition est inhérent à la profession de chirurgien. Soit. Et surtout, son comportement sexuel n’a rien à voir avec ses qualités de sportif. Autrement dit, un bon coureur de jupon n’est pas toujours un bon coureur de fond. 
D’ailleurs, la course de montagne n’est pas une compétition mais une course contre soi-même, un dépassement de soi et pas de l’autre. Le battre à la course ne servira pas à montrer une quelconque reflet chevaleresque de mon cœur face à sa goujaterie grasse.

Mais là, sur le coup, je n’en ai rien à foutre. Je vais lui foutre sa branlée, un point c’est tout ! Pour quelle raison ? aucune ! pour le plaisir de le battre à la course. Et je vous emmerde !

Pendant un bon kilomètre, nous faisons la course côte à côte. A l’ascension suivante, il prend un peu d’avance. Zut ! dans la descente, je prends des risques inconsidérés pour le dépasser. Cette fois c’est moi qui ai de l’avance.
Il me rattrape dans la vallée et reprend l’avantage dans la montée. Qu’à cela ne tienne. Je renforce ma respiration, j’augmente mes foulées, je le rattrape au sommet et je prends encore plus de risques : au lieu de marcher vite sur les pierres pour éviter de glisser, je coure carrément, je calcule à la vitesse de l’éclair où poser mon pied gauche avant même d’avoir posé le droit, et ainsi de suite. Je file, je m’envole, je prends le large.

Dernière montée : pas de signe de vie, je l’ai séché. Mais pas question de se reposer sur mes lauriers. La partie goudronnée arrive, j’ai l’intention de faire valoir mes heures d’entraînement en ville. Je passe dans ma tête The eye of the tiger, je fais de grandes enjambées, je balance les bras, je respire profondément et je prends mon rythme de croisière. Deuxième check point : 600ième. C’est bien, continue comme ça.

Au bout de 5km, la pression redescend, la motivation baisse. Il me faut un autre combat, l’ascension dans la forêt arrive et j’ai besoin d’avoir la gnake. Je cherche mais non, personne ne m’énerve en ce moment. Le sport a la faculté de me faire tout relativiser, de m’apaiser, de me permettre de faire le tri entre l’essentiel et le superflu.
Par exemple, je suis un peu attristé de m’être éloigné géographiquement de ma meilleure amie Milène. Mais en parallèle, je suis heureux de gagner une nouvelle amitié avec Lola.
D’ailleurs elle a raison. Qui me fais vibrer le cœur en ce moment ? personne. Il faudrait que je me trouve quelqu’un tout de même. Oui mais qui. Personne ne me fait palpiter ici. Alors qui me faisait palpiter en métropole dernièrement ? Fenouil. Oui, ça serait une bonne idée que je la recontacte. Allez, la prochaine fois que je vais en métropole…bah d’ailleurs, ça devrait pas tarder avec Pr A. tel que je le connais il va me demander une entrevue en tête à tête pour discuter des résultats et de l’article.

Mais pourquoi est-ce qu’il m’emmerde autant avec ses objectifs à court terme ? A quoi ça lui sert d’avoir le premier jet de l’article dans 1 semaine alors que le temps que sa partie et celle des radiologues soient rédigées, le temps que ce soit soutenu et accepté, il se passera au moins un an. Quel est l’intérêt de me mettre la pression aussi tôt ? Et pourquoi est-ce qu’il a essayé de m’humilier comme ça pendant ma soutenance de thèse ?

Et pourquoi est-ce qu’il tenait absolument à avoir ma base de données maintenant alors que pendant toute ma thèse il n’y a pas jeté un seul regard ?

Non mais quelle espèce de connard en fait !!! ça y est ! j’ai envie de lui casser la gueule ! c’est bien ça. Je cours plus vite mais j’ai perdu ma concentration : mes pas me fatiguent et ma respiration est saccadée.

Respire, reprends-toi. Calme toi. C’est un professeur, il doit avoir de l’expérience dans la rédaction d’articles et il sait certainement mieux que toi comment faire. S’il te demande de prendre de l’avance c’est certainement pour une raison.
Quant à ta base de données, elle est très importante, ultra riche, pleine d’informations qui valent de l’or ! il y a moyen de faire plusieurs articles médicaux avec. C’est normal qu’il s’y intéresse.

Oui mais non justement. Mon travail vaut de l’or et oui, il y a moyen de rédiger au moins 3 articles avec. Il est hors de question que je la lui cède comme ça. Il me semble indispensable d’avoir la garanti que si je lui donne mes tableaux et qu’il s’en servira dans des publications, il faut qu’il me promette d’inscrire mon nom comme co-auteur de l’article.

D’ailleurs, quels sont mes droits en matière de publication médicale ? c’est mon travail mais c’est issu de dossiers de patients de son service à lui. Est-ce que les données appartiennent aux patients ? Est-ce qu’en étant hospitalisé dans un CHU, on accepte automatiquement que notre dossier fasse partie d’une étude médicale ? et si non, est-ce que toute ma thèse a été rédigée sans l’accord des patients. Merde, je me sens mal à l’aise d’un coup. Il faut que je me renseigne.

Donc, dès que je finis cette course, je rappelle Fenouil, j’appelle un juriste et je rédige mon article en anglais. Ça y est, la détermination revient. Je me sens fort à nouveau, je reprends le contrôle de moi-même. Je peux aborder la fin de la course en toute sérénité.

Ça s’est d’ailleurs très bien passé. Une bonne foulée, bonne respiration. Troisième check point : 500ième. Ok, maintenir le rythme, ne pas faiblir, ne pas regarder la montre, ce n’est pas le but. Le classement, on s’en fout, il faut juste finir la course en bon état, contrairement à la dernière fois.

Je continue donc à courir sans me prendre la tête, juste pour le plaisir de courir, le paysage, la boue, la sueur, le vent, la brise, le soleil qui commence à taper, il doit être aux alentours de midi, je suis dans le rythme que je m’étais fixé, tout va bien.

A l’arrivée, j’ai eu plusieurs surprises. D’abord, je n’étais pas cassé comme je m’attendais à l’être, ni tant fatigué que ça. J’ai bien pris le temps de m’étirer, tranquillement. Par contre, j’avais faim, très faim. Je me suis dirigé vers le centre de ravitaillement où ils servaient des pâtes bolo, parfait.
En face de moi vint s’asseoir Clément.

« Alors ça s’est bien passé pour toi ? moi je suis arrivé il y a à peine un quart d’heure. Et toi ?
_ Je ne sais pas, j’ai pas regardé ma montre.
_ Ah bon ?! ça ne t’intéresse pas ton classement ? 
_ Pas vraiment, je voulais juste finir la course, c’est tout.
_ Ok, bon si ça t’intéresse, j’ai fini en 4h40, classement 440°, facile à retenir.
_ Merci. Félicitations. A la prochaine.
_ A plus. »
Il est parti avec fière allure. Tant mieux pour lui, toute la rancune s’est effacée pendant la course. Il m’est indifférent désormais.

Après avoir bien bu, je suis allé au guichet chercher ma récompense : un tshirt « finisher » et une médaille pour les 500 premiers. Ah ? c’est agréable. C’est surprenant surtout. Allons voir ça, je dois être antépénultième pour recevoir cette récompense, soit 498° à tous le coups.

401ième. Arrivé en 4h15. Heing ? O_o

Ça veut dire que j’ai quasiment doublé ma vitesse de course ? en 1 an ? Ça, ça fait vraiment mais alors VRAIMENT plaisir ! c’est au delà de tout ! ça répare toutes les blessures narcissiques que j’ai pu avoir dans tout mon cursus ! c’est énorme ! je suis trop fier de moi là !
Bon, allez, redescendons sur terre, c’était une petite course, même pas un marathon. Pour la prochaine, il faudra voir ton niveau. Objectif : plus de 45km.

D’ailleurs, il y en a une dans 3 mois, 65km, 3500m de dénivelé positif…

To be continued...

dimanche 8 juillet 2012

Thèse 13 : épilogue de la saison 1

Le soleil se lève paresseusement en ce matin de décembre. Il fait froid. Je me réveille dans le canapé de Milène avec une douce musique brésilienne à mes oreilles. Ça sent le sucre et le café chaud : elle m'attend avec un mille-feuille sur lequel elle a planté une unique bougie :
_ Joyeux anniversaire !
J'ai pris ma meilleure amie dans mes bras et lui déposa le plus tendre des baiser sur les cheveux.

"_ Bon alors ? quel est le programme ? demanda-t-elle.
_ D'abord café. Après, je vais courir, me doucher, manger, prier, (aimer?) et à 17h, direction la fac pour tout mettre en place. 18h début de la soutenance. Normalement, j'ai 15mn de présentation, 30mn de questions, une petite pause de délibération du jury, prononciation du Serment d'Hippocrate et pot de célébration. Ensuite, resto avec les amis proches et la famille. Après on va danser, ce soir, demain et après demain.
_ Ok. Est-ce que tu as besoin que je fasse quoi que ce soit ? moi je pars bosser je finis à 16h.
_ On peut se dire rendez-vous à 17h à la fac. J'aurai besoin de tes petits bras.
_ Ok, à tout à l'heure, partit-elle en souriant."
 
Il fait terriblement froid. Après plusieurs semaines sous les tropiques, j'ai quelques difficultés à me réhabituer. J'enfile un marcel, un Tshirt manches courtes, un autre manches longues, un pull-capuche à la taille, un gros pantalon de sport en coton épais, mes grosses godasses et c'est parti.

La musique est sur le mode "random". Je me laisse bercer par les humeurs de ma machine en espérant qu'il en sorte un Dieu. J'en aurai bien besoin pour la pièce (peut-être pas une tragédie grecque, faut pas exagérer non plus) qui se jouera ce soir.
Keath et Mick commencent par élancer mes pas. Je me laisse emporter par la musique, relâcher toute la pression, je glisse sur mes émotions à la même vitesse que je coure le long du fleuve. Petit à petit je m'effeuille, au fur et à mesure des kilomètres, j'enlève le premier Tshirt, puis le deuxième. Je suis animé d'une chaleur intérieure, comme si j'avais un réacteur nucléaire à la place du cœur.
9km en trois quarts d'heure, ça va, je n'ai pas trop été esquinté par mon ultra-trail.

Le reste de la journée est un peu passée comme sur un nuage, en flottement, s'assombrissant au fur et à mesure que le temps passait, du beau au passable, puis du maussade au couvert, jusqu'à ce que le tonnerre gronde.

Arrivé sur les lieux, la fatidique salle de thèse, je mets tout en place : l'ordi, la télécommande pour faire défiler les diapos, les bouteilles d'eau pour les membres du jury...J'avais un peu le sentiment de me nouer moi-même la corde autour du cou. J'ai répété ma présentation, que personne à part moi n'avait vu auparavant. Je récitais des phrases toutes prêtes. Ça tenait davantage du One Man Show (du Stand Alone pour être précis) que de la soutenance scientifique.

Je savais que le jury allait me pousser dans mes retranchements, m'interroger sur mes zones d'ombres, mes lacunes médicales. Alors j'ai anticipé et j'ai bossé. J'ai regardé mon manque de connaissances en face et je l'ai affronté. J'ai épluché tous mes livres, j'ai exploré internet et Pubmed en quête de réponses. J'ai lu une trentaine d'études en moins d'une semaine sur des sujets qui ont un lointain rapport avec mon sujet mais c'était nécessaire. Il n'y avait que comme ça que je me sentirais suffisamment assuré pour tenir tête à 3 Professeurs. Du coup, j'ai la tête pleine et trop de choses à dire.

Ouf, ma présentation passe mais en 17 minutes. Il va falloir articuler et parler vite. La pression monte de plus en plus. Je relativise en me disant qu'il y a un mois à peu près, j'étais dans les montagnes, au plus noir de la nuit, luttant contre mon propre corps et contre mon propre esprit pour les faire se mettre d'accord et continuer à avancer. A côté de ça, plus rien ne peut me faire peur.

Mes parents sont prêts, appareil photo dégainé. Mes cousins que j'aime entrent, puis les amis proches, puis mes co-internes...Je vois défiler devant moi toute ma vie personnelle, affective et professionnelle, toutes les personnes qui ont compté pour moi dans ma vie. 10, puis 20, puis 30 personnes. Au total, la salle est pleine à craquer, il faut même rajouter quelques sièges pour faire tenir les 40 personnes venues me voir boucler mon troisième cycle d'études médicales. J'ai l'impression d'être à mon mariage : je serre la main et tape la bise à tout le monde. Je leur montre où s'installer en leur disant que le président ne va pas tarder à arriver.

En parlant du loup...

Pr A entre avec Dr G sur ses talons. La poignée de main est virile, sèche, le regard glacial. Puis entre Pr D, au téléphone. Tout le monde s'assoit.

"_ Monsieur Zafran, entame Pr A, je vous rappelle que pour qu'une thèse soit soutenable, elle requiert la présence d'au moins 3 Professeurs de médecine. Sans cela, elle n'est pas valide. Je me verrai donc dans le regret de ...
_ Excusez-moi pour le retard, je sors du bloc !

Pr F s'inscrit dans le cadre de la porte.
_ C'est bien ici la thèse de Monsieur Zafran ?
_ Oui oui, entrez Professeur."

A ce moment, toute la salle se lève, Pr F va prendre sa place en bout de table. J'entends résonner dans ma tête une chanson héroïque : la soutenance peut commencer.

"Vous avez 20 minutes."

Le silence se fait. Je déroule mon texte et mes diapositives. Je remercie les concepteurs de logiciels d'avoir séparé les écrans d'affichage : un pour tout le monde, projeté sur le mur, avec uniquement les diapositives; et un autre avec mes notes, le chronomètre et le nombre de diapo restantes. Je pointe-laser les faits remarquables, les lacunes de la littérature scientifique sur le sujet, le fait que mon étude est une des 3 plus grandes du monde en effectif. Je présente mes résultats de manière dynamique, ce qui n'est pas possible sur le papier. J'essaye de tirer au maximum avantage des animations des diapositives, sans que ce soit tape à l’œil, ni ostentatoire.

"Je vous remercie."

15 minutes et 3 secondes au chrono. Applaudissements de toute la salle.

"La séance de questions peut commencer, je passe la parole au Dr G."

Pour les retardataires qui n'auraient pas suivi (cf ici), le Dr G est un médecin radiologue que le Pr A a recruté à la dernière minute. Pour quelle raison ? je ne sais pas. Probablement qu'il a voulu anticiper le fait que soit le Pr C, soit le Pr E seraient absents. Mais elle n'est pas professeur. Alors pour quoi ? pour gonfler le groupe ? peut-être. Dernière hypothèse : pour me démonter.

Je prends la bouteille d'eau placée au coin de ma table, avale une bonne gorgée et en la reposant, j'en renverse la moitié. Je m'écris "Putain de merde" et rattrape la bouteille avant qu'elle n'imbibe mon ordi, in extremis. Une fois que la catastrophe est passée, je me rends compte que j'ai prononcé tout haut mon interjection. Ça commence fort.

"_ J'ai lu votre thèse avec attention et ...
Il y avait une dizaine de post-it qui dépassaient de mon exemplaire de thèse. Il avait fallu que je lui envoie par email et que je lui envoie dans son service en catastrophe. Je suppose que pour chaque marque-page, il y avait un commentaire.
_ ... tout d'abord merci pour m'avoir choisi comme membre de Jury ...
Je n'ai rien choisit du tout, tu m'as été imposée et tu le sais très bien. 
_ ... J'ai trouvé votre travail très intéressant mais j'ai quelque questions : pourquoi n'avez vous pas parlé de ... et de ... ou encore de ... ? ça aurait été intéressant d'en parler pourtant.
Je fusille Pr A du regard, qui a les yeux plongés dans son exemplaire de ma thèse (aucun post-it d'ailleurs) : les questions qu'elle me pose portent précisément et chirurgicalement sur les parties qui ont été amputées par Pr A lui-même. Comment pourrait-elle être au courant sans qu'il ne l'ait informée ? c'est sûr, elle est là uniquement pour me descendre.
_ Et bien d'abord parce que je me suis attelé dans mon travail à ne répondre qu'à une seule question. Mon recueil de données a été conséquent en effet et de nombreuses questions pourraient y trouver réponse mais j'ai voulu me concentrer sur l'aspect le plus important, à savoir trouver le meilleur élément diagnostique. Le reste pourra faire l'objet de publications ultérieures."

Je ne pouvais décemment pas répondre la vérité entière. C'était Pr A qui m'avait dit de me centrer uniquement sur les critères diagnostiques, à juste titre. Mais il avait aussi déclaré que tout le reste n'avait aucune importance. Elle a continué à me cuisiner pendant quelques minutes, sans résultats. Aucune de ses questions ne portaient sur ma thèse actuelle, uniquement sur ce qui aurait pu être inclus dans mon travail. Je n'avais donc pas grand chose à lui répondre. J'ai juste ressorti les résultats des études précédentes sur le sujet, que je connaissais presque par cœur à force de les ressasser.

"_ Merci Dr G. Je passe le relais au Pr D.
Si Dr G était là pour m'enfoncer (sans succès), quel rôle doit jouer Pr D ? je sais que A et D sont potes. Si G est le point négatif, D est-il le point positif ? en somme, si G est le mauvais flic, est-ce que Pr D est le bon flic, sensé m'arracher des aveux d'incompétence ?
_ Merci Pr A. Tout d'abord je voulais vous féliciter sur la somme de travail que vous avez du effectuer avec l'aide des statisticiens du service de Pr A...
Connard ! tu sais très bien qu'il n'y en avait pas, j'ai tout fait tout seul.
_ ... je voulais savoir : pour tel groupe, vous faites ressortir une différence significative. Mais c'était avec quel test ? comment avez-vous fait ? un chi 2 ? un test de Student ? un test de Fish ?
_ Dans certains cas, j'ai utilisé le chi 2, dans d'autres, j'ai regardé la variance, et en fonction de la variation, soit le test de Student, soit celui de Fish. Mais j'ai expliqué tout ça dans la partie "Matériel et Méthode" page 35.
_ ... ah oui, excusez-moi en effet. Et un Bland-Altman ? vous auriez du faire un Bland-Altman !
_ Je l'ai fait.
_ Ah ! vous l'avez avec vous ?
_ Non
_ Quel dommage, dit-il en même temps que s'affiche un sourire sur le visage de Pr A. Donc, les résultats sont significatifs. Ok. Mais ça va à l'encontre de ce que dit la littérature sur le sujet, vous en avez conscience ?
_ Oui, pleinement conscience.
_ Pourtant, vous ne faites que l'aborder dans la thèse, c'est dommage, c'est extrêmement intéressant !
_ Même réponse que pour le Dr G avec qui nous avons fait le point sur les données de la littérature. Les effectifs des précédentes études sont biaisés par différents facteurs. Dans cette étude, il y a encore quelque biais mais, nous l'espérons, moins que dans les données de la littérature. C'est probablement cela qui explique les différences.
_ Et vous n'êtes pas curieux ? vous n'avez pas recalculé ce que ces études montraient ?
_ Si si mais je ne l'ai pas mis dans ma thèse. Vous voulez voir les résultats ?
_ ... euh...quoi...euh...maintenant ?
_ Oui bien sûr, quel meilleur moment ?
_ Euh...allez-y."

Je sors de mon ordi un graphique que j'avais fait pendant la préparation de ma soutenance, dans l'éventualité, faible, qu'ils me posent des questions dans les coins, hors propos. Pas de bol pour eux. Le graphique s'affiche, je pointe-laser les différences avec la littérature, l'effectif important chez moi, comparé avec les autres, en mettant bien l'accent sur les petits astérisques que j'ai mis, histoire de bien montrer que chez moi, c'est significatif.

Pr D est décontenancé. Il ne répond rien et passe la parole. Pr A fait franchement la gueule.

"Je passe le témoin au Pr F."

C'est l'inconnu, tant pour Pr A que pour moi. Je ne sais pas du tout le type de questions qu'il va me poser, ni si elles me mettront en difficulté ou pas. C'est peut-être le tournant du match. Il a devant lui son exemplaire de thèse, sans post-it, sans marque-page, rien. J'ai peur.

"_ Merci Pr A. Laissez-moi juste le temps de ressortir mes notes.
Pendant ma soutenance, il avait inscrit quelques mots sur un feuille de papier. Et là, il sort de son sac 2 ou 3 pages noircies de notes. J'ai encore plus peur.
_ Alors tout d'abord je vous félicite pour l'exhaustivité de votre travail et je dois dire que c'est très plaisant à lire. Parce que d'habitude, il faut l'admettre, une thèse, c'est chiant à lire.
Rires généraux dans toute la salle, sauf le jury.
_ Franchement, votre domaine, je n'en suis pas expert, mais la cancéro, ça, je maîtrise. Et là, vous pondez un test diagnostique très pertinent et très utile dans la pratique de tous les jours. Je vous remercie en tant que praticien et aussi au nom des patients.
_ Euh...merci Professeur.
_ Mais ça aurait été intéressant d'aller plus loin. Vous n'avez pas cherché à associer d'autres critères diagnostiques ?
_ Si, mais ils sont corrélés. C'est comme si on utilisait le poids et l'IMC comme 2 critères indépendants alors que l'IMC est corrélé au poids. Vous me suivez ?
_ Oui oui très bien. Mais pourtant ça a déjà été fait dans d'autres études.
_ Oui mais elles avaient des effectifs trop petit pour montrer une corrélation. C'est pour ça. Dans mon étude, j'ai montré que ça ne servait à rien. Ça n'occupe que 2 lignes dans le texte mais j'en parle.
_ Oui j'ai lu, page 65. C'est dommage ! c'est ça qui est intéressant, et c'est ça qu'il faudrait publier.
_ Euh...Merci Professeur.
J'ai les larmes aux yeux. Il vient de souligner en 3 phrases tout le mal que j'ai eu à convaincre Pr A de garder des données intéressantes dans ma thèse. Et sans le dire ouvertement, il vient d'envoyer un taquet à Pr A et ça ! ça me fait plaisir.

"_ Merci Pr F mais l'heure avance et je vais reprendre la parole pour terminer la séance de questions.
Pr F me fait un clin d’œil. Rien que ça, suffit à me donner toute la force nécessaire pour affronter l'hydre à 3 têtes. Je lui en ai tranché déjà 2...
_ Je voulais revenir sur la pertinence du choix des patients considérés comme bénins...
AH NON !!! ce salopard m'a fait changer 5 fois les critères de bénignités et il veut en parler encore ! c'est comme s'il remettait en question son propre jugement en me faisant porter la faute à moi ! c'est dégueulasse !
_ Oui, nous les avons considérés comme bénins parce que nous les avons suivis pendant 3 ans en moyenne.
_ Oui mais sur quels critères vous basez-vous pour dire qu'ils sont bénins, même après 3 ans de suivi. Les recommandations internationales ?
Connard ! c'est toi même qui a dit qu'on ne les prendrait pas comme critère, sans me donner la raison. En plus, c'est toi même qui les a pondues ces recommandations nationales.
_ Non. Mais je viens de le dire aux précédents membres de jury : les études sur lesquelles se basent les sociétés savantes pour donner les recommandations internationales sont biaisées et avec des effectifs trop petits. Tout l'essentiel de mon travail a été de remettre en question ces études et donc les recommandations internationales.
Hop ! petite esquive.
_ Dans ce cas, vous auriez du le dire et ...
_ C'est fait, dans la conclusion page 75.
_ ... Ah. Mais ce n'est pas le tout de l'affirmer, il aurait fallu sortir des statistiques irréprochables avec un tableau pour présenter les résultats. Là, vous auriez justifié vos dire. Sinon, ce sont juste des paroles en l'air et ce n'est plus de la science.
_ Mais c'est ce que j'ai fait : j'ai présenté mes résultats dans l'annexe, page 83.
_ ... Ah oui."
Pr A est devenu livide l'espace d'un instant, il a pincé les lèvres et continué à m'asséner des questions comme un fusil mitrailleur. Je répondais du tac au tac, point par point, avec études à l'appui, statistiques avec petit p inférieur à 0,0001% et graphiques tout beaux.  

Au total, j'ai eu droit à presque 1h30 de questions. Le public n'en pouvait plus. Surtout tous ceux qui ne sont pas dans le domaine médical pour qui le débat n'était pas intéressant. Le jury est sorti pour délibérer. Je me sentais comme Rocky, aveugle, entendant retentir la clochette et attendant le verdict des arbitres en appelant Adrienne. Et là, qui vois-je ?

"_ Emilie ?
_ Salut Georges, je suis venu te voir.
_ Mais comment tu as su ?
_ Je suis interne d'anesthésie je te rappelle et j'étais au bloc où opérait Pr F. Il a dit qu'il devait partir pour aller à une thèse, quelqu'un a demandé qui, j'ai entendu ton nom et je suis venue.
_ Merci beaucoup ! ça me fait très plaisir.
_ Je n'aurais raté ça pour rien au monde."

Je discute avec ma famille, mes amis (Milène et Parvati surtout), mes co-internes (Pilar et Micheline évidemment) et tous mes amis d'enfance. Je suis assailli de questions (encore) : alors ? tu tiens le coup ? ils ne t'ont pas fait de cadeau, dis donc ! ça se passe toujours comme ça une thèse ?
C'est un peu comme si j'avais les commentaires d'après match en direct. 

Pr A sort de la salle, nous intime de rentrer. Personne ne s'assoit.

"Monsieur Georges Zafran, levez-vous s'il vous plait."
Un ange passe : je suis déjà debout.

"Mrglrm. Monsieur Zafran, le jury réunit aujourd'hui vous accorde le titre de Docteur en médecine avec la mention Très honorable. Nous reconnaissons en vous les qualités nécessaire à l'exercice de la médecine telles que l’opiniâtreté et la rigueur. Méfiez-vous cependant de toujours garder une certaine humilité dans votre pratique, face à vos patients et vos confrères."

Dans la bouche de tout autre personne, j'aurais pris ces compliments et mises en gardes très volontiers et chaleureusement. Venant de lui, je n'étais pas sûr s'il voulait dire "acharnement, obstination et manque de soumission".

J'ai levé la main droite et dis : "En présence des Maîtres de cette école, de mes chers condisciples et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine.
Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent, et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail.
Je ne permettrai pas que des considérations de religion, de nation, de race, viennent s’interposer entre mon devoir et mon patient.
Admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe. Ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs, ni à favoriser le crime.
Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j’ai reçue de leur père.
Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses, que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j’y manque."

La foudre ne s'est finalement pas abattue sur moi mais j'ai entendu un tonnerre d'applaudissements. Je m'en souviendrai toute ma vie.

C'était une période de transition comme je les aime, la fin d'une certaine époque, de ces 12 années de fac (1 redoublement, 6 ans d'études, 4 ans d'internat de spécialité et une année sabbatique) et le début d'autre chose. Quoi ? je ne le savais pas encore, mais vous, vous le saurez bientôt.

Prochainement, la saison 2 des aventures de Georges Zafran. 

samedi 19 mai 2012

Une course de fous

J'arrive sur mon ile tropicale avec 2 objectifs bien précis : engloutir des kilomètres dans une course de tarés et finir la rédaction de ma thèse. Ce deuxième point sera l'objet du prochain billet. Nous sommes en octobre et je dois rendre ma thèse dans 15 jours et moi, je prends l'avion pour aller suicider mes pieds dans la course la plus longue que j'ai jamais fait de ma vie. Super logique.

Je pose donc mes valises chez la fille que j'avais remplacée cet été et je passe la nuit la plus courte de ma vie. Pas en volume horaire, ni à cause du stress, mais je déborde d'une excitation immense à tel point que je rêve que je coure...je me réveille avec le sentiment de n'avoir pas dormi.

4h du matin, petit déjeuner conséquent avec 5 ou 6 tartines, double dose de beurre et confiture (et j'avoue, une troisième couche de Nutella par dessous), un thé ET un café, et un œuf dur. Puis je pose mes lentilles, mes chaussettes renforcées aux points de contacts, mon pantalon spécial course, moulant, en lycra, mon Tshirt dans la même matière, casquette (parce que le soleil de montagne ça tape, surtout sous les tropiques), lampe frontale (parce que le départ se fait de nuit), un sac à dos rempli d'eau avec une tétine qui m'arrive sur l'épaule (pour ne pas perdre de temps en buvant) et finalement mes chaussures, ultra légère, parce que si je doit traverser l'ile à pied, j'ai intérêt à ne pas avoir de grosses tatanes.

Je récapitule la course. C'est un trail, c'est à dire une course de montagne. Plus précisément un ultra-trail, ça veut dire que c'est plus long qu'un marathon. Dans le détail : 90km et 5000m de dénivelé positif, c'est à dire que si on colle bout à bout toutes les montées, on arrive plus haut que le Mont Blanc. Mais ça, ce n'est que la moitié de la course, celle pour laquelle je me suis inscrit. Il y a des fous, eux, qui se sont inscrits pour la course intégrale, 160km et 9000m de dénivelé, c'est à dire grosso modo faire Paris-Deauville à pieds en grimpant l'Everest au milieu. Pour cette course là, le premier arrive en 24h. Pour vous situer le niveau de folie furieuse des coureurs.

Moi ça va, à côté de ça, je suis un gars normal, mais ça ne m'empêche pas d'avoir les genoux qui tremblent, d'anxiété, d'anticipation et d'excitation. Il est 6h moins 5 minutes, départ imminent. Chacun se regarde et s'encourage. L'ambiance est tendue mais joyeuse. Quand je vois les mollets des autres concurrents, je me pose la question : est-ce que je me suis vraiment bien préparé ?

Pourtant j'ai couru ! Pendant 6 mois, 5km 2 fois par semaine et 10km le dimanche, voire davantage. Je me suis inscrit dans une salle de muscu pour travailler le cardio et faire gonfler un peu ces cuisses d'intello. Physiquement, je ne me suis jamais senti aussi bien. Mais psychologiquement ? je n'ai jamais couru sur une aussi longue distance. Mon objectif est de finir dans les temps, en moins de 30 heures, c'est à dire qu'il faut que j'arrive avant midi demain.

Je respire, je sautille, j'inspire un grand coup : je peux le faire, je suis prêt.

Top départ.

Les 1500 coureurs autour de moi s'élancent dans un même mouvement, comme un troupeau de gnous, piétinant le bitume de la ville avant de rejoindre un quart d'heure plus tard les premiers sentiers de randonnées. Le rythme est pépère, sans se presser, comme pour s'échauffer. Ça me va très bien.

La route se courbe et commence à monter ce qui me permet d'avoir un point de vue de tous les coureurs devant moi (quoi ? déjà !!! les mecs ils sont déjà arrivés là-bas alors qu'on vient de partir ?!?!) et derrière moi (ouf ça va, je ne suis pas le dernier).

Commence la première montée : 800m d'escaliers en bois et en terre. Avec la rosée du jour en train de poindre et les 1000 paires de pieds de mes prédécesseurs, la terre se transforme en boue où je m'enfonce jusqu'à mi pied et d'où il est difficile de s'extraire. Mais ça passe. Il fait froid, il fait noir, ma lampe éclaire les pieds du coureur devant moi et c'est tout, rien d'autre n'existe que ma respiration et mes pas. La libération commence. Une chaleur calme commence à naître du plus profond de moi, se diffusant au reste du corps, m'imprégnant de force et de sérénité. J'ai l'impression que des ailes me poussent, toutes petites, prêtes à servir pour plus tard.

Tout en haut de la montée, le premier ravitaillement. Je ne pensais pas avoir aussi faim. J'engloutis un peu de tout ce qui se présente : coca, café, madeleines, cakes, pain d'épice, raisins secs, quartiers d'orange, je remplis ma gourde et je repars. Je ne me suis quasiment pas arrêté. Je suis bien, en forme, alerte. C'est comme si j'avais dormi toute ma vie et que j'étais en train de me réveiller.

La première descente est vraiment casse-gueule : étroite, rocailleuse, un peu glissante. Évidemment, tout le monde s'est essuyé la boue contre les rochers. Ce serait très tentant de se laisser emporter par la gravité et dévaler la pente à toute allure mais ce n'est pas possible, pour 2 raisons. D'abord, c'est trop dangereux, c'est tellement raide que le sol défilerait plus vite sous nos pieds que notre vitesse maximale. Et surtout, c'est la file indienne : il n'y a qu'un seul chemin, étroit, pas de place pour se doubler, donc tous les coureurs se suivent à la queue.

Au bas de la descente, la chemin s'ouvre en largeur, ça commence à s'éparpiller, les écarts se creusent. Nous arrivons au deuxième ravitaillement. Je n'ai pas vraiment faim mais je sais que je viens de me dépenser, beaucoup, sans m'en rendre compte car emporté par la foule qui nous traîne, nous entraîne,
écrasés l'un contre l'autre, nous ne formons qu' un seul corps, et le flot sans effort, nous pousse enchaînés l'un à l'autre et nous laisse tous épanouis enivrés et heureux
.


 (Sors de ce corps Edith Piaf !)

Je jette un œil rapide à ma montre : 10h. Ça fait 4h que je cours et j'ai parcouru...21km. Très bonne moyenne ! Je passe au check-point (les arbitres passent un laser sur le code barre que je porte sur ma poitrine pour enregistrer mon temps) et je file sans m'arrêter et sans manger. 

Encore une descente, jusqu'au fond de la vallée, pour ensuite remonter tout en haut du col suivant. C'est beau. Mes poursuivants commencent à se retrouver loin derrière moi mais je n'ai pas encore rattrapé ceux devant moi. Je me retrouve quasiment seul, au milieu de la nature, avec comme seul guide les tissus fluo accrochés aux arbres. J'attaque la remontée. C'est dur. Mes jambes m'abandonnent, puis mon souffle, puis mon cœur s'emballe. J'étouffe. Je suis épuisé. Je m'arrête. J'aurais du manger au dernier ravitaillement. J'ai dépensé l'équivalent calorique de 3 raclettes en 5h et je n'ai pas mangé. Je me sens débile. 

Bon, ce n'est pas grave. Reprends toi. Souffle un peu, laisse passer les gens et repars tranquillement. Tu as tout ton temps, tu es même un peu en avance. Ça monte. Et alors ? tu t'es inscrit pour ça. 

Ah oui ! j'ai oublié de préciser. Quand je cours seul comme ça, au bout d'un moment, j'ai une petite voix qui m'encourage au fond de ma tête, c'est agréable. Elle me renvoie tout ce qu'il y a de positif sur moi. Au bout de quelques minutes de cette petite voix, j'ai ma chaleur intérieur qui revient avec la musique de Black Sabbath. Mes ailes repoussent. 

Je gravis ce qui reste, enfin j'essaye. C'est difficile. J'ai l'impression d'être un paquebot transatlantique à vapeur, avec un gros cul et plus de charbon dans les soutes. A 1km du prochain ravitaillement, je suis assailli de crampes. Les 2 cuisses en même temps. Je m'étire tant bien que mal. Un coureur, gentil comme tout, vient me voir : 
"_ Des crampes ? 
_ Ouais, dis-je en grimaçant. 
_ Ne t'inquiètes pas, ça arrive à tout le monde. T'as mangé salé ? 
_ J'ai quasiment rien mangé au dernier ravitaillement. 
_ Ah voilà ! c'est pour ça. Étire toi et au prochain ravitaillement, mange du sel. 
_ Merci."

C'est rare d'éprouver autant de gratitude pour quelqu'un. Je me traîne jusqu'au prochain check-point et je remarque une petite coupe. Je pensais que c'était du sucre. Non, du sel. J'en mets un peu au bout de mon doigt, je goûte. Rien n'a jamais été aussi bon. J'en saupoudre un peu sur un quartier d'orange et je mange goulument. Je refais le plein d'eau et de nourriture et je repars. Je suis à un tiers de la course et il est 15h. 3,33km/h de moyenne. Ça baisse. 

Je continue en m'économisant un peu plus. Je dois maintenant faire attention à ce que je mange et à ne pas cramper encore une fois. Je traverse encore des paysages magnifiques en rentrant dans la vallée suivante (la troisième depuis le départ), des forêts de pins, des fougères arborescentes, des tamarins, avec de temps en temps, au loin, la vue sur la mer. C'est tout simplement beau. 

J'arrive enfin au ravitaillement de mi-course à 18h. 45km effectués en 12h, presque 4km/h de moyenne. Je remonte ! Comme quoi, la bouffe, c'est vachement important (ça, c'est la petite voix dans mon estomac qui parle). J'en profite pour me reposer un peu. Je m'étire, j'enlève mes chaussures. Je commence à avoir mal aux plantes des pieds. Alors je sors mes bandages, j'en coupe de petites bandelettes que je colle aux zones de contact. Je change de chaussettes : je remarque des trous là où mes ongles ont butté. Je n'ai rien senti mais je suppose que des micro traumatismes sur les chaussettes, au bout de 45km, ça use, forcément. 

Je fais le point : je n'ai jamais couru aussi loin ni aussi longtemps. Si j'arrête la course ici, je pourrais être fier de moi. Mais je suis poussé par la curiosité : jusqu'où suis-je capable d'aller ? quelles sont mes limites ? 

Au moment de repartir, je sens un autre genre de chaleur, émaner cette fois-ci de ma poitrine, plus précisément de mes tétons. J'ôte mon Tshirt : ils sont rouge vif. A force de frotter contre le Tshirt, la peau des tétons s'est décollée. Je découpe encore de la bande et la colle sur chacun de mes seins mais avec les poils, ça ne tient pas. Et avec la sueur, encore moins. Quelques kilomètre plus tard, j'aurai abandonné l'idée de protéger mes seins. 

Une autre descente, encore une fois tout au fond de cette vallée, là où deux ruisseaux se rejoignent. Il y a des médecins, des kinés, des infirmières et un cuisto. On me demande si j'ai des ampoules, des douleurs, si je veux un massage ou une assiette de riz. Je prends volontiers les 2 derniers mais le riz a du mal à passer. J'ai faim mais rien ne rentre. Alors je me gave de petits biscuits (ça ne passe pas non plus) et d'oranges (ça passe) avec un peu de sel. 

Après une longue pause, je repars alors que la nuit tombe. Il est 20h, j'ai encore 10 heures de course devant moi si je suis mon objectif, 18h avant la fermeture. Et là, c'est le drame. 

C'est une ascension de 1100m, dans le noir quasi complet, avec l'estomac vide et déjà 50km dans les pattes. C'est la souffrance, pure. Lever chaque jambe, soulever le pied à chaque pas me demande un effort surhumain. Je suis à bout de souffle, je suis fatigué, mon cœur bat la chamade, dans le vide, je transpire mais ça ne sert à rien. Je suffoque, je bouillonne. Ma petite bonne voix a disparu, remplacée par la mauvaise voix, celle qui gronde, celle qui soulève chaque souvenir douloureux enfoui, le fait remonter à la surface, le fait joliment miroiter pour que je puisse bien le voir sous tous les angles. 

TA GUEULE !!!

_ Oui, la seule raison pour laquelle j'ai réussi le concours de médecine, c'est parce qu'il y avait des étudiants étrangers (cf ici). Oui, c'est vrai, de ce point de vue là, on pourrait dire que je ne mérite pas d'être médecin. Mais j'ai majoré en génétique et en chimie organique ! alors OUI, je la mérite ma place en médecine. Et vu le nombre d'heures que j'ai passé à bosser l'année dernière, NON, on ne peut pas dire que je sois un branleur. Alors cette idée, tu peux la ranger définitivement, je ne veux plus jamais la revoir. 

_ Ah tu le prends comme ça ? Et Murielle ? que tu as lâchement abandonnée comme une merde ? elle qui t'aimais et qui t'aurais suivi au bout du monde. Tu bosses peut-être mais tu fais souffrir les gens autour de toi. 

_ Oui, je l'ai laissée tomber mais parce que je n'étais pas amoureux. J'allais faire quoi ? prétendre l'aimer alors que ce n'est pas vrai pour lui balancer la vérité le jour du mariage ou lors d'un weekend avec les beaux parents ? ou attendre placidement que les sentiments naissent en attendant "l'étincelle" ? Non, ça l'aurait fait souffrir davantage. Oui, je l'ai faite pleurer et je m'en veux. Mais je ne regrette pas de l'avoir plaqué. J'ai l'impression que depuis, chaque histoire que je vis est de mieux en mieux. Alors oui, j'ai fait souffrir une personne, mais elle m'a pardonné depuis, elle est passée à autre chose, elle m'a remercié de mon honnêteté, s'est retrouvé quelqu'un qui lui correspond et elle se marie l'année prochaine. Alors NON, je n'ai aucun regret à avoir. 

_ Ah tu penses être quelqu'un de bien ? qui mérite le bonheur c'est ça ? et Joannie ? tu t'en rappelles ou pas ? elle t'as piétiné le cœur, haché menu, fait flamber et te l'a restitué tout cassé. Tu n'as eu que ce que tu méritais !!!

_ NON ! Joannie m'a trompé certes, elle ne m'aimais pas et n'a pas fait preuve d'une grande classe. Je lui en ai voulu c'est sûr. Mais elle m'a appris à ne pas me laisser faire en amour. Maintenant je sais que j'ai le droit de recevoir un minimum de marques d'attention. Désormais je fais gaffe à mon petit cœur. Il est encore un peu cassé mais avec le temps et beaucoup d'amour, ça se répare. Et je sais que j'ai le droit de recevoir de l'amour, de façon réciproque. Et s'il y en a une qui ne me dira pas de mots doux, je l'enverrai aux oubliettes illico ! C'est clair !

_ Mais ... euh... et Professeur A ! lui aussi il te pourrit la vie parce que t'es qu'un pauvre idiot qui n'est pas intelligent et qui ne sais pas travailler et qui ne sait rien faire bien comme il faut. Tu...euh...Tu ferais mieux d'abandonner médecine au point où tu en es ! 

_ JAMAIS ! j'y suis j'y reste. Et puis Pr A a beau m'emmerder au plus haut point, il n'empêche qu'il me pousse à donner le meilleur de ce qui j'ai. 

_ Il te méprise, c'est évident ! et il a raison de le faire. 

_ Dans 6 semaines je vais lui prouver le contraire. Maintenant si tu es à court d'arguments, est-ce que tu pourrais FOUTRE LE CAMPS !!!

Je sens ma chaleur douce et paisible remonter petit à petit et l'ombre nauséabonde se retirer dans ses retranchement, tapie mais vaincue. J'ai beau être à bout de forces, j'arrive encore à puiser de quoi finir la côte. D'ailleurs, il me semble voir des lumières. 

Je gravis la dernière marche et je vois tout les habitants du village m'applaudir, me féliciter d'être arrivé jusqu'ici. Bravo ! Plus que 35km. C'est vrai, j'ai fait le plus dur, c'est faisable après tout. Je m'arrête aux stands. Je mange tout ce que je peux malgré l'estomac qui me serre. C'est marrant mais je me sens léger. Je viens de faire l'inventaire, dans mon cœur, dans ma tête, et j'avance tout doucement.

J'attaque l'avant-dernière descente. Après, ce sera du plat, puis une montée, longue, très longue, puis la dernière descente vers l'arrivée. 

Il est minuit, je suis debout depuis 18h, j'ai mes lentilles qui collent aux yeux, des douleurs aux pieds et les tétons en feu. Mais j'avance. Il n'y a plus personne autour de moi, je suis seul sur les chemins, uniquement guidé par le clair de lune. Je ne sais pas où est le nord, ma destination. Je ne vois pas les étoiles à travers les arbres. Je ne vois plus non plus les petits fanions fluo. Où suis-je ? vais-je dans la bonne direction ? est-ce que j'attends ceux qui sont derrière moi pour être sûr ou est-ce qu'au contraire je rattrape ceux devant moi ? 

Je me dis que je ne suis pas arrivé où je suis par hasard. Je retrace mon chemin et je revois tous les embranchements. Je n'ai jamais emprunté de chemin sans qu'il y ait un guide pour m'y engager. Je suis obligatoirement sur la bonne voie, même si je me retrouve seul. Alors j'avance, vite, je cours. Je sens mes ailes, celles qui m'avaient poussées au début de la course, celles que j'avais oubliées, elle battent et je me sens voler. Mes pieds touchent à peine le sol à chaque foulée, je n'ai plus de douleur, juste de l'euphorie d'être ici, de me dépasser, d'avoir conscience d'être au delà de ce que je pensais être mes limites. Et je suis heureux. 

Petit à petit, je revois les lumière de la ville se refléter sur l'océan. La foule est présente même à 4h du matin, elle m'acclame, elle m’applaudit, elle scande "Vas-y Georges !" Mais comment connaissent-ils mon nom ? c'est écrit sur ta poitrine, patate ! ma petite voix réconfortante est de retour et elle me sourit. 

Au moment où j'arrête de courir/voler, je sens une autre source de chaleur entre les jambes. Mais au lieu d'irradier sereinement, ça brûle : mes cuisses, à force de frotter, commencent à irriter la peau de mes bourses, à travers le pantalon et à travers le caleçon. Ça pique. Et quand je transpire, ça pique encore. Je me déshabille aux toilettes pour m'asperger d'eau. Ça me fait penser que je n'ai pissé qu'une seule fois depuis le départ. C'est incroyable, le corps humain. Impossible de coller quoi que ce soit sur mes bourses, j'aurais trop peur qu'en l'arrachant, la bande adhésive s'en aille avec une couille collée dessus. En sortant des toilettes, je marche en canard.

Un coureur assis à côté de moi me tend un tube de vaseline. J'ai peur. Il est 4h du matin, 2 hommes devant les toilettes...que me veut-il ? il fait un geste avec sa main, il me montre de me frotter les bourses...je ne comprends toujours pas. Puis il regarde le tube de vaseline, d'une façon appuyée et j'ai de plus en plus peur. Au moment où j'allais partir en courant (enfin, autant que possible), il me dit : 
"_ Mets toi de la vaseline à cet endroit, ça va te soulager.
_ Euh...merci."

C'est vrai. Ça glisse tout seul après. J'en profite pour en mettre sur mes tétons, sait-on jamais. 

Bon, il me reste 20km jusqu'à l'arrivée, je ne vais jamais y arriver avant 6h comme prévu mais je pense pouvoir arriver vers 10h en continuant à ce rythme. Aller ! c'est reparti. 

Du plat, j'adore le plat, je me suis entraîné sur du plat. Il est 4h30 du matin, j'ai couru 70km et j'arrive encore à doubler des gens. Je suis fier de moi. Bon, quand je vois la dernière montée, je souffre intérieurement. Ce ne sont plus des marches comme avant, c'est une voie pavée, de gros pavés, de la taille d'une tête, bombés, glissants. Il faut faire attention à chaque pas, c'est épuisant moralement. Et ça n'en finit pas de monter, avec de petites descentes, certes, mais pour mieux remonter après. 

A chaque col je me dis, "c'est le dernier, après ça descend". Alors, oui, ça descend, c'est sûr, mais ça remonte à chaque fois !!! jusqu'au moment où, miraculeusement, derrière le col, ça ne descend plus, ça ne monte pas non plus. Du plat. YES !!! je double encore les personnes qui m'avaient dépassées pendant l'ascension. 

Et là, c'est le drame. Je mets ma tétine dans la bouche, j'aspire : vide. Je suis à sec. Et le prochain ravitaillement n'est que dans 5km. J'ai la bouche sèche et je sens les crampes poindre. A 6h du matin, je vois une supérette ouvrir. Deuxième miracle : en plein milieu d'un village de montagne, il y a une supérette qui ouvre avec le lever du soleil. J'entre, je me bénis d'avoir rangé un billet dans mon attirail, et j'achète une bouteille. C'est là que je repense à Johnny Weissmuller, l'acteur qui jouait Tarzan dans les années 30 et qui avait été champion olympique de natation. Il disait que son secret pour gagner était de boire un litre d'eau pétillante la veille d'une course. 

La vérité est que l'eau gazeuse est alcaline et tamponne l'action de l'acide lactique, ralentissant ainsi l'apparition des crampes. Et en plus, l'eau pétillante est salée. 

J'avance inexorablement. Plus que 10km !!! j'y suis presque. Il est 9h, si j'y vais mollo, ça devrait passer. 

Et là, c'est le drame, encore. 

Brutalement, j'ai mon genou droit qui crie STOP. Je ne peux plus le plier. Je ne me suis cogné contre rien mais j'ai mal et je ne peux plus avancer. Je me fais doubler par tout le monde, je reste assis pathétiquement sur mon caillou à attendre que ça passe. C'est là que je vois passer un enfant handicapé avec les pompiers. 

Il faut savoir que chaque année, les organisateurs se débrouillent pour faire participer à la course quelques enfants handicapés. Ils mettent à disposition un fauteuil spécial, avec une roue tous terrains et des brancards sur le côté. Quand c'est plat, le fauteuil roule, tracté par 2 pompiers. Et quand ça grimpe, les 8 pompiers se relaient pour porter l'enfant. 

Je les vois passer, en chantant, à peine fatigué par leur course. Ils ont fait la course intégrale, les 160km et finissent les derniers 10km. L'enfant sourit et chante avec eux. Et moi, je me plains avec mon pauvre genou alors que l'enfant qu'ils portent depuis 150km n'a plus l'usage de ses 2 jambes. 

Je me redresse, me saisis d'un bâton et j'avance. Je franchis péniblement les dernier mètres qui me séparent du dernier check-point avant l'arrivée. J'avance, mais à un train de tortue, lentement, précautionneusement. 

Le laser passe sur ma poitrine, mais au lieu du bip habituel, j'entends gronder l'ordinateur. 
"_ Monsieur, je suis désolé mais vous avez dépassé le temps ? 
_ Pardon ? mais c'était pas midi à l'arrivée ? 
_ Si, mais ici, il y a un temps limite pour ce check-point. C'était 10h30 et il est 10h32. 
_ Mais...euh...que...
_ Vous pouvez toujours finir la course mais vous ne figurerez pas sur le classement. 
_ M'en fous ! je veux finir la course. 
_ Alors bonne chance, me dit-il en souriant, sincèrement, avec tous les encouragements du monde dans les yeux."

Je me repose un peu, quitte à finir hors délais, autant ne pas finir en mille morceaux. Je me tourne vers le poste infirmier où on me fait un strapping du genou avec les bandes qu'il me reste. Un petit coup de crème anti-inflammatoire et c'est reparti. 

Dernière descente, 6km puis la dernière ligne droite d'un kilomètre. Il est 11h30. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour abandonner juste avant l'arrivée ! j'avance mes pieds, un par un, pas à pas, en faisant attention à bien garder le genou droit rectiligne. Il est bien sûr hors de question que je coure. 

Mon corps est une gigantesque plaie, pleine de brûlures, de courbatures, de crampes, de fissures, d'ampoules et de fatigue. En voulant garder mes pieds droits, je butte sur quelques pierres, violemment, c'est l'ongle du gros orteil qui prend tout. 
Mais dans ma tête, c'est la jubilation. Et dans mon cœur, la sérénité. L'ensemble de mon être n'est que détermination. 

Dans la dernière ligne droite, je jette mon bâton : je franchirai la ligne sur mes 2 pieds. D'abord je marche, puis je trottine, pour finir en courant, réellement. L'arrivée est dans un stade, il faut faire un demi-tour de piste pour franchir la ligne. Pendant tout ce temps, il y a un millier de spectateurs qui applaudissent, encouragent, admirent, des flashs d'appareils photo et 2 caméras de télévision. 

L'organisateur de la course me voit arriver : 
"_ Vous savez que vous êtes hors temps. 
_ Oui, je sais mais c'est pas grave, je voulais finir à tout prix. 
_ Bravo en tout cas, vous venez de finir quelque chose d'exceptionnel. C'est votre première fois ? 
_ Oui. 
_ Alors on se reverra l'année prochaine. 
_ Euh...je vais peut-être réfléchir avant de revenir. 
_ Rien qu'à voir votre regard, c'est sûr, vous allez revenir."

Et c'est vrai. En portant mon regard intérieur vers mes petites voix, la bonne comme la mauvaise sont tenues en respect et m'applaudissent. Jamais je ne m'aurais cru capable d'accomplir un tel exploit. 90km et 5000m de dénivelé en 32 heures. 

J'ai mal PARTOUT mais ça valait le coup. 

A ce moment là, j'ai une seule question. Je ne pense ni à ma thèse, ni à mes amis, mes amours, mes emmerdes. Je ne pense qu'à une seule chose : comment vais-je enlever la bande adhésive de mon genou avec tous mes poils ? 

La suite au prochain numéro...