Mes journées sont assez simples finalement :
Je me réveille, les oiseaux chantent, il fait déjà 25°. Je prends mon petit déjeuner à base d'une mangue, un demi-ananas ou 2 fruits de la passion, du pain, un bon petit thé, siroté en face de la montagne.
Je me déplace au travail, tranquillement, sans les embouteillages vu que je suis à 5mn à pied. Un jour sur 2 je viens au boulot en courant et je me douche sur place. Je prends un café (torréfié à partir du sachet acheté par mes soins) en lisant les nouvelles du Monde, puis je me cale dans la salle d'explorations, je travaille quatre heures. Je mange une assiette de cari (avec vue sur la mer) et je retourne à l'hosto donner des avis spécialisés dans les services.
Et c'est là que les affaires commencent à se corser.
"Lola, je m'ennuie, dis-je dépiteusement devant un café partagé avec mon infirmière préférée.
_ Ah bon ? tu ne te plais pas ici ?
_ Si mais...
_ L'environnement ne te plait pas ?
_ Si mais...
_ C'est la bouffe. Trop épicé ? trop de fruits ?
_ Non c'est pas ça...
_ T'aimes pas la montagne ?
_ Oh si ! je me suis même inscrit à une course dans 1 mois.
_ Ah ! très bien. Bon, c'est la mer alors que t'aimes pas.
_ Si, j'aime aussi, j'ai commencé les cours de plongée.
_ Bon ben c'est le boulot alors qui ne te plait pas. C'est pas le job dont tu rêvais ?
_ Si, mais je ne l'imaginais pas comme ça.
_ Ah bon ? tu voyais ça plutôt comment ?
_ Bah...euh...déjà...euh...
_ Moins de patients ?
_ Ah non ! ils sont adorables au contraire !
_ Moins de taf ?
_ Non, ça, ça va, encore que...moins de travail administratif, ça ne me dérangerait pas. J'ai toujours une tonne de courriers à corriger.
Et oui, 4 heures, 2 patients par heure, plus tous les avis donnés dans la journée, ça fait minimum 10 courriers par jour, multiplié par 5 jours, ça fait un paquet de corrections le vendredi après-midi.
_ Bon c'est quoi ton problème alors ? trop d'infirmières ?
_ Ah non ! elles ne sont pas toutes comme toi mais tu m'en mets une armée de tes clones et je viens bosser weekends et jours fériés !
_ Bon c'est quoi alors le problème ?
_ Bah...euh...
_ QUOI ?!
_ Ya trop de médecins, lachai-je finalement
_ Pardon ?
_ J'aime pas mon boulot parce qu'il y a trop de médecins.
_ T'es en train de me dire que t'aimes pas l'hôpital parce qu'il y a trop de médecins...mais bien sûr.
_ Enfin, non...c'est pas tout à fait ça.
_ Raconte.
_ En fait, quand je reçois un patient aux explorations, la moitié du temps, il vient sans courrier de son médecin, sans histoire de la maladie et de ses symptômes. Je n'ai pas de dossier à ma disposition. En gros, je fais un examen dans le vide parce que je ne sais pas pourquoi je le fais. De temps en temps, les patients arrivent à me raconter ce qui leur arrive, à condition qu'ils n'en aient pas marre de déballer leurs problèmes sans doute pour la sixième fois en une semaine. Mais la plupart du temps, ils ne comprennent pas ce qu'ils viennent faire chez moi. "C'est mon médecin qui m'a dit de venir vous voir". Super comme début de diagnostic !
_ Bon, d'accord, là c'est plutôt un manque de mot du médecin.
_ Non, pas vraiment. Certains médecins font des lettres détaillés avec une énorme reconnaissance de l'aide que je peux leur apporter. Certains patients ont déjà été hospitalisés et j'ai accès à un dossier. C'est juste que j'ai l'impression que ce que je fais n'a aucun sens. D'autant qu'une fois sur deux l'indication de l'examen n'est pas justifiée.
_ Donc il y a trop ou pas assez de médecins ? je ne comprends plus rien.
_ C'est pas tellement ça. C'est juste que j'aimerais bien discuter plus fréquemment avec les médecins qui m'envoient leurs patients, histoire de savoir ce qu'ils cherchent et si effectivement je suis la personne qui pourrait aider leurs patients.
_ Et ce n'est pas le cas.
_ Non ! aucun médecin ne m'appelle. Et puis même s'ils le faisaient, je ne peux pas répondre puisque je suis en examen.
_ Si tu veux, tous les après-midis j'ai au téléphone des médecins pour prendre les rendez-vous et les noter sur le cahier. T'as pas remarqué mes initiales ?
_ Ah oui ! CP c'est toi ?
_ Bravo ! 10 ans d'études et ça met un mois à reconnaître des initiales.
_ Gna gna moque toi.
_ Ce que je disais, c'est que je peux prendre des messages des médecins pour discuter un peu.
_ Ah oui tiens ! bonne idée ! merci !
_ Qu'est-ce que tu ferais sans moi ? franchement.
_ De la merde.
_ Vrai.
_ Oui mais bon, ça ne résout pas le problème.
_ Ah parce qu'il n'y a pas que ça ?
_ Non ! l'après-midi, quand tu réponds au téléphone, je pars dans tous le services de l'hôpital pour donner des avis.
_ Et alors ? ça devrait te plaire ! tu parles avec le médecin et le patient et tu fais le boulot pour lequel tu as été formé. Je ne vois pas où est le problème.
_ Le truc c'est que neuf fois sur dix, le médecin n'est pas là, surtout en chirurgie parce qu'ils opèrent tout le temps. En même temps, c'est leur boulot. Mais du coup, je donne mon avis aussi bien que je peux mais je n'ai pas de retour. Et la semaine suivante quand les médecins ont changé et qu'on redemande le même avis sur la même patiente, rien de ce que j'avais dis n'a été fait ! c'est frustrant !
_ Donc, ya pas assez de médecins et trop de chirurgiens, c'est ça ?
_ Pfff bien essayé mais non. Il y a certains chirurgiens avec qui c'est agréable de bosser, il y en a d'autres...comme les médecins.
_ Qu'est-ce qui ne te plais pas au final ?
_ J'aimerais avoir mes patients, à moi, que je suis régulièrement, dont j'ai des nouvelles, et dont je vois que les efforts que je fais servent à quelque chose.
_ Oui, en gros, il te faudrait un service pour toi et des consultations de suivi.
_ Peut-être pas un service entier mais au moins une aile, oui, ça pourrait être sympa."
Providentiellement, Docteur Shleck fit irruption dans la salle de café.
"_ Dites-moi Georges, vous seriez partant pour vous occuper d'une aile du service la semaine prochaine ?
_ Euh...oui ! avec plaisir !
_ Ça tombe bien, on s'est trompé dans les plannings : on est 2 à partir en congrès et 2 en congés. Il ne restait qu'un seul médecin pour 2 ailes, c'est pas assez. Ça vous dirait d'avoir une aile pour vous tout seul ?
_ Oui, fis-je en imprimant un immense sourire banane.
_ Et aussi reprendre mon planning de consults, c'est possible aussi ?
_ Avec plaisir, avec mes molaires en guise de boucles d'oreilles.
_ C'est parfait. Je vous enverrai le planning vendredi, dit-elle en s'en allant.
_ Tu vois ! tout vient à point à celui qui sait attendre.
_ Je vais finir par croire que tu es un ange. "
Malheureusement, il ne faut jamais rien demander aux anges, au risque que le rêve ne se réalise et devienne un véritable cauchemar.
En effet, ce que le Dr Shleck avait oublié de mentionner c'est qu'en l'absence de tout le monde, il y a tout le boulot à faire, le sien, et aussi celui des autres. Donc, une aile entière avec ses 12 patients à gérer, plus l'hôpital de jour, plus l'hôpital de semaine, plus les consultations. Ah oui, et les explorations fonctionnelles ont toujours fonctionné au même rythme qu'avant, œuf corse.
Grosso modo, j'ai accepté de bosser à temps plein et demi. Autant vous dire que j'ai fini sur les rotules. Sans compter qu'avec ma chance légendaire...je rappelle que c'est un service médecine plutôt polyvalente que spécialisée, avec un turn-over assez important. Ça veut dire qu'on accueille beaucoup de patients programmés mais aussi beaucoup de patients des urgences ou adressés directement par leur médecin traitant. Et là, c'est Kinder surprise.
"_Bonjour Monsieur ! alors vous venez parce que vous avec mal à la tête, c'est bien ça ?
_ Oui oui.
_ Je vois aussi qu'on vous a opéré de la tête il y a trois semaines, c'est bien ça ?
_ Oui oui.
_ Et donc ça fait combien de jour que vous avez mal à la tête ?
_ François Mitterand.
_ Ah oui ! c'est fait longtemps quand même. Et vous transpirez toujours autant ?
_ Mmmmrlrgrl
_ C'est bizarre, on dirait que vous avez de la fièvre et que votre tension artérielle baisse. Monsieur ? monsieur ?! monsieur !!!
Lundi, premier jour, transfert en réanimation neuro chirurgicale. J'ai appris plus tard qu'il avait un abcès ventriculaire, avec des niveaux de pus bien visibles au scanner.
"Bonjour Monsieur ! alors comme ça vous venez parce que vous êtes fatigué et que le bilan fait aux urgences est normal, c'est bien ça ?
_ Bah pff pff apparemment, pff pff d'après les médecins pff pff que j'ai vu...
_ Et je vous trouve bien essoufflé. C'est depuis longtemps ?
_ Depuis pff pff une semaine.
_ Et ces œdèmes aux jambes, ça fait longtemps aussi ?
_ pff pff deux jours.
_ Mmm j'aimerais bien qu'on vous fasse passer une échographie cardiaque quand même."
Le cardiologue me rappelle :
"_ On va le garder en réa cardiaque ton patient, hein, il a une fraction d'éjection ventriculaire à 5%.
_ Oui je pense que c'est mieux, merci."
Ça c'était le mercredi.
Et le vendredi :
"Bonjour madame, ça va mieux ? moins de douleurs au ventre ?
_ Ah non ça ne va pas mieux.
_ Ah zut, montrez-moi, vous permettez ?
_...
_ Ah oui quand même, c'est nouveau cette défense globale de tout l'abdomen avec absence de gaz, sans vomissement, et fébrile en plus."
Le radiologue me rappelle :
_ En fait, ta patiente, je l'ai transférée directement en réa polyvalente, elle avait une pancréatite aiguë grave Balthazar E avec des bulles dans les coulées de nécroses.
_ Ah en effet ! merci !"
Le lundi suivant, de retour aux explorations, après le weekend entier passé à dormir (et manger), Lola m'aborde :
"_ Alors ? cette première semaine en tant que chef, ça t'a plu ? c'était ce dont tu rêvais ! alors ?
_ La misère ! c'était horrible !!! j'ai pas arrêté, j'ai couru dans tous les sens, pas une seule seconde à poser mon cul nulle part et la machine à café en panne dans le service.
_ Oui, d'accord, t'as transpiré mais...au final...t'as kiffé ou pas ?
_ Bah...
_ Oui ou non ? t'as kiffé ?
_ Bah oui, répondis-je timidement."
La dessus, le Dr Shleck me rappelle :
"_ Salut, j'aurais besoin de toi pour parler des explorations fonctionnelles à la CME demain après-midi. T'es dispo ?
_ Euh...c'est quoi la CME ?
_ Je t'expliquerai sur place. A demain alors. Salut !"
A quoi allais-je participer ? dans quel merdier allais-je me fourrer ? vous le saurez prochainement...ici.
dimanche 23 décembre 2012
jeudi 29 novembre 2012
Encore une histoire de café
Je vous passe tous les menus détails et tracas du quotidien quand on veut déménager aux antipodes, tels que se loger, brancher une ligne de téléphone, faire ramener sa voiture, changer sa carte grise...bref, armez-vous de patience. Mais ce n'est pas le propos.
Revenons à nos moutons. Je suis accueilli par le Dr Shleck, chef de service, une femme à poigne. Elle me présente toute l'équipe, mon nouveau bureau et le local où j'effectuerai toutes mes explorations. Tout cela se présente pour le mieux.
Le lundi, au soleil, comme il se doit puisque je suis sous les tropiques, il est déjà 8 heures, le vrai travail commence. Je suis arrivé un peu en avance histoire de faire connaissance avec les lieux. Bonjour table, bonjour chaise, bonjour ordinateur, bonjour carnet de rendez-vous, comment allez-vous ? visiblement le carnet est plein de noms, de patients j'imagine, ayant tous la mention CP accolée (note pour plus tard : trouver ce que veux dire "CP"). L'ordinateur a besoin de café, comme moi. Je me mets donc en quête du local détente.
Une cafetière rose fuchsia m'y attend sagement, encore ronronnante, un brin fumante, émanant ce parfum, vous savez ? celui du café fraichement percolé : l'odeur du matin qui commence bien.
Dans la pièce, assise dos à moi, je vois une blouse blanche. Je lance un timide "bonjour" sans réponse. Je m'avance vers elle, passe une tête devant la sienne : elle a les yeux fermés, elle est jeune et très belle. Qui est cette gardienne du temple du café ?
Je récidive un bonjour, face à elle, toujours pas de réponse. Soit elle dort, soit elle a un casque dans les oreilles cachés par ses longs cheveux bruns. Je peux en prendre du café ou pas ? elle va me poser des questions et me manger ? j'ai besoin de mon café moi ! Oui parce que bon...les moteurs diesel ont leur fuel, moi je ne peux pas avancer si je n'ai pas ma dose de café. Et encore, je mets toujours un peu de temps à démarrer et prendre mon rythme de croisière. C'est pour ça que j'arrive toujours un peu en avance. Qu'à cela ne tienne ! je n'ai qu'à faire d'une pierre deux coups : si je lui mets un doigts dans une oreille, soit je touche un écouteur, soit je la réveille.
J'avance mon plus bel auriculaire, l'introduit doucement mais fermement et ...
"_ Aaaaaaahhh !!! mon Dieu !!! au secours !!!!! au viol !!!!
La charmante blouse blanche se réveille en sursaut, se lève et me lance le contenu de la tasse qu'elle tenait entre ses mains.
"Ça va pas de me secouer comme ça ! tu pouvais pas me laisser tranquillement suivre le cours de mes pensées, non ? t'as pas des patients à brancarder ? et puis t'es p'têt nouveau ici mais si tu veux du café, il faut que t'en apporte sinon je te coupe les couilles, je les fais sécher, griller, moudre, percoler et je te les fais boire. C'est clair ?
_ Euh...oui...très clair, dis-je en essayant d'essuyer ma blouse, en vain.
_ Maintenant retourne bosser, faignasse et va me chercher mes patients !
_ Chef oui chef !
_ Et ça se permet de faire de l'humour en plus !"
Je file hors de la salle détente avant de me prendre une volée de sachets de sucre dans la tronche et je file à mon bureau enfiler une blouse propre sans étiquette, puis au bureau d'accueil. Je regarde le carnet de rendez-vous, lis le nom du premier patient, me dirige vers la salle d'attente et :
"_ M. Jean Bernard L. ?
_ Oui ?
_ Vous me suivez s'il vous plait ? je suis le médecin.
_ Bonjour Docteur.
Je l'installe confortablement dans la salle d'exploration et je commence :
_ Alors Monsieur, qu'est-ce qui vous amène ?
_ On n'attends pas l'infirmière ?
_ Ah si tiens. Ça serait mieux. C'est elle qui a votre dossier en plus. Je vais la chercher, je reviens."
Au détours d'un couloir je tombe nez à nez avec mon agresseuse. Cette fois-ci, j'ai le temps de lire sur le badge de sa blouse : Infirmière Diplômée d’État. C'est bien elle que je cherchais.
"_ J'ai installé le premier patient dans la salle d'exploration.
_ Ah merci. Très bien. Je suis en retard, je te laisse.
Elle se rend en quatrième vitesse vers la salle, moi de même, et me regarde bizarrement, comme surprise que je me dirige dans la même direction qu'elle.
_ Tu vas où ? espèce de violeur !
_ De violeur ?
_ Oui, de violeur ! le viol est l'introduction de n'importe quoi dans n'importe quel orifice de n'importe qui sans la permission de l'un des deux individus concernés. Un doigt dans l'oreille, c'est donc un viol.
_ Excusez-moi. Je ne recommencerai plus.
_ Bon.
Toujours étonnée que je la suive.
_ Mais sérieusement, là, tu vas où ?
_ Bah, voir mon patient.
Toujours incrédule, elle trouve encore plus bizarre que je rentre dans la salle d'exploration avec elle.
_ Ah Docteur ! vous l'avez trouvée.
_ ... Docteur ? ... Docteur ! ... ah mais ...
_ Oui c'est moi le nouveau médecin de l'équipe.
_ Ah zut ! excusez-moi pour tout à l'heure, je vous ai pris pour un de ces brancardier qui essaye tout le temps de nous chiper du café.
_ C'est pas grave. Ça peut arriver à tout le monde. Et puis je l'avais mérité.
_ Mais j'y pense...c'est normal qu'il y ait eu méprise ! c'est toi le mal poli ! vous ne vous êtes même pas présenté !
_ C'est vrai que c'était un piètre façon de m'introduire.
_ C'est le cas de le dire !
_ Mais aussi, vous ne m'avez pas laissé le temps je vous rappelle. Vous m'avez jeté du café et du sucre à la figure !
Le patient nous regarde et m'interroge du regard :
_ C'est vrai ? elle a fait ça ?
_ Quelle idée aussi de vous balader avec une blouse où il n'y a ni votre nom ni votre fonction !
_ Parce que la mienne a été pulvérisée de café par vos soins.
_ C'est vous qui m'avez mis un doigt dans l'oreille, pas moi !
_ C'est vrai, vous avez fait ça ? renchérit le patient.
_ Oui mais je n'aurais jamais...d'ailleurs (je redescends d'un cran) vous êtes passé au vouvoiement. C'est nul. Quand vous m'avez engueulé comme du poisson pourri, c'était "tu".
_ Et alors ?
_ Je préférais avant.
_ Quand je vous gueulais dessus ou quand je vous tutoyais ?
_ On a commencé avec le "tu" c'est absurde de finir sur le "vous".
_ Bon d'accord. Repartons du bon pied.
_ D'accord.
Elle me tends la main :
_ Je m'appelle Carole Pepperonni. Mais tout le monde m'appelle Lola ou même Lol. Je suis l'infirmière des explorations.
_ Enchanté. Et moi Georges Zafran, le nouveau médecin des explorations.
_ Enchantée moi aussi, révélant un immense sourire parfait, chaleureux, radieux, lumineux, et découvrant enfin des yeux magnifiques, vastes, dans lesquels on voudrait s'y plonger pour y cueillir des perles.
_ Et moi je suis Monsieur J.B.L. et j'attends qu'on me fasse mon examen !
_ Oh pardon, excusez-nous monsieur. Au travail !
Elle me lança un regard complice qui dura moins d'une demi-seconde mais qui me fit fondre instantanément. Son regard rechangea immédiatement en celui de courroux que je connaissais mieux. Les yeux révolver...non, c'est pas assez. Les yeux machine-gun peut-être. Un subtil mélange de Clint Eastwood, Mike Tyson et Clara Morgane.
_ Par contre, tu es de corvée café pour le reste de l'année, c'est clair ?
_ Très clair Lola.
Le café ne ment jamais : c'est vrai que la journée commençait bien.
To be continued...
Revenons à nos moutons. Je suis accueilli par le Dr Shleck, chef de service, une femme à poigne. Elle me présente toute l'équipe, mon nouveau bureau et le local où j'effectuerai toutes mes explorations. Tout cela se présente pour le mieux.
Le lundi, au soleil, comme il se doit puisque je suis sous les tropiques, il est déjà 8 heures, le vrai travail commence. Je suis arrivé un peu en avance histoire de faire connaissance avec les lieux. Bonjour table, bonjour chaise, bonjour ordinateur, bonjour carnet de rendez-vous, comment allez-vous ? visiblement le carnet est plein de noms, de patients j'imagine, ayant tous la mention CP accolée (note pour plus tard : trouver ce que veux dire "CP"). L'ordinateur a besoin de café, comme moi. Je me mets donc en quête du local détente.
Une cafetière rose fuchsia m'y attend sagement, encore ronronnante, un brin fumante, émanant ce parfum, vous savez ? celui du café fraichement percolé : l'odeur du matin qui commence bien.
Dans la pièce, assise dos à moi, je vois une blouse blanche. Je lance un timide "bonjour" sans réponse. Je m'avance vers elle, passe une tête devant la sienne : elle a les yeux fermés, elle est jeune et très belle. Qui est cette gardienne du temple du café ?
Je récidive un bonjour, face à elle, toujours pas de réponse. Soit elle dort, soit elle a un casque dans les oreilles cachés par ses longs cheveux bruns. Je peux en prendre du café ou pas ? elle va me poser des questions et me manger ? j'ai besoin de mon café moi ! Oui parce que bon...les moteurs diesel ont leur fuel, moi je ne peux pas avancer si je n'ai pas ma dose de café. Et encore, je mets toujours un peu de temps à démarrer et prendre mon rythme de croisière. C'est pour ça que j'arrive toujours un peu en avance. Qu'à cela ne tienne ! je n'ai qu'à faire d'une pierre deux coups : si je lui mets un doigts dans une oreille, soit je touche un écouteur, soit je la réveille.
J'avance mon plus bel auriculaire, l'introduit doucement mais fermement et ...
"_ Aaaaaaahhh !!! mon Dieu !!! au secours !!!!! au viol !!!!
La charmante blouse blanche se réveille en sursaut, se lève et me lance le contenu de la tasse qu'elle tenait entre ses mains.
"Ça va pas de me secouer comme ça ! tu pouvais pas me laisser tranquillement suivre le cours de mes pensées, non ? t'as pas des patients à brancarder ? et puis t'es p'têt nouveau ici mais si tu veux du café, il faut que t'en apporte sinon je te coupe les couilles, je les fais sécher, griller, moudre, percoler et je te les fais boire. C'est clair ?
_ Euh...oui...très clair, dis-je en essayant d'essuyer ma blouse, en vain.
_ Maintenant retourne bosser, faignasse et va me chercher mes patients !
_ Chef oui chef !
_ Et ça se permet de faire de l'humour en plus !"
Je file hors de la salle détente avant de me prendre une volée de sachets de sucre dans la tronche et je file à mon bureau enfiler une blouse propre sans étiquette, puis au bureau d'accueil. Je regarde le carnet de rendez-vous, lis le nom du premier patient, me dirige vers la salle d'attente et :
"_ M. Jean Bernard L. ?
_ Oui ?
_ Vous me suivez s'il vous plait ? je suis le médecin.
_ Bonjour Docteur.
Je l'installe confortablement dans la salle d'exploration et je commence :
_ Alors Monsieur, qu'est-ce qui vous amène ?
_ On n'attends pas l'infirmière ?
_ Ah si tiens. Ça serait mieux. C'est elle qui a votre dossier en plus. Je vais la chercher, je reviens."
Au détours d'un couloir je tombe nez à nez avec mon agresseuse. Cette fois-ci, j'ai le temps de lire sur le badge de sa blouse : Infirmière Diplômée d’État. C'est bien elle que je cherchais.
"_ J'ai installé le premier patient dans la salle d'exploration.
_ Ah merci. Très bien. Je suis en retard, je te laisse.
Elle se rend en quatrième vitesse vers la salle, moi de même, et me regarde bizarrement, comme surprise que je me dirige dans la même direction qu'elle.
_ Tu vas où ? espèce de violeur !
_ De violeur ?
_ Oui, de violeur ! le viol est l'introduction de n'importe quoi dans n'importe quel orifice de n'importe qui sans la permission de l'un des deux individus concernés. Un doigt dans l'oreille, c'est donc un viol.
_ Excusez-moi. Je ne recommencerai plus.
_ Bon.
Toujours étonnée que je la suive.
_ Mais sérieusement, là, tu vas où ?
_ Bah, voir mon patient.
Toujours incrédule, elle trouve encore plus bizarre que je rentre dans la salle d'exploration avec elle.
_ Ah Docteur ! vous l'avez trouvée.
_ ... Docteur ? ... Docteur ! ... ah mais ...
_ Oui c'est moi le nouveau médecin de l'équipe.
_ Ah zut ! excusez-moi pour tout à l'heure, je vous ai pris pour un de ces brancardier qui essaye tout le temps de nous chiper du café.
_ C'est pas grave. Ça peut arriver à tout le monde. Et puis je l'avais mérité.
_ Mais j'y pense...c'est normal qu'il y ait eu méprise ! c'est toi le mal poli ! vous ne vous êtes même pas présenté !
_ C'est vrai que c'était un piètre façon de m'introduire.
_ C'est le cas de le dire !
_ Mais aussi, vous ne m'avez pas laissé le temps je vous rappelle. Vous m'avez jeté du café et du sucre à la figure !
Le patient nous regarde et m'interroge du regard :
_ C'est vrai ? elle a fait ça ?
_ Quelle idée aussi de vous balader avec une blouse où il n'y a ni votre nom ni votre fonction !
_ Parce que la mienne a été pulvérisée de café par vos soins.
_ C'est vous qui m'avez mis un doigt dans l'oreille, pas moi !
_ C'est vrai, vous avez fait ça ? renchérit le patient.
_ Oui mais je n'aurais jamais...d'ailleurs (je redescends d'un cran) vous êtes passé au vouvoiement. C'est nul. Quand vous m'avez engueulé comme du poisson pourri, c'était "tu".
_ Et alors ?
_ Je préférais avant.
_ Quand je vous gueulais dessus ou quand je vous tutoyais ?
_ On a commencé avec le "tu" c'est absurde de finir sur le "vous".
_ Bon d'accord. Repartons du bon pied.
_ D'accord.
Elle me tends la main :
_ Je m'appelle Carole Pepperonni. Mais tout le monde m'appelle Lola ou même Lol. Je suis l'infirmière des explorations.
_ Enchanté. Et moi Georges Zafran, le nouveau médecin des explorations.
_ Enchantée moi aussi, révélant un immense sourire parfait, chaleureux, radieux, lumineux, et découvrant enfin des yeux magnifiques, vastes, dans lesquels on voudrait s'y plonger pour y cueillir des perles.
_ Et moi je suis Monsieur J.B.L. et j'attends qu'on me fasse mon examen !
_ Oh pardon, excusez-nous monsieur. Au travail !
Elle me lança un regard complice qui dura moins d'une demi-seconde mais qui me fit fondre instantanément. Son regard rechangea immédiatement en celui de courroux que je connaissais mieux. Les yeux révolver...non, c'est pas assez. Les yeux machine-gun peut-être. Un subtil mélange de Clint Eastwood, Mike Tyson et Clara Morgane.
_ Par contre, tu es de corvée café pour le reste de l'année, c'est clair ?
_ Très clair Lola.
Le café ne ment jamais : c'est vrai que la journée commençait bien.
To be continued...
dimanche 11 novembre 2012
Saison 2 : un nouveau départ
Ma thèse en poche, des idées plein le crâne et des espoir à raz bord du cœur, je sortais du restaurant où j'ai fêté ma victoire sur Pr A (cf ici) avec tous mes proches, la tête haute, les épaules larges, le torse droit (et même pas beurré, ou alors à peine) pour regarder les étoiles et me poser la seule et unique question : "et maintenant quoi ?"
Parce que bon, ce n'est pas tout de finir haut la main 13 ans d'études, il faut savoir quoi en faire, ou comme disait un grand philosophe des années 80 : "l'essentiel n'est pas d'avoir des bagages mais de savoir où les poser".
En l'occurrence, la question se pose au sens propre et figuré. En effet, il y a quelque temps, on m'avait proposé un poste sous les tropiques. Je vous relate l'entretient avec le Dr Shleck :
"Vous verrez ici nous sommes aussi bien équipés qu'un CHU, nous avons une trentaine de lits d'hospitalisation, 10 lits d'hôpital de semaine et 2 d'hôpital de jour, 5 médecins, une excellente ambiance et nous allons ouvrir une nouvelle aile prochainement. C'est pour cette raison que, après la thèse obtenue, nous serions ravis de vous accueillir ici pour développer notre activité et nous enrichir de votre expérience. D'ailleurs quelle est-elle, votre expérience ?
_ Et bien, c'est à dire que j'ai passé 4 dans un CHU de métropole dont 6 stages de spécialité.
_ Ah c'est bien ça ! vous avez du être bien formé.
_ Euh...oui, pas trop mal.
_ Oh vous êtes modeste.
En vrai, non. Je n'ai pas eu le cœur de lui dire qu'en 4 ans, les occasions où j'ai croisé mes Professeurs (en dehors des congrès et de la thèse) peuvent se compter sur les doigts de mes mains (et des orteils en étant indulgent).
_ Et vous vous êtes sur-spécialisé dans quel domaine ?
Pour les néophytes, il faut que je vous explique un peu. Au terme d'un concours particulièrement sélectif, s'en suivent 5 ans de formation médicale dont 3 passées tous les matins au chevet du patient. Puis, à la fin de la sixième année, il existe un autre concours. En fonction de son classement, on choisit la spécialité et la ville où l'on souhaite exercer pour les années suivante : le premier peut choisir neurochirurgie à Paris (si c'est ça qui le fait kiffer) et le dernier choisit ce qui reste (et il y a des chances pour que ça ne le fasse pas kiffer mais alors pas du tout).
Tout le monde a le choix parmi plusieurs spécialités allant de 3 ans pour la médecine générale jusqu'à 5 ans pour la chirurgie, la médecine interne ou la réanimation.
Et au sein de chacune des spécialités, chacun doit encore y trouver sa place en jouant des coudes.
Exemple : un interne de gastro-entérologie apprend qu'un poste va se libérer dans 2 ans dans l'hôpital qui lui plait. Ce service est spécialisé dans l'hépatologie (le foie) alors que d'autres sont spécialisés dans le tube digestif, ou parfois même encore plus spécifiquement dans le rectum (un proctologue ça s'appelle). Si notre interne veut garder son poste, il va donc devoir passer des diplômes universitaires (DU) ou des DESC (diplôme d'études spécialisées complémentaires) pour justifier de sa supériorité de connaissances vis à vis de ses confrères. Bref, c'est la guerre. Et moi j'ai horreur de ça.
Retenez bien, ça va servir pour les prochains épisodes.
_ Quel est votre domaine de prédilection ?
_ Disons que j'ai préféré garder une approche globale et pluri-disciplinaire de ma spécialité.
_ Ah fort bien !
Avec un soupçon d'intérêt dans la voie, ce qui m'a un peu décontenancé. Je m'aurais attendu à du mépris.
_ Parce que nous avons besoin de quelqu'un pour s'occuper du service pendant que les autres médecins vont se familiariser avec les appareils dont nous venons de faire l'acquisition.
_ Ah bon ?
_ Oui nous allons faire pas mal d'exploration techniques dans notre nouvelle aile. Vous connaissez ?
Si je connais ? j'en ai bouffé de ces trucs...Les dossiers des patients débordaient de ces données à la con à tel point que, pour les 12 entrées du lundi, il fallait passer tout son dimanche à faire le tri dans les résultats sinon on sortait le lundi soir à ...deux heures du matin.
_ Oui, ça ne m'est pas inconnu.
_ Formidable, vous pourrez nous donner un coup de main alors.
Plutôt crever.
_ Euh oui mais bon, concrètement, ça se présenterait comment le boulot que vous me proposez ?
_ Et bien, mi-temps dans le service et mi-temps aux explorations fonctionnelles. Sauf pendant les congrès. Dans ce cas là, c'est vous qui vous occuperiez à plein temps du service.
_ Très bien, ça m'intéresse.
_ Alors recontactez moi dès que vous aurez passé votre thèse."
L'entretient s'est terminé avec un grand sourire amical et une poignée de main chaleureuse.
Je suis toujours sous les étoiles, en dehors du restaurant d'où sort un doux fumet de viande grillée (tiens ça me rappelle le bloc opératoire...). Plusieurs choix s'offrent à moi :
- ouvrir un cabinet, m'installer en libéral, comme ça tout de suite. Pourquoi pas ? j'ai l'expérience des consultations, j'aime ça, j'ai de bons contacts avec les patients...mais il faut que je fasse mon trou, que les médecins m'adressent des patients. Que je me fasse connaître. Ce n'est pas dit que ça marche tout de suite.
- m'installer à l'hôpital. Pas d'angoisse d'argent, un salaire tous les mois, des patients à foison sans avoir à aller les chercher, du travail varié et intéressant. Oui mais voilà, un boss au dessus, des comptes à rendre, des papiers, des réunions, des commissions...
- racheter une patientelle : c'est à dire qu'un spécialiste en ville parte à la retraite et que je lui rachète son cabinet et surtout son carnet de rendez-vous avec sa secrétaire pour gérer la paperasse. L'idéal. Oui mais qui ? je ne connais personne.
- ou alors je peux toujours continuer les remplacements pendant un certain temps. C'est bien payé et je voyage. Oui mais combien de temps ? et puis c'est frustrant de ne pas suivre un patient dont on s'est occupé.
Que faire ?
Fin décembre, il fait froid en métropole. Et la chaleur enveloppante des entrecôtes ne suffit pas à me réchauffer l'âme vagabonde qui commence à monter en moi. Je veux voyager, je veux vivre intensément des choses et faire du bon boulot. Je veux vivre heureux et utiliser mon cerveau. C'est ce dont j'ai toujours rêvé.
Au loin, portée par la brise, une mélodie au goût poivré m'entoure et me berce. "Emmenez-moi au bout de la terre. Emmenez-moi au pays des merveilles. Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil."
Merci Charles. C'est décidé ! je pars loin, très loin. Au chaud, faire ce que j'ai toujours eu envie de faire sans jamais en avoir l'occasion : être libre, sans avoir de perpétuels examens, vivre et être heureux.
Pour moi, la vie va pouvoir commencer.
To be continued...
PS : pour ceux que ça intéresse, vous trouverez ici (atlas 2012 résumé, page 18) les choix qu'on fait d'autres jeunes médecins diplômé avant moi. Plus des 2 tiers choisissent une activité salariée, 1 sur 5 choisit les remplacements, moins d'un sur 10 choisit de s'installer. Toutes spécialités confondues.
Parce que bon, ce n'est pas tout de finir haut la main 13 ans d'études, il faut savoir quoi en faire, ou comme disait un grand philosophe des années 80 : "l'essentiel n'est pas d'avoir des bagages mais de savoir où les poser".
En l'occurrence, la question se pose au sens propre et figuré. En effet, il y a quelque temps, on m'avait proposé un poste sous les tropiques. Je vous relate l'entretient avec le Dr Shleck :
"Vous verrez ici nous sommes aussi bien équipés qu'un CHU, nous avons une trentaine de lits d'hospitalisation, 10 lits d'hôpital de semaine et 2 d'hôpital de jour, 5 médecins, une excellente ambiance et nous allons ouvrir une nouvelle aile prochainement. C'est pour cette raison que, après la thèse obtenue, nous serions ravis de vous accueillir ici pour développer notre activité et nous enrichir de votre expérience. D'ailleurs quelle est-elle, votre expérience ?
_ Et bien, c'est à dire que j'ai passé 4 dans un CHU de métropole dont 6 stages de spécialité.
_ Ah c'est bien ça ! vous avez du être bien formé.
_ Euh...oui, pas trop mal.
_ Oh vous êtes modeste.
En vrai, non. Je n'ai pas eu le cœur de lui dire qu'en 4 ans, les occasions où j'ai croisé mes Professeurs (en dehors des congrès et de la thèse) peuvent se compter sur les doigts de mes mains (et des orteils en étant indulgent).
_ Et vous vous êtes sur-spécialisé dans quel domaine ?
Pour les néophytes, il faut que je vous explique un peu. Au terme d'un concours particulièrement sélectif, s'en suivent 5 ans de formation médicale dont 3 passées tous les matins au chevet du patient. Puis, à la fin de la sixième année, il existe un autre concours. En fonction de son classement, on choisit la spécialité et la ville où l'on souhaite exercer pour les années suivante : le premier peut choisir neurochirurgie à Paris (si c'est ça qui le fait kiffer) et le dernier choisit ce qui reste (et il y a des chances pour que ça ne le fasse pas kiffer mais alors pas du tout).
Tout le monde a le choix parmi plusieurs spécialités allant de 3 ans pour la médecine générale jusqu'à 5 ans pour la chirurgie, la médecine interne ou la réanimation.
Et au sein de chacune des spécialités, chacun doit encore y trouver sa place en jouant des coudes.
Exemple : un interne de gastro-entérologie apprend qu'un poste va se libérer dans 2 ans dans l'hôpital qui lui plait. Ce service est spécialisé dans l'hépatologie (le foie) alors que d'autres sont spécialisés dans le tube digestif, ou parfois même encore plus spécifiquement dans le rectum (un proctologue ça s'appelle). Si notre interne veut garder son poste, il va donc devoir passer des diplômes universitaires (DU) ou des DESC (diplôme d'études spécialisées complémentaires) pour justifier de sa supériorité de connaissances vis à vis de ses confrères. Bref, c'est la guerre. Et moi j'ai horreur de ça.
Retenez bien, ça va servir pour les prochains épisodes.
_ Quel est votre domaine de prédilection ?
_ Disons que j'ai préféré garder une approche globale et pluri-disciplinaire de ma spécialité.
_ Ah fort bien !
Avec un soupçon d'intérêt dans la voie, ce qui m'a un peu décontenancé. Je m'aurais attendu à du mépris.
_ Parce que nous avons besoin de quelqu'un pour s'occuper du service pendant que les autres médecins vont se familiariser avec les appareils dont nous venons de faire l'acquisition.
_ Ah bon ?
_ Oui nous allons faire pas mal d'exploration techniques dans notre nouvelle aile. Vous connaissez ?
Si je connais ? j'en ai bouffé de ces trucs...Les dossiers des patients débordaient de ces données à la con à tel point que, pour les 12 entrées du lundi, il fallait passer tout son dimanche à faire le tri dans les résultats sinon on sortait le lundi soir à ...deux heures du matin.
_ Oui, ça ne m'est pas inconnu.
_ Formidable, vous pourrez nous donner un coup de main alors.
Plutôt crever.
_ Euh oui mais bon, concrètement, ça se présenterait comment le boulot que vous me proposez ?
_ Et bien, mi-temps dans le service et mi-temps aux explorations fonctionnelles. Sauf pendant les congrès. Dans ce cas là, c'est vous qui vous occuperiez à plein temps du service.
_ Très bien, ça m'intéresse.
_ Alors recontactez moi dès que vous aurez passé votre thèse."
L'entretient s'est terminé avec un grand sourire amical et une poignée de main chaleureuse.
Je suis toujours sous les étoiles, en dehors du restaurant d'où sort un doux fumet de viande grillée (tiens ça me rappelle le bloc opératoire...). Plusieurs choix s'offrent à moi :
- ouvrir un cabinet, m'installer en libéral, comme ça tout de suite. Pourquoi pas ? j'ai l'expérience des consultations, j'aime ça, j'ai de bons contacts avec les patients...mais il faut que je fasse mon trou, que les médecins m'adressent des patients. Que je me fasse connaître. Ce n'est pas dit que ça marche tout de suite.
- m'installer à l'hôpital. Pas d'angoisse d'argent, un salaire tous les mois, des patients à foison sans avoir à aller les chercher, du travail varié et intéressant. Oui mais voilà, un boss au dessus, des comptes à rendre, des papiers, des réunions, des commissions...
- racheter une patientelle : c'est à dire qu'un spécialiste en ville parte à la retraite et que je lui rachète son cabinet et surtout son carnet de rendez-vous avec sa secrétaire pour gérer la paperasse. L'idéal. Oui mais qui ? je ne connais personne.
- ou alors je peux toujours continuer les remplacements pendant un certain temps. C'est bien payé et je voyage. Oui mais combien de temps ? et puis c'est frustrant de ne pas suivre un patient dont on s'est occupé.
Que faire ?
Fin décembre, il fait froid en métropole. Et la chaleur enveloppante des entrecôtes ne suffit pas à me réchauffer l'âme vagabonde qui commence à monter en moi. Je veux voyager, je veux vivre intensément des choses et faire du bon boulot. Je veux vivre heureux et utiliser mon cerveau. C'est ce dont j'ai toujours rêvé.
Au loin, portée par la brise, une mélodie au goût poivré m'entoure et me berce. "Emmenez-moi au bout de la terre. Emmenez-moi au pays des merveilles. Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil."
Merci Charles. C'est décidé ! je pars loin, très loin. Au chaud, faire ce que j'ai toujours eu envie de faire sans jamais en avoir l'occasion : être libre, sans avoir de perpétuels examens, vivre et être heureux.
Pour moi, la vie va pouvoir commencer.
To be continued...
PS : pour ceux que ça intéresse, vous trouverez ici (atlas 2012 résumé, page 18) les choix qu'on fait d'autres jeunes médecins diplômé avant moi. Plus des 2 tiers choisissent une activité salariée, 1 sur 5 choisit les remplacements, moins d'un sur 10 choisit de s'installer. Toutes spécialités confondues.
dimanche 8 juillet 2012
Thèse 13 : épilogue de la saison 1
Le soleil se lève paresseusement en ce matin de décembre. Il fait froid. Je me réveille dans le canapé de Milène avec une douce musique brésilienne à mes oreilles. Ça sent le sucre et le café chaud : elle m'attend avec un mille-feuille sur lequel elle a planté une unique bougie :
_ Joyeux anniversaire !
J'ai pris ma meilleure amie dans mes bras et lui déposa le plus tendre des baiser sur les cheveux.
"_ Bon alors ? quel est le programme ? demanda-t-elle.
_ D'abord café. Après, je vais courir, me doucher, manger, prier, (aimer?) et à 17h, direction la fac pour tout mettre en place. 18h début de la soutenance. Normalement, j'ai 15mn de présentation, 30mn de questions, une petite pause de délibération du jury, prononciation du Serment d'Hippocrate et pot de célébration. Ensuite, resto avec les amis proches et la famille. Après on va danser, ce soir, demain et après demain.
_ Ok. Est-ce que tu as besoin que je fasse quoi que ce soit ? moi je pars bosser je finis à 16h.
_ On peut se dire rendez-vous à 17h à la fac. J'aurai besoin de tes petits bras.
_ Ok, à tout à l'heure, partit-elle en souriant."
Il fait terriblement froid. Après plusieurs semaines sous les tropiques, j'ai quelques difficultés à me réhabituer. J'enfile un marcel, un Tshirt manches courtes, un autre manches longues, un pull-capuche à la taille, un gros pantalon de sport en coton épais, mes grosses godasses et c'est parti.
La musique est sur le mode "random". Je me laisse bercer par les humeurs de ma machine en espérant qu'il en sorte un Dieu. J'en aurai bien besoin pour la pièce (peut-être pas une tragédie grecque, faut pas exagérer non plus) qui se jouera ce soir.
Keath et Mick commencent par élancer mes pas. Je me laisse emporter par la musique, relâcher toute la pression, je glisse sur mes émotions à la même vitesse que je coure le long du fleuve. Petit à petit je m'effeuille, au fur et à mesure des kilomètres, j'enlève le premier Tshirt, puis le deuxième. Je suis animé d'une chaleur intérieure, comme si j'avais un réacteur nucléaire à la place du cœur.
9km en trois quarts d'heure, ça va, je n'ai pas trop été esquinté par mon ultra-trail.
Le reste de la journée est un peu passée comme sur un nuage, en flottement, s'assombrissant au fur et à mesure que le temps passait, du beau au passable, puis du maussade au couvert, jusqu'à ce que le tonnerre gronde.
Arrivé sur les lieux, la fatidique salle de thèse, je mets tout en place : l'ordi, la télécommande pour faire défiler les diapos, les bouteilles d'eau pour les membres du jury...J'avais un peu le sentiment de me nouer moi-même la corde autour du cou. J'ai répété ma présentation, que personne à part moi n'avait vu auparavant. Je récitais des phrases toutes prêtes. Ça tenait davantage du One Man Show (du Stand Alone pour être précis) que de la soutenance scientifique.
Je savais que le jury allait me pousser dans mes retranchements, m'interroger sur mes zones d'ombres, mes lacunes médicales. Alors j'ai anticipé et j'ai bossé. J'ai regardé mon manque de connaissances en face et je l'ai affronté. J'ai épluché tous mes livres, j'ai exploré internet et Pubmed en quête de réponses. J'ai lu une trentaine d'études en moins d'une semaine sur des sujets qui ont un lointain rapport avec mon sujet mais c'était nécessaire. Il n'y avait que comme ça que je me sentirais suffisamment assuré pour tenir tête à 3 Professeurs. Du coup, j'ai la tête pleine et trop de choses à dire.
Ouf, ma présentation passe mais en 17 minutes. Il va falloir articuler et parler vite. La pression monte de plus en plus. Je relativise en me disant qu'il y a un mois à peu près, j'étais dans les montagnes, au plus noir de la nuit, luttant contre mon propre corps et contre mon propre esprit pour les faire se mettre d'accord et continuer à avancer. A côté de ça, plus rien ne peut me faire peur.
Mes parents sont prêts, appareil photo dégainé. Mes cousins que j'aime entrent, puis les amis proches, puis mes co-internes...Je vois défiler devant moi toute ma vie personnelle, affective et professionnelle, toutes les personnes qui ont compté pour moi dans ma vie. 10, puis 20, puis 30 personnes. Au total, la salle est pleine à craquer, il faut même rajouter quelques sièges pour faire tenir les 40 personnes venues me voir boucler mon troisième cycle d'études médicales. J'ai l'impression d'être à mon mariage : je serre la main et tape la bise à tout le monde. Je leur montre où s'installer en leur disant que le président ne va pas tarder à arriver.
En parlant du loup...
Pr A entre avec Dr G sur ses talons. La poignée de main est virile, sèche, le regard glacial. Puis entre Pr D, au téléphone. Tout le monde s'assoit.
"_ Monsieur Zafran, entame Pr A, je vous rappelle que pour qu'une thèse soit soutenable, elle requiert la présence d'au moins 3 Professeurs de médecine. Sans cela, elle n'est pas valide. Je me verrai donc dans le regret de ...
_ Excusez-moi pour le retard, je sors du bloc !
Pr F s'inscrit dans le cadre de la porte.
_ C'est bien ici la thèse de Monsieur Zafran ?
_ Oui oui, entrez Professeur."
A ce moment, toute la salle se lève, Pr F va prendre sa place en bout de table. J'entends résonner dans ma tête une chanson héroïque : la soutenance peut commencer.
"Vous avez 20 minutes."
Le silence se fait. Je déroule mon texte et mes diapositives. Je remercie les concepteurs de logiciels d'avoir séparé les écrans d'affichage : un pour tout le monde, projeté sur le mur, avec uniquement les diapositives; et un autre avec mes notes, le chronomètre et le nombre de diapo restantes. Je pointe-laser les faits remarquables, les lacunes de la littérature scientifique sur le sujet, le fait que mon étude est une des 3 plus grandes du monde en effectif. Je présente mes résultats de manière dynamique, ce qui n'est pas possible sur le papier. J'essaye de tirer au maximum avantage des animations des diapositives, sans que ce soit tape à l’œil, ni ostentatoire.
"Je vous remercie."
15 minutes et 3 secondes au chrono. Applaudissements de toute la salle.
"La séance de questions peut commencer, je passe la parole au Dr G."
Pour les retardataires qui n'auraient pas suivi (cf ici), le Dr G est un médecin radiologue que le Pr A a recruté à la dernière minute. Pour quelle raison ? je ne sais pas. Probablement qu'il a voulu anticiper le fait que soit le Pr C, soit le Pr E seraient absents. Mais elle n'est pas professeur. Alors pour quoi ? pour gonfler le groupe ? peut-être. Dernière hypothèse : pour me démonter.
Je prends la bouteille d'eau placée au coin de ma table, avale une bonne gorgée et en la reposant, j'en renverse la moitié. Je m'écris "Putain de merde" et rattrape la bouteille avant qu'elle n'imbibe mon ordi, in extremis. Une fois que la catastrophe est passée, je me rends compte que j'ai prononcé tout haut mon interjection. Ça commence fort.
"_ J'ai lu votre thèse avec attention et ...
Il y avait une dizaine de post-it qui dépassaient de mon exemplaire de thèse. Il avait fallu que je lui envoie par email et que je lui envoie dans son service en catastrophe. Je suppose que pour chaque marque-page, il y avait un commentaire.
_ ... tout d'abord merci pour m'avoir choisi comme membre de Jury ...
Je n'ai rien choisit du tout, tu m'as été imposée et tu le sais très bien.
_ ... J'ai trouvé votre travail très intéressant mais j'ai quelque questions : pourquoi n'avez vous pas parlé de ... et de ... ou encore de ... ? ça aurait été intéressant d'en parler pourtant.
Je fusille Pr A du regard, qui a les yeux plongés dans son exemplaire de ma thèse (aucun post-it d'ailleurs) : les questions qu'elle me pose portent précisément et chirurgicalement sur les parties qui ont été amputées par Pr A lui-même. Comment pourrait-elle être au courant sans qu'il ne l'ait informée ? c'est sûr, elle est là uniquement pour me descendre.
_ Et bien d'abord parce que je me suis attelé dans mon travail à ne répondre qu'à une seule question. Mon recueil de données a été conséquent en effet et de nombreuses questions pourraient y trouver réponse mais j'ai voulu me concentrer sur l'aspect le plus important, à savoir trouver le meilleur élément diagnostique. Le reste pourra faire l'objet de publications ultérieures."
Je ne pouvais décemment pas répondre la vérité entière. C'était Pr A qui m'avait dit de me centrer uniquement sur les critères diagnostiques, à juste titre. Mais il avait aussi déclaré que tout le reste n'avait aucune importance. Elle a continué à me cuisiner pendant quelques minutes, sans résultats. Aucune de ses questions ne portaient sur ma thèse actuelle, uniquement sur ce qui aurait pu être inclus dans mon travail. Je n'avais donc pas grand chose à lui répondre. J'ai juste ressorti les résultats des études précédentes sur le sujet, que je connaissais presque par cœur à force de les ressasser.
"_ Merci Dr G. Je passe le relais au Pr D.
Si Dr G était là pour m'enfoncer (sans succès), quel rôle doit jouer Pr D ? je sais que A et D sont potes. Si G est le point négatif, D est-il le point positif ? en somme, si G est le mauvais flic, est-ce que Pr D est le bon flic, sensé m'arracher des aveux d'incompétence ?
_ Merci Pr A. Tout d'abord je voulais vous féliciter sur la somme de travail que vous avez du effectuer avec l'aide des statisticiens du service de Pr A...
Connard ! tu sais très bien qu'il n'y en avait pas, j'ai tout fait tout seul.
_ ... je voulais savoir : pour tel groupe, vous faites ressortir une différence significative. Mais c'était avec quel test ? comment avez-vous fait ? un chi 2 ? un test de Student ? un test de Fish ?
_ Dans certains cas, j'ai utilisé le chi 2, dans d'autres, j'ai regardé la variance, et en fonction de la variation, soit le test de Student, soit celui de Fish. Mais j'ai expliqué tout ça dans la partie "Matériel et Méthode" page 35.
_ ... ah oui, excusez-moi en effet. Et un Bland-Altman ? vous auriez du faire un Bland-Altman !
_ Je l'ai fait.
_ Ah ! vous l'avez avec vous ?
_ Non
_ Quel dommage, dit-il en même temps que s'affiche un sourire sur le visage de Pr A. Donc, les résultats sont significatifs. Ok. Mais ça va à l'encontre de ce que dit la littérature sur le sujet, vous en avez conscience ?
_ Oui, pleinement conscience.
_ Pourtant, vous ne faites que l'aborder dans la thèse, c'est dommage, c'est extrêmement intéressant !
_ Même réponse que pour le Dr G avec qui nous avons fait le point sur les données de la littérature. Les effectifs des précédentes études sont biaisés par différents facteurs. Dans cette étude, il y a encore quelque biais mais, nous l'espérons, moins que dans les données de la littérature. C'est probablement cela qui explique les différences.
_ Et vous n'êtes pas curieux ? vous n'avez pas recalculé ce que ces études montraient ?
_ Si si mais je ne l'ai pas mis dans ma thèse. Vous voulez voir les résultats ?
_ ... euh...quoi...euh...maintenant ?
_ Oui bien sûr, quel meilleur moment ?
_ Euh...allez-y."
Je sors de mon ordi un graphique que j'avais fait pendant la préparation de ma soutenance, dans l'éventualité, faible, qu'ils me posent des questions dans les coins, hors propos. Pas de bol pour eux. Le graphique s'affiche, je pointe-laser les différences avec la littérature, l'effectif important chez moi, comparé avec les autres, en mettant bien l'accent sur les petits astérisques que j'ai mis, histoire de bien montrer que chez moi, c'est significatif.
Pr D est décontenancé. Il ne répond rien et passe la parole. Pr A fait franchement la gueule.
"Je passe le témoin au Pr F."
C'est l'inconnu, tant pour Pr A que pour moi. Je ne sais pas du tout le type de questions qu'il va me poser, ni si elles me mettront en difficulté ou pas. C'est peut-être le tournant du match. Il a devant lui son exemplaire de thèse, sans post-it, sans marque-page, rien. J'ai peur.
"_ Merci Pr A. Laissez-moi juste le temps de ressortir mes notes.
Pendant ma soutenance, il avait inscrit quelques mots sur un feuille de papier. Et là, il sort de son sac 2 ou 3 pages noircies de notes. J'ai encore plus peur.
_ Alors tout d'abord je vous félicite pour l'exhaustivité de votre travail et je dois dire que c'est très plaisant à lire. Parce que d'habitude, il faut l'admettre, une thèse, c'est chiant à lire.
Rires généraux dans toute la salle, sauf le jury.
_ Franchement, votre domaine, je n'en suis pas expert, mais la cancéro, ça, je maîtrise. Et là, vous pondez un test diagnostique très pertinent et très utile dans la pratique de tous les jours. Je vous remercie en tant que praticien et aussi au nom des patients.
_ Euh...merci Professeur.
_ Mais ça aurait été intéressant d'aller plus loin. Vous n'avez pas cherché à associer d'autres critères diagnostiques ?
_ Si, mais ils sont corrélés. C'est comme si on utilisait le poids et l'IMC comme 2 critères indépendants alors que l'IMC est corrélé au poids. Vous me suivez ?
_ Oui oui très bien. Mais pourtant ça a déjà été fait dans d'autres études.
_ Oui mais elles avaient des effectifs trop petit pour montrer une corrélation. C'est pour ça. Dans mon étude, j'ai montré que ça ne servait à rien. Ça n'occupe que 2 lignes dans le texte mais j'en parle.
_ Oui j'ai lu, page 65. C'est dommage ! c'est ça qui est intéressant, et c'est ça qu'il faudrait publier.
_ Euh...Merci Professeur.
J'ai les larmes aux yeux. Il vient de souligner en 3 phrases tout le mal que j'ai eu à convaincre Pr A de garder des données intéressantes dans ma thèse. Et sans le dire ouvertement, il vient d'envoyer un taquet à Pr A et ça ! ça me fait plaisir.
"_ Merci Pr F mais l'heure avance et je vais reprendre la parole pour terminer la séance de questions.
Pr F me fait un clin d’œil. Rien que ça, suffit à me donner toute la force nécessaire pour affronter l'hydre à 3 têtes. Je lui en ai tranché déjà 2...
_ Je voulais revenir sur la pertinence du choix des patients considérés comme bénins...
AH NON !!! ce salopard m'a fait changer 5 fois les critères de bénignités et il veut en parler encore ! c'est comme s'il remettait en question son propre jugement en me faisant porter la faute à moi ! c'est dégueulasse !
_ Oui, nous les avons considérés comme bénins parce que nous les avons suivis pendant 3 ans en moyenne.
_ Oui mais sur quels critères vous basez-vous pour dire qu'ils sont bénins, même après 3 ans de suivi. Les recommandations internationales ?
Connard ! c'est toi même qui a dit qu'on ne les prendrait pas comme critère, sans me donner la raison. En plus, c'est toi même qui les a pondues ces recommandations nationales.
_ Non. Mais je viens de le dire aux précédents membres de jury : les études sur lesquelles se basent les sociétés savantes pour donner les recommandations internationales sont biaisées et avec des effectifs trop petits. Tout l'essentiel de mon travail a été de remettre en question ces études et donc les recommandations internationales.
Hop ! petite esquive.
_ Dans ce cas, vous auriez du le dire et ...
_ C'est fait, dans la conclusion page 75.
_ ... Ah. Mais ce n'est pas le tout de l'affirmer, il aurait fallu sortir des statistiques irréprochables avec un tableau pour présenter les résultats. Là, vous auriez justifié vos dire. Sinon, ce sont juste des paroles en l'air et ce n'est plus de la science.
_ Mais c'est ce que j'ai fait : j'ai présenté mes résultats dans l'annexe, page 83.
_ ... Ah oui."
Pr A est devenu livide l'espace d'un instant, il a pincé les lèvres et continué à m'asséner des questions comme un fusil mitrailleur. Je répondais du tac au tac, point par point, avec études à l'appui, statistiques avec petit p inférieur à 0,0001% et graphiques tout beaux.
Au total, j'ai eu droit à presque 1h30 de questions. Le public n'en pouvait plus. Surtout tous ceux qui ne sont pas dans le domaine médical pour qui le débat n'était pas intéressant. Le jury est sorti pour délibérer. Je me sentais comme Rocky, aveugle, entendant retentir la clochette et attendant le verdict des arbitres en appelant Adrienne. Et là, qui vois-je ?
"_ Emilie ?
_ Salut Georges, je suis venu te voir.
_ Mais comment tu as su ?
_ Je suis interne d'anesthésie je te rappelle et j'étais au bloc où opérait Pr F. Il a dit qu'il devait partir pour aller à une thèse, quelqu'un a demandé qui, j'ai entendu ton nom et je suis venue.
_ Merci beaucoup ! ça me fait très plaisir.
_ Je n'aurais raté ça pour rien au monde."
Je discute avec ma famille, mes amis (Milène et Parvati surtout), mes co-internes (Pilar et Micheline évidemment) et tous mes amis d'enfance. Je suis assailli de questions (encore) : alors ? tu tiens le coup ? ils ne t'ont pas fait de cadeau, dis donc ! ça se passe toujours comme ça une thèse ?
C'est un peu comme si j'avais les commentaires d'après match en direct.
Pr A sort de la salle, nous intime de rentrer. Personne ne s'assoit.
"Monsieur Georges Zafran, levez-vous s'il vous plait."
Un ange passe : je suis déjà debout.
"Mrglrm. Monsieur Zafran, le jury réunit aujourd'hui vous accorde le titre de Docteur en médecine avec la mention Très honorable. Nous reconnaissons en vous les qualités nécessaire à l'exercice de la médecine telles que l’opiniâtreté et la rigueur. Méfiez-vous cependant de toujours garder une certaine humilité dans votre pratique, face à vos patients et vos confrères."
Dans la bouche de tout autre personne, j'aurais pris ces compliments et mises en gardes très volontiers et chaleureusement. Venant de lui, je n'étais pas sûr s'il voulait dire "acharnement, obstination et manque de soumission".
J'ai levé la main droite et dis : "En présence des Maîtres de cette école, de mes chers condisciples et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine.
Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent, et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail.
Je ne permettrai pas que des considérations de religion, de nation, de race, viennent s’interposer entre mon devoir et mon patient.
Admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe. Ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs, ni à favoriser le crime.
Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j’ai reçue de leur père.
Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses, que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j’y manque."
La foudre ne s'est finalement pas abattue sur moi mais j'ai entendu un tonnerre d'applaudissements. Je m'en souviendrai toute ma vie.
C'était une période de transition comme je les aime, la fin d'une certaine époque, de ces 12 années de fac (1 redoublement, 6 ans d'études, 4 ans d'internat de spécialité et une année sabbatique) et le début d'autre chose. Quoi ? je ne le savais pas encore, mais vous, vous le saurez bientôt.
Prochainement, la saison 2 des aventures de Georges Zafran.
_ Joyeux anniversaire !
J'ai pris ma meilleure amie dans mes bras et lui déposa le plus tendre des baiser sur les cheveux.
"_ Bon alors ? quel est le programme ? demanda-t-elle.
_ D'abord café. Après, je vais courir, me doucher, manger, prier, (aimer?) et à 17h, direction la fac pour tout mettre en place. 18h début de la soutenance. Normalement, j'ai 15mn de présentation, 30mn de questions, une petite pause de délibération du jury, prononciation du Serment d'Hippocrate et pot de célébration. Ensuite, resto avec les amis proches et la famille. Après on va danser, ce soir, demain et après demain.
_ Ok. Est-ce que tu as besoin que je fasse quoi que ce soit ? moi je pars bosser je finis à 16h.
_ On peut se dire rendez-vous à 17h à la fac. J'aurai besoin de tes petits bras.
_ Ok, à tout à l'heure, partit-elle en souriant."
Il fait terriblement froid. Après plusieurs semaines sous les tropiques, j'ai quelques difficultés à me réhabituer. J'enfile un marcel, un Tshirt manches courtes, un autre manches longues, un pull-capuche à la taille, un gros pantalon de sport en coton épais, mes grosses godasses et c'est parti.
La musique est sur le mode "random". Je me laisse bercer par les humeurs de ma machine en espérant qu'il en sorte un Dieu. J'en aurai bien besoin pour la pièce (peut-être pas une tragédie grecque, faut pas exagérer non plus) qui se jouera ce soir.
Keath et Mick commencent par élancer mes pas. Je me laisse emporter par la musique, relâcher toute la pression, je glisse sur mes émotions à la même vitesse que je coure le long du fleuve. Petit à petit je m'effeuille, au fur et à mesure des kilomètres, j'enlève le premier Tshirt, puis le deuxième. Je suis animé d'une chaleur intérieure, comme si j'avais un réacteur nucléaire à la place du cœur.
9km en trois quarts d'heure, ça va, je n'ai pas trop été esquinté par mon ultra-trail.
Le reste de la journée est un peu passée comme sur un nuage, en flottement, s'assombrissant au fur et à mesure que le temps passait, du beau au passable, puis du maussade au couvert, jusqu'à ce que le tonnerre gronde.
Arrivé sur les lieux, la fatidique salle de thèse, je mets tout en place : l'ordi, la télécommande pour faire défiler les diapos, les bouteilles d'eau pour les membres du jury...J'avais un peu le sentiment de me nouer moi-même la corde autour du cou. J'ai répété ma présentation, que personne à part moi n'avait vu auparavant. Je récitais des phrases toutes prêtes. Ça tenait davantage du One Man Show (du Stand Alone pour être précis) que de la soutenance scientifique.
Je savais que le jury allait me pousser dans mes retranchements, m'interroger sur mes zones d'ombres, mes lacunes médicales. Alors j'ai anticipé et j'ai bossé. J'ai regardé mon manque de connaissances en face et je l'ai affronté. J'ai épluché tous mes livres, j'ai exploré internet et Pubmed en quête de réponses. J'ai lu une trentaine d'études en moins d'une semaine sur des sujets qui ont un lointain rapport avec mon sujet mais c'était nécessaire. Il n'y avait que comme ça que je me sentirais suffisamment assuré pour tenir tête à 3 Professeurs. Du coup, j'ai la tête pleine et trop de choses à dire.
Ouf, ma présentation passe mais en 17 minutes. Il va falloir articuler et parler vite. La pression monte de plus en plus. Je relativise en me disant qu'il y a un mois à peu près, j'étais dans les montagnes, au plus noir de la nuit, luttant contre mon propre corps et contre mon propre esprit pour les faire se mettre d'accord et continuer à avancer. A côté de ça, plus rien ne peut me faire peur.
Mes parents sont prêts, appareil photo dégainé. Mes cousins que j'aime entrent, puis les amis proches, puis mes co-internes...Je vois défiler devant moi toute ma vie personnelle, affective et professionnelle, toutes les personnes qui ont compté pour moi dans ma vie. 10, puis 20, puis 30 personnes. Au total, la salle est pleine à craquer, il faut même rajouter quelques sièges pour faire tenir les 40 personnes venues me voir boucler mon troisième cycle d'études médicales. J'ai l'impression d'être à mon mariage : je serre la main et tape la bise à tout le monde. Je leur montre où s'installer en leur disant que le président ne va pas tarder à arriver.
En parlant du loup...
Pr A entre avec Dr G sur ses talons. La poignée de main est virile, sèche, le regard glacial. Puis entre Pr D, au téléphone. Tout le monde s'assoit.
"_ Monsieur Zafran, entame Pr A, je vous rappelle que pour qu'une thèse soit soutenable, elle requiert la présence d'au moins 3 Professeurs de médecine. Sans cela, elle n'est pas valide. Je me verrai donc dans le regret de ...
_ Excusez-moi pour le retard, je sors du bloc !
Pr F s'inscrit dans le cadre de la porte.
_ C'est bien ici la thèse de Monsieur Zafran ?
_ Oui oui, entrez Professeur."
A ce moment, toute la salle se lève, Pr F va prendre sa place en bout de table. J'entends résonner dans ma tête une chanson héroïque : la soutenance peut commencer.
"Vous avez 20 minutes."
Le silence se fait. Je déroule mon texte et mes diapositives. Je remercie les concepteurs de logiciels d'avoir séparé les écrans d'affichage : un pour tout le monde, projeté sur le mur, avec uniquement les diapositives; et un autre avec mes notes, le chronomètre et le nombre de diapo restantes. Je pointe-laser les faits remarquables, les lacunes de la littérature scientifique sur le sujet, le fait que mon étude est une des 3 plus grandes du monde en effectif. Je présente mes résultats de manière dynamique, ce qui n'est pas possible sur le papier. J'essaye de tirer au maximum avantage des animations des diapositives, sans que ce soit tape à l’œil, ni ostentatoire.
"Je vous remercie."
15 minutes et 3 secondes au chrono. Applaudissements de toute la salle.
"La séance de questions peut commencer, je passe la parole au Dr G."
Pour les retardataires qui n'auraient pas suivi (cf ici), le Dr G est un médecin radiologue que le Pr A a recruté à la dernière minute. Pour quelle raison ? je ne sais pas. Probablement qu'il a voulu anticiper le fait que soit le Pr C, soit le Pr E seraient absents. Mais elle n'est pas professeur. Alors pour quoi ? pour gonfler le groupe ? peut-être. Dernière hypothèse : pour me démonter.
Je prends la bouteille d'eau placée au coin de ma table, avale une bonne gorgée et en la reposant, j'en renverse la moitié. Je m'écris "Putain de merde" et rattrape la bouteille avant qu'elle n'imbibe mon ordi, in extremis. Une fois que la catastrophe est passée, je me rends compte que j'ai prononcé tout haut mon interjection. Ça commence fort.
"_ J'ai lu votre thèse avec attention et ...
Il y avait une dizaine de post-it qui dépassaient de mon exemplaire de thèse. Il avait fallu que je lui envoie par email et que je lui envoie dans son service en catastrophe. Je suppose que pour chaque marque-page, il y avait un commentaire.
_ ... tout d'abord merci pour m'avoir choisi comme membre de Jury ...
Je n'ai rien choisit du tout, tu m'as été imposée et tu le sais très bien.
_ ... J'ai trouvé votre travail très intéressant mais j'ai quelque questions : pourquoi n'avez vous pas parlé de ... et de ... ou encore de ... ? ça aurait été intéressant d'en parler pourtant.
Je fusille Pr A du regard, qui a les yeux plongés dans son exemplaire de ma thèse (aucun post-it d'ailleurs) : les questions qu'elle me pose portent précisément et chirurgicalement sur les parties qui ont été amputées par Pr A lui-même. Comment pourrait-elle être au courant sans qu'il ne l'ait informée ? c'est sûr, elle est là uniquement pour me descendre.
_ Et bien d'abord parce que je me suis attelé dans mon travail à ne répondre qu'à une seule question. Mon recueil de données a été conséquent en effet et de nombreuses questions pourraient y trouver réponse mais j'ai voulu me concentrer sur l'aspect le plus important, à savoir trouver le meilleur élément diagnostique. Le reste pourra faire l'objet de publications ultérieures."
Je ne pouvais décemment pas répondre la vérité entière. C'était Pr A qui m'avait dit de me centrer uniquement sur les critères diagnostiques, à juste titre. Mais il avait aussi déclaré que tout le reste n'avait aucune importance. Elle a continué à me cuisiner pendant quelques minutes, sans résultats. Aucune de ses questions ne portaient sur ma thèse actuelle, uniquement sur ce qui aurait pu être inclus dans mon travail. Je n'avais donc pas grand chose à lui répondre. J'ai juste ressorti les résultats des études précédentes sur le sujet, que je connaissais presque par cœur à force de les ressasser.
"_ Merci Dr G. Je passe le relais au Pr D.
Si Dr G était là pour m'enfoncer (sans succès), quel rôle doit jouer Pr D ? je sais que A et D sont potes. Si G est le point négatif, D est-il le point positif ? en somme, si G est le mauvais flic, est-ce que Pr D est le bon flic, sensé m'arracher des aveux d'incompétence ?
_ Merci Pr A. Tout d'abord je voulais vous féliciter sur la somme de travail que vous avez du effectuer avec l'aide des statisticiens du service de Pr A...
Connard ! tu sais très bien qu'il n'y en avait pas, j'ai tout fait tout seul.
_ ... je voulais savoir : pour tel groupe, vous faites ressortir une différence significative. Mais c'était avec quel test ? comment avez-vous fait ? un chi 2 ? un test de Student ? un test de Fish ?
_ Dans certains cas, j'ai utilisé le chi 2, dans d'autres, j'ai regardé la variance, et en fonction de la variation, soit le test de Student, soit celui de Fish. Mais j'ai expliqué tout ça dans la partie "Matériel et Méthode" page 35.
_ ... ah oui, excusez-moi en effet. Et un Bland-Altman ? vous auriez du faire un Bland-Altman !
_ Je l'ai fait.
_ Ah ! vous l'avez avec vous ?
_ Non
_ Quel dommage, dit-il en même temps que s'affiche un sourire sur le visage de Pr A. Donc, les résultats sont significatifs. Ok. Mais ça va à l'encontre de ce que dit la littérature sur le sujet, vous en avez conscience ?
_ Oui, pleinement conscience.
_ Pourtant, vous ne faites que l'aborder dans la thèse, c'est dommage, c'est extrêmement intéressant !
_ Même réponse que pour le Dr G avec qui nous avons fait le point sur les données de la littérature. Les effectifs des précédentes études sont biaisés par différents facteurs. Dans cette étude, il y a encore quelque biais mais, nous l'espérons, moins que dans les données de la littérature. C'est probablement cela qui explique les différences.
_ Et vous n'êtes pas curieux ? vous n'avez pas recalculé ce que ces études montraient ?
_ Si si mais je ne l'ai pas mis dans ma thèse. Vous voulez voir les résultats ?
_ ... euh...quoi...euh...maintenant ?
_ Oui bien sûr, quel meilleur moment ?
_ Euh...allez-y."
Je sors de mon ordi un graphique que j'avais fait pendant la préparation de ma soutenance, dans l'éventualité, faible, qu'ils me posent des questions dans les coins, hors propos. Pas de bol pour eux. Le graphique s'affiche, je pointe-laser les différences avec la littérature, l'effectif important chez moi, comparé avec les autres, en mettant bien l'accent sur les petits astérisques que j'ai mis, histoire de bien montrer que chez moi, c'est significatif.
Pr D est décontenancé. Il ne répond rien et passe la parole. Pr A fait franchement la gueule.
"Je passe le témoin au Pr F."
C'est l'inconnu, tant pour Pr A que pour moi. Je ne sais pas du tout le type de questions qu'il va me poser, ni si elles me mettront en difficulté ou pas. C'est peut-être le tournant du match. Il a devant lui son exemplaire de thèse, sans post-it, sans marque-page, rien. J'ai peur.
"_ Merci Pr A. Laissez-moi juste le temps de ressortir mes notes.
Pendant ma soutenance, il avait inscrit quelques mots sur un feuille de papier. Et là, il sort de son sac 2 ou 3 pages noircies de notes. J'ai encore plus peur.
_ Alors tout d'abord je vous félicite pour l'exhaustivité de votre travail et je dois dire que c'est très plaisant à lire. Parce que d'habitude, il faut l'admettre, une thèse, c'est chiant à lire.
Rires généraux dans toute la salle, sauf le jury.
_ Franchement, votre domaine, je n'en suis pas expert, mais la cancéro, ça, je maîtrise. Et là, vous pondez un test diagnostique très pertinent et très utile dans la pratique de tous les jours. Je vous remercie en tant que praticien et aussi au nom des patients.
_ Euh...merci Professeur.
_ Mais ça aurait été intéressant d'aller plus loin. Vous n'avez pas cherché à associer d'autres critères diagnostiques ?
_ Si, mais ils sont corrélés. C'est comme si on utilisait le poids et l'IMC comme 2 critères indépendants alors que l'IMC est corrélé au poids. Vous me suivez ?
_ Oui oui très bien. Mais pourtant ça a déjà été fait dans d'autres études.
_ Oui mais elles avaient des effectifs trop petit pour montrer une corrélation. C'est pour ça. Dans mon étude, j'ai montré que ça ne servait à rien. Ça n'occupe que 2 lignes dans le texte mais j'en parle.
_ Oui j'ai lu, page 65. C'est dommage ! c'est ça qui est intéressant, et c'est ça qu'il faudrait publier.
_ Euh...Merci Professeur.
J'ai les larmes aux yeux. Il vient de souligner en 3 phrases tout le mal que j'ai eu à convaincre Pr A de garder des données intéressantes dans ma thèse. Et sans le dire ouvertement, il vient d'envoyer un taquet à Pr A et ça ! ça me fait plaisir.
"_ Merci Pr F mais l'heure avance et je vais reprendre la parole pour terminer la séance de questions.
Pr F me fait un clin d’œil. Rien que ça, suffit à me donner toute la force nécessaire pour affronter l'hydre à 3 têtes. Je lui en ai tranché déjà 2...
_ Je voulais revenir sur la pertinence du choix des patients considérés comme bénins...
AH NON !!! ce salopard m'a fait changer 5 fois les critères de bénignités et il veut en parler encore ! c'est comme s'il remettait en question son propre jugement en me faisant porter la faute à moi ! c'est dégueulasse !
_ Oui, nous les avons considérés comme bénins parce que nous les avons suivis pendant 3 ans en moyenne.
_ Oui mais sur quels critères vous basez-vous pour dire qu'ils sont bénins, même après 3 ans de suivi. Les recommandations internationales ?
Connard ! c'est toi même qui a dit qu'on ne les prendrait pas comme critère, sans me donner la raison. En plus, c'est toi même qui les a pondues ces recommandations nationales.
_ Non. Mais je viens de le dire aux précédents membres de jury : les études sur lesquelles se basent les sociétés savantes pour donner les recommandations internationales sont biaisées et avec des effectifs trop petits. Tout l'essentiel de mon travail a été de remettre en question ces études et donc les recommandations internationales.
Hop ! petite esquive.
_ Dans ce cas, vous auriez du le dire et ...
_ C'est fait, dans la conclusion page 75.
_ ... Ah. Mais ce n'est pas le tout de l'affirmer, il aurait fallu sortir des statistiques irréprochables avec un tableau pour présenter les résultats. Là, vous auriez justifié vos dire. Sinon, ce sont juste des paroles en l'air et ce n'est plus de la science.
_ Mais c'est ce que j'ai fait : j'ai présenté mes résultats dans l'annexe, page 83.
_ ... Ah oui."
Pr A est devenu livide l'espace d'un instant, il a pincé les lèvres et continué à m'asséner des questions comme un fusil mitrailleur. Je répondais du tac au tac, point par point, avec études à l'appui, statistiques avec petit p inférieur à 0,0001% et graphiques tout beaux.
Au total, j'ai eu droit à presque 1h30 de questions. Le public n'en pouvait plus. Surtout tous ceux qui ne sont pas dans le domaine médical pour qui le débat n'était pas intéressant. Le jury est sorti pour délibérer. Je me sentais comme Rocky, aveugle, entendant retentir la clochette et attendant le verdict des arbitres en appelant Adrienne. Et là, qui vois-je ?
"_ Emilie ?
_ Salut Georges, je suis venu te voir.
_ Mais comment tu as su ?
_ Je suis interne d'anesthésie je te rappelle et j'étais au bloc où opérait Pr F. Il a dit qu'il devait partir pour aller à une thèse, quelqu'un a demandé qui, j'ai entendu ton nom et je suis venue.
_ Merci beaucoup ! ça me fait très plaisir.
_ Je n'aurais raté ça pour rien au monde."
Je discute avec ma famille, mes amis (Milène et Parvati surtout), mes co-internes (Pilar et Micheline évidemment) et tous mes amis d'enfance. Je suis assailli de questions (encore) : alors ? tu tiens le coup ? ils ne t'ont pas fait de cadeau, dis donc ! ça se passe toujours comme ça une thèse ?
C'est un peu comme si j'avais les commentaires d'après match en direct.
Pr A sort de la salle, nous intime de rentrer. Personne ne s'assoit.
"Monsieur Georges Zafran, levez-vous s'il vous plait."
Un ange passe : je suis déjà debout.
"Mrglrm. Monsieur Zafran, le jury réunit aujourd'hui vous accorde le titre de Docteur en médecine avec la mention Très honorable. Nous reconnaissons en vous les qualités nécessaire à l'exercice de la médecine telles que l’opiniâtreté et la rigueur. Méfiez-vous cependant de toujours garder une certaine humilité dans votre pratique, face à vos patients et vos confrères."
Dans la bouche de tout autre personne, j'aurais pris ces compliments et mises en gardes très volontiers et chaleureusement. Venant de lui, je n'étais pas sûr s'il voulait dire "acharnement, obstination et manque de soumission".
J'ai levé la main droite et dis : "En présence des Maîtres de cette école, de mes chers condisciples et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine.
Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent, et n'exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail.
Je ne permettrai pas que des considérations de religion, de nation, de race, viennent s’interposer entre mon devoir et mon patient.
Admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe. Ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs, ni à favoriser le crime.
Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j’ai reçue de leur père.
Que les hommes m'accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses, que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j’y manque."
La foudre ne s'est finalement pas abattue sur moi mais j'ai entendu un tonnerre d'applaudissements. Je m'en souviendrai toute ma vie.
C'était une période de transition comme je les aime, la fin d'une certaine époque, de ces 12 années de fac (1 redoublement, 6 ans d'études, 4 ans d'internat de spécialité et une année sabbatique) et le début d'autre chose. Quoi ? je ne le savais pas encore, mais vous, vous le saurez bientôt.
Prochainement, la saison 2 des aventures de Georges Zafran.
vendredi 29 juin 2012
Spoilers saison 2
Oui je sais, je n'ai toujours pas fini cette saison 1 dont vous attendez le dénouement avec impatience.
Alors je me permet de vous mettre l'eau à la bouche :
Les événements que je relate ici sont en partie de la fiction inspirée de faits réels (cf mon premier post) qui me sont arrivés l'année dernière. Depuis, de nombreuses choses me sont arrivées dans ma vie et qui retarde la rédaction du blog :
. les suites de la thèse, entre autre la rédaction d'un article et la présentation des résultats à de gros congrès, les péripéties avec Pr A
. encore des histoires de cœur rocambolesques (et je sais que vous aimez ça)
. mon vécu en temps que médecin thésé, mes nouveaux émois médicaux, le travail, toujours le travail
. des voyages
. et en cours de chemin, j'ai rencontré l'amour
Mais tout ça, ce sera pour la prochaine fois. En attendant :
http://www.youtube.com/watch?v=Bztxd7BJSco
Enjoy =)
Alors je me permet de vous mettre l'eau à la bouche :
Les événements que je relate ici sont en partie de la fiction inspirée de faits réels (cf mon premier post) qui me sont arrivés l'année dernière. Depuis, de nombreuses choses me sont arrivées dans ma vie et qui retarde la rédaction du blog :
. les suites de la thèse, entre autre la rédaction d'un article et la présentation des résultats à de gros congrès, les péripéties avec Pr A
. encore des histoires de cœur rocambolesques (et je sais que vous aimez ça)
. mon vécu en temps que médecin thésé, mes nouveaux émois médicaux, le travail, toujours le travail
. des voyages
. et en cours de chemin, j'ai rencontré l'amour
Mais tout ça, ce sera pour la prochaine fois. En attendant :
http://www.youtube.com/watch?v=Bztxd7BJSco
Enjoy =)
lundi 28 mai 2012
Thèse 12
Voici l'avant dernier épisode de la saison 1 des aventures de Georges Zafran.
Nous sommes le surlendemain de ma course de fous. Je ne peux pas marcher, ou alors en canard avec les genoux raides, d'une part parce que j'ai une rotule HS et d'autre part parce que j'ai la peau du scrotum à vif. En plus, il faut que je me tienne un peu courbé pour pas que mes croutes de tétons ne frottent contre mon Tshirt.
Ça tombe bien, il faut que je reste assis. Il me reste 2 semaines pour finir de rédiger ma thèse et deux ou trois épreuves anecdotiques. Jusqu'ici, le parcours à été semé d'embuches.
D'abord le choix du directeur de thèse relève davantage de la volonté de ne pas mourir dans d'atroces souffrance plutôt que l'admiration d'un mentor (cf ici).
Après, il a fallu rédiger un mémoire de spécialité et le soutenir en public. Lors de ces exercices périlleux, ni mes qualités de travailleur acharné, ni ma prestation d'orateur n'ont été louées. Non, les professeurs se sont plutôt envoyés des fions en se servant de mon travail. Ça fait un peu mal aux fesses que mon travail, 50 pages de recherche scientifique inédite, ait servi de boulets de papier dans la bataille d'ego entre 2 professeurs. Mais bon, passons, ce n'est pas le pire.
Le recueil de données de la thèse a été éreintant et m'a demandé des sacrifices. Je suis passé par des phases de petite déprime, mais qui ont été compensées par les joies de l'année sabbatique.
Et puis il y a eu les changements d'avis successifs, les corrections et la négociation pour que ça cesse. Heureusement que parmi toutes ces emmerdes, il y a toujours les amis et les amours.
Pour récapituler brièvement :
Pr A m'a donné 500 dossiers à éplucher pour y trouver des cas de tumeurs cancéreuses et des tumeurs certifiées comme bénignes. Mais, on n'est pas si sûr que les tumeurs bénignes le soient réellement, alors il a fallu conserver uniquement celles qui laissaient peu de place au doute. Il y avait aussi le cas des tumeurs de pronostic intermédiaire, ni bénin ni malin, d'abord comptées à part, puis avec les bénignes, puis avec les cancers. Donc, les statistiques ont été faites 4 fois jusqu'ici.
Puis, lors de la présentation des premiers résultats, Pr A a jeté à la poubelle 25 pages, inintéressantes (c'était vrai), conservé 25 pages pertinentes, et m'a demandé de réécrire complètement les 50 pages restantes. Sachant qu'il n'avait lu que la moitié du document.
Je lui ai renvoyé la deuxième version de ma thèse, corrigée. Il restait toujours 25 pages trop compliquées, absconses, celles évidemment que je trouvais les plus intéressantes mais Pr A trouvait qu'elles n'avaient pas leur place ici. Éjectées. Il en a profité pour me rajouter quelques dossiers de cancers. Statistiques refaites une cinquième fois.
J'en suis donc là, avec mes 25 pages virées, ça me fait un trou dans mon raisonnement, dans mes explications, dans le développement de mes idées. Tous les chiffres sont là, les idées aussi, mais comment le tout s'articule ensemble, c'est là que ça pêche.
Heureusement, pour me relaxer après ma course, ma remplacée a accepté de m'aider. Le soir, en rentrant de consultations, avec son bébé de quelques mois et ses 4 autres enfants à gérer (mari y compris), elle préparait à manger et relisait ma thèse. Ensemble, nous avons ré-articulé tout mon cheminement intellectuel. Elle a été admirable.
La journée, il fallait que j'appelle mon futur jury.
Avant de partir sous les tropiques me suicider les jambes, Pr A m'avait remis une liste de 3 personnes.
"_ Il faut les appeler pour convenir avec eux de la date de soutenance.
_ Oui mais vous m'aviez dit que vous ne pouviez que ce jour là en décembre et pas les autres, sinon ça repoussait pour janvier.
_ Voilà, tu les appelles, tu leur dis que c'est tel jour et pas un autre et que s'ils ne peuvent pas, tant pis.
_ Ok. Il faut que j'ai combien de personnes dans mon jury ?
_ Présents ? ton directeur de thèse, à savoir moi. Ton président de jury, toujours moi. Un rapporteur extérieur, venant d'une autre fac. Il n'est pas obligé d'être présent. Son rôle sera de relire ta thèse et de dire si elle est soutenable en l'état ou pas.
_ Ah, c'est pas votre travail ça ?
_ Non, lui vérifie que tu écrives en langage scientifique, moi je vérifie que ce que tu écris en langue scientifique ait du sens.
_ Et ensuite ?
_ Il faut 2 autres professeurs et un autre médecin spécialiste, non agrégé, mais ce n'est pas obligatoire. Donc 4 personnes présentes au total.
_ Vous m'avez remis seulement 3 noms.
_ Et alors ?
_ S'il n'y en a qu'un seul qui refuse, je vais devoir trouver un autre jour pour la soutenance.
_ Alors tu as intérêt à être très convaincant, dit-il avec son sourire de requin à travers le téléphone tout en raccrochant."
J'avais 1 professeur de ma spécialité, le rapporteur extérieur, Pr C que j'avais vu lors de la soutenance de mon mémoire. Il avait bien aimé mon travail. Il a accepté.
Pr D, le professeur de radiologie, je ne le connaissais pas. Le jour lui convenait.
Pour le chirurgien, Pr E, ça a été plus difficile. Injoignable par téléphone évidemment, ses secrétaires qui notent les messages mais lui ne me rappelle jamais et il ne répond pas non plus à mes emails.
Il me reste 3 jours pour :
- finir la thèse
- la renvoyer à Pr A pour qu'il lise la conclusion et donne son accord final
- la retourner à Pr C pour qu'il donne son accord signé
- envoyer la signature de Pr C au secrétariat de la fac pour qu'ils enregistrent ma thèse et me donnent son numéro d'immatriculation
- prendre rendez-vous auprès du service d'impression de la fac avec le numéro de ma thèse pour la faire imprimer et relier
- l'expédier à tous les membres du jury pour lecture au maximum 3 semaines avant la soutenance.
Je ne sais pas pourquoi mais j'ai un mauvais pressentiment. Je me sens comme Ian Solo dans un compacteur de déchets, Princesse Leia dans l'estomac d'une créature de l'espace ou C3PO devant la porte d'entrée de Jabba the Hutt : "I have a bad feeling about this".
Je vais voir ma remplacée :
"_ Je vais rentrer plus tôt, j'ai peur qu'un truc se passe mal.
_ Mais tu peux à peine marcher.
_ Tant pis, je préfère anticiper une connerie. S'il y a le moindre truc qui va de travers, la soutenance tombe à l'eau.
_ Ok, bon courage, tu m'appelles !".
Le soir même, la thèse était finie, envoyée par email à Pr A. Par sécurité, je l'ai envoyée en copie à Pr C. Le lendemain, avant de prendre l'avion, Pr C m'écrit, il a tout lu en une journée, il trouve la thèse admirable, donne évidemment son accord pour la soutenance et sera là le jour J. Au moins une bonne nouvelle.
A peine descendu de l'avion, je me rends au service d'impression de la fac. Essoufflé avec mes valises et boitant avec mes courbatures :
"_ Bonjour, je voudrais prendre rendez-vous pour l'impression de ma thèse.
_ Bonjour. Tout va bien ?
_ Oui oui, ne vous en faites pas, je descends tout juste de l'avion.
_ On dirait plutôt que vous revenez d'un marathon.
_ C'est le cas : je reviens des tropiques où j'ai couru un marathon.
_ Ah d'accord ! félicitations.
_ Merci.
_ ... (elle me regarde)
_ ... (je la regarde)... Et pour l'impression ... ?
_ Ah oui ! j'avais oublié. Il me faut le numéro de votre thèse.
_ Je dois l'avoir aujourd'hui normalement.
_ Oui mais je ne peux rien faire sans.
_ Oh s'il vous plait...J'attends juste un fax d'une autre fac et c'est bon, dis-je en lui faisant les yeux du chat de Shrek.
_ Bon d'accord, je prends rendez-vous pour mercredi. Mais vous me rappelez ce soir pour me donner le numéro.
_ Sans faute.
_ Il vous faut combien d'exemplaires ?
_ 4 pour le jury, 3 pour la fac, 1 pour moi, 1 pour mes parents, 1 pour Milène...Il m'en faut 13.
_ Ça porte malheur.
_ Ou chance.
_ Bon, je note. Des pages en couleur ?
_ Non.
_ Parfait, ça ira plus vite. Pour tout imprimer et relier, il faudra compter...5 jours.
_ Oh la. Ça va faire juste.
_ Ah ?
_ Non, c'est bon, mais j'espère que la poste ne mettra que 2 jours pour livrer les thèses.
_ Oui, ou alors, vous pourrez les remettre en main propre.
_ C'est vrai. Merci beaucoup madame et à mercredi.
_ Oui à mercredi."
Directement j'enchaine avec le bureau des thèses :
"_ Bonjour, je viens enregistrer ma thèse.
_ Votre nom ?
_ Zafran, Georges Zafran (j'ai un peu le sentiment d'être James Bond à ce moment là)
_ Non, nous n'avons pas reçu tous les papiers.
_ Ah non ? vous deviez recevoir un fax hier de Pr C. Ce n'est toujours pas arrivé ?
_ Non.
_ Bon, je reviens."
En panique, je fouille dans mon ordi pour trouver le numéro du secrétariat de Pr C, j'appelle :
"_ Bonjour, je suis Georges Zafran. Pr C devait m'envoyer un fax aujourd'hui et je ne l'ai pas reçu.
_ Ah bon ? pourtant on l'a envoyé hier.
_ Vous avez reçu l'accusé de réception ?
_ Attendez je fouille...Non. Bon, je vous le renvoie.
_ Euh, excusez-moi de vous embêter avec ça mais...est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de me l'envoyer par email aussi ?
_ Vous avez de la chance, notre photocopieuse fait scanner. Je vous le numérise et je vous l'envoie à votre adresse email.
_ Super. Merci. Je vous rappelle tout à l'heure pour confirmer la réception.
_ Je vous fais ça tout de suite, l'email et le fax."
Je raccroche, soulagé et vais prendre un café. Je sens que la journée sera longue.
Pendant mon troisième café (je n'ai pas dormi pendant tout le trajet de nuit) mon téléphone sonne, numéro masqué, ça doit être Zorro :
"_ Allo ?
_ Bonjour, c'est la secrétaire de Pr C.
Zut, ce n'est pas Zorro.
_ Re-bonjour
_ J'ai essayé de vous envoyer le fax mais ça ne marche pas. L'email est arrivé ?
_ Attendez je vérifie...oui c'est bon (je remercie l'inventeur des smartphones). L'email est arrivé, sans se presser.
_ Comment on fait ? je vous le refaxe ?
_ Oui, je vais voir la fac d'ici, sans doute que leur fax est en panne. Renvoyez-le dans un quart d'heure s'il vous plait.
_ Ça marche
_ Et encore merci.
_ De rien, bon courage."
Je retourne au bureau des thèses.
"_ Re bonjour. Toujours pas de fax ?
_ Non toujours pas.
_ Vous êtes sûr que votre fax fonctionne ?
_ Oui oui, on en a même reçu plein depuis ce matin.
Je me permets, très impoliment, de fouiller parmi les fax du matin mais rien. Je remets du papier dans leur fax, je débranche et rebranche.
_ Vous gênez pas surtout !
_ Excusez-moi mais j'ai besoin de ce fax aujourd'hui.
_ Bon, vous voyez bien que ça marche correctement. Sans doute que c'est la fac émettrice qui a un soucis.
_ Peut-être bien. Je peux vous emprunter votre ordinateur ? j'ai un email à récupérer.
_ Écoutez, j'ai du travail. Repassez tout à l'heure. Je vous rappelle qu'on ferme à 16h et que c'est aujourd'hui la date buttoir pour l'enregistrement de votre thèse.
_ Quoi ?
_ Bah oui ! si vous vous enregistrez la semaine prochaine, on change d'année scolaire. Il faudra vous ré-inscrire à la fac."
Mission : trouver un cybercafé. Heureusement, je me rappelle des cours d'informatique de deuxième année de médecine et surtout de la phrase qu'ils ont dit à la fin du cours :
"Et si jamais vous avez besoin de consulter un ordi, venez ici, on est ouverts 7 jours sur 7."
Je fouille dans les recoins de ma mémoire pour retrouver cette foutue salle informatique. A gauche ? non à droite...premier ? non deuxième étage, puis à gauche. Ah zut ! l'autre gauche. J'ouvre :
"_ Bonjour...je peux vous emprunter un ordi ?
_ Bien sûr ! vous avez votre carte d'étudiant ?
_ Euh...non...mais j'ai mon numéro d'étudiant. C'est facile c'est le même depuis 10 ans.
_ Allez-y."
Ouf ! enfin je respire : je télécharge le fax reçu par email (bravo la technologie), je l'imprime et je retourne au bureau des thèses avec le sésame.
"_ Ah mais c'est pas bon ?
_ Ah non ? quoi encore ?
_ Il faut la signature de Pr A sur le document sinon ce n'est pas accepté."
J'hèle un taxi pour me rendre au CHU. Quel est la bande de connards d'architectes qui a décidé qu'il était plus pratique d'avoir la fac et l'hôpital dans 2 locaux distants ? Quel idée de construire un hôpital ici, à côté de la fac et un autre à Pétaouchnock ?
Je me pointe au bureau de Pr A, toujours avec mes valises, en demandant au taxi de m'attendre.
"_ Bonjour. est-ce que Pr A est là ?
_ Non, il est à la fac.
Je bouillonne intérieurement.
_ Bon, donnez moi son tampon officiel avec son nom dessus."
Je tamponne le fax de Pr C et y accole le nom de Pr A mais sans sa signature, en croisant les doigts pour que ça passe.
De retour à la fac, avec toutes ces conneries, c'est la pause de midi. Il n'y a plus personne. J'en profite pour checker une nouvelle fois mes emails, on ne sait jamais.
Réponse de Pr E :
"Désolé, ça aurait été avec plaisir, mais je suis en conférence à Montréal ce jour là."
Je vais mourir. Je dois enregistrer ma thèse dans moins de 2h et j'ai un membre de jury en moins. Je vais faire comment ? Mais est-ce qu'il y a sur cette terre un seul chirurgien en qui je puisse avoir confiance ?!?!
Mais oui ! il y en a au moins un. Je me rappelle de mon stage d'externe en chirurgie, j'avais rencontré 2 chirurgiens admirables. Il y a aurait bien un qui soit disponible ! Par chance, leur service se trouve juste à côté de la fac. Au secours Obiwan Kenobi, vous êtes mon seul espoir.
Je saute le repas et j'y cours.
J'en croise un à l'entrée du service. Je suis en sueurs, avec mes valises, mes crampes et mon scrotum qui cicatrise, la transpiration me pique mais tant pis.
"_ Pr F ?
_ Oui ?
_ Excusez-moi de vous déranger, j'étais étudiant chez vous il y a 8 ans.
_ Ah oui ! je me souviens de vous. Vous étiez un des rares étudiants à venir aux consultations. Il n'y en a eu que 3 ou 4 en dix ans. Alors ? qu'est-ce que vous devenez ? chirurgien vous aussi ?
_ Non, pas vraiment. Mais je fais ma thèse sur la chirurgie de certaines tumeurs cancéreuses.
_ Ah c'est très bien ça, ça m'intéresse. Quand vous soutiendrez votre thèse, dites-le moi et je viendrai y assister.
_ Ça tombe bien. J'ai un membre de jury qui vient de me laisser tomber et j'ai une place vacante. Si vous êtes toujours intéressé, vous me rendriez un énorme service.
_ Bien sûr ! c'est quel jour.
_ Le 12 décembre.
_ Je regarde mon agenda...c'est d'accord, je me libèrerai. J'y serai. Comptez sur moi.
_ Oh merci ! merci beaucoup ! vous n'imaginez pas ce que ça représente pour moi.
_ Alors allez bosser et faites une présentation mémorable.
_ Je vous le promets."
14h pile. Je retourne au bureau des thèses avec le fax à double signature et mon dernier membre de jury.
"_ Bon alors, montrez-moi ça...mmm...mmm. Je regarde les autres papiers que vous m'avez envoyés. Mmm...Oui, il manquait un membre de jury.
_ C'est bon. Vous pouvez mettre le nom de Pr F.
_ Mmm...mmm... Ok. C'est bon. Tous les papiers sont en ordre. Vous pouvez partir.
_ Ben euh...c'est à dire qu'il me faudrait le numéro d'enregistrement tout de suite pour le service d'impression.
_ Mmm...bon, restez là."
J'ai patienté ce qui m'a semblé un demi heure interminable, le temps qu'elle range toutes ses petites affaires, qu'elle finisse son café et qu'elle rentre tout le nécessaire dans l'ordi. Elle me donne les coordonnées du service logistique pour réserver la salle de thèse et la salle pour l'apéro qui suivra.
Avec le numéro de thèse, de retour au service impression. Rendez-vous confirmé.
Je peux enfin rentrer chez moi, enfin, chez mes parents parce qu'avec mon année sabbatique, ça fait un an que je suis nomade. Pas pour me reposer ! non ! pour attendre les dernières corrections de Pr A. Le connaissant, il se ferait un plaisir de tout changer à la dernière minute. Et de toute manière, j'attends toujours qu'il me corrige ma conclusion.
Cependant il faudra que je prépare ma présentation PowerPoint et que je m'entraîne à la dire en moins de 30mn.
Mon père me demande :
"_ Mais je croyais que tu avais fini de bosser pour ta thèse.
_ Non, il faut encore que je prépare la présentation orale.
_ Ah, et ton chef, il doit vérifier encore ton travail ?
_ Il doit corriger la conclusion avant demain et normalement, il faudra que je bosse la présentation orale avec lui, mais ça fait 2 semaines que je n'ai aucune nouvelle.
_ Ah mince. Donc, tu ne sais pas du tout comment ça va se passer.
_ Au contraire, je sais exactement comment ça va se passer.
_ Ah bon ?
_ Oui, Pr A va parler en dernier et va essayer prouver que je ne maîtrise pas mon sujet.
_ Mais c'est nul ! il est censé t'aider et t'encourager au contraire.
_ Pr C est son pote, sûrement qu'il parlera en premier et va essayer de me démonter lui aussi.
_ Mais bien sûr. Après tu vas me dire qu'ils vont se mettre d'accord sur la façon de te critiquer.
_ Exactement. Je suis sûr que Pr A va me poser des questions sur les 25 pages qu'il m'a fait virer.
_ Et Pr C ?
_ Je ne sais pas. Sans doute sur les différences par rapport à la littérature scientifique.
_ Et les autres ?
_ Pr F. je ne sais pas du tout, ça sera l'inconnu. Et Pr D aussi. Mais je pense qu'il va jouer au bon flic. S'intercaler entre Pr C et Pr A, histoire de me faire encore plus mal.
_ Mais non. Je suis sûr que Pr A est quelqu'un de gentil. On ne pas être médecin et arriver à son niveau sans avoir de compassion pour son prochain.
_ Papa, tu connais très mal le monde médical.
_ J'espère que tu te trompes.
_ Moi aussi."
Le jour de l'impression, toujours pas de nouvelle de Pr A, c'est à dire que j'imprime ma thèse sans que ma conclusion n'ait été relue par personne (ma remplacée n'a pas eu le temps de la lire). Je me pointe directement à l'atelier :
"_ Bonjour, j'ai rendez-vous pour l'impression de ma thèse.
_ Vous êtes ?
_ Georges Zafran. Thèse numéro trois zéro zéro sept (encore l'impression d'être James Bond).
_ Je n'ai rien à ce nom là.
_ Quoi ?
_ Et je ne peux pas vous rajouter sur le planning, on est en pleine impression des sujets d'examens.
_ Mais euh...je crois qu'il y a un problème.
_ Allez voir la secrétaire.
J'y vais d'un pas alerte.
_ Bonjour.
_ Bonjour, j'avais rendez-vous aujourd'hui mais il paraît que je ne suis pas marqué sur le planning.
_ Laissez moi regarder...Ah non, vous n'êtes pas inscrit.
_ Ce n'est pas possible ! c'est vous même qui m'avez donné rendez-vous la semaine dernière.
_ Je ne m'en rappelle pas.
_ Mais si ! j'avais des valises sous les bras et sous les yeux, une écharpe et des courbatures.
_ Ah oui ! l'écharpe parce que vous reveniez des tropiques !
_ Oui !
_ Et les courbatures parce que vous aviez fait un marathon.
_ C'est ça !
_ Je me rappelle maintenant. Effectivement, il y a une erreur. Je vais voir ce que je peux faire."
Elle a appelé tout le service de reprographie, trouvé un créneau annulé et un technicien. J'ai patienté 2 heures mais la thèse est partie. J'ai eu comme un pincement au cœur en leur remettant ma clé sur laquelle il n'y avait qu'un seul fichier, au format pdf, non modifiable. C'était la fin. Ma thèse est bouclée, terminée, prête à l'impression. Elle sera ensuite stockée dans les rayons de la bibliothèque universitaire au milieu de ses copines les autres thèses et vivra sa vie, indépendamment de moi.
Le lendemain, Pr A m'appelle :
"_ Dis moi, tu as trouvé tous les membres du jury ?
_ Oui oui, tout le monde est invité et recevra les convocations bientôt.
_ Et la thèse est partie à l'impression ?
_ Oui, c'est bon, c'est fait.
_ Ah zut. Parce qu'il faudrait que tu rajoutes un membre de jury.
_ Pardon ?
_ Oui, tu te rappelles ? On a aussi besoin d'un médecin thésé non agrégé lors de la soutenance.
_ Oui je me souviens mais je pensais que ce n'était pas obligatoire.
_ Oui mais c'est mieux. Est-ce que tu peux la rajouter sur la page de couverture de la thèse.
_ Non, la thèse est imprimée depuis hier, c'est hors de question.
_ Ah mince. Il faut que tu ailles à la fac alors pour la rajouter sur l'enregistrement de la thèse en tant que membre de jury.
_ C'est qui ?
_ Mme le Dr G, radiologue. "
Je me demandes encore jusqu'à quand il m'emmerdera celui-là (l'avenir me montrera que je ne suis pas au bout de mes peines).
De retour vers la charmante secrétaire du bureau du troisième cycle :
"_ Bonjour
_ Encore vous ? un problème ?
_ Oui. Pa A m'a demandé de rajouter un membre de jury.
_ Bon, ça c'est pas dur. Par contre, elle ne recevra pas de convocation.
_ Tant pis pour elle.
_ Elle sait au moins le lieu et l'heure ?
_ J'espère pour elle."
Quelques jours plus tard, je suis allé chercher mon bébé à l'impression, tout chaud, sortant encore de la machine. J'ai choisi la couleur de la couverture et de la reliure. Je l'ai remise en main propre à tous mes membres de jury et l'ai envoyé par courrier express au Pr C. J'ai vécu ça comme un moment solennel, un invitation à un baptême, ou un enterrement, ça dépendra de la façon dont ça se déroulera.
Mais ça, je ne le saurai que le moment venu.
Épilogue bientôt...ici.
Nous sommes le surlendemain de ma course de fous. Je ne peux pas marcher, ou alors en canard avec les genoux raides, d'une part parce que j'ai une rotule HS et d'autre part parce que j'ai la peau du scrotum à vif. En plus, il faut que je me tienne un peu courbé pour pas que mes croutes de tétons ne frottent contre mon Tshirt.
Ça tombe bien, il faut que je reste assis. Il me reste 2 semaines pour finir de rédiger ma thèse et deux ou trois épreuves anecdotiques. Jusqu'ici, le parcours à été semé d'embuches.
D'abord le choix du directeur de thèse relève davantage de la volonté de ne pas mourir dans d'atroces souffrance plutôt que l'admiration d'un mentor (cf ici).
Après, il a fallu rédiger un mémoire de spécialité et le soutenir en public. Lors de ces exercices périlleux, ni mes qualités de travailleur acharné, ni ma prestation d'orateur n'ont été louées. Non, les professeurs se sont plutôt envoyés des fions en se servant de mon travail. Ça fait un peu mal aux fesses que mon travail, 50 pages de recherche scientifique inédite, ait servi de boulets de papier dans la bataille d'ego entre 2 professeurs. Mais bon, passons, ce n'est pas le pire.
Le recueil de données de la thèse a été éreintant et m'a demandé des sacrifices. Je suis passé par des phases de petite déprime, mais qui ont été compensées par les joies de l'année sabbatique.
Et puis il y a eu les changements d'avis successifs, les corrections et la négociation pour que ça cesse. Heureusement que parmi toutes ces emmerdes, il y a toujours les amis et les amours.
Pour récapituler brièvement :
Pr A m'a donné 500 dossiers à éplucher pour y trouver des cas de tumeurs cancéreuses et des tumeurs certifiées comme bénignes. Mais, on n'est pas si sûr que les tumeurs bénignes le soient réellement, alors il a fallu conserver uniquement celles qui laissaient peu de place au doute. Il y avait aussi le cas des tumeurs de pronostic intermédiaire, ni bénin ni malin, d'abord comptées à part, puis avec les bénignes, puis avec les cancers. Donc, les statistiques ont été faites 4 fois jusqu'ici.
Puis, lors de la présentation des premiers résultats, Pr A a jeté à la poubelle 25 pages, inintéressantes (c'était vrai), conservé 25 pages pertinentes, et m'a demandé de réécrire complètement les 50 pages restantes. Sachant qu'il n'avait lu que la moitié du document.
Je lui ai renvoyé la deuxième version de ma thèse, corrigée. Il restait toujours 25 pages trop compliquées, absconses, celles évidemment que je trouvais les plus intéressantes mais Pr A trouvait qu'elles n'avaient pas leur place ici. Éjectées. Il en a profité pour me rajouter quelques dossiers de cancers. Statistiques refaites une cinquième fois.
J'en suis donc là, avec mes 25 pages virées, ça me fait un trou dans mon raisonnement, dans mes explications, dans le développement de mes idées. Tous les chiffres sont là, les idées aussi, mais comment le tout s'articule ensemble, c'est là que ça pêche.
Heureusement, pour me relaxer après ma course, ma remplacée a accepté de m'aider. Le soir, en rentrant de consultations, avec son bébé de quelques mois et ses 4 autres enfants à gérer (mari y compris), elle préparait à manger et relisait ma thèse. Ensemble, nous avons ré-articulé tout mon cheminement intellectuel. Elle a été admirable.
La journée, il fallait que j'appelle mon futur jury.
Avant de partir sous les tropiques me suicider les jambes, Pr A m'avait remis une liste de 3 personnes.
"_ Il faut les appeler pour convenir avec eux de la date de soutenance.
_ Oui mais vous m'aviez dit que vous ne pouviez que ce jour là en décembre et pas les autres, sinon ça repoussait pour janvier.
_ Voilà, tu les appelles, tu leur dis que c'est tel jour et pas un autre et que s'ils ne peuvent pas, tant pis.
_ Ok. Il faut que j'ai combien de personnes dans mon jury ?
_ Présents ? ton directeur de thèse, à savoir moi. Ton président de jury, toujours moi. Un rapporteur extérieur, venant d'une autre fac. Il n'est pas obligé d'être présent. Son rôle sera de relire ta thèse et de dire si elle est soutenable en l'état ou pas.
_ Ah, c'est pas votre travail ça ?
_ Non, lui vérifie que tu écrives en langage scientifique, moi je vérifie que ce que tu écris en langue scientifique ait du sens.
_ Et ensuite ?
_ Il faut 2 autres professeurs et un autre médecin spécialiste, non agrégé, mais ce n'est pas obligatoire. Donc 4 personnes présentes au total.
_ Vous m'avez remis seulement 3 noms.
_ Et alors ?
_ S'il n'y en a qu'un seul qui refuse, je vais devoir trouver un autre jour pour la soutenance.
_ Alors tu as intérêt à être très convaincant, dit-il avec son sourire de requin à travers le téléphone tout en raccrochant."
J'avais 1 professeur de ma spécialité, le rapporteur extérieur, Pr C que j'avais vu lors de la soutenance de mon mémoire. Il avait bien aimé mon travail. Il a accepté.
Pr D, le professeur de radiologie, je ne le connaissais pas. Le jour lui convenait.
Pour le chirurgien, Pr E, ça a été plus difficile. Injoignable par téléphone évidemment, ses secrétaires qui notent les messages mais lui ne me rappelle jamais et il ne répond pas non plus à mes emails.
Il me reste 3 jours pour :
- finir la thèse
- la renvoyer à Pr A pour qu'il lise la conclusion et donne son accord final
- la retourner à Pr C pour qu'il donne son accord signé
- envoyer la signature de Pr C au secrétariat de la fac pour qu'ils enregistrent ma thèse et me donnent son numéro d'immatriculation
- prendre rendez-vous auprès du service d'impression de la fac avec le numéro de ma thèse pour la faire imprimer et relier
- l'expédier à tous les membres du jury pour lecture au maximum 3 semaines avant la soutenance.
Je ne sais pas pourquoi mais j'ai un mauvais pressentiment. Je me sens comme Ian Solo dans un compacteur de déchets, Princesse Leia dans l'estomac d'une créature de l'espace ou C3PO devant la porte d'entrée de Jabba the Hutt : "I have a bad feeling about this".
Je vais voir ma remplacée :
"_ Je vais rentrer plus tôt, j'ai peur qu'un truc se passe mal.
_ Mais tu peux à peine marcher.
_ Tant pis, je préfère anticiper une connerie. S'il y a le moindre truc qui va de travers, la soutenance tombe à l'eau.
_ Ok, bon courage, tu m'appelles !".
Le soir même, la thèse était finie, envoyée par email à Pr A. Par sécurité, je l'ai envoyée en copie à Pr C. Le lendemain, avant de prendre l'avion, Pr C m'écrit, il a tout lu en une journée, il trouve la thèse admirable, donne évidemment son accord pour la soutenance et sera là le jour J. Au moins une bonne nouvelle.
A peine descendu de l'avion, je me rends au service d'impression de la fac. Essoufflé avec mes valises et boitant avec mes courbatures :
"_ Bonjour, je voudrais prendre rendez-vous pour l'impression de ma thèse.
_ Bonjour. Tout va bien ?
_ Oui oui, ne vous en faites pas, je descends tout juste de l'avion.
_ On dirait plutôt que vous revenez d'un marathon.
_ C'est le cas : je reviens des tropiques où j'ai couru un marathon.
_ Ah d'accord ! félicitations.
_ Merci.
_ ... (elle me regarde)
_ ... (je la regarde)... Et pour l'impression ... ?
_ Ah oui ! j'avais oublié. Il me faut le numéro de votre thèse.
_ Je dois l'avoir aujourd'hui normalement.
_ Oui mais je ne peux rien faire sans.
_ Oh s'il vous plait...J'attends juste un fax d'une autre fac et c'est bon, dis-je en lui faisant les yeux du chat de Shrek.
_ Bon d'accord, je prends rendez-vous pour mercredi. Mais vous me rappelez ce soir pour me donner le numéro.
_ Sans faute.
_ Il vous faut combien d'exemplaires ?
_ 4 pour le jury, 3 pour la fac, 1 pour moi, 1 pour mes parents, 1 pour Milène...Il m'en faut 13.
_ Ça porte malheur.
_ Ou chance.
_ Bon, je note. Des pages en couleur ?
_ Non.
_ Parfait, ça ira plus vite. Pour tout imprimer et relier, il faudra compter...5 jours.
_ Oh la. Ça va faire juste.
_ Ah ?
_ Non, c'est bon, mais j'espère que la poste ne mettra que 2 jours pour livrer les thèses.
_ Oui, ou alors, vous pourrez les remettre en main propre.
_ C'est vrai. Merci beaucoup madame et à mercredi.
_ Oui à mercredi."
Directement j'enchaine avec le bureau des thèses :
"_ Bonjour, je viens enregistrer ma thèse.
_ Votre nom ?
_ Zafran, Georges Zafran (j'ai un peu le sentiment d'être James Bond à ce moment là)
_ Non, nous n'avons pas reçu tous les papiers.
_ Ah non ? vous deviez recevoir un fax hier de Pr C. Ce n'est toujours pas arrivé ?
_ Non.
_ Bon, je reviens."
En panique, je fouille dans mon ordi pour trouver le numéro du secrétariat de Pr C, j'appelle :
"_ Bonjour, je suis Georges Zafran. Pr C devait m'envoyer un fax aujourd'hui et je ne l'ai pas reçu.
_ Ah bon ? pourtant on l'a envoyé hier.
_ Vous avez reçu l'accusé de réception ?
_ Attendez je fouille...Non. Bon, je vous le renvoie.
_ Euh, excusez-moi de vous embêter avec ça mais...est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de me l'envoyer par email aussi ?
_ Vous avez de la chance, notre photocopieuse fait scanner. Je vous le numérise et je vous l'envoie à votre adresse email.
_ Super. Merci. Je vous rappelle tout à l'heure pour confirmer la réception.
_ Je vous fais ça tout de suite, l'email et le fax."
Je raccroche, soulagé et vais prendre un café. Je sens que la journée sera longue.
Pendant mon troisième café (je n'ai pas dormi pendant tout le trajet de nuit) mon téléphone sonne, numéro masqué, ça doit être Zorro :
"_ Allo ?
_ Bonjour, c'est la secrétaire de Pr C.
Zut, ce n'est pas Zorro.
_ Re-bonjour
_ J'ai essayé de vous envoyer le fax mais ça ne marche pas. L'email est arrivé ?
_ Attendez je vérifie...oui c'est bon (je remercie l'inventeur des smartphones). L'email est arrivé, sans se presser.
_ Comment on fait ? je vous le refaxe ?
_ Oui, je vais voir la fac d'ici, sans doute que leur fax est en panne. Renvoyez-le dans un quart d'heure s'il vous plait.
_ Ça marche
_ Et encore merci.
_ De rien, bon courage."
Je retourne au bureau des thèses.
"_ Re bonjour. Toujours pas de fax ?
_ Non toujours pas.
_ Vous êtes sûr que votre fax fonctionne ?
_ Oui oui, on en a même reçu plein depuis ce matin.
Je me permets, très impoliment, de fouiller parmi les fax du matin mais rien. Je remets du papier dans leur fax, je débranche et rebranche.
_ Vous gênez pas surtout !
_ Excusez-moi mais j'ai besoin de ce fax aujourd'hui.
_ Bon, vous voyez bien que ça marche correctement. Sans doute que c'est la fac émettrice qui a un soucis.
_ Peut-être bien. Je peux vous emprunter votre ordinateur ? j'ai un email à récupérer.
_ Écoutez, j'ai du travail. Repassez tout à l'heure. Je vous rappelle qu'on ferme à 16h et que c'est aujourd'hui la date buttoir pour l'enregistrement de votre thèse.
_ Quoi ?
_ Bah oui ! si vous vous enregistrez la semaine prochaine, on change d'année scolaire. Il faudra vous ré-inscrire à la fac."
Mission : trouver un cybercafé. Heureusement, je me rappelle des cours d'informatique de deuxième année de médecine et surtout de la phrase qu'ils ont dit à la fin du cours :
"Et si jamais vous avez besoin de consulter un ordi, venez ici, on est ouverts 7 jours sur 7."
Je fouille dans les recoins de ma mémoire pour retrouver cette foutue salle informatique. A gauche ? non à droite...premier ? non deuxième étage, puis à gauche. Ah zut ! l'autre gauche. J'ouvre :
"_ Bonjour...je peux vous emprunter un ordi ?
_ Bien sûr ! vous avez votre carte d'étudiant ?
_ Euh...non...mais j'ai mon numéro d'étudiant. C'est facile c'est le même depuis 10 ans.
_ Allez-y."
Ouf ! enfin je respire : je télécharge le fax reçu par email (bravo la technologie), je l'imprime et je retourne au bureau des thèses avec le sésame.
"_ Ah mais c'est pas bon ?
_ Ah non ? quoi encore ?
_ Il faut la signature de Pr A sur le document sinon ce n'est pas accepté."
J'hèle un taxi pour me rendre au CHU. Quel est la bande de connards d'architectes qui a décidé qu'il était plus pratique d'avoir la fac et l'hôpital dans 2 locaux distants ? Quel idée de construire un hôpital ici, à côté de la fac et un autre à Pétaouchnock ?
Je me pointe au bureau de Pr A, toujours avec mes valises, en demandant au taxi de m'attendre.
"_ Bonjour. est-ce que Pr A est là ?
_ Non, il est à la fac.
Je bouillonne intérieurement.
_ Bon, donnez moi son tampon officiel avec son nom dessus."
Je tamponne le fax de Pr C et y accole le nom de Pr A mais sans sa signature, en croisant les doigts pour que ça passe.
De retour à la fac, avec toutes ces conneries, c'est la pause de midi. Il n'y a plus personne. J'en profite pour checker une nouvelle fois mes emails, on ne sait jamais.
Réponse de Pr E :
"Désolé, ça aurait été avec plaisir, mais je suis en conférence à Montréal ce jour là."
Je vais mourir. Je dois enregistrer ma thèse dans moins de 2h et j'ai un membre de jury en moins. Je vais faire comment ? Mais est-ce qu'il y a sur cette terre un seul chirurgien en qui je puisse avoir confiance ?!?!
Mais oui ! il y en a au moins un. Je me rappelle de mon stage d'externe en chirurgie, j'avais rencontré 2 chirurgiens admirables. Il y a aurait bien un qui soit disponible ! Par chance, leur service se trouve juste à côté de la fac. Au secours Obiwan Kenobi, vous êtes mon seul espoir.
Je saute le repas et j'y cours.
J'en croise un à l'entrée du service. Je suis en sueurs, avec mes valises, mes crampes et mon scrotum qui cicatrise, la transpiration me pique mais tant pis.
"_ Pr F ?
_ Oui ?
_ Excusez-moi de vous déranger, j'étais étudiant chez vous il y a 8 ans.
_ Ah oui ! je me souviens de vous. Vous étiez un des rares étudiants à venir aux consultations. Il n'y en a eu que 3 ou 4 en dix ans. Alors ? qu'est-ce que vous devenez ? chirurgien vous aussi ?
_ Non, pas vraiment. Mais je fais ma thèse sur la chirurgie de certaines tumeurs cancéreuses.
_ Ah c'est très bien ça, ça m'intéresse. Quand vous soutiendrez votre thèse, dites-le moi et je viendrai y assister.
_ Ça tombe bien. J'ai un membre de jury qui vient de me laisser tomber et j'ai une place vacante. Si vous êtes toujours intéressé, vous me rendriez un énorme service.
_ Bien sûr ! c'est quel jour.
_ Le 12 décembre.
_ Je regarde mon agenda...c'est d'accord, je me libèrerai. J'y serai. Comptez sur moi.
_ Oh merci ! merci beaucoup ! vous n'imaginez pas ce que ça représente pour moi.
_ Alors allez bosser et faites une présentation mémorable.
_ Je vous le promets."
14h pile. Je retourne au bureau des thèses avec le fax à double signature et mon dernier membre de jury.
"_ Bon alors, montrez-moi ça...mmm...mmm. Je regarde les autres papiers que vous m'avez envoyés. Mmm...Oui, il manquait un membre de jury.
_ C'est bon. Vous pouvez mettre le nom de Pr F.
_ Mmm...mmm... Ok. C'est bon. Tous les papiers sont en ordre. Vous pouvez partir.
_ Ben euh...c'est à dire qu'il me faudrait le numéro d'enregistrement tout de suite pour le service d'impression.
_ Mmm...bon, restez là."
J'ai patienté ce qui m'a semblé un demi heure interminable, le temps qu'elle range toutes ses petites affaires, qu'elle finisse son café et qu'elle rentre tout le nécessaire dans l'ordi. Elle me donne les coordonnées du service logistique pour réserver la salle de thèse et la salle pour l'apéro qui suivra.
Avec le numéro de thèse, de retour au service impression. Rendez-vous confirmé.
Je peux enfin rentrer chez moi, enfin, chez mes parents parce qu'avec mon année sabbatique, ça fait un an que je suis nomade. Pas pour me reposer ! non ! pour attendre les dernières corrections de Pr A. Le connaissant, il se ferait un plaisir de tout changer à la dernière minute. Et de toute manière, j'attends toujours qu'il me corrige ma conclusion.
Cependant il faudra que je prépare ma présentation PowerPoint et que je m'entraîne à la dire en moins de 30mn.
Mon père me demande :
"_ Mais je croyais que tu avais fini de bosser pour ta thèse.
_ Non, il faut encore que je prépare la présentation orale.
_ Ah, et ton chef, il doit vérifier encore ton travail ?
_ Il doit corriger la conclusion avant demain et normalement, il faudra que je bosse la présentation orale avec lui, mais ça fait 2 semaines que je n'ai aucune nouvelle.
_ Ah mince. Donc, tu ne sais pas du tout comment ça va se passer.
_ Au contraire, je sais exactement comment ça va se passer.
_ Ah bon ?
_ Oui, Pr A va parler en dernier et va essayer prouver que je ne maîtrise pas mon sujet.
_ Mais c'est nul ! il est censé t'aider et t'encourager au contraire.
_ Pr C est son pote, sûrement qu'il parlera en premier et va essayer de me démonter lui aussi.
_ Mais bien sûr. Après tu vas me dire qu'ils vont se mettre d'accord sur la façon de te critiquer.
_ Exactement. Je suis sûr que Pr A va me poser des questions sur les 25 pages qu'il m'a fait virer.
_ Et Pr C ?
_ Je ne sais pas. Sans doute sur les différences par rapport à la littérature scientifique.
_ Et les autres ?
_ Pr F. je ne sais pas du tout, ça sera l'inconnu. Et Pr D aussi. Mais je pense qu'il va jouer au bon flic. S'intercaler entre Pr C et Pr A, histoire de me faire encore plus mal.
_ Mais non. Je suis sûr que Pr A est quelqu'un de gentil. On ne pas être médecin et arriver à son niveau sans avoir de compassion pour son prochain.
_ Papa, tu connais très mal le monde médical.
_ J'espère que tu te trompes.
_ Moi aussi."
Le jour de l'impression, toujours pas de nouvelle de Pr A, c'est à dire que j'imprime ma thèse sans que ma conclusion n'ait été relue par personne (ma remplacée n'a pas eu le temps de la lire). Je me pointe directement à l'atelier :
"_ Bonjour, j'ai rendez-vous pour l'impression de ma thèse.
_ Vous êtes ?
_ Georges Zafran. Thèse numéro trois zéro zéro sept (encore l'impression d'être James Bond).
_ Je n'ai rien à ce nom là.
_ Quoi ?
_ Et je ne peux pas vous rajouter sur le planning, on est en pleine impression des sujets d'examens.
_ Mais euh...je crois qu'il y a un problème.
_ Allez voir la secrétaire.
J'y vais d'un pas alerte.
_ Bonjour.
_ Bonjour, j'avais rendez-vous aujourd'hui mais il paraît que je ne suis pas marqué sur le planning.
_ Laissez moi regarder...Ah non, vous n'êtes pas inscrit.
_ Ce n'est pas possible ! c'est vous même qui m'avez donné rendez-vous la semaine dernière.
_ Je ne m'en rappelle pas.
_ Mais si ! j'avais des valises sous les bras et sous les yeux, une écharpe et des courbatures.
_ Ah oui ! l'écharpe parce que vous reveniez des tropiques !
_ Oui !
_ Et les courbatures parce que vous aviez fait un marathon.
_ C'est ça !
_ Je me rappelle maintenant. Effectivement, il y a une erreur. Je vais voir ce que je peux faire."
Elle a appelé tout le service de reprographie, trouvé un créneau annulé et un technicien. J'ai patienté 2 heures mais la thèse est partie. J'ai eu comme un pincement au cœur en leur remettant ma clé sur laquelle il n'y avait qu'un seul fichier, au format pdf, non modifiable. C'était la fin. Ma thèse est bouclée, terminée, prête à l'impression. Elle sera ensuite stockée dans les rayons de la bibliothèque universitaire au milieu de ses copines les autres thèses et vivra sa vie, indépendamment de moi.
Le lendemain, Pr A m'appelle :
"_ Dis moi, tu as trouvé tous les membres du jury ?
_ Oui oui, tout le monde est invité et recevra les convocations bientôt.
_ Et la thèse est partie à l'impression ?
_ Oui, c'est bon, c'est fait.
_ Ah zut. Parce qu'il faudrait que tu rajoutes un membre de jury.
_ Pardon ?
_ Oui, tu te rappelles ? On a aussi besoin d'un médecin thésé non agrégé lors de la soutenance.
_ Oui je me souviens mais je pensais que ce n'était pas obligatoire.
_ Oui mais c'est mieux. Est-ce que tu peux la rajouter sur la page de couverture de la thèse.
_ Non, la thèse est imprimée depuis hier, c'est hors de question.
_ Ah mince. Il faut que tu ailles à la fac alors pour la rajouter sur l'enregistrement de la thèse en tant que membre de jury.
_ C'est qui ?
_ Mme le Dr G, radiologue. "
Je me demandes encore jusqu'à quand il m'emmerdera celui-là (l'avenir me montrera que je ne suis pas au bout de mes peines).
De retour vers la charmante secrétaire du bureau du troisième cycle :
"_ Bonjour
_ Encore vous ? un problème ?
_ Oui. Pa A m'a demandé de rajouter un membre de jury.
_ Bon, ça c'est pas dur. Par contre, elle ne recevra pas de convocation.
_ Tant pis pour elle.
_ Elle sait au moins le lieu et l'heure ?
_ J'espère pour elle."
Quelques jours plus tard, je suis allé chercher mon bébé à l'impression, tout chaud, sortant encore de la machine. J'ai choisi la couleur de la couverture et de la reliure. Je l'ai remise en main propre à tous mes membres de jury et l'ai envoyé par courrier express au Pr C. J'ai vécu ça comme un moment solennel, un invitation à un baptême, ou un enterrement, ça dépendra de la façon dont ça se déroulera.
Mais ça, je ne le saurai que le moment venu.
Épilogue bientôt...ici.
samedi 19 mai 2012
Une course de fous
J'arrive sur mon ile tropicale avec 2 objectifs bien précis : engloutir des kilomètres dans une course de tarés et finir la rédaction de ma thèse. Ce deuxième point sera l'objet du prochain billet. Nous sommes en octobre et je dois rendre ma thèse dans 15 jours et moi, je prends l'avion pour aller suicider mes pieds dans la course la plus longue que j'ai jamais fait de ma vie. Super logique.
Je pose donc mes valises chez la fille que j'avais remplacée cet été et je passe la nuit la plus courte de ma vie. Pas en volume horaire, ni à cause du stress, mais je déborde d'une excitation immense à tel point que je rêve que je coure...je me réveille avec le sentiment de n'avoir pas dormi.
4h du matin, petit déjeuner conséquent avec 5 ou 6 tartines, double dose de beurre et confiture (et j'avoue, une troisième couche de Nutella par dessous), un thé ET un café, et un œuf dur. Puis je pose mes lentilles, mes chaussettes renforcées aux points de contacts, mon pantalon spécial course, moulant, en lycra, mon Tshirt dans la même matière, casquette (parce que le soleil de montagne ça tape, surtout sous les tropiques), lampe frontale (parce que le départ se fait de nuit), un sac à dos rempli d'eau avec une tétine qui m'arrive sur l'épaule (pour ne pas perdre de temps en buvant) et finalement mes chaussures, ultra légère, parce que si je doit traverser l'ile à pied, j'ai intérêt à ne pas avoir de grosses tatanes.
Je récapitule la course. C'est un trail, c'est à dire une course de montagne. Plus précisément un ultra-trail, ça veut dire que c'est plus long qu'un marathon. Dans le détail : 90km et 5000m de dénivelé positif, c'est à dire que si on colle bout à bout toutes les montées, on arrive plus haut que le Mont Blanc. Mais ça, ce n'est que la moitié de la course, celle pour laquelle je me suis inscrit. Il y a des fous, eux, qui se sont inscrits pour la course intégrale, 160km et 9000m de dénivelé, c'est à dire grosso modo faire Paris-Deauville à pieds en grimpant l'Everest au milieu. Pour cette course là, le premier arrive en 24h. Pour vous situer le niveau de folie furieuse des coureurs.
Moi ça va, à côté de ça, je suis un gars normal, mais ça ne m'empêche pas d'avoir les genoux qui tremblent, d'anxiété, d'anticipation et d'excitation. Il est 6h moins 5 minutes, départ imminent. Chacun se regarde et s'encourage. L'ambiance est tendue mais joyeuse. Quand je vois les mollets des autres concurrents, je me pose la question : est-ce que je me suis vraiment bien préparé ?
Pourtant j'ai couru ! Pendant 6 mois, 5km 2 fois par semaine et 10km le dimanche, voire davantage. Je me suis inscrit dans une salle de muscu pour travailler le cardio et faire gonfler un peu ces cuisses d'intello. Physiquement, je ne me suis jamais senti aussi bien. Mais psychologiquement ? je n'ai jamais couru sur une aussi longue distance. Mon objectif est de finir dans les temps, en moins de 30 heures, c'est à dire qu'il faut que j'arrive avant midi demain.
Je respire, je sautille, j'inspire un grand coup : je peux le faire, je suis prêt.
Top départ.
Les 1500 coureurs autour de moi s'élancent dans un même mouvement, comme un troupeau de gnous, piétinant le bitume de la ville avant de rejoindre un quart d'heure plus tard les premiers sentiers de randonnées. Le rythme est pépère, sans se presser, comme pour s'échauffer. Ça me va très bien.
La route se courbe et commence à monter ce qui me permet d'avoir un point de vue de tous les coureurs devant moi (quoi ? déjà !!! les mecs ils sont déjà arrivés là-bas alors qu'on vient de partir ?!?!) et derrière moi (ouf ça va, je ne suis pas le dernier).
Commence la première montée : 800m d'escaliers en bois et en terre. Avec la rosée du jour en train de poindre et les 1000 paires de pieds de mes prédécesseurs, la terre se transforme en boue où je m'enfonce jusqu'à mi pied et d'où il est difficile de s'extraire. Mais ça passe. Il fait froid, il fait noir, ma lampe éclaire les pieds du coureur devant moi et c'est tout, rien d'autre n'existe que ma respiration et mes pas. La libération commence. Une chaleur calme commence à naître du plus profond de moi, se diffusant au reste du corps, m'imprégnant de force et de sérénité. J'ai l'impression que des ailes me poussent, toutes petites, prêtes à servir pour plus tard.
Tout en haut de la montée, le premier ravitaillement. Je ne pensais pas avoir aussi faim. J'engloutis un peu de tout ce qui se présente : coca, café, madeleines, cakes, pain d'épice, raisins secs, quartiers d'orange, je remplis ma gourde et je repars. Je ne me suis quasiment pas arrêté. Je suis bien, en forme, alerte. C'est comme si j'avais dormi toute ma vie et que j'étais en train de me réveiller.
La première descente est vraiment casse-gueule : étroite, rocailleuse, un peu glissante. Évidemment, tout le monde s'est essuyé la boue contre les rochers. Ce serait très tentant de se laisser emporter par la gravité et dévaler la pente à toute allure mais ce n'est pas possible, pour 2 raisons. D'abord, c'est trop dangereux, c'est tellement raide que le sol défilerait plus vite sous nos pieds que notre vitesse maximale. Et surtout, c'est la file indienne : il n'y a qu'un seul chemin, étroit, pas de place pour se doubler, donc tous les coureurs se suivent à la queue.
Au bas de la descente, la chemin s'ouvre en largeur, ça commence à s'éparpiller, les écarts se creusent. Nous arrivons au deuxième ravitaillement. Je n'ai pas vraiment faim mais je sais que je viens de me dépenser, beaucoup, sans m'en rendre compte car emporté par la foule qui nous traîne, nous entraîne,
écrasés l'un contre l'autre, nous ne formons qu' un seul corps, et le flot sans effort, nous pousse enchaînés l'un à l'autre et nous laisse tous épanouis enivrés et heureux.
(Sors de ce corps Edith Piaf !)
Je jette un œil rapide à ma montre : 10h. Ça fait 4h que je cours et j'ai parcouru...21km. Très bonne moyenne ! Je passe au check-point (les arbitres passent un laser sur le code barre que je porte sur ma poitrine pour enregistrer mon temps) et je file sans m'arrêter et sans manger.
Encore une descente, jusqu'au fond de la vallée, pour ensuite remonter tout en haut du col suivant. C'est beau. Mes poursuivants commencent à se retrouver loin derrière moi mais je n'ai pas encore rattrapé ceux devant moi. Je me retrouve quasiment seul, au milieu de la nature, avec comme seul guide les tissus fluo accrochés aux arbres. J'attaque la remontée. C'est dur. Mes jambes m'abandonnent, puis mon souffle, puis mon cœur s'emballe. J'étouffe. Je suis épuisé. Je m'arrête. J'aurais du manger au dernier ravitaillement. J'ai dépensé l'équivalent calorique de 3 raclettes en 5h et je n'ai pas mangé. Je me sens débile.
Bon, ce n'est pas grave. Reprends toi. Souffle un peu, laisse passer les gens et repars tranquillement. Tu as tout ton temps, tu es même un peu en avance. Ça monte. Et alors ? tu t'es inscrit pour ça.
Ah oui ! j'ai oublié de préciser. Quand je cours seul comme ça, au bout d'un moment, j'ai une petite voix qui m'encourage au fond de ma tête, c'est agréable. Elle me renvoie tout ce qu'il y a de positif sur moi. Au bout de quelques minutes de cette petite voix, j'ai ma chaleur intérieur qui revient avec la musique de Black Sabbath. Mes ailes repoussent.
Je gravis ce qui reste, enfin j'essaye. C'est difficile. J'ai l'impression d'être un paquebot transatlantique à vapeur, avec un gros cul et plus de charbon dans les soutes. A 1km du prochain ravitaillement, je suis assailli de crampes. Les 2 cuisses en même temps. Je m'étire tant bien que mal. Un coureur, gentil comme tout, vient me voir :
"_ Des crampes ?
_ Ouais, dis-je en grimaçant.
_ Ne t'inquiètes pas, ça arrive à tout le monde. T'as mangé salé ?
_ J'ai quasiment rien mangé au dernier ravitaillement.
_ Ah voilà ! c'est pour ça. Étire toi et au prochain ravitaillement, mange du sel.
_ Merci."
C'est rare d'éprouver autant de gratitude pour quelqu'un. Je me traîne jusqu'au prochain check-point et je remarque une petite coupe. Je pensais que c'était du sucre. Non, du sel. J'en mets un peu au bout de mon doigt, je goûte. Rien n'a jamais été aussi bon. J'en saupoudre un peu sur un quartier d'orange et je mange goulument. Je refais le plein d'eau et de nourriture et je repars. Je suis à un tiers de la course et il est 15h. 3,33km/h de moyenne. Ça baisse.
Je continue en m'économisant un peu plus. Je dois maintenant faire attention à ce que je mange et à ne pas cramper encore une fois. Je traverse encore des paysages magnifiques en rentrant dans la vallée suivante (la troisième depuis le départ), des forêts de pins, des fougères arborescentes, des tamarins, avec de temps en temps, au loin, la vue sur la mer. C'est tout simplement beau.
J'arrive enfin au ravitaillement de mi-course à 18h. 45km effectués en 12h, presque 4km/h de moyenne. Je remonte ! Comme quoi, la bouffe, c'est vachement important (ça, c'est la petite voix dans mon estomac qui parle). J'en profite pour me reposer un peu. Je m'étire, j'enlève mes chaussures. Je commence à avoir mal aux plantes des pieds. Alors je sors mes bandages, j'en coupe de petites bandelettes que je colle aux zones de contact. Je change de chaussettes : je remarque des trous là où mes ongles ont butté. Je n'ai rien senti mais je suppose que des micro traumatismes sur les chaussettes, au bout de 45km, ça use, forcément.
Je fais le point : je n'ai jamais couru aussi loin ni aussi longtemps. Si j'arrête la course ici, je pourrais être fier de moi. Mais je suis poussé par la curiosité : jusqu'où suis-je capable d'aller ? quelles sont mes limites ?
Au moment de repartir, je sens un autre genre de chaleur, émaner cette fois-ci de ma poitrine, plus précisément de mes tétons. J'ôte mon Tshirt : ils sont rouge vif. A force de frotter contre le Tshirt, la peau des tétons s'est décollée. Je découpe encore de la bande et la colle sur chacun de mes seins mais avec les poils, ça ne tient pas. Et avec la sueur, encore moins. Quelques kilomètre plus tard, j'aurai abandonné l'idée de protéger mes seins.
Une autre descente, encore une fois tout au fond de cette vallée, là où deux ruisseaux se rejoignent. Il y a des médecins, des kinés, des infirmières et un cuisto. On me demande si j'ai des ampoules, des douleurs, si je veux un massage ou une assiette de riz. Je prends volontiers les 2 derniers mais le riz a du mal à passer. J'ai faim mais rien ne rentre. Alors je me gave de petits biscuits (ça ne passe pas non plus) et d'oranges (ça passe) avec un peu de sel.
Après une longue pause, je repars alors que la nuit tombe. Il est 20h, j'ai encore 10 heures de course devant moi si je suis mon objectif, 18h avant la fermeture. Et là, c'est le drame.
C'est une ascension de 1100m, dans le noir quasi complet, avec l'estomac vide et déjà 50km dans les pattes. C'est la souffrance, pure. Lever chaque jambe, soulever le pied à chaque pas me demande un effort surhumain. Je suis à bout de souffle, je suis fatigué, mon cœur bat la chamade, dans le vide, je transpire mais ça ne sert à rien. Je suffoque, je bouillonne. Ma petite bonne voix a disparu, remplacée par la mauvaise voix, celle qui gronde, celle qui soulève chaque souvenir douloureux enfoui, le fait remonter à la surface, le fait joliment miroiter pour que je puisse bien le voir sous tous les angles.
TA GUEULE !!!
_ Oui, la seule raison pour laquelle j'ai réussi le concours de médecine, c'est parce qu'il y avait des étudiants étrangers (cf ici). Oui, c'est vrai, de ce point de vue là, on pourrait dire que je ne mérite pas d'être médecin. Mais j'ai majoré en génétique et en chimie organique ! alors OUI, je la mérite ma place en médecine. Et vu le nombre d'heures que j'ai passé à bosser l'année dernière, NON, on ne peut pas dire que je sois un branleur. Alors cette idée, tu peux la ranger définitivement, je ne veux plus jamais la revoir.
_ Ah tu le prends comme ça ? Et Murielle ? que tu as lâchement abandonnée comme une merde ? elle qui t'aimais et qui t'aurais suivi au bout du monde. Tu bosses peut-être mais tu fais souffrir les gens autour de toi.
_ Oui, je l'ai laissée tomber mais parce que je n'étais pas amoureux. J'allais faire quoi ? prétendre l'aimer alors que ce n'est pas vrai pour lui balancer la vérité le jour du mariage ou lors d'un weekend avec les beaux parents ? ou attendre placidement que les sentiments naissent en attendant "l'étincelle" ? Non, ça l'aurait fait souffrir davantage. Oui, je l'ai faite pleurer et je m'en veux. Mais je ne regrette pas de l'avoir plaqué. J'ai l'impression que depuis, chaque histoire que je vis est de mieux en mieux. Alors oui, j'ai fait souffrir une personne, mais elle m'a pardonné depuis, elle est passée à autre chose, elle m'a remercié de mon honnêteté, s'est retrouvé quelqu'un qui lui correspond et elle se marie l'année prochaine. Alors NON, je n'ai aucun regret à avoir.
_ Ah tu penses être quelqu'un de bien ? qui mérite le bonheur c'est ça ? et Joannie ? tu t'en rappelles ou pas ? elle t'as piétiné le cœur, haché menu, fait flamber et te l'a restitué tout cassé. Tu n'as eu que ce que tu méritais !!!
_ NON ! Joannie m'a trompé certes, elle ne m'aimais pas et n'a pas fait preuve d'une grande classe. Je lui en ai voulu c'est sûr. Mais elle m'a appris à ne pas me laisser faire en amour. Maintenant je sais que j'ai le droit de recevoir un minimum de marques d'attention. Désormais je fais gaffe à mon petit cœur. Il est encore un peu cassé mais avec le temps et beaucoup d'amour, ça se répare. Et je sais que j'ai le droit de recevoir de l'amour, de façon réciproque. Et s'il y en a une qui ne me dira pas de mots doux, je l'enverrai aux oubliettes illico ! C'est clair !
_ Mais ... euh... et Professeur A ! lui aussi il te pourrit la vie parce que t'es qu'un pauvre idiot qui n'est pas intelligent et qui ne sais pas travailler et qui ne sait rien faire bien comme il faut. Tu...euh...Tu ferais mieux d'abandonner médecine au point où tu en es !
_ JAMAIS ! j'y suis j'y reste. Et puis Pr A a beau m'emmerder au plus haut point, il n'empêche qu'il me pousse à donner le meilleur de ce qui j'ai.
_ Il te méprise, c'est évident ! et il a raison de le faire.
_ Dans 6 semaines je vais lui prouver le contraire. Maintenant si tu es à court d'arguments, est-ce que tu pourrais FOUTRE LE CAMPS !!!
Je sens ma chaleur douce et paisible remonter petit à petit et l'ombre nauséabonde se retirer dans ses retranchement, tapie mais vaincue. J'ai beau être à bout de forces, j'arrive encore à puiser de quoi finir la côte. D'ailleurs, il me semble voir des lumières.
Je gravis la dernière marche et je vois tout les habitants du village m'applaudir, me féliciter d'être arrivé jusqu'ici. Bravo ! Plus que 35km. C'est vrai, j'ai fait le plus dur, c'est faisable après tout. Je m'arrête aux stands. Je mange tout ce que je peux malgré l'estomac qui me serre. C'est marrant mais je me sens léger. Je viens de faire l'inventaire, dans mon cœur, dans ma tête, et j'avance tout doucement.
J'attaque l'avant-dernière descente. Après, ce sera du plat, puis une montée, longue, très longue, puis la dernière descente vers l'arrivée.
Il est minuit, je suis debout depuis 18h, j'ai mes lentilles qui collent aux yeux, des douleurs aux pieds et les tétons en feu. Mais j'avance. Il n'y a plus personne autour de moi, je suis seul sur les chemins, uniquement guidé par le clair de lune. Je ne sais pas où est le nord, ma destination. Je ne vois pas les étoiles à travers les arbres. Je ne vois plus non plus les petits fanions fluo. Où suis-je ? vais-je dans la bonne direction ? est-ce que j'attends ceux qui sont derrière moi pour être sûr ou est-ce qu'au contraire je rattrape ceux devant moi ?
Je me dis que je ne suis pas arrivé où je suis par hasard. Je retrace mon chemin et je revois tous les embranchements. Je n'ai jamais emprunté de chemin sans qu'il y ait un guide pour m'y engager. Je suis obligatoirement sur la bonne voie, même si je me retrouve seul. Alors j'avance, vite, je cours. Je sens mes ailes, celles qui m'avaient poussées au début de la course, celles que j'avais oubliées, elle battent et je me sens voler. Mes pieds touchent à peine le sol à chaque foulée, je n'ai plus de douleur, juste de l'euphorie d'être ici, de me dépasser, d'avoir conscience d'être au delà de ce que je pensais être mes limites. Et je suis heureux.
Petit à petit, je revois les lumière de la ville se refléter sur l'océan. La foule est présente même à 4h du matin, elle m'acclame, elle m’applaudit, elle scande "Vas-y Georges !" Mais comment connaissent-ils mon nom ? c'est écrit sur ta poitrine, patate ! ma petite voix réconfortante est de retour et elle me sourit.
Au moment où j'arrête de courir/voler, je sens une autre source de chaleur entre les jambes. Mais au lieu d'irradier sereinement, ça brûle : mes cuisses, à force de frotter, commencent à irriter la peau de mes bourses, à travers le pantalon et à travers le caleçon. Ça pique. Et quand je transpire, ça pique encore. Je me déshabille aux toilettes pour m'asperger d'eau. Ça me fait penser que je n'ai pissé qu'une seule fois depuis le départ. C'est incroyable, le corps humain. Impossible de coller quoi que ce soit sur mes bourses, j'aurais trop peur qu'en l'arrachant, la bande adhésive s'en aille avec une couille collée dessus. En sortant des toilettes, je marche en canard.
Un coureur assis à côté de moi me tend un tube de vaseline. J'ai peur. Il est 4h du matin, 2 hommes devant les toilettes...que me veut-il ? il fait un geste avec sa main, il me montre de me frotter les bourses...je ne comprends toujours pas. Puis il regarde le tube de vaseline, d'une façon appuyée et j'ai de plus en plus peur. Au moment où j'allais partir en courant (enfin, autant que possible), il me dit :
"_ Mets toi de la vaseline à cet endroit, ça va te soulager.
_ Euh...merci."
C'est vrai. Ça glisse tout seul après. J'en profite pour en mettre sur mes tétons, sait-on jamais.
Bon, il me reste 20km jusqu'à l'arrivée, je ne vais jamais y arriver avant 6h comme prévu mais je pense pouvoir arriver vers 10h en continuant à ce rythme. Aller ! c'est reparti.
Du plat, j'adore le plat, je me suis entraîné sur du plat. Il est 4h30 du matin, j'ai couru 70km et j'arrive encore à doubler des gens. Je suis fier de moi. Bon, quand je vois la dernière montée, je souffre intérieurement. Ce ne sont plus des marches comme avant, c'est une voie pavée, de gros pavés, de la taille d'une tête, bombés, glissants. Il faut faire attention à chaque pas, c'est épuisant moralement. Et ça n'en finit pas de monter, avec de petites descentes, certes, mais pour mieux remonter après.
A chaque col je me dis, "c'est le dernier, après ça descend". Alors, oui, ça descend, c'est sûr, mais ça remonte à chaque fois !!! jusqu'au moment où, miraculeusement, derrière le col, ça ne descend plus, ça ne monte pas non plus. Du plat. YES !!! je double encore les personnes qui m'avaient dépassées pendant l'ascension.
Et là, c'est le drame. Je mets ma tétine dans la bouche, j'aspire : vide. Je suis à sec. Et le prochain ravitaillement n'est que dans 5km. J'ai la bouche sèche et je sens les crampes poindre. A 6h du matin, je vois une supérette ouvrir. Deuxième miracle : en plein milieu d'un village de montagne, il y a une supérette qui ouvre avec le lever du soleil. J'entre, je me bénis d'avoir rangé un billet dans mon attirail, et j'achète une bouteille. C'est là que je repense à Johnny Weissmuller, l'acteur qui jouait Tarzan dans les années 30 et qui avait été champion olympique de natation. Il disait que son secret pour gagner était de boire un litre d'eau pétillante la veille d'une course.
La vérité est que l'eau gazeuse est alcaline et tamponne l'action de l'acide lactique, ralentissant ainsi l'apparition des crampes. Et en plus, l'eau pétillante est salée.
J'avance inexorablement. Plus que 10km !!! j'y suis presque. Il est 9h, si j'y vais mollo, ça devrait passer.
Et là, c'est le drame, encore.
Brutalement, j'ai mon genou droit qui crie STOP. Je ne peux plus le plier. Je ne me suis cogné contre rien mais j'ai mal et je ne peux plus avancer. Je me fais doubler par tout le monde, je reste assis pathétiquement sur mon caillou à attendre que ça passe. C'est là que je vois passer un enfant handicapé avec les pompiers.
Il faut savoir que chaque année, les organisateurs se débrouillent pour faire participer à la course quelques enfants handicapés. Ils mettent à disposition un fauteuil spécial, avec une roue tous terrains et des brancards sur le côté. Quand c'est plat, le fauteuil roule, tracté par 2 pompiers. Et quand ça grimpe, les 8 pompiers se relaient pour porter l'enfant.
Je les vois passer, en chantant, à peine fatigué par leur course. Ils ont fait la course intégrale, les 160km et finissent les derniers 10km. L'enfant sourit et chante avec eux. Et moi, je me plains avec mon pauvre genou alors que l'enfant qu'ils portent depuis 150km n'a plus l'usage de ses 2 jambes.
Je me redresse, me saisis d'un bâton et j'avance. Je franchis péniblement les dernier mètres qui me séparent du dernier check-point avant l'arrivée. J'avance, mais à un train de tortue, lentement, précautionneusement.
Le laser passe sur ma poitrine, mais au lieu du bip habituel, j'entends gronder l'ordinateur.
"_ Monsieur, je suis désolé mais vous avez dépassé le temps ?
_ Pardon ? mais c'était pas midi à l'arrivée ?
_ Si, mais ici, il y a un temps limite pour ce check-point. C'était 10h30 et il est 10h32.
_ Mais...euh...que...
_ Vous pouvez toujours finir la course mais vous ne figurerez pas sur le classement.
_ M'en fous ! je veux finir la course.
_ Alors bonne chance, me dit-il en souriant, sincèrement, avec tous les encouragements du monde dans les yeux."
Je me repose un peu, quitte à finir hors délais, autant ne pas finir en mille morceaux. Je me tourne vers le poste infirmier où on me fait un strapping du genou avec les bandes qu'il me reste. Un petit coup de crème anti-inflammatoire et c'est reparti.
Dernière descente, 6km puis la dernière ligne droite d'un kilomètre. Il est 11h30. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour abandonner juste avant l'arrivée ! j'avance mes pieds, un par un, pas à pas, en faisant attention à bien garder le genou droit rectiligne. Il est bien sûr hors de question que je coure.
Mon corps est une gigantesque plaie, pleine de brûlures, de courbatures, de crampes, de fissures, d'ampoules et de fatigue. En voulant garder mes pieds droits, je butte sur quelques pierres, violemment, c'est l'ongle du gros orteil qui prend tout.
Mais dans ma tête, c'est la jubilation. Et dans mon cœur, la sérénité. L'ensemble de mon être n'est que détermination.
Dans la dernière ligne droite, je jette mon bâton : je franchirai la ligne sur mes 2 pieds. D'abord je marche, puis je trottine, pour finir en courant, réellement. L'arrivée est dans un stade, il faut faire un demi-tour de piste pour franchir la ligne. Pendant tout ce temps, il y a un millier de spectateurs qui applaudissent, encouragent, admirent, des flashs d'appareils photo et 2 caméras de télévision.
L'organisateur de la course me voit arriver :
"_ Vous savez que vous êtes hors temps.
_ Oui, je sais mais c'est pas grave, je voulais finir à tout prix.
_ Bravo en tout cas, vous venez de finir quelque chose d'exceptionnel. C'est votre première fois ?
_ Oui.
_ Alors on se reverra l'année prochaine.
_ Euh...je vais peut-être réfléchir avant de revenir.
_ Rien qu'à voir votre regard, c'est sûr, vous allez revenir."
Et c'est vrai. En portant mon regard intérieur vers mes petites voix, la bonne comme la mauvaise sont tenues en respect et m'applaudissent. Jamais je ne m'aurais cru capable d'accomplir un tel exploit. 90km et 5000m de dénivelé en 32 heures.
J'ai mal PARTOUT mais ça valait le coup.
A ce moment là, j'ai une seule question. Je ne pense ni à ma thèse, ni à mes amis, mes amours, mes emmerdes. Je ne pense qu'à une seule chose : comment vais-je enlever la bande adhésive de mon genou avec tous mes poils ?
La suite au prochain numéro...
Je pose donc mes valises chez la fille que j'avais remplacée cet été et je passe la nuit la plus courte de ma vie. Pas en volume horaire, ni à cause du stress, mais je déborde d'une excitation immense à tel point que je rêve que je coure...je me réveille avec le sentiment de n'avoir pas dormi.
4h du matin, petit déjeuner conséquent avec 5 ou 6 tartines, double dose de beurre et confiture (et j'avoue, une troisième couche de Nutella par dessous), un thé ET un café, et un œuf dur. Puis je pose mes lentilles, mes chaussettes renforcées aux points de contacts, mon pantalon spécial course, moulant, en lycra, mon Tshirt dans la même matière, casquette (parce que le soleil de montagne ça tape, surtout sous les tropiques), lampe frontale (parce que le départ se fait de nuit), un sac à dos rempli d'eau avec une tétine qui m'arrive sur l'épaule (pour ne pas perdre de temps en buvant) et finalement mes chaussures, ultra légère, parce que si je doit traverser l'ile à pied, j'ai intérêt à ne pas avoir de grosses tatanes.
Je récapitule la course. C'est un trail, c'est à dire une course de montagne. Plus précisément un ultra-trail, ça veut dire que c'est plus long qu'un marathon. Dans le détail : 90km et 5000m de dénivelé positif, c'est à dire que si on colle bout à bout toutes les montées, on arrive plus haut que le Mont Blanc. Mais ça, ce n'est que la moitié de la course, celle pour laquelle je me suis inscrit. Il y a des fous, eux, qui se sont inscrits pour la course intégrale, 160km et 9000m de dénivelé, c'est à dire grosso modo faire Paris-Deauville à pieds en grimpant l'Everest au milieu. Pour cette course là, le premier arrive en 24h. Pour vous situer le niveau de folie furieuse des coureurs.
Moi ça va, à côté de ça, je suis un gars normal, mais ça ne m'empêche pas d'avoir les genoux qui tremblent, d'anxiété, d'anticipation et d'excitation. Il est 6h moins 5 minutes, départ imminent. Chacun se regarde et s'encourage. L'ambiance est tendue mais joyeuse. Quand je vois les mollets des autres concurrents, je me pose la question : est-ce que je me suis vraiment bien préparé ?
Pourtant j'ai couru ! Pendant 6 mois, 5km 2 fois par semaine et 10km le dimanche, voire davantage. Je me suis inscrit dans une salle de muscu pour travailler le cardio et faire gonfler un peu ces cuisses d'intello. Physiquement, je ne me suis jamais senti aussi bien. Mais psychologiquement ? je n'ai jamais couru sur une aussi longue distance. Mon objectif est de finir dans les temps, en moins de 30 heures, c'est à dire qu'il faut que j'arrive avant midi demain.
Je respire, je sautille, j'inspire un grand coup : je peux le faire, je suis prêt.
Top départ.
Les 1500 coureurs autour de moi s'élancent dans un même mouvement, comme un troupeau de gnous, piétinant le bitume de la ville avant de rejoindre un quart d'heure plus tard les premiers sentiers de randonnées. Le rythme est pépère, sans se presser, comme pour s'échauffer. Ça me va très bien.
La route se courbe et commence à monter ce qui me permet d'avoir un point de vue de tous les coureurs devant moi (quoi ? déjà !!! les mecs ils sont déjà arrivés là-bas alors qu'on vient de partir ?!?!) et derrière moi (ouf ça va, je ne suis pas le dernier).
Commence la première montée : 800m d'escaliers en bois et en terre. Avec la rosée du jour en train de poindre et les 1000 paires de pieds de mes prédécesseurs, la terre se transforme en boue où je m'enfonce jusqu'à mi pied et d'où il est difficile de s'extraire. Mais ça passe. Il fait froid, il fait noir, ma lampe éclaire les pieds du coureur devant moi et c'est tout, rien d'autre n'existe que ma respiration et mes pas. La libération commence. Une chaleur calme commence à naître du plus profond de moi, se diffusant au reste du corps, m'imprégnant de force et de sérénité. J'ai l'impression que des ailes me poussent, toutes petites, prêtes à servir pour plus tard.
Tout en haut de la montée, le premier ravitaillement. Je ne pensais pas avoir aussi faim. J'engloutis un peu de tout ce qui se présente : coca, café, madeleines, cakes, pain d'épice, raisins secs, quartiers d'orange, je remplis ma gourde et je repars. Je ne me suis quasiment pas arrêté. Je suis bien, en forme, alerte. C'est comme si j'avais dormi toute ma vie et que j'étais en train de me réveiller.
La première descente est vraiment casse-gueule : étroite, rocailleuse, un peu glissante. Évidemment, tout le monde s'est essuyé la boue contre les rochers. Ce serait très tentant de se laisser emporter par la gravité et dévaler la pente à toute allure mais ce n'est pas possible, pour 2 raisons. D'abord, c'est trop dangereux, c'est tellement raide que le sol défilerait plus vite sous nos pieds que notre vitesse maximale. Et surtout, c'est la file indienne : il n'y a qu'un seul chemin, étroit, pas de place pour se doubler, donc tous les coureurs se suivent à la queue.
Au bas de la descente, la chemin s'ouvre en largeur, ça commence à s'éparpiller, les écarts se creusent. Nous arrivons au deuxième ravitaillement. Je n'ai pas vraiment faim mais je sais que je viens de me dépenser, beaucoup, sans m'en rendre compte car emporté par la foule qui nous traîne, nous entraîne,
écrasés l'un contre l'autre, nous ne formons qu' un seul corps, et le flot sans effort, nous pousse enchaînés l'un à l'autre et nous laisse tous épanouis enivrés et heureux.
(Sors de ce corps Edith Piaf !)
Je jette un œil rapide à ma montre : 10h. Ça fait 4h que je cours et j'ai parcouru...21km. Très bonne moyenne ! Je passe au check-point (les arbitres passent un laser sur le code barre que je porte sur ma poitrine pour enregistrer mon temps) et je file sans m'arrêter et sans manger.
Encore une descente, jusqu'au fond de la vallée, pour ensuite remonter tout en haut du col suivant. C'est beau. Mes poursuivants commencent à se retrouver loin derrière moi mais je n'ai pas encore rattrapé ceux devant moi. Je me retrouve quasiment seul, au milieu de la nature, avec comme seul guide les tissus fluo accrochés aux arbres. J'attaque la remontée. C'est dur. Mes jambes m'abandonnent, puis mon souffle, puis mon cœur s'emballe. J'étouffe. Je suis épuisé. Je m'arrête. J'aurais du manger au dernier ravitaillement. J'ai dépensé l'équivalent calorique de 3 raclettes en 5h et je n'ai pas mangé. Je me sens débile.
Bon, ce n'est pas grave. Reprends toi. Souffle un peu, laisse passer les gens et repars tranquillement. Tu as tout ton temps, tu es même un peu en avance. Ça monte. Et alors ? tu t'es inscrit pour ça.
Ah oui ! j'ai oublié de préciser. Quand je cours seul comme ça, au bout d'un moment, j'ai une petite voix qui m'encourage au fond de ma tête, c'est agréable. Elle me renvoie tout ce qu'il y a de positif sur moi. Au bout de quelques minutes de cette petite voix, j'ai ma chaleur intérieur qui revient avec la musique de Black Sabbath. Mes ailes repoussent.
Je gravis ce qui reste, enfin j'essaye. C'est difficile. J'ai l'impression d'être un paquebot transatlantique à vapeur, avec un gros cul et plus de charbon dans les soutes. A 1km du prochain ravitaillement, je suis assailli de crampes. Les 2 cuisses en même temps. Je m'étire tant bien que mal. Un coureur, gentil comme tout, vient me voir :
"_ Des crampes ?
_ Ouais, dis-je en grimaçant.
_ Ne t'inquiètes pas, ça arrive à tout le monde. T'as mangé salé ?
_ J'ai quasiment rien mangé au dernier ravitaillement.
_ Ah voilà ! c'est pour ça. Étire toi et au prochain ravitaillement, mange du sel.
_ Merci."
C'est rare d'éprouver autant de gratitude pour quelqu'un. Je me traîne jusqu'au prochain check-point et je remarque une petite coupe. Je pensais que c'était du sucre. Non, du sel. J'en mets un peu au bout de mon doigt, je goûte. Rien n'a jamais été aussi bon. J'en saupoudre un peu sur un quartier d'orange et je mange goulument. Je refais le plein d'eau et de nourriture et je repars. Je suis à un tiers de la course et il est 15h. 3,33km/h de moyenne. Ça baisse.
Je continue en m'économisant un peu plus. Je dois maintenant faire attention à ce que je mange et à ne pas cramper encore une fois. Je traverse encore des paysages magnifiques en rentrant dans la vallée suivante (la troisième depuis le départ), des forêts de pins, des fougères arborescentes, des tamarins, avec de temps en temps, au loin, la vue sur la mer. C'est tout simplement beau.
J'arrive enfin au ravitaillement de mi-course à 18h. 45km effectués en 12h, presque 4km/h de moyenne. Je remonte ! Comme quoi, la bouffe, c'est vachement important (ça, c'est la petite voix dans mon estomac qui parle). J'en profite pour me reposer un peu. Je m'étire, j'enlève mes chaussures. Je commence à avoir mal aux plantes des pieds. Alors je sors mes bandages, j'en coupe de petites bandelettes que je colle aux zones de contact. Je change de chaussettes : je remarque des trous là où mes ongles ont butté. Je n'ai rien senti mais je suppose que des micro traumatismes sur les chaussettes, au bout de 45km, ça use, forcément.
Je fais le point : je n'ai jamais couru aussi loin ni aussi longtemps. Si j'arrête la course ici, je pourrais être fier de moi. Mais je suis poussé par la curiosité : jusqu'où suis-je capable d'aller ? quelles sont mes limites ?
Au moment de repartir, je sens un autre genre de chaleur, émaner cette fois-ci de ma poitrine, plus précisément de mes tétons. J'ôte mon Tshirt : ils sont rouge vif. A force de frotter contre le Tshirt, la peau des tétons s'est décollée. Je découpe encore de la bande et la colle sur chacun de mes seins mais avec les poils, ça ne tient pas. Et avec la sueur, encore moins. Quelques kilomètre plus tard, j'aurai abandonné l'idée de protéger mes seins.
Une autre descente, encore une fois tout au fond de cette vallée, là où deux ruisseaux se rejoignent. Il y a des médecins, des kinés, des infirmières et un cuisto. On me demande si j'ai des ampoules, des douleurs, si je veux un massage ou une assiette de riz. Je prends volontiers les 2 derniers mais le riz a du mal à passer. J'ai faim mais rien ne rentre. Alors je me gave de petits biscuits (ça ne passe pas non plus) et d'oranges (ça passe) avec un peu de sel.
Après une longue pause, je repars alors que la nuit tombe. Il est 20h, j'ai encore 10 heures de course devant moi si je suis mon objectif, 18h avant la fermeture. Et là, c'est le drame.
C'est une ascension de 1100m, dans le noir quasi complet, avec l'estomac vide et déjà 50km dans les pattes. C'est la souffrance, pure. Lever chaque jambe, soulever le pied à chaque pas me demande un effort surhumain. Je suis à bout de souffle, je suis fatigué, mon cœur bat la chamade, dans le vide, je transpire mais ça ne sert à rien. Je suffoque, je bouillonne. Ma petite bonne voix a disparu, remplacée par la mauvaise voix, celle qui gronde, celle qui soulève chaque souvenir douloureux enfoui, le fait remonter à la surface, le fait joliment miroiter pour que je puisse bien le voir sous tous les angles.
TA GUEULE !!!
_ Oui, la seule raison pour laquelle j'ai réussi le concours de médecine, c'est parce qu'il y avait des étudiants étrangers (cf ici). Oui, c'est vrai, de ce point de vue là, on pourrait dire que je ne mérite pas d'être médecin. Mais j'ai majoré en génétique et en chimie organique ! alors OUI, je la mérite ma place en médecine. Et vu le nombre d'heures que j'ai passé à bosser l'année dernière, NON, on ne peut pas dire que je sois un branleur. Alors cette idée, tu peux la ranger définitivement, je ne veux plus jamais la revoir.
_ Ah tu le prends comme ça ? Et Murielle ? que tu as lâchement abandonnée comme une merde ? elle qui t'aimais et qui t'aurais suivi au bout du monde. Tu bosses peut-être mais tu fais souffrir les gens autour de toi.
_ Oui, je l'ai laissée tomber mais parce que je n'étais pas amoureux. J'allais faire quoi ? prétendre l'aimer alors que ce n'est pas vrai pour lui balancer la vérité le jour du mariage ou lors d'un weekend avec les beaux parents ? ou attendre placidement que les sentiments naissent en attendant "l'étincelle" ? Non, ça l'aurait fait souffrir davantage. Oui, je l'ai faite pleurer et je m'en veux. Mais je ne regrette pas de l'avoir plaqué. J'ai l'impression que depuis, chaque histoire que je vis est de mieux en mieux. Alors oui, j'ai fait souffrir une personne, mais elle m'a pardonné depuis, elle est passée à autre chose, elle m'a remercié de mon honnêteté, s'est retrouvé quelqu'un qui lui correspond et elle se marie l'année prochaine. Alors NON, je n'ai aucun regret à avoir.
_ Ah tu penses être quelqu'un de bien ? qui mérite le bonheur c'est ça ? et Joannie ? tu t'en rappelles ou pas ? elle t'as piétiné le cœur, haché menu, fait flamber et te l'a restitué tout cassé. Tu n'as eu que ce que tu méritais !!!
_ NON ! Joannie m'a trompé certes, elle ne m'aimais pas et n'a pas fait preuve d'une grande classe. Je lui en ai voulu c'est sûr. Mais elle m'a appris à ne pas me laisser faire en amour. Maintenant je sais que j'ai le droit de recevoir un minimum de marques d'attention. Désormais je fais gaffe à mon petit cœur. Il est encore un peu cassé mais avec le temps et beaucoup d'amour, ça se répare. Et je sais que j'ai le droit de recevoir de l'amour, de façon réciproque. Et s'il y en a une qui ne me dira pas de mots doux, je l'enverrai aux oubliettes illico ! C'est clair !
_ Mais ... euh... et Professeur A ! lui aussi il te pourrit la vie parce que t'es qu'un pauvre idiot qui n'est pas intelligent et qui ne sais pas travailler et qui ne sait rien faire bien comme il faut. Tu...euh...Tu ferais mieux d'abandonner médecine au point où tu en es !
_ JAMAIS ! j'y suis j'y reste. Et puis Pr A a beau m'emmerder au plus haut point, il n'empêche qu'il me pousse à donner le meilleur de ce qui j'ai.
_ Il te méprise, c'est évident ! et il a raison de le faire.
_ Dans 6 semaines je vais lui prouver le contraire. Maintenant si tu es à court d'arguments, est-ce que tu pourrais FOUTRE LE CAMPS !!!
Je sens ma chaleur douce et paisible remonter petit à petit et l'ombre nauséabonde se retirer dans ses retranchement, tapie mais vaincue. J'ai beau être à bout de forces, j'arrive encore à puiser de quoi finir la côte. D'ailleurs, il me semble voir des lumières.
Je gravis la dernière marche et je vois tout les habitants du village m'applaudir, me féliciter d'être arrivé jusqu'ici. Bravo ! Plus que 35km. C'est vrai, j'ai fait le plus dur, c'est faisable après tout. Je m'arrête aux stands. Je mange tout ce que je peux malgré l'estomac qui me serre. C'est marrant mais je me sens léger. Je viens de faire l'inventaire, dans mon cœur, dans ma tête, et j'avance tout doucement.
J'attaque l'avant-dernière descente. Après, ce sera du plat, puis une montée, longue, très longue, puis la dernière descente vers l'arrivée.
Il est minuit, je suis debout depuis 18h, j'ai mes lentilles qui collent aux yeux, des douleurs aux pieds et les tétons en feu. Mais j'avance. Il n'y a plus personne autour de moi, je suis seul sur les chemins, uniquement guidé par le clair de lune. Je ne sais pas où est le nord, ma destination. Je ne vois pas les étoiles à travers les arbres. Je ne vois plus non plus les petits fanions fluo. Où suis-je ? vais-je dans la bonne direction ? est-ce que j'attends ceux qui sont derrière moi pour être sûr ou est-ce qu'au contraire je rattrape ceux devant moi ?
Je me dis que je ne suis pas arrivé où je suis par hasard. Je retrace mon chemin et je revois tous les embranchements. Je n'ai jamais emprunté de chemin sans qu'il y ait un guide pour m'y engager. Je suis obligatoirement sur la bonne voie, même si je me retrouve seul. Alors j'avance, vite, je cours. Je sens mes ailes, celles qui m'avaient poussées au début de la course, celles que j'avais oubliées, elle battent et je me sens voler. Mes pieds touchent à peine le sol à chaque foulée, je n'ai plus de douleur, juste de l'euphorie d'être ici, de me dépasser, d'avoir conscience d'être au delà de ce que je pensais être mes limites. Et je suis heureux.
Petit à petit, je revois les lumière de la ville se refléter sur l'océan. La foule est présente même à 4h du matin, elle m'acclame, elle m’applaudit, elle scande "Vas-y Georges !" Mais comment connaissent-ils mon nom ? c'est écrit sur ta poitrine, patate ! ma petite voix réconfortante est de retour et elle me sourit.
Au moment où j'arrête de courir/voler, je sens une autre source de chaleur entre les jambes. Mais au lieu d'irradier sereinement, ça brûle : mes cuisses, à force de frotter, commencent à irriter la peau de mes bourses, à travers le pantalon et à travers le caleçon. Ça pique. Et quand je transpire, ça pique encore. Je me déshabille aux toilettes pour m'asperger d'eau. Ça me fait penser que je n'ai pissé qu'une seule fois depuis le départ. C'est incroyable, le corps humain. Impossible de coller quoi que ce soit sur mes bourses, j'aurais trop peur qu'en l'arrachant, la bande adhésive s'en aille avec une couille collée dessus. En sortant des toilettes, je marche en canard.
Un coureur assis à côté de moi me tend un tube de vaseline. J'ai peur. Il est 4h du matin, 2 hommes devant les toilettes...que me veut-il ? il fait un geste avec sa main, il me montre de me frotter les bourses...je ne comprends toujours pas. Puis il regarde le tube de vaseline, d'une façon appuyée et j'ai de plus en plus peur. Au moment où j'allais partir en courant (enfin, autant que possible), il me dit :
"_ Mets toi de la vaseline à cet endroit, ça va te soulager.
_ Euh...merci."
C'est vrai. Ça glisse tout seul après. J'en profite pour en mettre sur mes tétons, sait-on jamais.
Bon, il me reste 20km jusqu'à l'arrivée, je ne vais jamais y arriver avant 6h comme prévu mais je pense pouvoir arriver vers 10h en continuant à ce rythme. Aller ! c'est reparti.
Du plat, j'adore le plat, je me suis entraîné sur du plat. Il est 4h30 du matin, j'ai couru 70km et j'arrive encore à doubler des gens. Je suis fier de moi. Bon, quand je vois la dernière montée, je souffre intérieurement. Ce ne sont plus des marches comme avant, c'est une voie pavée, de gros pavés, de la taille d'une tête, bombés, glissants. Il faut faire attention à chaque pas, c'est épuisant moralement. Et ça n'en finit pas de monter, avec de petites descentes, certes, mais pour mieux remonter après.
A chaque col je me dis, "c'est le dernier, après ça descend". Alors, oui, ça descend, c'est sûr, mais ça remonte à chaque fois !!! jusqu'au moment où, miraculeusement, derrière le col, ça ne descend plus, ça ne monte pas non plus. Du plat. YES !!! je double encore les personnes qui m'avaient dépassées pendant l'ascension.
Et là, c'est le drame. Je mets ma tétine dans la bouche, j'aspire : vide. Je suis à sec. Et le prochain ravitaillement n'est que dans 5km. J'ai la bouche sèche et je sens les crampes poindre. A 6h du matin, je vois une supérette ouvrir. Deuxième miracle : en plein milieu d'un village de montagne, il y a une supérette qui ouvre avec le lever du soleil. J'entre, je me bénis d'avoir rangé un billet dans mon attirail, et j'achète une bouteille. C'est là que je repense à Johnny Weissmuller, l'acteur qui jouait Tarzan dans les années 30 et qui avait été champion olympique de natation. Il disait que son secret pour gagner était de boire un litre d'eau pétillante la veille d'une course.
La vérité est que l'eau gazeuse est alcaline et tamponne l'action de l'acide lactique, ralentissant ainsi l'apparition des crampes. Et en plus, l'eau pétillante est salée.
J'avance inexorablement. Plus que 10km !!! j'y suis presque. Il est 9h, si j'y vais mollo, ça devrait passer.
Et là, c'est le drame, encore.
Brutalement, j'ai mon genou droit qui crie STOP. Je ne peux plus le plier. Je ne me suis cogné contre rien mais j'ai mal et je ne peux plus avancer. Je me fais doubler par tout le monde, je reste assis pathétiquement sur mon caillou à attendre que ça passe. C'est là que je vois passer un enfant handicapé avec les pompiers.
Il faut savoir que chaque année, les organisateurs se débrouillent pour faire participer à la course quelques enfants handicapés. Ils mettent à disposition un fauteuil spécial, avec une roue tous terrains et des brancards sur le côté. Quand c'est plat, le fauteuil roule, tracté par 2 pompiers. Et quand ça grimpe, les 8 pompiers se relaient pour porter l'enfant.
Je les vois passer, en chantant, à peine fatigué par leur course. Ils ont fait la course intégrale, les 160km et finissent les derniers 10km. L'enfant sourit et chante avec eux. Et moi, je me plains avec mon pauvre genou alors que l'enfant qu'ils portent depuis 150km n'a plus l'usage de ses 2 jambes.
Je me redresse, me saisis d'un bâton et j'avance. Je franchis péniblement les dernier mètres qui me séparent du dernier check-point avant l'arrivée. J'avance, mais à un train de tortue, lentement, précautionneusement.
Le laser passe sur ma poitrine, mais au lieu du bip habituel, j'entends gronder l'ordinateur.
"_ Monsieur, je suis désolé mais vous avez dépassé le temps ?
_ Pardon ? mais c'était pas midi à l'arrivée ?
_ Si, mais ici, il y a un temps limite pour ce check-point. C'était 10h30 et il est 10h32.
_ Mais...euh...que...
_ Vous pouvez toujours finir la course mais vous ne figurerez pas sur le classement.
_ M'en fous ! je veux finir la course.
_ Alors bonne chance, me dit-il en souriant, sincèrement, avec tous les encouragements du monde dans les yeux."
Je me repose un peu, quitte à finir hors délais, autant ne pas finir en mille morceaux. Je me tourne vers le poste infirmier où on me fait un strapping du genou avec les bandes qu'il me reste. Un petit coup de crème anti-inflammatoire et c'est reparti.
Dernière descente, 6km puis la dernière ligne droite d'un kilomètre. Il est 11h30. Je n'ai pas fait tout ce chemin pour abandonner juste avant l'arrivée ! j'avance mes pieds, un par un, pas à pas, en faisant attention à bien garder le genou droit rectiligne. Il est bien sûr hors de question que je coure.
Mon corps est une gigantesque plaie, pleine de brûlures, de courbatures, de crampes, de fissures, d'ampoules et de fatigue. En voulant garder mes pieds droits, je butte sur quelques pierres, violemment, c'est l'ongle du gros orteil qui prend tout.
Mais dans ma tête, c'est la jubilation. Et dans mon cœur, la sérénité. L'ensemble de mon être n'est que détermination.
Dans la dernière ligne droite, je jette mon bâton : je franchirai la ligne sur mes 2 pieds. D'abord je marche, puis je trottine, pour finir en courant, réellement. L'arrivée est dans un stade, il faut faire un demi-tour de piste pour franchir la ligne. Pendant tout ce temps, il y a un millier de spectateurs qui applaudissent, encouragent, admirent, des flashs d'appareils photo et 2 caméras de télévision.
L'organisateur de la course me voit arriver :
"_ Vous savez que vous êtes hors temps.
_ Oui, je sais mais c'est pas grave, je voulais finir à tout prix.
_ Bravo en tout cas, vous venez de finir quelque chose d'exceptionnel. C'est votre première fois ?
_ Oui.
_ Alors on se reverra l'année prochaine.
_ Euh...je vais peut-être réfléchir avant de revenir.
_ Rien qu'à voir votre regard, c'est sûr, vous allez revenir."
Et c'est vrai. En portant mon regard intérieur vers mes petites voix, la bonne comme la mauvaise sont tenues en respect et m'applaudissent. Jamais je ne m'aurais cru capable d'accomplir un tel exploit. 90km et 5000m de dénivelé en 32 heures.
J'ai mal PARTOUT mais ça valait le coup.
A ce moment là, j'ai une seule question. Je ne pense ni à ma thèse, ni à mes amis, mes amours, mes emmerdes. Je ne pense qu'à une seule chose : comment vais-je enlever la bande adhésive de mon genou avec tous mes poils ?
La suite au prochain numéro...
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