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lundi 15 octobre 2018

Epilogue saison 2 : une course de fou 3 - partie 1

Dimanche.

Avec mes courbatures, je me souviens de l'ascension de la veille, de ma nouvelle confiance en moi, durement retrouvée au prix de douleurs morales infligées à moi-même et à mon entourage. D'ailleurs, il est temps. J'appelle Lola.

"_Ouais ! répondit-elle d'un ton ferme.
Au moins elle a décroché, c'est bon signe.
_ Salut Lola, je voulais m'excuser pour mon comportement de ces derniers temps. J'ai été un parfait connard, tu as essayé de me prévenir et je ne t'ai pas écouté. Je te demande humblement de me pardonner.
Je l'entends ronchonner intérieurement à travers le téléphone.
_ Mouais. C'est vrai, tu t'es comporté comme un connard. Et donc ?
_ J'ai bien réfléchi et je pense que je vais démissionner.
_ Oh bordel ! Ah oui, plutôt radicale comme décision. Mais n'est-ce pas un peu hâtif ?
Je tente un jeu de mot.
_ C'est toi qui est du-bite-hâtive.
J'attends sa réaction. 
_ Tu sais, quand il y a "bite" et "hâtif" dans le même mot, ça ne présage rien de bien folichon.
_ C'est bien vrai ça. Tu m'autorises à passer pour qu'on en discute ?
_ Oui, mais ça ne veut pas dire que je te pardonne complètement, hein ! Ne vas pas te faire des idées."

J'arrive chez elle avec un bouquet de tulipes. C'est la moindre des choses. Il parait qu'elles symbolisent le pardon. Je toque à la porte, elle vient ouvrir mais reste en arrière du pas de la porte, à une certaine distance de sécurité ou de froideur, elle garde une main sur la porte et me jauge. J'espère qu'elle sent toute la sincérité qu'il y a au fond de mes yeux. Son regard est si perçant qu'elle a du réussir à lire mon cœur, ma rate, mon foie...tous mes viscères.

"_ Bon ok, excuses acceptées.
_ Tu sais que je ne peux pas te mentir.
_ Me décevoir oui, me mentir non. Et puis t'as pas intérêt !
_ Promis, je ne te décevrai plus jamais.
_ Je l'espère. Elles sont belles tes fleurs, merci.
_ En gage de ma bonne foi.
_ Allez viens, on va en parler.
Elle attrape un sac à main grand format et deux paréos.
_ Euh...si tu as l'intention d'aller à la plage, je n'ai pas de maillot de bain.
_ Je te rappelle que je suis infirmière, que j'ai fais des centaines de toilettes à des hommes et que ce n'est pas la vue d'une kèkète supplémentaire qui va me faire peur.
_ A toi peut-être, mais les autres, ils n'ont rien demandé et je n'ai pas forcément envie de me mettre à poil.
_ Ah c'est bon, t'as qu'à rester en pantalon sur la plage. Ça va détonner un peu mais ce n'est pas grave.
_ Oui, tu as raison après tout.
_ J'ai toujours raison. Attends un peu.
Elle retourne dans la cuisine, saisit une bouillotte, la remplit de glace, de feuilles de menthe, de sucre de canne et d'eau pétillante.
_ Je pense qu'on va en avoir besoin avec tout ce que tu as à raconter.

Peu après, assis sur le sable, je lui fais un compte-rendu de ces derniers jours, la proposition du Dr Schleck, les cours de DESC, le Dr Karma et l'issue de mes réflexions. Le virgin mojito est fini depuis longtemps mais nous re remplissons notre thermos improvisée au fur et à mesure avec de l'eau plate. Ce n'est pas forcément très bon, mais c'est rigolo. 

_ Pour conclure, je vais démissionner de l'hôpital et ouvrir mon cabinet. Repartir de presque zéro.
_ Mon gars (une petite gorgée de bouillotte), tu as beaucoup de courage. Ce n'est pas donné à tout le monde de tout plaquer comme ça.
_ Du courage, pfff, mouais, plutôt du désespoir. Je sais que je ne serai jamais heureux si je reste là-bas. La seule chose qui me plaisait c'était de bosser avec toi et je ne l'aurai plus. Ce qui m'attriste, c'est que je vais devoir te quitter, professionnellement j'entends. En tant qu'amie, j'espère te garder le plus longtemps possible et ne plus merder comme je l'ai fait.
_ C'est tout de même admirable de voir la trajectoire que ta vie prend et de tout faire pour ne pas y aller quand la destination ne te convient pas. Comme je t'ai dit, tout le monde n'en est pas capable.

Elle prend une grande inspiration.
_ Tu sais, je suis un peu dans ce cas là. Je me sens coincée sur cette ile avec cette maison à crédit, un mec qui m'a laissé avec des dettes et de la méfiance envers tout être humain. Je me vois finir toute seule et aigrie par la vie et je ne sais pas quoi faire pour y remédier. Ou alors si, je sais, je vois ce qu'il faudrait que je fasse mais...
_ Tu n'oses pas ?
_ Ce n'est même pas ça, je me sens pétrifiée à l'idée de changer cette situation, même si elle ne me convient pas.
_ Tu as peur qu'il t'arrive du mal à nouveau ?
_ Non, pas vraiment. J'ai été chahutée par la vie, c'est vrai, j'ai surtout l'impression d'être encore sidérée, incapable de bouger. Un peu comme Loki après s'être fait attraper par Hulk à la fin des Avengers.
_ Oui, je saisis parfaitement la métaphore (hop, une gorgée de bouillotte). Figée physiquement, je peux comprendre, et sentimentalement aussi. Je me reconnais très bien dans cette image. Ce n'est pas demain la veille que tu vas me reprendre dans une relation amoureuse.
_ Carrément ! vu les événements récents, c'est normal.
_ Et j'imagine que toi ça doit être pareil.
_ Grave ! manquant de s'étouffer avec la bouillotte. Alors ça tombe sous le sens que nous nous soyons liés d'amitié. Regarde nous. Il n'y a encore pas très longtemps, tu essayais de te débattre un peu mais tu enchainais les catastrophes sentimentales jusqu'à te mettre au fond du trou. Moi ça fait un petit moment que j'y suis. C'est parfait, nous n'attendons rien de l'autre et nous ne tenterons jamais rien l'un envers l'autre. C'est très bien. Enfin une amitié construite sur des bases saines.
_ Aaaaah ouais, c'est reposant, pas à se soucier de si un mot ou une attention que je vais avoir va être interprétée comme une avance. J'en ai marre de tout ça, tu as raison, on est très bien tous les deux, comme on est.
_ Et alors sex-friends, n'en parlons pas.
_ Non, ce n'est même pas la peine : nous savons très bien que ça ne marche pas. Il y en a toujours un pour éprouver des sentiments et tout gâcher.
_ Tu as absolument raison ! Merde à l'amour !
_ Ouais ! merde à tout ça. Je n'en peux plus de la drague, des faux-semblants, du jeu de la séduction. Putain, je veux de la sincérité, bordel !
_ C'est clair, quelqu'un en qui on pourrait avoir confiance pour une fois.
_ C'est ça. Je ne veux pas d'une connasse qui va essayer de me changer pour que je ressemble à son prince charmant. J'en veux une qui me prenne comme je suis, avec mes gouts de chiotte et mes hobbies de vieux. Je veux garder mon indépendance.
_ Pitié, pas un bonhomme qui va me prendre pour sa mère, me traiter tantôt comme une princesse, tantôt comme une esclave. C'est bon, ça suffit ! pour moi un mec, c'est quelqu'un qui n'a pas peur de vivre avec une femme, entière, qui me laisse vivre, sans rien m'imposer. Avoir des couilles, c'est laisser la liberté à sa femme.
_ Je seconde complètement. Si je pouvais trinquer avec la bouillotte, je le ferais.
_ Regarde : je la tiens entre nous deux et on se tcheck le poing fermé.
Je m’exécute. Nous buvons chacun une gorgée de pseudo mojito, nous nous regardons brièvement, visiblement avec tous les deux la conneries dans les yeux. Après un décompte silencieux, nous nous sourions simultanément, exubéramment, pour montrer à l'autre la feuille de menthe collée à nos incisives respectives.

_ Ah et puis je veux pouvoir me marrer tous les jours. Je ne comprends pas les couples prêts à échanger leur joie contre de la stabilité ou du cul. Tu me connais, tu sais combien j'aime le sexe. Et bien je préfère cent fois rire tous les jours que baiser tous les jours.
_ Je seconde, dit-elle en me tcheckant à nouveau. Je préfère largement un mec avec de l'humour qu'un bourrin qui ne pense qu'à niquer. Même si je ne cache pas que si je pouvais avoir les deux en même temps, je ne cracherais pas dessus.
_ Les deux en même temps, tu veux dire que tu baiserais volontiers avec deux mecs, dont un avec de l'humour ?
_ Ah ah ah ! patate ! T'es con. Oh j'y pense. Surtout, je préfère un mec qui sait se servir de son cerveau plutôt que de sa bite. J'adore les gars intelligents. Je ne supporte pas les connards. Je suis un peu élitiste, j'avoue. Ça doit venir de mes deux parents profs.
_ Sans déconner ! tes deux parents sont profs ! moi aussi !
_ Oh le hasard de fou ! Il faudrait faire une étude pour voir parmi les professionnels soignants, le pourcentage de ceux qui ont des parents enseignants.
_ Ça serait super intéressant en effet. En tout cas, moi, je ne pourrais pas être avec une femme qui n'est pas dans le milieu médical. Ça me gonflerait de ne pas pouvoir me confier, de ne pas pouvoir parler de ce que je vis tous les jours sans que la personne en face comprenne la difficulté de la situation de soignant.
_ Complètement d'accord. Les discussions avec mon ex tournaient très vite court, ça a du jouer dans le divorce. Et puis, il ne supportait pas que je parle de caca.
_ Pourtant, s'il y a bien un avantage à notre profession, c'est bien de pouvoir parler de sécrétions diverses aux moments les plus incongrus, genre à table.
_ Ça me semble même inenvisageable de ne pas pouvoir parler des pustules de mes patients quand je rentre du boulot, enfin ! Les profs parlent bien de leurs élèves à table, nous on parle de vomi. C'est normal.
_ Voilà ! franchement, est-ce que c'est trop demander tout ça ?
_ Non, c'est même le minimum syndical."

J'ai un immense sourire collé entre mes deux oreilles, je contemple l'océan, je respire la brise qui commence à se rafraichir. Nous avons passé toute la journée sur la plage et ça faisait longtemps que je n'avais pas été heureux comme ça. Je me tourne vers ma voisine et il me semble voir en elle la même pétillance que je ressens en ce moment.
Nous remballons le peu d'affaires que nous avons pris avec nous, tous les deux penchés vers le sable, les fesses dressées vers le ciel. Il me vient alors une idée, je lui donne un coup de fesses pour la faire tomber. Elle ne se laisse pas faire, se rattrape avant la chute, se rue sur moi et glissant une patte derrière mes jambes pour me jeter au sol à mon tour. Elle arrive à me déséquilibrer. J'en profite pour l'attraper par la taille et la faire rouler avec moi. Je me retrouve sur elle, mes mains dans les siennes, nos jambes emmêlées, nos regard plongés l'un dans l'autre.
Nous restons comme cela, figés, immobiles, indécrochables. Le reste de la plage n'existe plus, le temps ne s'écoule plus. Il a bien fallu cligner à un moment, ou faire dégager une crampe, je ne sais pas quoi, mais quelque chose a brisé notre bulle et l'un de nous a bougé en premier. Lequel ? si ça se trouve, nous avons bougé en même temps. Je l'aide à se relever.

"_ Bon, hein, c'est pas tout mais il y en a qui bossent demain. Dont un qui va lâchement poser sa démission et m'abandonner.
_ Je ne t'abandonnerai pas. J'ai bien l'intention de venir te faire chier tous les soirs après le boulot pour que tu me parles de gangrène, encore et encore.
_ Oh oui ! devant notre petite assiette. Je vois ça d'avance.
Elle se tourne vers moi, me prend la main et prononce solennellement :
_ Docteur, j'accepte votre démission à une seule condition.
_ Oui, laquelle ?
_ Que nous passions tout notre temps libre ensemble...
_ C'est déjà le cas.
_ Chut ! que nous nous racontions nos journées respectives devant un repas...
_ Oui...
_ Et que le premier qui fait vomir l'autre a gagné. Le plus crado sera le mieux.
_ J'accepte !
_ Et que le plus dégueulasse gagne !"
Je l'ai raccompagnée chez elle et ce n'est qu'une fois arrivés que nous nous sommes rendus compte que nos mains étaient restées unies depuis la prononciation des termes du pari.

Le lundi est arrivé.
Avec étonnement et reconnaissance envers mes capacités d'anticipation, l'entretien avec le Dr Schleck s'est déroulé quasiment identiquement à ce que j'avais répété samedi en grimpant sur ma montagne. Il y a bien eu deux ou trois mots différents par ci par là, des réactions plus longues ou plus courtes que prévues et en réalité, je faisais preuve de beaucoup moins d'assurance que dans mes espérances. Mais dans l'ensemble, la démission a été acceptée.
Il ne me reste plus qu'un mois de boulot et ça, c'est une excellente nouvelle. Je l'ai d'ailleurs annoncée à Lola le soir même avec une bouteille d'eau pétillante coupée au jus de pomme. Rappelez-vous, j'ai dépensé toutes mes thunes restantes pour me faire claquer la porte au nez par un rhinocéros. Même âs de quoi acheter du champagne. Elle n'a pas vomi ce soir là.

Le lendemain, comme promis, j'ai répondu à l'interne du Pr A. Non je ne lui donnerai pas les données de ma thèse parce que le Pr A les a déjà. Il n'a seulement pas pris la peine de les lire. Je lui ai également conseillée de fuir le plus loin possible de ce prédateur académique. Elle m'a répondu dans la demi-heure qu'elle me remerciait de ma sincérité, qu'elle se doutait du traquenard dans lequel elle était mais qu'elle n'avait pas le choix parce qu'il lui avait promis un poste dans son service. Je lui ai souhaité bien du courage et bonne chance pour la suite de sa carrière universitaire.

Heureusement que l'envoie d'email ne s'accompagne d'une photo du rédacteur. La pauvre, elle aurait vu un grand sourire sur mon visage. Pas par sadisme, quand même, je ne suis pas comme ça. Non. Je suis juste heureux de quitter la galaxie des CHU. Comme chacun sait, notre Voie Lactée contient en son centre un trou noir. Je me sens tellement satisfait de quitter l'attraction d'un anus galactique avant de me faire définitivement happer et je ne voudrais tellement pas lui étaler mon bonheur à la face. Mais je n'y peux rien, je souris. Je me sens libre comme un oiseau.
Lola et moi avons picoré ensemble. Je lui ai proposé d'aller chier sur les pare-brises des voitures garées devant chez elle, mais elle a refusé.

Mercredi, j'ai contacté un cabinet de comptables pour parler de mon projet d'ouverture de cabinet. Ils me proposent un rendez-vous en semaine. Je ris. J'ai tellement de boulot pendant la semaine, non, je ne pourrai pas me libérer ne serait-ce qu'une heure et non je n'ai pas de repos de garde. Je leur propose un rendez-vous dans un mois, après ma désertion. Il me proposent de rester prudent quand même avant de s'engager dans un changement radical d'exercice. J'ai répondu que c'était déjà trop tard, ma démission est entérinée. Ils ont peur pour moi mais ils sont ravis de me recevoir.
Lola m'a trouvé fou mais a été ravie pour moi.

Jeudi, j'apprends que la course annuelle de la traversée de l'ile à pied à travers les montagnes sera dans un mois, le weekend de clôture de mon contrat avec l'hôpital. La date limite d'inscription est ... aujourd'hui. Hop, c'est parti.

"_ Oh quand même, c'est une course de fou furieux ! et la première fois que tu l'as faite, tu as fini dans un état lamentable. Est-ce que tu est bien sûr que tu n'es pas en train de faire une connerie ?
_ Si je te suis, faire 20 000km dans un weekend pour une fille qui ne m'aime pas, démissionner de l'hôpital et tourner le dos au titre de Professeur, recommencer sa vie à 30 ans passés sans filet de sécurité, tout ça, c'est raisonnable, mais marcher 90km à pied c'est farfelu ?
_ Évidemment, présenté comme ça...
_ Oui, la première fois je n'étais pas assez préparé, mais les courses suivantes j'ai assuré, sans me blesser. Je cours tous les deux ou trois jours depuis presque un an. Je vais faire des excursions en montagne régulièrement au lieu de ne faire que du plat. Et à Paris, ça ne m'a pas servi à rien, j'ai appris plein de choses sur l'alimentation du sportif.
_ Bon, donc tu te sens prêt.
_ Oui, autant qu'on puisse l'être pour une course de ce genre.
_ Ah, tu vois ! tu admets que c'est de la folie de faire un truc aussi dingue.
_ Mais bien sûr que c'est de la folie. Personne de sain d'esprit ne peut volontairement vouloir enchainer 2 marathons d'affilée avec 5000m de dénivelé. Mais je suis un fou intelligent et entrainé. J'ai confiance en moi et j'ai besoin de ça.
_ Ah bon ? tu as besoin d'avoir des preuves que tu es frapadingue ? je peux te le confirmer tout de suite, pas de soucis. Je te fais un certificat ?
_ Merci mais non. J'ai besoin de preuves que je peux me dépasser, que je suis capable de surmonter des montagnes. Littéralement. Ça me sera très utile pour quand je vais démarrer ma nouvelle vie.
_ Tu feras attention à toi, hein ! tu me le promets !
_ Oui, je te le promets. Je penserai à toi à chacun de mes pas. Tu seras un peu comme un ampoule que je vais trainer sur 24 heures.
_ Connard ! dit-elle en souriant.
_ Bah oui, une ampoule, parce que tu es la lumière de ma vie.
_ Mais quel couillon, je vous jure", dit-elle et me matraquant avec un oreiller et un sourire redoublé.

Vendredi, déjà ! la semaine passe vite quand on sait que c'est bientôt terminé. Malheureusement, il m'en reste encore trois. Évidemment, je vais aller fêter la fin de semaine chez Lola.

"_ Je trouve ça super que Dr Schleck ait repris le service des explorations, avouai-je à Lola.
_ Ah ouais ? demanda-t-elle dubitative.
_ Oui, comme ça, tu as des horaires de bureau et je peux passer te faire chier dès 18h !
_ D'ailleurs, comment tu fais pour finir aussi tôt alors que d'habitude tu finis toujours après 19h. Surtout un vendredi.
_ Déjà parce que je me sens dix fois plus léger d'avoir démissionné, je travaille plus vite. Puis j'anticipe vachement plus les choses à faire. Je n'ai plus la tête submergée par l'énormité des tâches à accomplir parce que je sais que quoi qu'il arrive, ça aura une fin.
_ Oui, et puis il doit y avoir une certaine part de volonté aussi.
_ C'est sûr : je n'ai plus aucune volonté de trainer mon cul à l'hôpital passé 18h alors je fais tout mon possible pour me casser au plus vite.
_ Mouais. Juste une question de volonté c'est ça ? dit-elle davantage dubitative, voir carrément suspicieuse. Genre, vous les médecins, ils vous suffit de penser un truc, de le vouloir, pour que ça se réalise.
_ Exactement, dis-je avec une sourire étincelant collé sur un faciès à la George Clooney. Non, la vérité, c'est que je m'apporte des barquettes à l'hosto, que je mange en vitesse tout seul dans mon bureau pour pouvoir abattre tout le taf entre midi et deux.
_ Aaaaah ! je savais bien qu'il y avait une astuce. Tiens, en parlant de matérialisation de volonté, ça te dis de regarder "Green Lantern" ?
_ Carrément !"

Lola lance le DVD, planqué sous la collection complète des Marvel, tous les Batman et les premiers StarWars (dans l'ordre chronologique et pas numérique). Elle retourne dans la cuisine, prépare quelques popcorns et revient avec un saladier rempli.
Nous voilà, tous les deux dans son canapé, avec les oreillers dans le dos, les pieds sur la table basse, à faire des batailles d'orteils et autres lancers de popcorn à la gueule.
"_ Je me suis toujours demandé, l'anneau, comment il sait où se mettre ?
_ C'est à dire ? demande Lola dont la curiosité est piquée.
_ Et bien, je ne sais pas, il doit y avoir une tétra chiée d'espèces différentes dans la galaxie et pas toutes de forme humanoïde.
_ 7200 réparties sur 3600 secteurs. Pour être précise.
_ Voilà, du coup, comment fait l'anneau pour se ranger sur 7200 corps différents. Je veux dire, quand il rencontre un humanoïde pour la première fois, qu'est-ce qui l’empêche de se mettre autour du cou ou autour de la taille comme une ceinture ?
_ Ouais, c'est pas faux.
_ T'imagines ! l'anneau se range autour de la bite d'Al Jordan, façon cock ring ! vu que ça a l'air d'être un sacré coureur, une grosse partie de sa volonté doit être focalisée à cet endroit.
_ Mais c'est clair !!! tu devrais te reconvertir en scénariste de films de boules.
_ Ah bon ? parce qu'il y a besoin d'un scénar ?
_ Mais moi je paierais pour voir un film avec cul et un VRAI scénar ! pas comme 50 nuances de bouse, là.
_ T'as remarqué, quand même, quoi qu'on fasse, la conversation finit toujours autour de sexe et de caca.
_ Mais parce que ce sont nos deux grandes passions dans le monde médical."

Inutile de vous dire que nous avons surtout parlé et peu écouté le film, mais sans jamais quitter l'écran des yeux. Ce serait irrespectueux.

Les semaines se sont enchainées assez rapidement. Les autres médecins du service ont profité de mon départ imminent pour me refiler toutes les gardes et astreintes pendant qu'ils prenaient congés. Je me suis retrouvé de garde l'avant veille de ma course. Jeudi soir. Je bosse vendredi évidemment et départ dans la nuit de vendredi à samedi.

Jeudi soir, par téléphone avec Lola.

"_ Putain ! je suis dégoûté ! bosser la veille d'une compèt, c'est l'horreur, je vais me planter !
_ Relativise ! d'abord, si ça se trouve, tu ne vas pas être appelé de la nuit et pioncer comme un bien-heureux. Ensuite, non, ce n'est pas une compétition. Tu cours pour toi, pas contre un classement. Ce n'est plus le concours de l'internat, là.
_ Oui, c'est vrai, tu as raison...(j'observe une pause dramatique)...comme toujours ma petite Lola.
Je l'entends glousser au bout du fil (sans fil).
_ Ouh ! ça fait plaisir quand un Docteur dit à une infirmière qu'elle a toujours raison ! Mmm, je savoure.
_ Allez, si je dors bien, je passerai te voir vendredi soir. Il faut que je fasse mes adieux à ma collègue préférée.
_ Qu'est-ce que tu racontes ? Ça fait déjà plusieurs mois qu'on ne bosse plus ensemble.
_ Oui mais là, mon départ est définitif. C'est différent.
_ Ne viens pas à la maison, il n'y aura personne de toute manière.
_ Ah bon ? tu ne veux pas me voir ?
_ Non, ce n'est pas ça. C'est qu'avec tous ces connards de médecins qui partent en vacances en même temps, ou qui démissionnent, le Dr Schleck a fermé les explorations et retourne dans le service d'hospitalisation traditionnelle. Alors je bosse vendredi comme d'hab et samedi matin en hospit tradi. Ça ne va pas me laisser beaucoup de sommeil.
_ Ah merde. J'aurais aimé te voir avant mon départ.
_ Quoi, tu quittes l'ile !!! mais comment ça se fait que je ne sois pas au courant ? dit-elle avec une once de panique dans la voie. Tu es le seul médecin que je tolère ! je ne veux pas que tu partes !
_ Si tu veux, je pourrais passer aux explorations après ma garde. Non ?
_ Non. J'ai horreur de dire au revoir.
_ Ah zut. Comment on fait alors ?
_ Comment TU fais ! moi je reste sur cette ile et je reste à l'hôpital. C'est toi qui te casses. Tu vas où d'ailleurs ?
_ Je ne sais pas encore. Je ne sais pas si je reste ici ou si je bouge en métropole pour ouvrir mon cabinet.
_ Prends ton temps, tu n'es pas pressé. Et puis je serai encore là après ta course. On en parlera à ce moment.
_ C'est vrai. Tu as encore raison. Souhaite-moi bonne chance pour ma garde et bon courage pour ma course.
_ Force et honneur, Georgio. C'est à quelle heure le départ de la course ?
_ 4h du matin dans la nuit de vendredi à samedi. Les premiers arrivent vers 4h de l’après-midi.
_ Tu comptes arriver vers quelle heure ?
_ J'espère finir, déjà, et puis si la chance me sourit, arriver vers 5h du matin ça serait bien. Il faut terminer la course avant 10h du matin dimanche, sinon je serai hors classement.
_ Allez, le classement ce n'est pas le but. Finis en un seul morceau ce sera déjà ça.
_ Merci.
_ Je ne travaille pas dimanche matin. Si tu veux, réveilles-moi avant que tu partes-partes !
_ Tu me fais rire. Je t'appelle quand je peux, d'accord ?
_ Ça roule, à plus !"

Évidemment, ma garde a été horrible. J'ai été appelé toute la nuit pour des symptômes foireux, qui ne pouvaient pas se gérer par téléphone et j'ai donc du me déplacer plusieurs fois à l'hôpital. A chaque fois que j'allais me recoucher, le téléphone re-sonnait. Si bien qu'au bout du troisième appel, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai pris un lit dans une chambre libre en chirurgie, je me suis roulé en boule avec mes chaussures et mon sweat à capuche et j'ai essayé de dormir comme j'ai pu.

Je me suis fait réveiller par une infirmière pensant que j'étais un clodo. Alors je suis allé directement dans le service, fais mon tour plus tôt, fini tous les papiers et les courriers en retard et j'ai même pu quitter le service avant 18h.

De retour chez moi. Récapitulons l'organisation que je répète depuis 1 mois. Je fais une petite sieste de 2h. Puis j'enfile mes fringues d'ultra-traileur : chaussures de montagne ultra légères et ultra résistantes, chaussettes, T shirt et pantalon compressifs, parka anti-pluie et réchauffante mais facilement roulable et peu volumineuse, casquette, lampe frontale. Pas de montre, j'ai horreur de ça. Je préfère demander l'heure aux check-points.
Dans mon sac à dos, de l'eau dans la gourde située dans le dos du sac, reliée par une paille à mon épaule droite. Beaucoup d'eau. Enfin, 1,5L dans la gourde du sac et 1L d'eau pétillante (contre les crampes de fin de course), à manger, beaucoup, un compartiment entier rempli de raisins secs et cacahuètes salées. Des piles de secours pour la lampe frontale, une couverture de survie et un sifflet en cas d'accident. Mon téléphone portable, éteint, juste au cas où. Quelques pansements en cas d'ampoule. Quelques bandages en cas d'entorse. Et finalement, le plus important, un tube de vaseline facile d'accès pour s'en remettre régulièrement et discrètement sur le scrotum et sur les tétons.

Je suis prêt à partir. La navette part à minuit pour nous emmenez au milieu de l'ile au point de départ. En effet, si j'y vais avec ma voiture, déjà, se sera impossible de se garer et ensuite, il faudra que je me retape tout le chemin de retour jusqu'à ma voiture. Et il y a des chances pour que je ne sois pas en état de conduire.

Arrivé sur place, plusieurs stands offrent des petits bonus : de l'eau supplémentaire, des casquettes sponsorisées, des barres de chocolat. Il y a même un service pour envoyer par sms ton temps et ton classement à chaque check point. Tu peux leur donner 3 numéros. Je leur donne le miens comme ça je verrai mon avancée directement sur mon téléphone après la course. Celui de Lola, évidemment. Et mes parents ? non, je n'ai pas envie de les réveiller en plein de milieu de la nuit avec des sms. Par contre, je leur donne celui de Dr Schleck, pour l'emmerder.

L'heure avance, je tourne en rond sur le stade en attendant le départ. Environ 1000 coureurs trépignent avec moi, certains s'échauffent, d'autres s'étirent. Moi je m'économise. Je suis en train d'enchainer ma deuxième nuit quasi blanche d'affilée.

Qui sont ces gens ? que cherchent-ils en faisant cette course ? comme moi ? chercher à dépasser leurs limites ? ou l'esprit de compétition ? c'est un truc qui m'a toujours dépassé, ça. Pourquoi essayer de se mesurer aux autres ? tout le monde est différent. Et puis ça commence très tôt ! J'ai l'impression que dès que deux garçons se rendent compte qu'ils ont tous les deux une bite, vient forcément le moment où ils vont se comparer l'un à l'autre. Tiens, voyons qui a la plus longue. Je trouve ça complètement con. Je ne dois pas être construit comme tout le monde mais je ne peux pas vérifier : mes parents ont perdu le mode d'emploi et la garantie.
Ou bien est-ce que je n'aime pas ça parce que j'ai toujours perdu à ces jeux là ? celui qui pisse le plus loin, ce lui qui court le plus vite, celui avec les meilleurs résultats scolaires...je n'aime pas ça. Et oui, j'y ai toujours perdu. Mais n'était-ce pas un peu volontaire de ma part ? vu que je ne tire pas spécialement de plaisir à finir premier, autant laisser ce bonheur à quelqu'un d'autre. Et n'aurais-je pas construit ma vie autours de ce postulat ? N'aurais pas fini antépénultième un peu par défi justement ? 
En étant fils de prof, on est un peu entre le marteau et l'enclume : si mes résultats scolaires sont mauvais, c'est la disgrâce auprès des parents, très scolaires forcément. Et si mes résultats sont bons, au contraire, c'est la disgrâce auprès des copains de classes pour qui, obligatoirement, si j'ai de bonnes notes, c'est que je suis pistonné. Aucun résultat n'est bon, aucune réponse adaptée, fautif dans un cas comme dans l'autre. Je me suis donc démerdé toute ma vie, par habitude à toujours me retrouver pas trop devant ni trop derrière.

Du coup, que viens-je faire ici ? à quatre heure moins...Oh bordel. C'est l'heure. Je me dirige vers la ligne de départ. Pas tout devant, hein, comme je viens de l'expliquer, je laisse ça à d'autres. Au milieu, c'est bien. Tout le monde trépigne autour de moi. Littéralement tout le monde. Je suis pile au centre d'un amas de 1000 coureurs, 500 devant moi, 500 derrière. Il y a de tout, des taureaux soufflants par les nasaux et frappant le sol de leur sabot, pardon, chaussure hyper design a 200€ la paire ; des écureuils trémulants sur place comme s'ils avaient sniffé un rail de coke ; des gibbons balançant les bras par devant, se claquant les mains derrière le dos, puis re balançant devant et re double claque dans le dos, tout en se balançant d'un pied sur l'autre ; des Zébulons trottinants et sautillants sur place... j'ai l'impression d'être le seul statique au milieu de tout ce beau monde.

La corne de brume retentit. Les coureurs s'élancent. C'est parti.


dimanche 23 décembre 2012

Ca se corse, oeuf corse

Mes journées sont assez simples finalement :
Je me réveille, les oiseaux chantent, il fait déjà 25°. Je prends mon petit déjeuner à base d'une mangue, un demi-ananas ou 2 fruits de la passion, du pain, un bon petit thé, siroté en face de la montagne.
Je me déplace au travail, tranquillement, sans les embouteillages vu que je suis à 5mn à pied. Un jour sur 2 je viens au boulot en courant et je me douche sur place. Je prends un café (torréfié à partir du sachet acheté par mes soins) en lisant les nouvelles du Monde, puis je me cale dans la salle d'explorations, je travaille quatre heures. Je mange une assiette de cari (avec vue sur la mer) et je retourne à l'hosto donner des avis spécialisés dans les services.
Et c'est là que les affaires commencent à se corser.

"Lola, je m'ennuie, dis-je dépiteusement devant un café partagé avec mon infirmière préférée.
_ Ah bon ? tu ne te plais pas ici ?
_ Si mais...
_ L'environnement ne te plait pas ?
_ Si mais...
_ C'est la bouffe. Trop épicé ? trop de fruits ?
_ Non c'est pas ça...
_ T'aimes pas la montagne ?
_ Oh si ! je me suis même inscrit à une course dans 1 mois.
_ Ah ! très bien. Bon, c'est la mer alors que t'aimes pas.
_ Si, j'aime aussi, j'ai commencé les cours de plongée.
_ Bon ben c'est le boulot alors qui ne te plait pas. C'est pas le job dont tu rêvais ?
_ Si, mais je ne l'imaginais pas comme ça.
_ Ah bon ? tu voyais ça plutôt comment ?
_ Bah...euh...déjà...euh...
_ Moins de patients ?
_ Ah non ! ils sont adorables au contraire !
_ Moins de taf ?
_ Non, ça, ça va, encore que...moins de travail administratif, ça ne me dérangerait pas. J'ai toujours une tonne de courriers à corriger.

Et oui, 4 heures, 2 patients par heure, plus tous les avis donnés dans la journée, ça fait minimum 10 courriers par jour, multiplié par 5 jours, ça fait un paquet de corrections le vendredi après-midi.

_ Bon c'est quoi ton problème alors ? trop d'infirmières ?
_ Ah non ! elles ne sont pas toutes comme toi mais tu m'en mets une armée de tes clones et je viens bosser weekends et jours fériés !
_ Bon c'est quoi alors le problème ?
_ Bah...euh...
_ QUOI ?!
_ Ya trop de médecins, lachai-je finalement
_ Pardon ?
_ J'aime pas mon boulot parce qu'il y a trop de médecins.
_ T'es en train de me dire que t'aimes pas l'hôpital parce qu'il y a trop de médecins...mais bien sûr.
_ Enfin, non...c'est pas tout à fait ça.
_ Raconte.
_ En fait, quand je reçois un patient aux explorations, la moitié du temps, il vient sans courrier de son médecin, sans histoire de la maladie et de ses symptômes. Je n'ai pas de dossier à ma disposition. En gros, je fais un examen dans le vide parce que je ne sais pas pourquoi je le fais. De temps en temps, les patients arrivent à me raconter ce qui leur arrive, à condition qu'ils n'en aient pas marre de déballer leurs problèmes sans doute pour la sixième fois en une semaine. Mais la plupart du temps, ils ne comprennent pas ce qu'ils viennent faire chez moi. "C'est mon médecin qui m'a dit de venir vous voir". Super comme début de diagnostic !
_ Bon, d'accord, là c'est plutôt un manque de mot du médecin.
_ Non, pas vraiment. Certains médecins font des lettres détaillés avec une énorme reconnaissance de l'aide que je peux leur apporter. Certains patients ont déjà été hospitalisés et j'ai accès à un dossier. C'est juste que j'ai l'impression que ce que je fais n'a aucun sens. D'autant qu'une fois sur deux l'indication de l'examen n'est pas justifiée.
_ Donc il y a trop ou pas assez de médecins ? je ne comprends plus rien.
_ C'est pas tellement ça. C'est juste que j'aimerais bien discuter plus fréquemment avec les médecins qui m'envoient leurs patients, histoire de savoir ce qu'ils cherchent et si effectivement je suis la personne qui pourrait aider leurs patients.
_ Et ce n'est pas le cas.
_ Non ! aucun médecin ne m'appelle. Et puis même s'ils le faisaient, je ne peux pas répondre puisque je suis en examen.
_ Si tu veux, tous les après-midis j'ai au téléphone des médecins pour prendre les rendez-vous et les noter sur le cahier. T'as pas remarqué mes initiales ?
_ Ah oui ! CP c'est toi ?
_ Bravo ! 10 ans d'études et ça met un mois à reconnaître des initiales.
_ Gna gna moque toi.
_ Ce que je disais, c'est que je peux prendre des messages des médecins pour discuter un peu.
_ Ah oui tiens ! bonne idée ! merci !
_ Qu'est-ce que tu ferais sans moi ? franchement.
_ De la merde.
_ Vrai.
_ Oui mais bon, ça ne résout pas le problème.
_ Ah parce qu'il n'y a pas que ça ?
_ Non ! l'après-midi, quand tu réponds au téléphone, je pars dans tous le services de l'hôpital pour donner des avis.
_ Et alors ? ça devrait te plaire ! tu parles avec le médecin et le patient et tu fais le boulot pour lequel tu as été formé. Je ne vois pas où est le problème.
_ Le truc c'est que neuf fois sur dix, le médecin n'est pas là, surtout en chirurgie parce qu'ils opèrent tout le temps. En même temps, c'est leur boulot. Mais du coup, je donne mon avis aussi bien que je peux mais je n'ai pas de retour. Et la semaine suivante quand les médecins ont changé et qu'on redemande le même avis sur la même patiente, rien de ce que j'avais dis n'a été fait ! c'est frustrant !
_ Donc, ya pas assez de médecins et trop de chirurgiens, c'est ça ?
_ Pfff bien essayé mais non. Il y a certains chirurgiens avec qui c'est agréable de bosser, il y en a d'autres...comme les médecins.
_ Qu'est-ce qui ne te plais pas au final ?
_ J'aimerais avoir mes patients, à moi, que je suis régulièrement, dont j'ai des nouvelles, et dont je vois que les efforts que je fais servent à quelque chose.
_ Oui, en gros, il te faudrait un service pour toi et des consultations de suivi.
_ Peut-être pas un service entier mais au moins une aile, oui, ça pourrait être sympa."

Providentiellement, Docteur Shleck fit irruption dans la salle de café.
"_ Dites-moi Georges, vous seriez partant pour vous occuper d'une aile du service la semaine prochaine ?
_ Euh...oui ! avec plaisir !
_ Ça tombe bien, on s'est trompé dans les plannings : on est 2 à partir en congrès et 2 en congés. Il ne restait qu'un seul médecin pour 2 ailes, c'est pas assez. Ça vous dirait d'avoir une aile pour vous tout seul ?
_ Oui, fis-je en imprimant un immense sourire banane.
_ Et aussi reprendre mon planning de consults, c'est possible aussi ?
_ Avec plaisir, avec mes molaires en guise de boucles d'oreilles.
_ C'est parfait. Je vous enverrai le planning vendredi, dit-elle en s'en allant.
_ Tu vois ! tout vient à point à celui qui sait attendre.
_ Je vais finir par croire que tu es un ange. "

Malheureusement, il ne faut jamais rien demander aux anges, au risque que le rêve ne se réalise et devienne un véritable cauchemar. 

En effet, ce que le Dr Shleck avait oublié de mentionner c'est qu'en l'absence de tout le monde, il y a tout le boulot à faire, le sien, et aussi celui des autres. Donc, une aile entière avec ses 12 patients à gérer, plus l'hôpital de jour, plus l'hôpital de semaine, plus les consultations. Ah oui, et les explorations fonctionnelles ont toujours fonctionné au même rythme qu'avant, œuf corse.

Grosso modo, j'ai accepté de bosser à temps plein et demi. Autant vous dire que j'ai fini sur les rotules. Sans compter qu'avec ma chance légendaire...je rappelle que c'est un service médecine plutôt polyvalente que spécialisée, avec un turn-over assez important. Ça veut dire qu'on accueille beaucoup de patients programmés mais aussi beaucoup de patients des urgences ou adressés directement par leur médecin traitant. Et là, c'est Kinder surprise.

"_Bonjour Monsieur ! alors vous venez parce que vous avec mal à la tête, c'est bien ça ?
_ Oui oui.
_ Je vois aussi qu'on vous a opéré de la tête il y a trois semaines, c'est bien ça ?
_ Oui oui. 
_ Et donc ça fait combien de jour que vous avez mal à la tête ?
_ François Mitterand.
_ Ah oui ! c'est fait longtemps quand même. Et vous transpirez toujours autant ?
_ Mmmmrlrgrl
_ C'est bizarre, on dirait que vous avez de la fièvre et que votre tension artérielle baisse. Monsieur ? monsieur ?! monsieur !!!
Lundi, premier jour, transfert en réanimation neuro chirurgicale. J'ai appris plus tard qu'il avait un abcès ventriculaire, avec des niveaux de pus bien visibles au scanner.

"Bonjour Monsieur ! alors comme ça vous venez parce que vous êtes fatigué et que le bilan fait aux urgences est normal, c'est bien ça ?
_ Bah pff pff apparemment, pff pff d'après les médecins pff pff que j'ai vu...
_ Et je vous trouve bien essoufflé. C'est depuis longtemps ?
_ Depuis pff pff une semaine.
_ Et ces œdèmes aux jambes, ça fait longtemps aussi ?
_ pff pff deux jours.
_ Mmm j'aimerais bien qu'on vous fasse passer une échographie cardiaque quand même."
Le cardiologue me rappelle :
"_ On va le garder en réa cardiaque ton patient, hein, il a une fraction d'éjection ventriculaire à 5%.
_ Oui je pense que c'est mieux, merci."
Ça c'était le mercredi.

Et le vendredi :
"Bonjour madame, ça va mieux ? moins de douleurs au ventre ?
_ Ah non ça ne va pas mieux.
_ Ah zut, montrez-moi, vous permettez ?
_...
_ Ah oui quand même, c'est nouveau cette défense globale de tout l'abdomen avec absence de gaz, sans vomissement, et fébrile en plus."
Le radiologue me rappelle :
_ En fait, ta patiente, je l'ai transférée directement en réa polyvalente, elle avait une pancréatite aiguë grave Balthazar E avec des bulles dans les coulées de nécroses.
_ Ah en effet ! merci !"

Le lundi suivant, de retour aux explorations, après le weekend entier passé à dormir (et manger), Lola m'aborde : 
"_ Alors ? cette première semaine en tant que chef, ça t'a plu ? c'était ce dont tu rêvais ! alors ?
_ La misère ! c'était horrible !!! j'ai pas arrêté, j'ai couru dans tous les sens, pas une seule seconde à poser mon cul nulle part et la machine à café en panne dans le service.
_ Oui, d'accord, t'as transpiré mais...au final...t'as kiffé ou pas ?
_ Bah...
_ Oui ou non ? t'as kiffé ?
_ Bah oui, répondis-je timidement."

La dessus, le Dr Shleck me rappelle :
"_ Salut, j'aurais besoin de toi pour parler des explorations fonctionnelles à la CME demain après-midi. T'es dispo ?
_ Euh...c'est quoi la CME ?
_ Je t'expliquerai sur place. A demain alors. Salut !"

A quoi allais-je participer ? dans quel merdier allais-je me fourrer ? vous le saurez prochainement...ici.

dimanche 11 novembre 2012

Saison 2 : un nouveau départ

Ma thèse en poche, des idées plein le crâne et des espoir à raz bord du cœur, je sortais du restaurant où j'ai fêté ma victoire sur Pr A (cf ici) avec tous mes proches, la tête haute, les épaules larges, le torse droit (et même pas beurré, ou alors à peine) pour regarder les étoiles et me poser la seule et unique question : "et maintenant quoi ?"

Parce que bon, ce n'est pas tout de finir haut la main 13 ans d'études, il faut savoir quoi en faire, ou comme disait un grand philosophe des années 80 : "l'essentiel n'est pas d'avoir des bagages mais de savoir où les poser".
En l'occurrence, la question se pose au sens propre et figuré. En effet, il y a quelque temps, on m'avait proposé un poste sous les tropiques. Je vous relate l'entretient avec le Dr Shleck :

"Vous verrez ici nous sommes aussi bien équipés qu'un CHU, nous avons une trentaine de lits d'hospitalisation, 10 lits d'hôpital de semaine et 2 d'hôpital de jour, 5 médecins, une excellente ambiance et nous allons ouvrir une nouvelle aile prochainement. C'est pour cette raison que, après la thèse obtenue, nous serions ravis de vous accueillir ici pour développer notre activité et nous enrichir de votre expérience. D'ailleurs quelle est-elle, votre expérience ?
_ Et bien, c'est à dire que j'ai passé 4 dans un CHU de métropole dont 6 stages de spécialité.
_ Ah c'est bien ça ! vous avez du être bien formé.
_ Euh...oui, pas trop mal.
_ Oh vous êtes modeste.
En vrai, non. Je n'ai pas eu le cœur de lui dire qu'en 4 ans, les occasions où j'ai croisé mes Professeurs (en dehors des congrès et de la thèse) peuvent se compter sur les doigts de mes mains (et des orteils en étant indulgent).
_ Et vous vous êtes sur-spécialisé dans quel domaine ?

Pour les néophytes, il faut que je vous explique un peu. Au terme d'un concours particulièrement sélectif, s'en suivent 5 ans de formation médicale dont 3 passées tous les matins au chevet du patient. Puis, à la fin de la sixième année, il existe un autre concours. En fonction de son classement, on choisit la spécialité et la ville où l'on souhaite exercer pour les années suivante : le premier peut choisir neurochirurgie à Paris (si c'est ça qui le fait kiffer) et le dernier choisit ce qui reste (et il y a des chances pour que ça ne le fasse pas kiffer mais alors pas du tout).  
Tout le monde a le choix parmi plusieurs spécialités allant de 3 ans pour la médecine générale jusqu'à 5 ans pour la chirurgie, la médecine interne ou la réanimation.
Et au sein de chacune des spécialités, chacun doit encore y trouver sa place en jouant des coudes.

Exemple : un interne de gastro-entérologie apprend qu'un poste va se libérer dans 2 ans dans l'hôpital qui lui plait. Ce service est spécialisé dans l'hépatologie (le foie) alors que d'autres sont spécialisés dans le tube digestif, ou parfois même encore plus spécifiquement dans le rectum (un proctologue ça s'appelle). Si notre interne veut garder son poste, il va donc devoir passer des diplômes universitaires (DU) ou des DESC (diplôme d'études spécialisées complémentaires) pour justifier de sa supériorité de connaissances vis à vis de ses confrères. Bref, c'est la guerre. Et moi j'ai horreur de ça.
Retenez bien, ça va servir pour les prochains épisodes.

_ Quel est votre domaine de prédilection ?
_ Disons que j'ai préféré garder une approche globale et pluri-disciplinaire de ma spécialité.
_ Ah fort bien !
Avec un soupçon d'intérêt dans la voie, ce qui m'a un peu décontenancé. Je m'aurais attendu à du mépris.
_ Parce que nous avons besoin de quelqu'un pour s'occuper du service pendant que les autres médecins vont se familiariser avec les appareils dont nous venons de faire l'acquisition.
_ Ah bon ?
_ Oui nous allons faire pas mal d'exploration techniques dans notre nouvelle aile. Vous connaissez ?

Si je connais ? j'en ai bouffé de ces trucs...Les dossiers des patients débordaient de ces données à la con à tel point que, pour les 12 entrées du lundi, il fallait passer tout son dimanche à faire le tri dans les résultats sinon on sortait le lundi soir à ...deux heures du matin.
_ Oui, ça ne m'est pas inconnu.
_ Formidable, vous pourrez nous donner un coup de main alors.
Plutôt crever. 
_ Euh oui mais bon, concrètement, ça se présenterait comment le boulot que vous me proposez ?
_ Et bien, mi-temps dans le service et mi-temps aux explorations fonctionnelles. Sauf pendant les congrès. Dans ce cas là, c'est vous qui vous occuperiez à plein temps du service.
_ Très bien, ça m'intéresse.
_ Alors recontactez moi dès que vous aurez passé votre thèse."
L'entretient s'est terminé avec un grand sourire amical et une poignée de main chaleureuse.

Je suis toujours sous les étoiles, en dehors du restaurant d'où sort un doux fumet de viande grillée (tiens ça me rappelle le bloc opératoire...). Plusieurs choix s'offrent à moi  :
   - ouvrir un cabinet, m'installer en libéral, comme ça tout de suite. Pourquoi pas ? j'ai l'expérience des consultations, j'aime ça, j'ai de bons contacts avec les patients...mais il faut que je fasse mon trou, que les médecins m'adressent des patients. Que je me fasse connaître. Ce n'est pas dit que ça marche tout de suite.
   - m'installer à l'hôpital. Pas d'angoisse d'argent, un salaire tous les mois, des patients à foison sans avoir à aller les chercher, du travail varié et intéressant. Oui mais voilà, un boss au dessus, des comptes à rendre, des papiers, des réunions, des commissions... 
   - racheter une patientelle : c'est à dire qu'un spécialiste en ville parte à la retraite et que je lui rachète son cabinet et surtout son carnet de rendez-vous avec sa secrétaire pour gérer la paperasse. L'idéal. Oui mais qui ? je ne connais personne.
   - ou alors je peux toujours continuer les remplacements pendant un certain temps. C'est bien payé et je voyage. Oui mais combien de temps ? et puis c'est frustrant de ne pas suivre un patient dont on s'est occupé.

Que faire ?

Fin décembre, il fait froid en métropole. Et la chaleur enveloppante des entrecôtes ne suffit pas à me réchauffer l'âme vagabonde qui commence à monter en moi. Je veux voyager, je veux vivre intensément des choses et faire du bon boulot. Je veux vivre heureux et utiliser mon cerveau. C'est ce dont j'ai toujours rêvé.
Au loin, portée par la brise, une mélodie au goût poivré m'entoure et me berce. "Emmenez-moi au bout de la terre. Emmenez-moi au pays des merveilles. Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil."

Merci Charles. C'est décidé ! je pars loin, très loin. Au chaud, faire ce que j'ai toujours eu envie de faire sans jamais en avoir l'occasion : être libre, sans avoir de perpétuels examens, vivre et être heureux.

Pour moi, la vie va pouvoir commencer.

To be continued...


PS : pour ceux que ça intéresse, vous trouverez ici (atlas 2012 résumé, page 18) les choix qu'on fait d'autres jeunes médecins diplômé avant moi. Plus des 2 tiers choisissent une activité salariée, 1 sur 5 choisit les remplacements, moins d'un sur 10 choisit de s'installer. Toutes spécialités confondues.

dimanche 8 juillet 2012

Thèse 13 : épilogue de la saison 1

Le soleil se lève paresseusement en ce matin de décembre. Il fait froid. Je me réveille dans le canapé de Milène avec une douce musique brésilienne à mes oreilles. Ça sent le sucre et le café chaud : elle m'attend avec un mille-feuille sur lequel elle a planté une unique bougie :
_ Joyeux anniversaire !
J'ai pris ma meilleure amie dans mes bras et lui déposa le plus tendre des baiser sur les cheveux.

"_ Bon alors ? quel est le programme ? demanda-t-elle.
_ D'abord café. Après, je vais courir, me doucher, manger, prier, (aimer?) et à 17h, direction la fac pour tout mettre en place. 18h début de la soutenance. Normalement, j'ai 15mn de présentation, 30mn de questions, une petite pause de délibération du jury, prononciation du Serment d'Hippocrate et pot de célébration. Ensuite, resto avec les amis proches et la famille. Après on va danser, ce soir, demain et après demain.
_ Ok. Est-ce que tu as besoin que je fasse quoi que ce soit ? moi je pars bosser je finis à 16h.
_ On peut se dire rendez-vous à 17h à la fac. J'aurai besoin de tes petits bras.
_ Ok, à tout à l'heure, partit-elle en souriant."
 
Il fait terriblement froid. Après plusieurs semaines sous les tropiques, j'ai quelques difficultés à me réhabituer. J'enfile un marcel, un Tshirt manches courtes, un autre manches longues, un pull-capuche à la taille, un gros pantalon de sport en coton épais, mes grosses godasses et c'est parti.

La musique est sur le mode "random". Je me laisse bercer par les humeurs de ma machine en espérant qu'il en sorte un Dieu. J'en aurai bien besoin pour la pièce (peut-être pas une tragédie grecque, faut pas exagérer non plus) qui se jouera ce soir.
Keath et Mick commencent par élancer mes pas. Je me laisse emporter par la musique, relâcher toute la pression, je glisse sur mes émotions à la même vitesse que je coure le long du fleuve. Petit à petit je m'effeuille, au fur et à mesure des kilomètres, j'enlève le premier Tshirt, puis le deuxième. Je suis animé d'une chaleur intérieure, comme si j'avais un réacteur nucléaire à la place du cœur.
9km en trois quarts d'heure, ça va, je n'ai pas trop été esquinté par mon ultra-trail.

Le reste de la journée est un peu passée comme sur un nuage, en flottement, s'assombrissant au fur et à mesure que le temps passait, du beau au passable, puis du maussade au couvert, jusqu'à ce que le tonnerre gronde.

Arrivé sur les lieux, la fatidique salle de thèse, je mets tout en place : l'ordi, la télécommande pour faire défiler les diapos, les bouteilles d'eau pour les membres du jury...J'avais un peu le sentiment de me nouer moi-même la corde autour du cou. J'ai répété ma présentation, que personne à part moi n'avait vu auparavant. Je récitais des phrases toutes prêtes. Ça tenait davantage du One Man Show (du Stand Alone pour être précis) que de la soutenance scientifique.

Je savais que le jury allait me pousser dans mes retranchements, m'interroger sur mes zones d'ombres, mes lacunes médicales. Alors j'ai anticipé et j'ai bossé. J'ai regardé mon manque de connaissances en face et je l'ai affronté. J'ai épluché tous mes livres, j'ai exploré internet et Pubmed en quête de réponses. J'ai lu une trentaine d'études en moins d'une semaine sur des sujets qui ont un lointain rapport avec mon sujet mais c'était nécessaire. Il n'y avait que comme ça que je me sentirais suffisamment assuré pour tenir tête à 3 Professeurs. Du coup, j'ai la tête pleine et trop de choses à dire.

Ouf, ma présentation passe mais en 17 minutes. Il va falloir articuler et parler vite. La pression monte de plus en plus. Je relativise en me disant qu'il y a un mois à peu près, j'étais dans les montagnes, au plus noir de la nuit, luttant contre mon propre corps et contre mon propre esprit pour les faire se mettre d'accord et continuer à avancer. A côté de ça, plus rien ne peut me faire peur.

Mes parents sont prêts, appareil photo dégainé. Mes cousins que j'aime entrent, puis les amis proches, puis mes co-internes...Je vois défiler devant moi toute ma vie personnelle, affective et professionnelle, toutes les personnes qui ont compté pour moi dans ma vie. 10, puis 20, puis 30 personnes. Au total, la salle est pleine à craquer, il faut même rajouter quelques sièges pour faire tenir les 40 personnes venues me voir boucler mon troisième cycle d'études médicales. J'ai l'impression d'être à mon mariage : je serre la main et tape la bise à tout le monde. Je leur montre où s'installer en leur disant que le président ne va pas tarder à arriver.

En parlant du loup...

Pr A entre avec Dr G sur ses talons. La poignée de main est virile, sèche, le regard glacial. Puis entre Pr D, au téléphone. Tout le monde s'assoit.

"_ Monsieur Zafran, entame Pr A, je vous rappelle que pour qu'une thèse soit soutenable, elle requiert la présence d'au moins 3 Professeurs de médecine. Sans cela, elle n'est pas valide. Je me verrai donc dans le regret de ...
_ Excusez-moi pour le retard, je sors du bloc !

Pr F s'inscrit dans le cadre de la porte.
_ C'est bien ici la thèse de Monsieur Zafran ?
_ Oui oui, entrez Professeur."

A ce moment, toute la salle se lève, Pr F va prendre sa place en bout de table. J'entends résonner dans ma tête une chanson héroïque : la soutenance peut commencer.

"Vous avez 20 minutes."

Le silence se fait. Je déroule mon texte et mes diapositives. Je remercie les concepteurs de logiciels d'avoir séparé les écrans d'affichage : un pour tout le monde, projeté sur le mur, avec uniquement les diapositives; et un autre avec mes notes, le chronomètre et le nombre de diapo restantes. Je pointe-laser les faits remarquables, les lacunes de la littérature scientifique sur le sujet, le fait que mon étude est une des 3 plus grandes du monde en effectif. Je présente mes résultats de manière dynamique, ce qui n'est pas possible sur le papier. J'essaye de tirer au maximum avantage des animations des diapositives, sans que ce soit tape à l’œil, ni ostentatoire.

"Je vous remercie."

15 minutes et 3 secondes au chrono. Applaudissements de toute la salle.

"La séance de questions peut commencer, je passe la parole au Dr G."

Pour les retardataires qui n'auraient pas suivi (cf ici), le Dr G est un médecin radiologue que le Pr A a recruté à la dernière minute. Pour quelle raison ? je ne sais pas. Probablement qu'il a voulu anticiper le fait que soit le Pr C, soit le Pr E seraient absents. Mais elle n'est pas professeur. Alors pour quoi ? pour gonfler le groupe ? peut-être. Dernière hypothèse : pour me démonter.

Je prends la bouteille d'eau placée au coin de ma table, avale une bonne gorgée et en la reposant, j'en renverse la moitié. Je m'écris "Putain de merde" et rattrape la bouteille avant qu'elle n'imbibe mon ordi, in extremis. Une fois que la catastrophe est passée, je me rends compte que j'ai prononcé tout haut mon interjection. Ça commence fort.

"_ J'ai lu votre thèse avec attention et ...
Il y avait une dizaine de post-it qui dépassaient de mon exemplaire de thèse. Il avait fallu que je lui envoie par email et que je lui envoie dans son service en catastrophe. Je suppose que pour chaque marque-page, il y avait un commentaire.
_ ... tout d'abord merci pour m'avoir choisi comme membre de Jury ...
Je n'ai rien choisit du tout, tu m'as été imposée et tu le sais très bien. 
_ ... J'ai trouvé votre travail très intéressant mais j'ai quelque questions : pourquoi n'avez vous pas parlé de ... et de ... ou encore de ... ? ça aurait été intéressant d'en parler pourtant.
Je fusille Pr A du regard, qui a les yeux plongés dans son exemplaire de ma thèse (aucun post-it d'ailleurs) : les questions qu'elle me pose portent précisément et chirurgicalement sur les parties qui ont été amputées par Pr A lui-même. Comment pourrait-elle être au courant sans qu'il ne l'ait informée ? c'est sûr, elle est là uniquement pour me descendre.
_ Et bien d'abord parce que je me suis attelé dans mon travail à ne répondre qu'à une seule question. Mon recueil de données a été conséquent en effet et de nombreuses questions pourraient y trouver réponse mais j'ai voulu me concentrer sur l'aspect le plus important, à savoir trouver le meilleur élément diagnostique. Le reste pourra faire l'objet de publications ultérieures."

Je ne pouvais décemment pas répondre la vérité entière. C'était Pr A qui m'avait dit de me centrer uniquement sur les critères diagnostiques, à juste titre. Mais il avait aussi déclaré que tout le reste n'avait aucune importance. Elle a continué à me cuisiner pendant quelques minutes, sans résultats. Aucune de ses questions ne portaient sur ma thèse actuelle, uniquement sur ce qui aurait pu être inclus dans mon travail. Je n'avais donc pas grand chose à lui répondre. J'ai juste ressorti les résultats des études précédentes sur le sujet, que je connaissais presque par cœur à force de les ressasser.

"_ Merci Dr G. Je passe le relais au Pr D.
Si Dr G était là pour m'enfoncer (sans succès), quel rôle doit jouer Pr D ? je sais que A et D sont potes. Si G est le point négatif, D est-il le point positif ? en somme, si G est le mauvais flic, est-ce que Pr D est le bon flic, sensé m'arracher des aveux d'incompétence ?
_ Merci Pr A. Tout d'abord je voulais vous féliciter sur la somme de travail que vous avez du effectuer avec l'aide des statisticiens du service de Pr A...
Connard ! tu sais très bien qu'il n'y en avait pas, j'ai tout fait tout seul.
_ ... je voulais savoir : pour tel groupe, vous faites ressortir une différence significative. Mais c'était avec quel test ? comment avez-vous fait ? un chi 2 ? un test de Student ? un test de Fish ?
_ Dans certains cas, j'ai utilisé le chi 2, dans d'autres, j'ai regardé la variance, et en fonction de la variation, soit le test de Student, soit celui de Fish. Mais j'ai expliqué tout ça dans la partie "Matériel et Méthode" page 35.
_ ... ah oui, excusez-moi en effet. Et un Bland-Altman ? vous auriez du faire un Bland-Altman !
_ Je l'ai fait.
_ Ah ! vous l'avez avec vous ?
_ Non
_ Quel dommage, dit-il en même temps que s'affiche un sourire sur le visage de Pr A. Donc, les résultats sont significatifs. Ok. Mais ça va à l'encontre de ce que dit la littérature sur le sujet, vous en avez conscience ?
_ Oui, pleinement conscience.
_ Pourtant, vous ne faites que l'aborder dans la thèse, c'est dommage, c'est extrêmement intéressant !
_ Même réponse que pour le Dr G avec qui nous avons fait le point sur les données de la littérature. Les effectifs des précédentes études sont biaisés par différents facteurs. Dans cette étude, il y a encore quelque biais mais, nous l'espérons, moins que dans les données de la littérature. C'est probablement cela qui explique les différences.
_ Et vous n'êtes pas curieux ? vous n'avez pas recalculé ce que ces études montraient ?
_ Si si mais je ne l'ai pas mis dans ma thèse. Vous voulez voir les résultats ?
_ ... euh...quoi...euh...maintenant ?
_ Oui bien sûr, quel meilleur moment ?
_ Euh...allez-y."

Je sors de mon ordi un graphique que j'avais fait pendant la préparation de ma soutenance, dans l'éventualité, faible, qu'ils me posent des questions dans les coins, hors propos. Pas de bol pour eux. Le graphique s'affiche, je pointe-laser les différences avec la littérature, l'effectif important chez moi, comparé avec les autres, en mettant bien l'accent sur les petits astérisques que j'ai mis, histoire de bien montrer que chez moi, c'est significatif.

Pr D est décontenancé. Il ne répond rien et passe la parole. Pr A fait franchement la gueule.

"Je passe le témoin au Pr F."

C'est l'inconnu, tant pour Pr A que pour moi. Je ne sais pas du tout le type de questions qu'il va me poser, ni si elles me mettront en difficulté ou pas. C'est peut-être le tournant du match. Il a devant lui son exemplaire de thèse, sans post-it, sans marque-page, rien. J'ai peur.

"_ Merci Pr A. Laissez-moi juste le temps de ressortir mes notes.
Pendant ma soutenance, il avait inscrit quelques mots sur un feuille de papier. Et là, il sort de son sac 2 ou 3 pages noircies de notes. J'ai encore plus peur.
_ Alors tout d'abord je vous félicite pour l'exhaustivité de votre travail et je dois dire que c'est très plaisant à lire. Parce que d'habitude, il faut l'admettre, une thèse, c'est chiant à lire.
Rires généraux dans toute la salle, sauf le jury.
_ Franchement, votre domaine, je n'en suis pas expert, mais la cancéro, ça, je maîtrise. Et là, vous pondez un test diagnostique très pertinent et très utile dans la pratique de tous les jours. Je vous remercie en tant que praticien et aussi au nom des patients.
_ Euh...merci Professeur.
_ Mais ça aurait été intéressant d'aller plus loin. Vous n'avez pas cherché à associer d'autres critères diagnostiques ?
_ Si, mais ils sont corrélés. C'est comme si on utilisait le poids et l'IMC comme 2 critères indépendants alors que l'IMC est corrélé au poids. Vous me suivez ?
_ Oui oui très bien. Mais pourtant ça a déjà été fait dans d'autres études.
_ Oui mais elles avaient des effectifs trop petit pour montrer une corrélation. C'est pour ça. Dans mon étude, j'ai montré que ça ne servait à rien. Ça n'occupe que 2 lignes dans le texte mais j'en parle.
_ Oui j'ai lu, page 65. C'est dommage ! c'est ça qui est intéressant, et c'est ça qu'il faudrait publier.
_ Euh...Merci Professeur.
J'ai les larmes aux yeux. Il vient de souligner en 3 phrases tout le mal que j'ai eu à convaincre Pr A de garder des données intéressantes dans ma thèse. Et sans le dire ouvertement, il vient d'envoyer un taquet à Pr A et ça ! ça me fait plaisir.

"_ Merci Pr F mais l'heure avance et je vais reprendre la parole pour terminer la séance de questions.
Pr F me fait un clin d’œil. Rien que ça, suffit à me donner toute la force nécessaire pour affronter l'hydre à 3 têtes. Je lui en ai tranché déjà 2...
_ Je voulais revenir sur la pertinence du choix des patients considérés comme bénins...
AH NON !!! ce salopard m'a fait changer 5 fois les critères de bénignités et il veut en parler encore ! c'est comme s'il remettait en question son propre jugement en me faisant porter la faute à moi ! c'est dégueulasse !
_ Oui, nous les avons considérés comme bénins parce que nous les avons suivis pendant 3 ans en moyenne.
_ Oui mais sur quels critères vous basez-vous pour dire qu'ils sont bénins, même après 3 ans de suivi. Les recommandations internationales ?
Connard ! c'est toi même qui a dit qu'on ne les prendrait pas comme critère, sans me donner la raison. En plus, c'est toi même qui les a pondues ces recommandations nationales.
_ Non. Mais je viens de le dire aux précédents membres de jury : les études sur lesquelles se basent les sociétés savantes pour donner les recommandations internationales sont biaisées et avec des effectifs trop petits. Tout l'essentiel de mon travail a été de remettre en question ces études et donc les recommandations internationales.
Hop ! petite esquive.
_ Dans ce cas, vous auriez du le dire et ...
_ C'est fait, dans la conclusion page 75.
_ ... Ah. Mais ce n'est pas le tout de l'affirmer, il aurait fallu sortir des statistiques irréprochables avec un tableau pour présenter les résultats. Là, vous auriez justifié vos dire. Sinon, ce sont juste des paroles en l'air et ce n'est plus de la science.
_ Mais c'est ce que j'ai fait : j'ai présenté mes résultats dans l'annexe, page 83.
_ ... Ah oui."
Pr A est devenu livide l'espace d'un instant, il a pincé les lèvres et continué à m'asséner des questions comme un fusil mitrailleur. Je répondais du tac au tac, point par point, avec études à l'appui, statistiques avec petit p inférieur à 0,0001% et graphiques tout beaux.  

Au total, j'ai eu droit à presque 1h30 de questions. Le public n'en pouvait plus. Surtout tous ceux qui ne sont pas dans le domaine médical pour qui le débat n'était pas intéressant. Le jury est sorti pour délibérer. Je me sentais comme Rocky, aveugle, entendant retentir la clochette et attendant le verdict des arbitres en appelant Adrienne. Et là, qui vois-je ?

"_ Emilie ?
_ Salut Georges, je suis venu te voir.
_ Mais comment tu as su ?
_ Je suis interne d'anesthésie je te rappelle et j'étais au bloc où opérait Pr F. Il a dit qu'il devait partir pour aller à une thèse, quelqu'un a demandé qui, j'ai entendu ton nom et je suis venue.
_ Merci beaucoup ! ça me fait très plaisir.
_ Je n'aurais raté ça pour rien au monde."

Je discute avec ma famille, mes amis (Milène et Parvati surtout), mes co-internes (Pilar et Micheline évidemment) et tous mes amis d'enfance. Je suis assailli de questions (encore) : alors ? tu tiens le coup ? ils ne t'ont pas fait de cadeau, dis donc ! ça se passe toujours comme ça une thèse ?
C'est un peu comme si j'avais les commentaires d'après match en direct. 

Pr A sort de la salle, nous intime de rentrer. Personne ne s'assoit.

"Monsieur Georges Zafran, levez-vous s'il vous plait."
Un ange passe : je suis déjà debout.

"Mrglrm. Monsieur Zafran, le jury réunit aujourd'hui vous accorde le titre de Docteur en médecine avec la mention Très honorable. Nous reconnaissons en vous les qualités nécessaire à l'exercice de la médecine telles que l’opiniâtreté et la rigueur. Méfiez-vous cependant de toujours garder une certaine humilité dans votre pratique, face à vos patients et vos confrères."

Dans la bouche de tout autre personne, j'aurais pris ces compliments et mises en gardes très volontiers et chaleureusement. Venant de lui, je n'étais pas sûr s'il voulait dire "acharnement, obstination et manque de soumission".

J'ai levé la main droite et dis : "En présence des Maîtres de cette école, de mes chers condisciples et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine.
Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent, et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail.
Je ne permettrai pas que des considérations de religion, de nation, de race, viennent s’interposer entre mon devoir et mon patient.
Admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe. Ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs, ni à favoriser le crime.
Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j’ai reçue de leur père.
Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses, que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j’y manque."

La foudre ne s'est finalement pas abattue sur moi mais j'ai entendu un tonnerre d'applaudissements. Je m'en souviendrai toute ma vie.

C'était une période de transition comme je les aime, la fin d'une certaine époque, de ces 12 années de fac (1 redoublement, 6 ans d'études, 4 ans d'internat de spécialité et une année sabbatique) et le début d'autre chose. Quoi ? je ne le savais pas encore, mais vous, vous le saurez bientôt.

Prochainement, la saison 2 des aventures de Georges Zafran. 

samedi 17 décembre 2011

Ma dernière garde d'interne

Dernier semestre d'internat, dans un hôpital de périphérie avec les urgences qui drainent une bonne grosse moitié du département. Pour vous donner une idée, il y a 120 consultations aux urgences par 24h en moyenne. Étant donné qu'il y a moins de passage entre 4h et 6h du matin, étant donné qu'il y a en permanence 3 médecins et 3 internes, on peut grosso modo dire qu'un patient nous prend une heure.

La petite suture, le petite fracture qui nous prend 40mn maximum, ok. Tout le monde comprend que ça prenne un peu de temps, mais pas tant que ça finalement. Par contre, ce que les gens qui attendent ne comprennent pas bien, c'est pourquoi ils voient passer une mamie qui a l'air d'aller bien et que eux, qui sont au plus mal avec leur angine qui leur fait mal à la gorge sans fièvre depuis ce matin, soient obligés de patienter 4h pour les soulager de leur misère.

C'est parce que la petite mamie, adorable la plupart du temps, qui n'a rien demandé à personne et qui ne sait même pas ce qu'elle fait là (et c'est où ici d'ailleurs?) est adressée par son gentil médecin généraliste à 18h avec un joli courrier dans lequel on peut lire :

"Cher confrères,
Je vous adresse Mme Adorable, 83 ans, pour AEG.
Merci pour ce que vous pourrez faire pour elle.
Confraternellement.
Dr Machin"

En 10 ans d'étude, j'ai appris à détester ces 3 lettres dans cet ordre (parce que dans un ordre différent je m'en fous). AEG ça veut dire : Altération de l’État Général.
L'état général c'est la température, le poids, la forme globale (ou sthénie) et l'appétit. AEG ça veut donc dire : soit que Mme Adorable est fatiguée, soit qu'elle n'a pas d'appétit, soit qu'elle a maigri (parce que si elle a grossi on s'en fout un peu) soit qu'elle a de la fièvre, soit les 4 à la fois.

Bon ok, je sais que les médecins généralistes n'ont pas que ça à faire, mais nous, aux urgences, on accueille Mme Adorable et ça se déroule comme ça :
"Bonsoir Madame, qu'est-ce qui vous amène ici ?
_ C'est où ici ?
_ Ce sont les urgences de l'hôpital.
_ Pourquoi je suis ici ?
_ Je ne sais pas. Vous avez mal quelque part ?
_ Non.
_ Vous êtes fatiguée, vous avez perdu l'appétit, vous avez maigri, vous avez de la fièvre ?
_ Non.
Dans ma tête, je me demande vraiment pourquoi elle est là.
_ Est-ce que vous prenez des médicaments ?
_ Oui.
_ Ah formidable (oui, je sais, c'est pas formidable qu'elle prenne des médicaments, mais c'est la première réponse positive que j'ai, le premier début de quelque chose que je vais pouvoir faire pour elle). Est-ce que vous connaissez le nom de vos médicaments ?
_ Non. (zut, raté) Mais ma fille a la liste des médicaments que je prends.
_ Ah super ! (oui je sais, il n'y a rien de super là dedans). Je vais la voir et je reviens. Merci Madame Adorable, à tout à l'heure.
_ Merci Docteur, vous êtes gentil." (oulah non ! si tu savais ce qui t'attends !)

Je sors des urgences et je cherche Mlle Adorable ou au moins la fille de Mme Adorable épouse-X...personne. C'est là que ça complique. J'ai sur les bras (ou dans les bras, ou sur le dos, ça dépend comment on voit les choses) une mamie qui n'a rien demandé à personne et qui est aux urgences dont je n'ai pas le moindre début de n'importe quoi de motif de consultation.

Il faut donc appeler le médecin traitant. Passé 19h, 9 fois sur 10, le cabinet est fermé. Revoir la dame, l'examiner pour voir si un truc cloche (examen normal bien sûr, à part un ventre un peu rond et qui sonne un peu creux, genre plein de gaz, toutes les constantes normales), lui demander le nom de ses enfants, les appeler un par un part jusqu'à ce qu'il y en ai un qui réponde et lui demander pourquoi elle vient et la liste de ses médicaments :
"Ah mais non, c'est ma sœur qui s'occupe de ma maman.
_ Et ça serait possible de me donner son numéro de portable pour que je puisse la joindre s'il vous plait ?"

J'arrive enfin à joindre la fille qui s'occupe de Mme Adorable :
"Est-ce que vous avez la liste de ses médicaments ?
_ Oui je l'ai.
_ Vous pouvez me la dicter s'il vous plait ?
_ J'arrive pas à relire l'écriture du médecin sur l'ordonnance.
Je bouillonne intérieurement mais je me calme. Je ne peux rien dire moi, personne n'arrive à me relire. Même pas moi.
_ Est-ce que vous savez au moins pourquoi elle est aux urgences ?
_ C'est son médecin traitant qui l'a adressé aux urgences.
_ Oui je sais mais il ne m'a pas dit pourquoi.
_ Ah ! à moi non plus. (et merde, retour à la case départ, ne gagnez pas 10000 francs)
_ Et il n'y a rien qui a changé dernièrement chez Mme Adorable ?
_ Si, ça fait 3 semaines qu'elle n'a pas fait caca."

Mouais...Je fais un joli TR, comme d'hab, je trouve un bouchon, mais pas de taille exceptionnelle. Je fais quand même une radio du ventre (un ASP dans le jargon) pour être sûr que ça ne cache pas autre chose, genre une occlusion, un truc potentiellement grave.

Et là, surprise : on voit à la radio une accumulation de 3 semaines de gaz et de caca dans un ventre de mamie. C'est plus un colon gauche qu'elle a, c'est une montgolfière. J'appelle le chirurgien :

"Allo, au secours, j'ai une mamie qui va éclater du ventre (je lui ai dis ça mais en terme médical bien sûr, faut pas prendre les chirurgiens QUE pour des cons, cf ici).
_ La dilatation est à combien.
_ Son colon mesure 8cm de large.
_ C'est bon, c'est à 10cm qu'on courre un risque.
_ Et moi je fais quoi en attendant ?
_ Tu l'adresses au gastro-entérologue.

Jusqu'ici, il m'a fallu une heure 30 pour avoir un motif de consultation aux urgences et un diagnostic. Je n'ai toujours pas ses antécédents ni ses traitements. Le bilan biologique a été prélevé, les résultats tomberont dans 45mn au mieux. Et je ne sais toujours pas quoi faire pour cette mamie.

J'appelle le gastro-entérologue (on n'a pas droit au 50/50 aux urgence, éventuellement à l'avis du public médical qui t'entoure s'ils ne sont pas eux même débordés) :
_ Allo, au secours, j'ai une mamie qui va éclater du ventre et que le chirurgien ne veut pas opérer parce qu'elle n'est pas assez dilatée à 8cm.
_ OK, je ne peux pas te la prendre dans mon service parce que je n'ai plus de place (ça continue).
_ Je fais quoi pour elle ?
_ Tu lui fais un lavement pour évacuer le bouchon et qu'elle pète en même temps."

1h plus tard. Pas la moindre trace de pneu dans la culotte.

_ Help ! Elle n'a pas fait caca. Je fais quoi ?
_ Il faut l'aspirer...

J'abrège la conversation parce que de toute façon, je vais faire ce qu'il m'a dit de faire et je vais vous raconter. Juste pour vous mettre dans l'état d'esprit : en général, quand je suis aux urgences, j'ai plusieurs chansons dans la tête : "Viens pleurer au creux de mon épaule" de Charles Aznavour quand on reçoit des dépressifs, "Allo maman, bobo" d'Alain Souchon pour ceux qui se sont éclatés la tronche à moto et qu'on doit suturer pendant 1h. Ad libitum...
Ce soir, j'avais "la pompe à merde" des Bidochons, la reprise de la "Bombe humaine" de Téléphone. 

Techniquement, il fallait enfoncer dans le fondement de Mme Adorable un petit tuyau relié à un aspirateur (réglé sur "pas très très fort du tout") et lui malaxer le ventre pendant qu'on lui évacue ses problèmes. Ça a duré 2h. Elle a été très patiente, très compréhensive et on ne lui a même pas fait mal, la pauvre. On a refait une radio pour voir si la dilatation avait diminué. Oui. Encore heureux.

Entretemps, un super infirmier a réussi à récupérer son dossier qui était enregistré à son nom de jeune fille. Mais en 6 mois, ses traitements ont peut-être changé...

Bon maintenant, il faut lui trouver une place parce que ça risque recommencer cette histoire. Je suis en train d'imaginer Mme Adorable en marchant tranquillement tandis qu'un de ses petits enfants lui tapote le ventre et là, c'est le drame, elle éclate dans une déflagration qui fait se briser les vitres aux fenêtres à 2km à la ronde et qui répand un épais nuage de fumée maronnasse dans le ciel d'octobre, en croisant les doigts pour qu'il ne pleuve pas.
Donc, non, définitivement, Mme Adorable, ne rentre pas chez elle ce soir. Ou plutôt cette nuit (il est déjà 1h du matin).

J'appelle tous les hôpitaux du département pour trouver une place de surveillance ET un rendez-vous de gastro-entérologie dans les jours qui viennent. A 4h du matin, enfin, ma patiente sort avec un courrier qui contient ses antécédents, son traitement d'il y a 6 mois + du furilax, laxatif pour éléphant, la date, l'heure et le lieu de son rendez-vous de gastro (avec une radio du ventre à refaire svp, ordonnance ci-jointe) le numéro de téléphone portable de sa fille et le nom de l'ignoble médecin traitant qui nous a fait perdre, à la patiente et à moi 4 bonnes heures avant de pouvoir lui rendre service.
Tout ça en s'occupant d'un patient par heure EN PLUS de Mme Adorable. 

En lui faisant coucou de la main quand elle part (ou plutôt à l'ambulance parce qu'elle est allongée et qu'elle ne voit rien à travers la porte fermée), un jeune homme arrive parce qu'il a mal au ventre.

"J'ai mal au ventre.
_ Comme ça, brutalement à 4h du matin ?
_ Non depuis hier soir mais j'arrive pas à dormir alors je suis venu vous voir.
(Ça c'est sympa de penser à moi)
_ Vous avez déjà été opéré ?
_ Non
_ Vous prenez des médicaments ?
_ Non
_ Vous avez des allergies ?
_ Non
_ Vous avez mangé un truc spécial hier soir ?
_ Non
_ Vous avez vomi ? la diarrhée ? de la fièvre ?
_ Non, rien.
_ Juste mal au ventre, quoi.
_ C'est ça.
...En gros, tout va bien.
_ Vous avez changé quelque chose à vos habitudes dernièrement ?
_ Oui, j'ai repris le sport. (dit-il fièrement)
_ Quoi comme sport ?
_ J'ai fait 500 abdos hier."

Déontologiquement, je n'ai pas le droit de le chasser à coups de pieds au cul, mais c'est pas l'envie qui a manqué. Un gramme de Paracétamol, au bout de 20mn il n'a plus mal (il n'en avait pas pris à la maison), une jolie ordonnance qui va bien et dehors. La prochaine fois, allez-y progressivement pour la reprise du sport.