lundi 24 novembre 2014

Article second : l'optimisme

La semaine suivant la course, Lola est revenue à la charge :
« Bon alors, maintenant que la course est finie, tu as du temps pour draguer, oui ou non ?
_ Oui.
_ Ah ! alors ? la petite interne de gastro, la brune exubérante…tu la travailles quand ?
_ Nah…pas motivé.
_ Ok. La petite interne de cardio, timide mais hyper mimi…c’est quand que tu la secoues ?
_ Non mais comment tu parles ! non, elle non plus, pas motivé.
_ Roooh faut te bouger les fesses là ! t’y mets vraiment pas du tiens.
_ C’est vrai, mais j’ai un plan.
_ Ah ! un plan cul ?
_ Non, ou plutôt c’était mais j’aimerais bien que ça devienne plus.
_ Mmm, méfie-toi, ça pue.
_ Pourquoi ?
_ C’est difficile de changer une relation en une autre. Tu ne peux pas changer une amitié en relation amoureuse par exemple, dit-elle avec soudain beaucoup de sérieux.
_ Ah bon ? mais pourtant …
_ C’est comme ça, c’est tout, ça ne marche pas. Pas plus que changer une ancienne relation en plan cul régulier. Il y en a toujours un des deux qui espèrera davantage.
_ Là dessus je suis d’accord, mais si les deux veulent la même chose…
_ Mouais, mais faut bien en discuter avant, et discuter quand tu faisais que niquer auparavant, le changement peut être brutal.
_ Mouais. Tu es en train de me dire qu’une fois qu’une relation est établie elle ne change pas.
_ Non, en tout cas jamais en mieux.
_ C’est vachement pessimiste comme point de vue.
_ Ou pas. Par exemple, toi et moi, on sera toujours amis, ça n’évoluera pas vers autre chose et c’est bien.
_ C’est très péremptoire.
_ C’est pas faux.
_ Ah ah ah, je vois qu’on a les mêmes références.
_ Bon, concrètement, tu vas faire quoi ?
_ Bah j’ai rappelé Fenouil."

Flashback de 2 jours :

« _ Allo Fenouil ?
_ Oui ? c’est qui ?
_ C’est Georges.
_ AAAAAAH ! trop bien ! comment ça va ?
_ Pas mal et toi ?
_ Ça va plutôt bien. J’ai suivi tes conseils : j’ai fais pas mal d’introspection, je me suis rappelé pourquoi je faisais ce métier et j’ai changé de boulot.
_ Super ! tu fais quoi maintenant ?
_ Je soigne des lions dans une réserve en Afrique.
_ …
_ Allo ?
_ Oui…non…je suis sur le cul là, c’est énorme ! et tu es heureuse ?
_ Oui très ! ça te dirais de venir me voir ?
_ Ah oui ! carrément ! mais sauf que … je ne peux poser de vacances qu’à la fin du mois.
_ C’est pas grave, dis-moi quand tu arrives, je t’attends.
_ Génial ! je te tiens au courant.

Retour au temps présent :

"_ Donc vous allez vous revoir à la fin du mois.
_ Oui, comme ça j’ai le temps de finir l’article.
_ Ah oui c’est vrai. D’ailleurs, moi aussi il faut que je rédige le bilan d’activité des explorations fonctionnelles.
_ C'est moi ou j'ai l'impression qu'on passe notre temps à travailler ensemble ?
_ C'est juste une impression.
_ Je ne suis pas sûr mais, on bosse tous les jours ici, ensemble, aux explorations fonctionnelles. Vrai ou pas vrai ?
_ Vrai.
_ Et quand les explorations fonctionnelles sont fermées et que je retourne dans le service, il se trouve que tu te retrouves à remplacer au moins une infirmière du service et que, comme par hasard, on re bosse ensemble. Je me trompe ?
_ Non.
_ Par dessus tout ça, tu rajoutes qu'on doive chacun rédiger un truc de notre côté.
_ Où veux-tu en venir ?
_ Moi je dis : faisons-le ensemble !
_ De quoi tu parles ?
_ De nos rédactions bien sûr ! est-ce que ça te dis de passer chez moi, ce soir, je te fais à manger et on se pose chacun devant notre ordi, on tape on tape on tape, et dès qu'un de nous deux en a marre, l'autre sera là pour lui changer les idées. Ça te dit ?
_ Mmm, mouais, je n'ai pas l'habitude de geeker avec quelqu'un d'autre à côté de moi.
_ Timide ?
_ Non, grottesque.
_ Euh, toi ? grotesque ? mais non tu ...
_ Non, je veux dire que j'aime bien rester dans ma grotte à grogner comme une ourse.
_ Ah d'accord ! ça me convient. Et puis tu as déjà grotté avec de la bouffe gratuite ? à volonté ?
_ Mmm ... je réfléchis.
_ Bah réfléchis bien, je ne ferai pas mon cari de saucisses fumées tous les jours.
_ Eh oh ! tu ne crois quand même pas que tu vas amadouer une créole avec un plat des iles ! si ?
_ Tu n'es même pas un peu curieuse ?
_ Déjà, si tu es un mec qui arrive à cuire un steak je serai impressionnée alors un plat mijoté, pfffiou ! c'est au delà de toutes mes espérances.
_ Non sérieux. Personne ne t'as jamais rien cuisiné ?
_ Pas un homme en tout cas.
_ Alors je me fais un devoir de relever la moyenne de tous les hommes en t'offrant un bon petit plat. Ce serait extrêmement impoli de refuser.
_ Why not ?
_ Alors c'est décidé ! ce soir, chez moi, 19h.
_ Tu rêves ! un mec qui m'offre à bouffer chez lui ! ça ressemble trop à un piège à gonzesse. Chez moi. C'est non négociable.
_ Mais enfin ! je ne...
_ Et il ne se passera rien entre nous ! pointa-t-elle d'un doigt menaçant envers moi."


 Pendant que je faisais bouillir les saucisses, Fenouil m'appela.
"_ Alors ? tu viens toujours ?
_ Oui bien sûr ! j'ai mon billet pour dans deux semaines.
_ Parfait. J'ai réussi à te trouver un chauffeur pour t'amener de l'aéroport jusqu'à la réserve.
_ Ah ! génial ! le grand luxe !
_ Et puis j'ai réservé un des bungalow pour qu'on soit tranquilles.
_ Super ! ça a l'air de bien se présenter ces vacances.
_ J'ai l'impression aussi. J'ai tellement de choses à te raconter, sur ma nouvelle vie, mon nouveau taf, le nouveau moi en quelque sorte.
_ J'ai hâte d'entendre tout ça.
_ On peut en parler maintenant si tu veux. Tu es dispo ?
_ Non, désolé, je dois rédiger un article pour demain, ça devrait me prendre toute la nuit malheureusement.
Je ne sais pas pourquoi j'ai menti. Je devais rendre ma partie de l'article pour la semaine prochaine. Peut-être n'avais-je pas envie qu'elle sache que je passe la soirée avec une fille, même si c'est une amie. C'est con, je n'ai rien à me reprocher, j'ai le droit d'avoir des amis, même des filles. Non, je ne sais pas pourquoi j'ai menti.
_ Mince. Alors on se recontacte dès que tu as fini pour préparer ton arrivée, d'accord ?
_ Ça marche. A très vite. Bisous !
_ Bisous ! Et ...
_ Oui ?
_ Ne fais pas trop de nuits blanches à travailler. J'ai bien l'intention que tu soies en forme.
_ Hihi ! Compte sur moi."
Ça se voit que je souris ? et ça s'entend au téléphone vous croyez ?

Les saucisses, c'est bon. Les oignons et l'ail, c'est bon. Je peux mettre tout l'ail que je veux puisque je n'ai pas l'intention de lui souffler mon haleine fétide dans le nez. On va passer pas mal de temps silencieusement, studieusement, et puis de toute manière, c'est une amie. Point final.
Le plus important, c'est de bien faire roussir les oignons dans les épices, pour que ça prennent bien le goût. Après seulement, on fait mijoter avec les tomates. Et à la fin, on rajoute le thym.
Voilà, c'est prêt, je laisse réduire un peu. Le riz est prêt. L'ordi est chargé. J’emballe tout ça, je mets dans la voiture et c'est parti. Elle habite dans une grande baraque, toute neuve, un peu dans les hauteurs de l'ile mais pas trop en altitude. Juste assez pour profiter de la chaleur sans étouffer, pour avoir la vue sur mer sans le voisinage pourri.

"_ Salut !
_ Salut ! perfect timing !
_ Indeed ! ça sent bon dis donc ! je suis déjà impressionnée que ça n'ait pas cramé.
_ Ah ah ! moque toi.
_ Non non, je suis sérieuse ! Aucun mec que je connais ne sait cuisiner.
_ On passe à table alors.
_ Non, je préfère commencer à bosser si ça ne te dérange pas. J'étais en train, en t'attendant.
_ Ok, de toute façon, on n'aura qu'à réchauffer tout à l'heure."

Nous avons passé deux heures, l'un en face de l'autre, cachés derrière nos écrans, bercés par le son des vagues et des touches de clavier, interrompus ça et là par les souffles d'exaspération des affres de la rédaction.
Au bout d'un ultime soupir :
"_Ça te dit une pause ? demanda-t-elle.
_ Ouaip carrément, je crois que j'ai une escarre à la fesse gauche.
_ Ça tombe bien, moi c'est la fesse droite.
_ Allons dehors.
J'ai servi deux assiettes conséquentes, vu l'heure tardive. Nous nous asseyons au bord de sa terrasse, côte à côte, face à l'océan scintillant sous le clair de lune, chacun avec son écuelle sur les genoux. J'avais une faim de loup et visiblement elle aussi, doublée d'un coup de fourchette à faire pâlir un rugbyman landais.
_ Bah dis donc ! ça fait combien de jours que tu n'as pas bouffé.
_ Désolé mais c'est trop bon ! ce n'est pas 100% créole mais c'est hyper bon.
_ Ah non ? qu'est-ce que j'ai raté pour que ça n'ait pas le label créole ?
_ Le thym. Ça sent le thym frais.
_ Oui, c'est meilleur frais, non ?
_ Peut-être, mais pour que ce soit vraiment créole, il aurait fallu le faire cuire en premier, avec tes oignons.
_ Ah mince!
_ Là, ça fait plutôt provençal. Mais c'est hyper bon quand même !
_ Ah merci.
_ Je suis impressionnée. Bravo.
_ Euh, merci, merci.
_ Sérieusement, c'est la première fois qu'un mec me fait à manger.
_ Ah bon ? et tu es restée avec beaucoup de mecs ?
_ Non.
_ Ah.
_ ...
_ Et c'est suffisant pour se faire une idée représentative de la gent masculine.
_ Oui.
Oulah, c'est pas facile du tout de la dérider. Je suis complètement déstabilisé par son aptitude à passer de la complicité ultra proche à cette distance glaciale dès qu'il s'agit de sa vie sentimentale. Changeons de sujet, retrouvons la charmante Lola.
_ Alors t'en es où dans ta rédaction ? ça avance bien ?
_ Bof, j'ai du harceler les médecins et les informaticiens pour récupérer les données de l'année écoulée. Il m'ont filé un tableur et il faut que je trie toute les données. C'est très fastidieux. Donc, ça avance, mais c'est lent. C'est chiant à mourir et il faut que j'arrive à le rendre intéressant au conseil de pôle.
_ Ah bon, pourquoi ?
_ Comme ça, ils verront qu'on fait du bon travail toi et moi, et surtout que ça fait rentrer plein de thunes pour le service.
_ Mais c'est qui qui paye ? les patients ?
_ Non, la sécu et l'ARS. Pour chaque patient, la sécu paye le prix des explorations et en plus, l'ARS nous donne une enveloppe. Globalement, au bout de 300 patients, ça rapporte plus à l'hôpital que ça ne lui coûte.
_ Cool ! et du coup, on en a vu combien des patients en un peu moins d'un an ?
_ A peu près 1200.
_ Ah oui ! on fait une sacré équipe !
_ C'est clair ! Et toi ça avance ?
_ Bah, il faut que je rentre les derniers dossiers de patients que je suis allé chercher en métropole le mois dernier, que je recalcule les stats, que je refasse mes tableaux, et que je décore avec du joli texte autour pour bien montrer que mon travail n'a servi à rien.
_ Ah bon ? pourquoi ?
_ Parce que, grosso modo, en fonction de comment je présente les choses, soit je montre qu'on a opéré plein de patients pour rien, soit je montre que leur avoir fait plein de scanners injectés, ça n'a servi à rien. En même temps, si on ne les avait pas opérés, on n'aurait jamais été sûr à 100% que leur tumeur était bénigne. Mais du coup, ça remet en question toutes les recommandations nationales sur le sujet.
_ C'est super, tu déconnes ! ça veut dire que ton travail est suffisamment solide pour démonter le travail de tes prédécesseurs.
_ Justement. Toutes les recommandations ont été rédigées par mon directeur de thèse.
_ ... Ah... vu comme ça, forcément, ça m'étonnerait que ça lui fasse plaisir en effet.
_ Exact. Et du coup, je lui ponds cet article. Ça ne va pas lui plaire, donc on ne va pas le présenter à une revue. Il va me trouver d'autres patients à inclure pour que les chiffres tendent en sa faveur.
_ Mouais, c'est Sisyphe, quoi.
_ C'est ça. Ça ne finira jamais.
_ Et comment tu peux t'en sortir ?
_ J'espère juste qu'il se lassera à un moment.
_ Tu déconnes ? c'est un professeur. S'il est à son poste, c'est qu'il a été sélectionné génétiquement pour sa patience et son ambition. Probablement pour sa vanité. Il ne lâchera jamais l'affaire.
_ Génial, merci de me remonter le moral. Tip Top cacahuète !
_ Désolé, mais je préfère être honnête avec toi.
_ Mouais, t'as pas tort. Il fallait bien que je l'entende à un moment ou un autre.
_ Et puis, c'est pas moi qui vais te remonter le moral mais Fenouil ! propos qu'elle ponctua d'un mouvement d'épaule contre mon épaule.
_ Eh eh, peut-être bien, effectivement.
_ Alors ? ça se présente bien ?
_ Ne vendons pas la peau de l'ours trop tôt. Elle m'invite chez elle, dans un grand bungalow, au milieu de la savane, entourés par les lions. Je n'ai pas intérêt à faire le con, elle ne pourra pas me foutre à la porte.
_ Oh, allez quand même ! tu ne risques rien. Si elle t'invites, vu vos antécédents c'est que ... d'ailleurs, c'est quoi vos antécédents ? il s'est passé quoi précisément entre vous ?
_ Précisément ? tu veux les positions, la fréquence de nos rapports et si elle a joui c'est ça ?
_ Pff t'es con ! il n'y a que ça alors entre vous ? du sexe ?
_ Non non ! on a passé trois jours fantastiques sur Paris, elle avait beaucoup besoin de parler, de faire le point sur sa vie. Elle avait besoin de réconfort aussi, parce que manque de confiance en elle, tout ça...
_ Et toi, avec ta bonne âme, tu lui es venu en aide, c'est ça ?
_ Oui, un peu. Je l'ai écouté, un peu conseillé, je l'ai aidée à faire le point sur ses envies. Et puis je sortais d'une rupture moi aussi, j'avais besoin d'un peu de tendresse.
_ Donc, vous étiez un peu plus que des sex friends.
_ C'est ça, on s'est apporté beaucoup de réconfort l'un à l'autre à un moment où on en avait tous les deux besoin.
_ Mmm, je vois. Et du sexe aussi ?
_ Oui, aussi. Un peu. Surtout de la tendresse en fait. C'était très chouette. 
_ Oui donc, effectivement, si elle te propose de venir la rejoindre c'est qu'elle espère prolonger cette complicité.
_ Ah bon, tu crois ?
_ Mmm, oui je pense. D'après ce que tu me racontes, je pense qu'elle est sincère, qu'elle éprouve beaucoup d'affection pour toi. Vous avez partagé un truc fort et intense, ça laisse son empreinte.
_ Mouais peut-être. Je ne pense pas que je suis le genre de personne à laisser une impression impérissable chez les autres.
_ Pourquoi tu dis ça ?
_ ... J'ai pas très envie d'en parler. On retourne bosser.
_ Ok."

Nous continuons à travailler, moi dans le canapé, elle en tailleur sur sa chaise de bureau avec un coussin moelleux sous les fesses. Encore deux heures comme ça et retour à la pause.

"_ Pffff, je n'en peux plus. Je vais lui envoyer tel quel à mon cher Professeur Connard (notez les majuscules). Je ne comprends vraiment pas pourquoi je me prends la tête.
_ Moi non plus. Laisse tomber.
_ Oui mais non. J'ai quand même le maigre espoir que ce soit publié un jour.
_ Tu es vachement optimiste toi.
_ Et c'est mal ?
_ Non, c'est illusoire. N'importe qui d'un petit peu logique apprend très vite à ne pas être optimiste.
_ Ouh ! faut que tu développes, là. On touche un nœud.
_ Mais ouais ! si tu te laisses aller à l'optimisme c'est que déjà, à la base, tu doutes de la réussite de ton projet. Si tu sais à l'avance que ça va marcher, pas besoin d'être optimiste, juste de la méthode. En plaçant ton destin entre les mains de l'optimisme, tu occultes toute la partie réaliste qui veut que ton projet ait beaucoup plus de chances d'échouer. Quand, au final, ton projet se casse la gueule, tu es violemment confronté à la réalité qui te pète à la gueule et ça fait mal. Moralité : il ne fallait pas espérer.
_ Je ne suis pas d'accord. Être optimiste ne veut pas dire de fermer les yeux à la réalité. Ça veut juste dire qu'on n'y prête plus attention et qu'on se concentre sur la réussite. Bien sûr que ça peut échouer. Mais on n'entreprend rien si ce n'est pour que ça marche. Personne n'enfile de crampons pour regarder la télé par exemple ! si tu mets des crampons c'est pour aller courir et oui, tu risques te prendre un tacle, mais c'est le jeu. Et c'est marrant.
_ Ah bon ? tu trouves ça marrant de te faire tacler ?
_ Non, mais si j'ai peur de me faire tacler, jamais je n'irai jouer au foot.
_ Mais bon, admettons. Tu ne marques pas des buts à chaque fois que tu enfiles tes crampons.
_ Non, c'est vrai, mais si ça arrive, c'est bonus.
_ Grosso modo, à chaque fois que tu enfiles tes crampons, tu ne vises pas le but, tu sais que tu risques te faire tacler, mais tu y vas quand même. C'est ça l'optimisme ?
_ Oui, sauf que je ne joue pas au foot.
_ C'est pas ma faute si tes exemples sont pourris. Mais à quoi ça te sert de te fatiguer à rédiger un article qui ne sera très certainement jamais publié ?
_ Parce que, même si la chance est très faible, si j'y arrive, ça sera très beau non ?
_ Mouais, convaincs-toi toi-même, ça ne marche pas avec moi.
_ Je ne te demande pas de m'encourager.
_ Non, mais j'anticipe ta douleur quand, au bout de la centième modification, tu vas jeter l'éponge. Et ça me fera chier de devoir te ramasser à la petite cuillère.
_ Ah oui, donc c'est pas de l'empathie, c'est plus de l'égoïsme.
_ Non, c'est pas ça ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Ça me fera chier parce que, un mec toujours souriant comme toi, ça va me rendre triste de te voir triste, et j'aime pas ça. Je n'aimerais pas te voir triste.
_ Oh, c'est la chose la plus mignonne que tu ne m'aies jamais dite. Merci.
_ C'est sincère.
_ Moi aussi, je m'inquiète de ton bonheur. Et je vois bien que tu te soucies de mon bien être à voir comment tu me pousses à me trouver quelqu'un. Du coup, moi aussi, j'aimerais t'aider à ce que tu sois heureuse. Tu veux que je te trouves quelqu'un ?
_ Non, c'est gentil. Laisse tomber. Je n'ai pas besoin d'un mec.
_ Tu t'es faites tacler, toi. Non ? raconte.

Elle regarde autour d'elle, sa maison, son jardin, la vue sur mer, les palmiers qui découpent les vagues à travers la nuit étoilée. On voyait juste le reflet de la lune se dessiner en ombre chinoise à travers les branches. Elle pris une grande inspiration :

_ Tu vois cette maison ?
_ Oui ! elle est magnifique.
_ Oui, elle peut l'être. Elle m'appartient. Ainsi qu'à mon ex mari.
_ Mince. Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? Il est mort ?
_ Non, il s'est cassé. La veille de notre mariage.
_ NON ! sans déconner !!!
_ Ouaip ! je n'ai plus jamais eu de nouvelles. Juste de sa banque, pour me dire que son compte était fermé et qu'il fallait que j'assume toute seule l'emprunt qu'on avait pris à deux.
_ Dur.
_ C'est pour ça qu'on bosse tout le temps ensemble. C'est parce que je travaille tout le temps, autant que possible. Pour pouvoir avoir une vie, un peu d'argent pour faire autre chose que métro, boulot, dodo. Sauf qu'on n'a pas de métro, alors c'est juste boulot-dodo, boulot-dodo, boulot-dodo. J'en avais marre, une vraie zombie. Jusqu'à ce que tu arrives. Tu ne peux pas savoir la bouffée d'oxygène que ça m'a fait d'avoir un médecin qui a de la conversion, et pas que à propos de lui.
_ Euh... merci.
_ Alors tu comprends. Si tu craques, moi je n'ai plus rien.
_ En effet, je comprends que tu n'aies plus envie d'une relation.
_ Non c'est pas ça, mais je m'attends tellement à rien que ... bref. Donc, pour que je soies heureuse, il faut que tu niques. Tu comprends ? c'est impératif !
_ Ok ok ! je vais prendre ma sexualité en main. Enfin, non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
_ Ah ah ! je savais que t'étais un petit branleur de médecin ! me lança-t-elle en souriant et en me pointant du doigt.
_ Arrête de me pointer du doigt ou je te mords !
_ Viens me mordre si tu l'oses !"

S'en suivit une course autour de ladite maison, puis dedans, à se lancer des coussins, à se cracher de l'eau dessus, à se jeter des glaçons...deux gamins.

Au bout de ... un certain temps, nous avons pris la casserole et le reste de riz, mélangé l'un dans l'autre, attrapé 2 spatules en bois et nous sommes dirigés vers la terrasse. Nous nous sommes assis sur le rebord, à regarder les étoiles dans l'eau et à manger dans le même plat.

"_ Il est quelle heure ?
_ Aucune idée.
_ Attends je vais chercher mon téléphone sur le canapé.
_ Ah non ! reste ! sinon qui va caler la casserole contre ses genoux ?
_ Ok ok, je reste.
_ Et puis on s'en fout de l'heure, on ne bosse pas demain.
_ Ah bon ?
_ Oui, j'avais prévu le coup la semaine dernière. Comme je devais rédiger ma présentation, j'ai annulé tous les rendez-vous de fin de semaine. On est en vacances demain.
_ T'es un ange, dis-je en l'embrassant sur le front, y laissant un trace de sauce tomate froide.
_ Ouais je sais.
A ce moment là, une étoile filante traversa la mer.
_ Fais un vœu !
_ C'est toi qui me dis ça ? la fille super réaliste et ultra rationnelle ?
_ Ta gueule et fais un vœu !
_ D'accord. Je souhaite que ...
_ Ah non ! dans ta tête ! je ne dois pas savoir.
_ Ok."
Je souhaite d'avoir tout plein de choses à lui raconter, toujours. D'avoir toujours son épaule à la disposition et de lui offrir mon épaule chaque fois qu'elle en éprouvera le besoin.

Quand le soleil s'est levé, nous nous sommes souri, serré fort dans les bras, serré la main très fort, plusieurs fois, en se disant au revoir monsieur, au revoir madame, comme deux enfants imitant des adultes, en ayant gardé dans les yeux les étoiles de la mer.


Le lendemain après-midi, après une bonne matinée de repos, quatre heures environ, j'ouvre mes mails. Le premier de Pr A :
"Cher Georges, est-ce que, à la place de l'article, tu ne pourrais pas plutôt faire un poster. On garde le même texte, il faut juste changer la mise en page. Je t'envoie des modèles pour que tu t'en inspires. Je t'explique : l'abstract a été accepté pour présentation murale lors du congrès international à Paris la semaine prochaine. Je t'ai inscrit, ta place est offerte par un labo. Il faudrait que tu sois lundi matin au congrès. Envoie moi le fichier dès ce soir, je l'imprime et le poster t'attendra sur place."

Mouais, le congrès est payé par un labo, certes, mais je dois quand même me payer mon billet d'avion pour Paris. Et effectivement, la rédaction de l'article n'a servi à rien.

Deuxième email :
"Cher Georges, c'est Emilie. Ça ne va pas du tout. Mon oncle Victor est mort. J'ai besoin de toi."

Ni une ni deux, je réserve mon billet d'avion.

Mon vœu est déjà exhaussé : je vais avoir plein de choses à raconter à Lola.







samedi 15 novembre 2014

Précédently

Chers lecteurs,

Il y a bien longtemps que je n'ai écrit sur ce blog, pour des raisons personnelles qui seront expliquées à la fin de la saison 2.

En attendant, j'en profite pour vous résumer les épisodes précédents.

Commençons par le commencement, en décembre 2011, j'ai débuté ce blog en me présentant brièvement ici et là.

J'ai raconté mes premiers émois à la fac et à l'hôpital.

J'ai aussi raconté beaucoup de déconvenues sentimentale. Il y a eu Nadine, Yolanda, Joannie, Perrine, Milène, Liselotte, Emilie, Valérie, ...

Et puis il y a aussi quelques heureux moments avec Murielle, Elodie, Fenouil, ...

J'ai parlé de ma thèse, de mon année sabbatique, des mes courses et de mon nouveau boulot.

Tout ça pour préparer l'épilogue, la fin de la saison 2 qui devrait contenir au total 13 épisodes. Les prochains sont en préparation, si tout va bien d'ici la fin de l'année. J'espère avoir pu vous communiquer mes 4 passions : la médecine, la musique, la cuisine et l'amour.

Merci à tous pour votre assiduité.

dimanche 16 juin 2013

Une course de fou 2


De retour sous les tropiques, de retour au turbin, réouverture de ma boite mail…C’est désespérant : quelqu’un a eu la bonne idée de débattre d’un sujet abordé en commission d’établissement à savoir l’accueil des étudiants. Pas les externes, non, ça serait surprenant que des PH s’intéresse aux externes, les pauvres. Non, plutôt les étudiants au collège, curieux, qui veulent venir voir ce qui se passe à l’hôpital.
C’est bien pour eux, c’est important de susciter en eux soit la vocation soit le dégoût. Soulever le débat est une bonne initiative. Par contre, que tout le monde fasse « reply all » …comment dire…et que la lenteur de l’ordi soit proportionnelle au nombre de répondeurs…ça a le don de m’énerver au retour de vacances.
Sauf que ce n’était pas des vacances : j’étais parti récolter des données pour le prochain article que je devrai publier dans une grosse revue. Pourquoi faire me demanderez-vous ? Et bien, il y a plusieurs réponses possibles :

Soit par vanité : j’ai une des plus grosses bases de données mondiales sur le sujet, la moindre des choses serait de la montrer à tous. Çà serait pour satisfaire mon penchant exhibitionniste.

Ou alors par humilité à l’idée que la contribution de mon étude puisse apporter sa petite pierre à l’avancée de la science.

Ou peut-être par vengeance en me disant que les résultats de mon étude sont contradictoires avec toutes les données précédentes, que je suis plus fort que vous tous réunis malgré toutes les embuches que j’ai eu pendant la rédaction de la thèse et que je vous emmerde.

Personnellement, je préfère aborder la publication sous l’angle, sain je l’espère, de la confrontation auprès de mes pairs, pensant que j’ai bien travaillé, je souhaiterais avoir l’opinion et la critique constructive de spécialistes du monde entier. Du coup, ça donne envie de vraiment montrer un excellent travail. C’est stimulant !

Le seul problème c’est que je dois attendre les données qui sont centralisées en métropole. Alors je ronge mon frein et mes ongles. Que pourrais-je faire pour faire avancer le Schmilblick ?

« _Cher Professeur A.
En attendant les nouvelles données, je souhaiterais avancer dans la rédaction du futur article. Je peux donc vous proposer une introduction et une méthodologie. Je ne peux pas rédiger le reste puisque j’attends de terminer les stats. Je peux vous laisser le soin de la conclusion.
Qu’en pensez-vous ?
Cordialement
Georges. »

Çà me semblait pas mal comme email. Pressez « Envoyer ». J’attends la réponse.

En attendant, je poursuis les explorations à l’hôpital accompagnée de Lola.

« Alors ? quoi de neuf ?
_ C’est à dire ? A quel niveau ? professionnel ?
_ Oui, entre autre, vas-y, commence par le professionnel.
_ Bah, mon boulot est aléatoire. Tantôt c’est trop calme et je m’emmerde même si c’est intéressant, soit c’est hyper actif et je n’ai le temps de rien faire d’autre.
_ Ah ! on y arrive. Le « autre » justement…
_ Le sentimental c’est ça ?
_ Aaaaah ! vas-y balances.
_ Je ne savais pas que ça t’intéressait, on a passé un cap.
_ Oui, à force de voir que t’es un mec bien doublé d’un médecin potable, ça donne envie de gratter la surface.
_ Ah bon ? je suis un médecin potable ?
_ Oui, ou plutôt tu n’es pas un connard.
_ C’est à dire ?
_ Bah tu sais : un égocentrique, un manipulateur…tu vois ?
_ Donc, puisque je ne suis pas un connard, tu t’intéresses à ma vie sentimentale.
_ Oui, c’est ça. J’ai envie de savoir quel est le repos du guerrier, dit-elle avec un sourire en coin et un regard de braise.
_ Eh bien le repos n’est pas brillant.
_ Ah bon ? un mec comme toi ! avec une aussi jolie paire de fesses ?
_ De quoi ?
_ Ne me dis pas que tu n’as pas remarqué que toutes les infirmières et les internes de médecine te matent le cul dans ton dos.
_ Bah non, je n’ai pas remarqué, je n’ai pas d’yeux dans le dos.
_ Tu devrais, ça t’apprendrais plein de trucs.
_ Comme quoi ? comme qui surtout ! qui est-ce qui me mate les fesses ?
_ Ah ah ! tu me donnes quoi en échange de cette information ?
_ Un an de café.
_ Non, ça tu me le dois déjà.
_ Zut…euh…si il se passe quelque chose, je te raconte.
_ C’est bien, ça.
_ Mais au fait, je ne te dois rien ! pourquoi c’est moi qui devrais te raconter ? toi aussi faut que tu me racontes ta vie sentimentale !
_ Non. Jamais.
Elle s’est refermée immédiatement, en un instant, la porte vers ses sentiments était fermée. Je me suis rattrapé aux branches comme j’ai pu.
_ Donc en fait, il ne se passe pas grand chose en ce moment.
Patience…elle boude…elle s’y intéresse réellement ou pas ? … que va-t-elle faire ?
_ Et les internes, tu n’as pas envie de les aborder ? dit-elle avec un air de connivence.
_ Mmm…mouais…non, pas envie.
_ Non mais oh ! tu vas pas faire la fine bouche, non plus ! et puis, je sais pas ce qu’il te faut ! il y a une flopée d’internes dans cet hôpital. Tu ne vas pas me dire qu’il n’y en a aucune qui t’intéresse.
_ Bah non, aucune ne m’accroche vraiment.
_ Tu veux dire que qu’il n’y a rien de rien de rien dans ta vie sentimentale ?
_ Non, je ne dirais pas ça.
 _ Aaaaaah ! raconte ! faut vraiment t’arracher les vers du nez.
_ J’ai eu quelques histoires, surtout des ratés, des « il aurait pu se passer quelque chose » mais jamais de véritable relation de longue durée malheureusement.
_ Pourquoi ? t’as enchainé les plans culs ?
_ Non non, parce que l’occasion ne s’est jamais présenté, parce qu’à chaque fois, la distance, les circonstances…je n’ai jamais pu faire durer une relation au delà de 6 mois.
_ Sans déconner !
_ C’est la vérité.
_ Bon, je vais te remettre en selle. Avant la fin de semaine, je te case avec quelqu’un.
_ Non ! je ne peux pas, j’ai une course à faire dans 10 jours, faut que je m’entraine.
_ Il ne te faut que 10 jours pour préparer une course ? te fous pas de ma gueule ! ne trouve pas d’excuses bidons pour ne pas aller chasser la petite interne.
_ C’est pas une excuse ! faut que je me couche tôt, que je coure 3 fois par semaine, que je mange plein de pâtes et de riz, que je ne boive pas d’alcool…
_ Oui ok, pendant 10 jours tu vas être pas drôle. C’est pas le meilleur moment pour draguer en effet.
_ Merci.
_ Mais après tu t’y remets ! d’accord ?
_ Chef oui chef !
_ Bon, finit ton café et va retourner bosser. »

Le lendemain matin, 7h, je chausse mes chaussures de sport, je branche mon capteur, je sélectionne la playlist de mon lecteur, j’enfile mon sac à dos qui contient une gourde et je sors de chez moi en courant. Je suis la route qui longe la mer en écoutant Norman Greenbaum et je me rappelle tous les conseils que j’ai eu au fil des ans. Suis ton propre rythme, ne te calque pas sur le rythme des autres. Ne te fatigue pas, ménage toi, économise toi pour les moments où il faudra donner un coup de bourre, les montées par exemple. Respire régulièrement, de grandes inspirations, de grandes expirations. Boit toutes les 5 minutes, de petites gorgées.
Dans les montées, respire fort et vite. Le repos après l’effort fait toujours partie de l’effort, il faut continuer à respirer fort jusqu’à ce que le rythme cardiaque redescende. Mais surtout ! fais-toi plaisir.
Sens la brise contre ton visage, écoute les vagues se briser contre les rochers, sens les embruns contre ta peau luisante et l’odeur d’iode qui se mêle à celle de ta sueur.  Ressens tes muscles, tous tes muscles se contracter, se détendre, deviens une machine bien huilée.
Passées les 20 premières minutes, passé le premier coup de fatigue, les endorphines se libèrent, l’euphorie monte. Passé une demi-heure, je me sens en pleine forme. A 45 minutes, la douleur revient, le cerveau prouve sa supériorité. A 1 heure, courir devient une drogue. Au delà, le corps n’existe plus.

Aujourd’hui, je ne cours que 30 minutes. Je courrai 1 heure ce weekend. Je pense à bien m’étirer, je bois un demi-litre d’eau plate et un demi-litre d’eau pétillante. La boucle est finie, de retour chez moi, une bonne douche. Sentir l’eau froide sur mon corps encore échauffé par l’effort est un bonheur extrême. J’en profite pour faire un gommage.

Le petit déjeuner pris après ma petite séance de sport est le meilleur du monde. Il a trois fois plus de goût et il est dix fois plus nourrissant. Je commence par 2 fruits de la passion, suivi d’un tiers de baguette avec beurre et confiture de coings et je finis par mon fameux riz au lait canelle-orange (je vous donnerai la recette si vous êtes sages) tout ça dilué dans un bon petit thé vert Sensha fumant. La journée peut commencer sereinement.
C’était sans compter sur Pr A.

« Cher Georges.
Oui, c’est une bonne idée d’avancer dans la rédaction. J’attends toujours les résultats que doivent me renvoyer les cabinets de radiologie. Je te les envoie dès que je les reçois.
Pour l’instant, tu peux en effet m’envoyer un premier draft du futur article la semaine prochaine. En anglais, of course. »

Ni merci, ni merde. Super. J’ai une semaine pour rédiger la moitié d’un article médical dans la langue de Shakespeare, soit environ 1500 mots sans erreur, avec les bonnes références d’articles et les bonnes formulations.

Tant pis, il va se gratter, j’ai d’autres priorités. Je lui pose un lapin épistolaire et je me concentre sur ma course, on verra l’article plus tard.

Le jour fatidique arrive.

Ce sera une course de 35 km avec 2000m de dénivelé positif. La moitié du chemin se fera sur des gros galets. Pourvu qu’il n’ait pas plu dans la nuit sinon ça risque être casse-gueule.
Je me lève tôt, 2h du matin, 1h de route, 1h de préparation, départ à 5h du matin. 800 coureurs.

Lors de ma dernière course j’avais parcouru 90km en 30 heures, soit 3km par heure. Étant donné que je me suis entrainé, j’espère que mon niveau s’est amélioré. Normalement, je devrais être passé à une moyenne de 5km/h. Je devrais donc finir la course en 7h. L’enregistrement se finit à 13h, donc après 8h de temps de course.
L’objectif est de finir dans les temps, pas de courir comme un dératé. Je suis large, j'ai une heure de marge.

L’excitation avant course est unique. Ce n’est pas celle qui nous prend à l’estomac avant un examen. Ce n’est pas non plus celle avant de monter sur des montagnes russes, ni ce moment de flottement entre l’habillement complet et la nudité totale qui précède la fusion de deux corps. C’est une espèce de moment de vigilance extrême, de conscience totale de chaque muscle de son corps, un sentiment d’être entièrement prêt.

A ce moment là, je me sens comme Tony Stark lorsqu’il enfile pour la première fois son armure et qu’il essaye de faire bouger toutes les pièces mobiles.
J’ai tout dans mon sac à dos : 2L d’eau, des raisins secs, des barres de céréales, de la vaseline pour les zones de frottement (un peu comme si Ironman se mettait de l’huile dans les jointure pour éviter que ça grince), un Kway, mon dossard sur le torse et une lampe frontale sur la tête.

Le départ est sonné. Je vois tout le monde me dépasser, tout le monde se précipite vers la ligne d’arrivée qui est si loin. Mais pourquoi ? je continue à mon rythme, je garde mes œillères, comme un cheval de course de fond.
Au bout de 3km, je suis conforté dans mon attitude : je dépasse tous ceux qui m’avaient doublé au départ, ils ont ralenti, certains se tâtent le flan, certainement un point de côté.

Premier check point : je suis 700ième. Correct. Pour l’instant, c’était du plat, la première montée commence. Les rochers sont secs. Ouf. Premier sommet, je fais une pause pour admirer la vue.
Dans la première vallée, un ruisseau a débordé : il a plu dans la nuit. Impossible de faire autrement que de mettre les chaussures dans l’eau. Les rochers, même secs, sont désormais glissant. Et entre les rochers, il y a la boue répandue par tous les coureurs précédents. Super. Une patinoire de terre et de pierre.

Chaque pas est donc mesuré, pesé, réfléchi. Si je ne me cale pas bien, je glisse. Si je pousse trop fort sur ma foulée, je glisse. Si mes enjambées sont trop longues, je glisse. Ce n’est pas très fatiguant pour les pieds mais bien pour le cerveau. Allez, plus que 3 montées et descentes et après, je retrouve le plancher des vaches, normal, de l’herbe toute bête et après, du goudron, et ensuite, de la forêt pour finir sur de la piste. Le plus dur c’est maintenant, après ce sera facile. Reste calme, économise toi.

C’est au moment où je suis le plus concentré qu’un concurrent me claque la main dans le dos et me lance :
« Salut Georges, je ne savais pas que tu faisais du sport.
_ Salut Clément.
_ Ça fait plaisir de te voir ici, Georges. Que le meilleur gagne !
_ Oui bonne chance.
_ Oh il n’y a pas de chance là-dedans : je m’entraîne tous les jours. »
Et le voilà déguerpir, voltigeant comme un cabri sur les cailloux traitres.

Respire, reste calme, ne fais pas de folie dans ce relief, tu risque le regretter. Fais abstraction du fait qu’il t’ait piqué ta copine. C’est un connard, ne l’écoute pas, il te provoque sciemment. Ne te fais pas prendre. C’est qu’un connard, c’est vrai, il t’a collé des cornes de cocu mais c’est du passé. De l’eau est passé sous les ponts et sur les cailloux aussi. Non, c’est rien qu’un connard. Il va perdre parce que c’est rien qu’un connard de chirurgien. Mais pour qui il se prend ce connard ! Je ne vais pas me faire battre par un connard ! Merde !!!

Alors on est d’accord, ce que j’ai dans les jambes ne reflète pas du tout ce que j’ai dans le cœur ni dans le cerveau. Je dirais même que Clément part gagnant de ce point de vue là : il a toujours été sportif, pas moi, et l’esprit de compétition est inhérent à la profession de chirurgien. Soit. Et surtout, son comportement sexuel n’a rien à voir avec ses qualités de sportif. Autrement dit, un bon coureur de jupon n’est pas toujours un bon coureur de fond. 
D’ailleurs, la course de montagne n’est pas une compétition mais une course contre soi-même, un dépassement de soi et pas de l’autre. Le battre à la course ne servira pas à montrer une quelconque reflet chevaleresque de mon cœur face à sa goujaterie grasse.

Mais là, sur le coup, je n’en ai rien à foutre. Je vais lui foutre sa branlée, un point c’est tout ! Pour quelle raison ? aucune ! pour le plaisir de le battre à la course. Et je vous emmerde !

Pendant un bon kilomètre, nous faisons la course côte à côte. A l’ascension suivante, il prend un peu d’avance. Zut ! dans la descente, je prends des risques inconsidérés pour le dépasser. Cette fois c’est moi qui ai de l’avance.
Il me rattrape dans la vallée et reprend l’avantage dans la montée. Qu’à cela ne tienne. Je renforce ma respiration, j’augmente mes foulées, je le rattrape au sommet et je prends encore plus de risques : au lieu de marcher vite sur les pierres pour éviter de glisser, je coure carrément, je calcule à la vitesse de l’éclair où poser mon pied gauche avant même d’avoir posé le droit, et ainsi de suite. Je file, je m’envole, je prends le large.

Dernière montée : pas de signe de vie, je l’ai séché. Mais pas question de se reposer sur mes lauriers. La partie goudronnée arrive, j’ai l’intention de faire valoir mes heures d’entraînement en ville. Je passe dans ma tête The eye of the tiger, je fais de grandes enjambées, je balance les bras, je respire profondément et je prends mon rythme de croisière. Deuxième check point : 600ième. C’est bien, continue comme ça.

Au bout de 5km, la pression redescend, la motivation baisse. Il me faut un autre combat, l’ascension dans la forêt arrive et j’ai besoin d’avoir la gnake. Je cherche mais non, personne ne m’énerve en ce moment. Le sport a la faculté de me faire tout relativiser, de m’apaiser, de me permettre de faire le tri entre l’essentiel et le superflu.
Par exemple, je suis un peu attristé de m’être éloigné géographiquement de ma meilleure amie Milène. Mais en parallèle, je suis heureux de gagner une nouvelle amitié avec Lola.
D’ailleurs elle a raison. Qui me fais vibrer le cœur en ce moment ? personne. Il faudrait que je me trouve quelqu’un tout de même. Oui mais qui. Personne ne me fait palpiter ici. Alors qui me faisait palpiter en métropole dernièrement ? Fenouil. Oui, ça serait une bonne idée que je la recontacte. Allez, la prochaine fois que je vais en métropole…bah d’ailleurs, ça devrait pas tarder avec Pr A. tel que je le connais il va me demander une entrevue en tête à tête pour discuter des résultats et de l’article.

Mais pourquoi est-ce qu’il m’emmerde autant avec ses objectifs à court terme ? A quoi ça lui sert d’avoir le premier jet de l’article dans 1 semaine alors que le temps que sa partie et celle des radiologues soient rédigées, le temps que ce soit soutenu et accepté, il se passera au moins un an. Quel est l’intérêt de me mettre la pression aussi tôt ? Et pourquoi est-ce qu’il a essayé de m’humilier comme ça pendant ma soutenance de thèse ?

Et pourquoi est-ce qu’il tenait absolument à avoir ma base de données maintenant alors que pendant toute ma thèse il n’y a pas jeté un seul regard ?

Non mais quelle espèce de connard en fait !!! ça y est ! j’ai envie de lui casser la gueule ! c’est bien ça. Je cours plus vite mais j’ai perdu ma concentration : mes pas me fatiguent et ma respiration est saccadée.

Respire, reprends-toi. Calme toi. C’est un professeur, il doit avoir de l’expérience dans la rédaction d’articles et il sait certainement mieux que toi comment faire. S’il te demande de prendre de l’avance c’est certainement pour une raison.
Quant à ta base de données, elle est très importante, ultra riche, pleine d’informations qui valent de l’or ! il y a moyen de faire plusieurs articles médicaux avec. C’est normal qu’il s’y intéresse.

Oui mais non justement. Mon travail vaut de l’or et oui, il y a moyen de rédiger au moins 3 articles avec. Il est hors de question que je la lui cède comme ça. Il me semble indispensable d’avoir la garanti que si je lui donne mes tableaux et qu’il s’en servira dans des publications, il faut qu’il me promette d’inscrire mon nom comme co-auteur de l’article.

D’ailleurs, quels sont mes droits en matière de publication médicale ? c’est mon travail mais c’est issu de dossiers de patients de son service à lui. Est-ce que les données appartiennent aux patients ? Est-ce qu’en étant hospitalisé dans un CHU, on accepte automatiquement que notre dossier fasse partie d’une étude médicale ? et si non, est-ce que toute ma thèse a été rédigée sans l’accord des patients. Merde, je me sens mal à l’aise d’un coup. Il faut que je me renseigne.

Donc, dès que je finis cette course, je rappelle Fenouil, j’appelle un juriste et je rédige mon article en anglais. Ça y est, la détermination revient. Je me sens fort à nouveau, je reprends le contrôle de moi-même. Je peux aborder la fin de la course en toute sérénité.

Ça s’est d’ailleurs très bien passé. Une bonne foulée, bonne respiration. Troisième check point : 500ième. Ok, maintenir le rythme, ne pas faiblir, ne pas regarder la montre, ce n’est pas le but. Le classement, on s’en fout, il faut juste finir la course en bon état, contrairement à la dernière fois.

Je continue donc à courir sans me prendre la tête, juste pour le plaisir de courir, le paysage, la boue, la sueur, le vent, la brise, le soleil qui commence à taper, il doit être aux alentours de midi, je suis dans le rythme que je m’étais fixé, tout va bien.

A l’arrivée, j’ai eu plusieurs surprises. D’abord, je n’étais pas cassé comme je m’attendais à l’être, ni tant fatigué que ça. J’ai bien pris le temps de m’étirer, tranquillement. Par contre, j’avais faim, très faim. Je me suis dirigé vers le centre de ravitaillement où ils servaient des pâtes bolo, parfait.
En face de moi vint s’asseoir Clément.

« Alors ça s’est bien passé pour toi ? moi je suis arrivé il y a à peine un quart d’heure. Et toi ?
_ Je ne sais pas, j’ai pas regardé ma montre.
_ Ah bon ?! ça ne t’intéresse pas ton classement ? 
_ Pas vraiment, je voulais juste finir la course, c’est tout.
_ Ok, bon si ça t’intéresse, j’ai fini en 4h40, classement 440°, facile à retenir.
_ Merci. Félicitations. A la prochaine.
_ A plus. »
Il est parti avec fière allure. Tant mieux pour lui, toute la rancune s’est effacée pendant la course. Il m’est indifférent désormais.

Après avoir bien bu, je suis allé au guichet chercher ma récompense : un tshirt « finisher » et une médaille pour les 500 premiers. Ah ? c’est agréable. C’est surprenant surtout. Allons voir ça, je dois être antépénultième pour recevoir cette récompense, soit 498° à tous le coups.

401ième. Arrivé en 4h15. Heing ? O_o

Ça veut dire que j’ai quasiment doublé ma vitesse de course ? en 1 an ? Ça, ça fait vraiment mais alors VRAIMENT plaisir ! c’est au delà de tout ! ça répare toutes les blessures narcissiques que j’ai pu avoir dans tout mon cursus ! c’est énorme ! je suis trop fier de moi là !
Bon, allez, redescendons sur terre, c’était une petite course, même pas un marathon. Pour la prochaine, il faudra voir ton niveau. Objectif : plus de 45km.

D’ailleurs, il y en a une dans 3 mois, 65km, 3500m de dénivelé positif…

To be continued...

lundi 8 avril 2013

Article premier

 
Me voilà de retour dans le bureau jaune pour discuter de l’article.
Après la soutenance de thèse, le Pr F, le seul a avoir été sympa pendant ce grand oral, m’avait dit :
« Je souhaite être tenu au courant de l’avancement de la rédaction de l’article. Je vous laisse même quelques pistes pour améliorer la rédaction, explorer d’autres pistes statistiques…Je pense que ça peut faire un bon article dans une grosse revue mais…Tenez moi au courant. » et il s’en vint en me remettant une liasse de papiers griffonnés, de notes, commentaires et suggestions sur ma thèse, laissant planer un mystère dont, à ce moment là, soyons honnête, je n’avais rien à foutre.
Ce n’est que de retour dans le bureau du Pr A que ses paroles résonnèrent à nouveau.
Pour faciliter la lecture, je mettrai les commentaires de la petite voix dans ma tête en italique.

Pr A :
«  J’ai réfléchi au résultats de thèse et …
bah il serait temps quand même ! il aurait fallu le faire pendant
je pense qu’il faut rajouter d’autre cas, pour que ce soit plus sérieux.
J’ai déjà la deuxième plus grande cohorte mondiale, tu te fous de moi ?
Oui parce que seulement 8 cancers, sur un total de 190 cas, ce n’est pas assez.
Ah oui ? tu te rappelles les articles que tu m’as refilé il y a 2 ans, avec seulement 4 cancers sur 32 cas ?
Je pense qu’il faut que tu te replonges dans les archives pour dégoter d’autres cas de cancers, avec les résultats des scanners bien entendu. Voici la liste des cas supplémentaires que j’ai trouvé.
_ Professeur, je ne comprends pas. Ce sont des cas qui auraient du être inclus dans ma thèse dès le départ. Pourquoi me les donner que maintenant ? ma recherche de cas avait pourtant été exhaustive.
_ Ces cas là sont…particuliers. On aurait pu les inclure dès le début même s’ils ne rencontraient pas tous les critères d’inclusion.
_ Oui, ça veut dire que je ne vais pas avoir tous les résultats dans le dossier.
_ Voilà. Il faudra que tu notes bien où a été réalisé le scanner, dans quel centre, les appeler pour qu’ils nous faxent le résultat.
_ S’ils l’ont encore ! certains cas datent d’il y a 10 ans !
_ Non pas tous ! il y a en a quelques uns qu’on a découvert après ta soutenance de thèse.
_ Oui, donc ils sortent de la période d’inclusion.
_ C’est pas grave ça, on changera la date pour l’article.
Mouais…j’aime pas ça.
Et  puis si tu pouvais m’envoyer tes données, ça pourrait être intéressant que je les regarde plus en profondeur.
Ça, fallait le faire avant mon gars.
_ Je vous avait déjà envoyé le fichier 3 fois pendant mon recueil de données.
_ Oui mais c’est le fichier final qui m’intéresse.
Mais bien sûr ! la deuxième base de données mondiale sur le sujet, je te la refilerais gracieusement, comme ça, après 2 ans de travail ?
_ Bah ça sert à rien si je dois rajouter des cas, il faudra que je refasse toutes les stats de toute manière.
_ Oui bien sûr, on verra ça après alors.
_ On en reparlera. » 
On n'en reparlera pas, c'est déjà décidé : c'est non. 

Je me suis donc retrouvé illico dans les archives de l’hôpital. Alors…un petit rappel sur les archives : de manière générale, elles sont au sous-sol et sans fenêtre. Pourquoi ? et bien pour les préserver de la lumière bien sûr ! la lumière abime le papier et efface l’encre c’est bien connu. Mais alors pourquoi et comment est-ce que je retrouve toujours des plumes de pigeons  dans ces foutus dossiers ?!?!?!
Ensuite, les archives ont beau être flambantes neuves (oui je sais, flambantes, pour des archives remplies de papier et de carton, ça craint), les dossiers n’en sont pas moins moisi, au sens propre et figuré. C’est pour ça qu’il ne faut pas trop tirer dessus quand on les sort (ou quand on l’essore) de l’étagère : il peut en rester encore la moitié dedans ou bien se retrouver avec la moitié par terre.

Dans ces archives, il y a souvent, heureusement, un petit bureau avec une toute petite lampe, branchée à l’unique prise de courant de TOUT le sous-sol de l’hôpital. Donc, pour y brancher l’ordi…c’est coton. Soit je me retrouve dans le noir, dans le coin des archives, au sous-sol sans fenêtre je le rappelle,  mais avec un ordi qui fonctionne et laissez moi vous dire qu’éclairer des piles de dossiers à la lumière d’un écran, ya de quoi flipper.
Soit, j’ai de la lumière histoire de ne pas m’esquinter les yeux, mais il faut que je remonte d’un étage avec mon ordi sous le bras (histoire qu'on ne me le vole pas pendant mon absence), entre dans un secrétariat, photocopie LE compte-rendu qui m’intéresse, redescende, range le papier dans le dossier, range le dossier, ressorte un autre dossier et bis repetita ad libitum.

C’est la deuxième option que j’ai choisi. Une fois les 12 compte-rendus photocopiés, il faut rentrer toutes les données dans mon tableur, voir les infos qui manquent, rappeler le cabinet où le patient a passé son examen et attendre.
« Ça serait possible de faxer le résultat dans le service de Pr A ?
_ Oui bien sûr. A son nom ?
_ Oulah non ! au miens, Docteur Georges Zafran. »
Mais en disant cela, je me suis vite rendu compte que Pr A ne regarderait jamais les résultats, qu’ils ne me les transmettrait jamais aux antipodes, même par email, et donc, qu’il faudrait incidemment que je repose les pieds dans son bureau.

Heureusement, ma tâche administrative vint à son terme et je pus retrouver Milène dans son canapé, en train de pleurer, en regardant le journal de Bridget Jones à la télé, en buvant du thé Lapsang Souchong, une boite de chocolats ouverte sur la table basse, à côté du Magasin de suicides de Jean Teulé.
« Bah alors ma belle ! tu déprimes ?
_ Snif …Ouuuiiiiii, mugit-elle.
_ Faut pas ! t’es libérée de ton boulet. Tu devrais être heureuse.
_ Oui mais… snif…j’y arrive paaaaaaas.
_ Allez viens on sort. T’es blanche comme un cachet d’aspirine.
_ Oh ne me parle pas de cachet s’il te plaît.
_ Ah oui pardon, désolé.
_ Je ne peux pas sortir comme ça, je suis laide.
_ Mais non, t’es magnifique ! sauf que tu ne le vois pas.
_ Ah oui ?
_ Oui parce que je te regarde depuis tout à l’heure et tu t’essuies les yeux alors que tu as du chocolat plein les doigts.
_ Pfff t’es con.
_ Ah ! enfin un sourire ! allez, va prendre un bain le panda, je t’attends. »

Sur les quais, un soir de printemps, l’air transporte un parfum de légèreté et d’insouciance, ce petit flottement de l’âme qui rend supportable une bonne quantité de la médiocrité humaine et imprime un sourire sur les faces les plus mornes.
En tout cas, ça a marché pour Milène.
Emmitouflée dans son écharpe rouge, les mains enfoncées au plus profond dans les poches de son pantalon de velours, nous marchions au hasard, sans regarder ni la destination ni le temps, juste pour flâner.

« Tu sais le pire ?
_ Non, dis moi.
_ C’est que je n’arrive même pas à me faire draguer.
_ C’est à dire.
_ L’autre soir, une copine a voulu m’emmener boire un verre pour me changer les idées.
_ Bonne idée.
_ Oui, sauf que c’était arrangé : un pote d’une pote à elle devait nous rejoindre comme par hasard et il a commencé à engager la conversation avec moi.
_ Oui, c’était prévisible mais ça partait d’un bon sentiment. 
_ Mais j'ai horreur de ça ! c'est nul les rencontres arrangées, ça coupe tout ! Je suis sûre que c'est pour ça que les pandas n'arrivent pas à se reproduire en captivité.
_ Et la suite ?
_ Bah j’ai bien accroché finalement.
_ Ah ! et après ?
_ On a décidé d’aller en boite, mais une fois rentrées toutes dedans, le mec n’était plus là.
_ Heing ?
_ Pfff tous pareils ces mecs, personne pour assurer le service après-vente, que des promesses et rien de plus, de belles paroles mais aucun acte.
_ Lui c’était un mec parmi tant d’autres, je suis sûr que tu en trouveras un bien.
_ Oui…peut-être…c’est même pas sûr. Et puis, il faudra que je me tape encore combien de connards avant de tomber sur un mec bien ?
_ 5.
_ Heing ?
_ Bah oui ! si on part du principe qu’il y a sur cette terre 50% de mecs qui ne sont pas des gros connards, il faut t’en taper 5 avant que le sixième ne soit correct.
_ Ah oui tu crois ? Non, moi je dirais qu’il y en a moins que ça.
_ C’est combien pour toi la proportion de mecs bien ?
_ Pas plus de 10% à la louche.
_ Ok, donc ton boulet, c’était le numéro combien ?
_ Mmm… 7.
_ Donc encore 2 connards et le prochain…
_ …sera mon prince charmant ?
_ Non, ça sera pas un connard ! attends ! faut pas non plus être trop exigeante !
_ Pfff t’es con, me frappa-t-elle le visage avec son écharpe tout en imprimant un sourire radieux sur son visage. Elle huma le parfum des arbres verts, prit une grande inspiration et …
_ T’as raison. Faut que je remonte de cheval. Mais c’est chiant !
_ Qu’est-ce qui est chiant ?
_ Bah tout ça ! toute cette valse de séduction, séparation, réparation et re séduction.
_ Oui mais c’est valable pour tout le monde. Tout le monde subit les même règles du jeu.
_ Ouais bah ça n’empêche pas certains d’être mauvais joueurs, ou même tricheurs. Et c’est toujours les même qui trinquent. C’est pas juste. C’est comme si je traversait un champ de mines à la recherche du meilleur des champignons.
_ Super ! comparer les mecs à des champignons.
_ Oui ! je persiste ! et vénéneux en plus ! c’est pour ça qu’on les appelle phalloïde d’ailleurs.
_ Pfff t’es conne. Et après ? à l’amour comme à la guerre ?
_ Oui, comme à la guerre, sauf qu'il faudrait un genre de convention de Genève des cœurs brisés.
_ C’est pas con ça. Et il y aurait quoi dans cette convention ?
_ Article premier : il est interdit de se moquer de quiconque se blesse à essayer de trouver l’amour.
_ Bien dit ! article 2 : il est interdit de se morfondre trop longtemps parce que, d’une part, on l’a bien cherché, l’amour, et d’autre part parce que ça risque aussi d'arriver à l’autre.
_ C’est pas faux. Bah je lui souhaite bien du plaisir à l’autre.
_ Voilà ! t’es en voie de guérison !
_ Merci. Heureusement qu’il y a des médecins sur le champs de bataille de l’amour.
_ Mouais, sauf que c’est eux qu’on vise en premier.
_ Ah ouais ? racontes.
_ Tu te rappelles Emilie ? je n’arrive pas à l’oublier.
_ Pourquoi ? il s’est passé quelque chose ?
_ Bah non, justement.
_ Mmm, t’as intérêt à développer.
_ Je n’ai jamais su si elle jouait avec moi, si elle était attirée ou si elle n’en avait rien à foutre de moi.
_ Et du coup ?
_ Du coup, c’est cette incertitude qui me torture. Ce « et si… ? » qui me taraude. Et si c’était possible ?
_ Pourquoi « possible » tu te fous de ma gueule ? t’as vu ta gueule ? t’as vu tes fesses depuis que tu t’es mis à courir ?! Franchement ! tu pourrais te taper n’importe qui qu’elle aurait de la chance de t’avoir !
_ Mais non. Tu dis ça parce que t’es mon amie.
_ Non ! bon, on va parler sérieusement, comme si tu étais un fille ok ?
_ Euh…ok.
_ Un mec peut avoir la fille qu’il veut. Un mec peut faire ce qu’il veut ! la réciproque est vraie mais c’est différent.
_ C’est à dire ?
_ T’as pas vu Hitch ?
_ Et bien ?
_ Et bien, en étant soi-même mais en mieux, en sachant se mettre en valeur, en sachant être à l’écoute de l’autre, n’importe qui peut avoir n’importe qui.
_ Et alors ! cette fille est inaccessible.
_ Comment tu peux savoir si elle est inaccessible si tu n’as pas essayé ?
_ Euh …parce que…si…et après…non. T’as raison. Je n’ai pas d’excuse, faut que je me lance.
_ Voilà toi aussi tu es en voie de guérison. »

Je suis retourné le lendemain sur mon ile.

Dans la file d’attente pour l’avion, je me suis fait aborder. Pas par une fille, non, mais par Clément :

«_ Salut ! comment ça va ?
_ Mouais pas mal et toi ?
_ Bah ça va, ça va. Toujours en pleine drague.
_ Tu m’étonnes. Toujours en chirurgie ?
_ Plus que jamais ! d’ailleurs l’autre soir, j’étais parti boire un verre avec des infirmières de bloc histoire d’essayer de m’en serrer une ou deux et je suis tombé sur une jolie petite gazelle.
_ Ah ?
_ Oui tu sais, facile à repérer. Le genre de fille isolée en dehors du troupeau, un peu malade, celle qui est la cible privilégiée des lions dans la savane. C'est ce que j'appelle la "technique du gnou malade".
_ Euh, je vois à peu près, ça me fais limite gerber mais oui. Et toi tu es le lion j’imagine.
_ C’est ça ! donc je tente une approche, on accroche bien, je leur paye les boissons et je les suis en boite. Sauf que, arrivé devant la boite, j’ai plus une thune ! je voulais flamber devant les infirmières et j’ai payé cash sauf que l’entrée était payante pour les gars et j’avais genre 1 pièce de 1 euro ! et pas de distributeur dans le coin !
_ Oh comme c’est dommage ! dis-je en essayant de réprimer un sourire.
_ Alors j’ai commencé à rentrer chez moi dépité et il a commencé à pleuvoir. Mais pas la petite pluie. Non ! les gros giboulets de printemps ! avec des grêlons gros comme des couilles !
_ Mince alors. Là, je n’essaye même plus de réprimer quoi que ce soit.
_ Alors je rentre dans un taxi et je lui demande s’il prend la carte. Et tu sais ce qu’il me répond ? un truc que on ne m’a jamais dit !
_ Non ?
_ C’est ça ! il me répond « non » le mec ! alors je descends et je commence à rentrer à pied, sauf que j’habite à 3km du centre ville !
_ Ah ! c’est con ! je rigole franchement !
_ Te fous pas de ma gueule ! heureusement que je vais au soleil guérir mon rhume.
_ Ah c’est vrai ça, qu’est-ce que tu fous là ? Tu prends l’avion aussi ?
_ Bah oui ! t’es con ou quoi ? on est dans un aéroport. Je vais sous les tropiques pour courir de l’ultra-trail. Tu connais ?
_ Oh oui ! je pense qu’on va faire la même course, dis-je en affichant un sourire de carnassier à mon tour.
_ Cool ! alors on se revoit dans les montagnes. »

Oh oui, prépares toi, tu vas morfler. Aussitôt parti, j’ai saisi mon téléphone, SMS à Milène :
« Le mec qui te courrait après au bar, tu peux le rayer de ta liste. Plus qu’un seul connard avant la fin de la guerre. »

La suite au prochain numéro

Ici la convention de Genève des blessés de l'amour : 
http://paulocoelhoblog.com/2007/12/05/edition-n%C2%BA-161-convention-sur-les-blessures-d%E2%80%99amour/

mercredi 16 janvier 2013

Chronique de l'hôpital malade 1


 Dr Shleck m’emmenait à la CME.

« _ C’est quoi déjà une CME ?
_ Commission Médicale d’Établissement de santé. C’est la réunion de tous les responsables du fonctionnement de l’hôpital.
_ Ah d’accord. Donc, il y aura les médecins, les DRH, le directeur de l’hôpital, les aides soignants, les infirmiers, les cuisines…
_ Non non, juste les médecins et le directeur de l’hôpital.
_ Ah, fis-je un peu déçu. Je m’imaginais déjà un conclave de tous les acteurs de soin réunis en toge blanche dans un pré, autour d’un cercle de pierres, pour invoquer la protection d’Esculape sur leur établissement. Soudain je fus saisi par un doute : moi, tout jeune médecin, je n’espère pas être l’agneau qui serait sacrifié sur l’autel pour s’attirer les bonnes faveur du Dieu romain de la médecine.
_ Et donc, il s’y passe quoi aux CME ?
_ Il y a un ordre du jour qui est soumis par email à tout le monde et chacun propose des sujets à débattre. Mais la plupart du temps, l’ordre du jour n’est pas respecté et ça part dans tous les sens.
_ Oui, dans tous les sens d’accord, mais ça parle de quoi ? qu’est-ce que je viens y faire ?
_ Toi, tu viens juste montrer ta tête et présenter ton nouveau service.
_ Ah…d’accord. »

Cette réponse me laissa dubitatif. Je vais avoir l’impression d’arriver comme un cheveu sur la soupe au milieu d’un débat que je pressens houleux.

Nous arrivons dans le sous-sol de l’hôpital, une salle de réunion assez grande, genre petit amphithéâtre, avec sièges gris en tissu capitonnés qui sentent encore le vieux tabac froid. Vous savez ? cette odeur imprégnée indécrochable datant d’avant la loi Evin, cette époque où les médecins venaient fumer de concert en s’enfermant dans une salle pour discuter de la santé des autres.

De concert, c’est vraiment le mot. Je suis assis au fond du petit amphi, à gauche, avec un pupitre loin en face de moi, au centre, sur une estrade. 4 sièges devant moi, il y avait les basses : les médecins biologistes. Toujours là, personne ne les écoutent mais s’ils ne sont pas là, quelque chose manque. A leur droite, les violoncelles, les réas : ils donnent du corps à l’ensemble et s’ils manquent à l’appel, ça craint. Encore à droite, les violons alto, les anesthésistes. Et enfin les violons soprano, AKA les chirurgiens, classés par ordre croissant d’ancienneté : tout le monde veut devenir soliste mais il n’y en a qu’un : le président de CME. Il est assis à côté du pupitre. Les cuivres et les bois, c’est à dire toutes les autres spécialités médicales, répartis au fond de l’amphi (autour de moi) et enfin les tambours, au fond à droite, aussi appelés urgentistes, ceux qui donnent le tempo à l’ensemble.

Tout le monde se serre la main, se congratule, se passe la main dans le dos, se parle fort, dans un brouhaha discordant jusqu’à ce que le directeur de l’hôpital entre en salle, sa clé USB à la main et se place devant son pupitre/ordinateur. Alors le silence se fait.

Il lève alors les bras, l’ordre du jour sur le pupitre, un pointeur laser dans la main droite et commence :
« _ Bonjour à tous. Nous pouvons commencer la réunion par l’appel. »
Il appelle alors toutes les personnes convoquées, par ordre alphabétique, chacun répond présent ou « excusé » par ses collègues et un pianiste/greffier, assis derrière le directeur, collige l’intégralité des paroles sur sa partition numérique.

« _ Très bien, nous pouvons commencer par l’ordre du jour et en premier l’état budgétaire. Nous pouvons remarquer en premier lieu que l’hôpital est bénéficiaire et ce, pour la troisième année consécutive. Nous avons donc pu rattraper le déficit colossal des années précédentes grâce à une gestion plus efficace des ressources humaines.
C’est alors que retentit le premier coup de trompette :
_ Plus efficace, mes fesses !!! ça veut surtout dire que vous n’embauchez pas, ni médecin, ni infirmières, que vous ne renouvelez aucun contrat et qu’on se retrouve en sous-effectif pour faire le même travail.
Intervient le premier violon.
_ S’il vous plait ! s’il vous plait ! je rappelle que la gestion du personnel fait l’objet d’un chapitre entier à l’ordre du jour, nous y reviendrons tout à l’heure.
Au directeur d’enchainer :
_ Merci. Ce bénéfice va servir à rembourser l’emprunt contracté lors de mon arrivée il y a 5 ans. Emprunt qui a justement servi à rembourser les déficit des années précédentes.
_ Mmm, excusez-moi monsieur le directeur, je suis biologiste et ça fait déjà 10 ans que je réclame de nouvelles machines au lieu d’envoyer les prélèvements en métropole, ce qui nous coûte très cher. S’il était possible que le bénéfice soit réinvesti dans l’activité locale, nous pourrions amortir ces machines d’ici 3 ans et faire des bénéfices sur l’externalisation des examens de biologie. Nous pourrions aussi centraliser tous les dosages ultra-spécialisés de l’ile dans notre établissement, ce qui n’est pas négligeable.
_ En effet, j’allais y venir, ce sera l’objet du point numéro 4 de l’ordre du jour.

Je me tourne vers le Dr Shleck et lui chuchote.
_ C’est marrant, on dirait que personne n’a lu l’ordre du jour.
_ Bien sûr que non. C’est sensé être une démocratie mais ça tourne très vite à la foire d’empoigne.
_ Oui, ou le festival des grandes gueules.
_ Tu comprends vite. C’est justement à ça que sert le président de CME.
_ Ah bon ?
_ Oui, le président de CME c’est un représentant de tous les médecins de l’hôpital, un homme, ou une femme, de consensus, quelqu’un capable de faire remonter les aspirations des soignants aux oreilles de la direction.
_ C’est bien ça.
_ Bof, au final, ce n’est pas celui qui reçoit l’unanimité des opinions des médecins mais celui qui gueule le plus fort qui est élu président de CME. Ce qui n’est pas si mal finalement : s’il gueule fort, il y a peut-être moyen qu’il gueule auprès de la direction. C’est pour ça qu’entre nous, on l’appelle « Aigle 4 ».
_ Aigle 4 ?
_ Oui : y gueule fort = eagle four = calembour.
_ Oh la vache !
_ Chut ! ça reprend.
En effet, la moutarde commence à monter :
_ Je voudrais rappeler, à toutes fins utiles, qu’on nous avait dit de nous serrer la ceinture dans notre service quand on est passé à la T2A, que ça irait mieux après. Maintenant que l’hôpital est bénéficiaire, j’aimerais pouvoir rassurer mon équipe en leur disant que les vaches maigres sont terminées et que nous aurons davantage de personnel.

Je me tourne encore vers le Docteur Shleck :
_ C’est quoi la T2A ?
_ Tarification à l’activité :  au lieu de donner une enveloppe globale pour l’hôpital, maintenant, chaque service doit justifier de son activité en codant ses soins. C’est pour ça qu’on remplit les feuilles jaunes.
_ Ah d’accord ! c’est à ça que ça sert.
_ Oui, après ça passe au service informatique, tout est mouliné dans une grosse machine et chaque soin est envoyé à l’ARS (agence régionale de santé) pour recevoir l’argent dévolu à chaque codage.
_ Ok.
_ Alors t’as des soins qui rapportent, genre la pose d’une prothèse de hanche, et il y en a qui ne rapporte pas beaucoup, genre une consultation de diabéto.

Le directeur reprend la parole :
_ D’accord, faisons le point service par service si vous y tenez. L’hôpital est bénéficiaire, certes, mais tous les services ne le sont pas. Exemple : le service de diabétologie est en sureffectif par rapport aux autres services et son activité est inférieure aux autres services de médecine.
_ Nous avons déjà expliqué que pour la qualité de soins, nous sommes obligés d’avoir de nombreuses diététiciennes et infirmières d’éducations et que pour rentrer dans nos frais nous allons débloquer des lits pour l’obésité et les pieds diabétiques. Ça nous permettra un retour à l’équilibre financier d’ici l’année prochaine, explique consciencieusement le diabétologue en chef.
_ Voilà, bon, on peut tout de suite aborder les projections pour l’année prochaine, si vous le voulez bien.

S’en est suivie une longue, très longue, projection de chiffres sur l’écran, surlignés par le pointeur laser du directeur, chiffres auxquels je ne comprenais rien. J’étais en train de bailler aux corneilles, Je luttais pour ne pas m’endormir. En vain. Je fis un rêve : j’étais nu, les mains et les pieds attachés aux extrémités d’un lit à baldaquin quand une jeune femme, vêtue d’une toge blanche et d’une couronne de lauriers sur le tête s’approcha de moi. Elle dansait dans les vapeurs de braseros, cachant son visage dans l’ombre et dévoilant à chaque mouvement une partie de sa peau ambrée, la lumière vacillante des flammes caressait son corps devenant petit à petit dévêtu.
Quand elle fut entièrement nue, elle s’approcha de moi à pas de félin. Je ne voyais toujours pas son visage car elle embrassait mes pieds, puis mes mollets puis mes cuisses puis…ses mains m’effleuraient les jambes, puis le ventre, m’enlacèrent la taille…je voyais uniquement ses cheveux onduler de bas en haut, de bas en haut, successivement en faisant monter une vague de plaisir en moi.
Ce plaisir retomba quand elle me mordit. Aie !!! elle se redressa et je pus enfin voir son visage : c’était le visage du Dr Shleck mais difforme, avec des écailles vertes, et ses cheveux s’étaient changés en serpents, le lit en bloc de pierre. Je n’étais plus dans une chambre mais dans un pré, encerclés par des moines en toge blanche se balançant d’avant en arrière et répétant « T2A ! T2A ! ». L’un d’eux s’avança vers moi, un poignard à la main. Je me débattais, j’essayais d’appeler à l’aide mais je ne pouvais plus parler. Tout ce que je pouvais dire c’était « Bêêêh ! Bêêêh ! »

Je me réveillai en sursaut. La réunion suivait son cours.

Pour ne pas retomber dans le sommeil, j’ai pris mon téléphone et j’ai checké mes mails :
2 nouveaux messages.
Le premier de Pr A :
« Cher Georges, comme nous en avions parlé lors de ta soutenance, je me permet de t’envoyer les noms des patients à rajouter dans ta cohorte. Dis moi quand tu pourras venir consulter leurs dossiers pour que je te les mette de côté.
A bientôt »

QUOI !!! non mais OH !!! je ne vais pas me taper l’aller-retour rien que pour ses beaux yeux ! ça va pas non !!!

Le fil de mes pensées est interrompu par une beuglante :

_ Attendez un peu ! je ne vois pas pourquoi, moi, chirurgien, je sois obligé, avec mon service bénéficiaire, de devoir pallier aux carences des autres services. J’exige d’avoir quelque avantage pour ma bonne gouvernance.
_ Ouais bah parlons-en de votre service, vous, chirurgien. En gériatrie, je récupère la moitié de vos patients. C’est sûr que votre service est bénéficiaire : les patients restent 2 jours seulement et ça tourne. Mais ils ne sont pas bien pris en charge avant, ils ne sont pas suivis du tout après et on les fout à la porte à coups de pieds aux fesses sans qu’aucune prise en charge médicale n’ait été faite !
_ Oui bah c’est pas mon boulot ça. Mon je suis chirurgien, j’opère. Compter les gouttes de mamie, c’est pas mon job, et, pardonnez-moi mais…on peut à peine appeler ça un travail.
_ Et priver de toute nourriture une dame de 80 ans j’appelle ça de la barbarie !
_ S’il vous plait ! s’il vous plait !!! mugit le président de CME et tapant du poing sur l’estrade, veuillez vous asseoir et poursuivons la réunion.
_ Merci monsieur le président. Je disais donc que pour pallier à leur déficit, certains services mettent en place de nouvelles activités qui remplissent une mission d’intérêt général et rapportent des crédits à leur service. Nous pouvons dors et déjà féliciter le service du Dr Shleck pour avoir rempli les objectifs fixés l’année dernière en seulement 3 mois.
Des applaudissements timides pleuvent. Ma collègue se lève.
_ Merci à vous. Je voulais surtout remercier le Dr Zafran assis à mes côtés, c’est le médecin des explorations fonctionnelles et qui abat un travail formidable depuis 3 mois.
Je me lève, salue la foule…3 mous clappements de mains dans l'indifférence général.
_ Bien, nous pouvons aborder le point suivant, qui est l’accueil de futurs étudiants.
Je me rassois, ça c’est ce qui s’appelle faire un bide.

_ Comme je le disais, l’université va créer de fonds pour que nous accueillions des étudiants en médecine l’année prochaine à condition que nous développions nos activités de recherche clinique. Il est donc temps de savoir qui sont les services volontaires pour accueillir des étudiants. Il va de soi que ces services recevront des émoluments supplémentaires pour le surplus de travail que cela représente.

Comme l’aurait dit le Grand Georges : « la suite serait délectable, malheureusement je ne peux pas la dire et c’est regrettable, ça nous aurait fait rire un peu. »
Suivit une bonne quarantaine de minutes d’invectives diverses et variées, de noms d’oiseaux et de parties anatomiques plus ou moins charnues afin de tirer le plus de couverture à soi. Une vraie vente aux enchères. Je vous passe les détails.

_ Donc, les services acquéreurs d’externes pour le début de l’année scolaire prochaines seront les services de chirurgie, les urgences, la …
_ A propos des urgences, j’en profite pour rappeler à mes chers confrères que je comprends que vous deviez remplir le plus de lits possible pour ne pas être déficitaires. Mais de mon côté, au service d’accueil d’urgences, je me retrouve étranglé avec des entrées croissantes de patients suite au départ des médecins généralises à la retraite, mais je n’ai aucune possibilité de les hospitaliser quand c’est nécessaire puisque tous les lits de l’hôpital sont pleins. Merci donc de ne pas bourrer votre planning d’entrées programmées et de garder quelques places pour les patients des urgences, par pitié.
_ En tant que directeur, je me dois de vous rappeler que le nombre de plaintes sur les conditions d’hébergements aux urgences est en pleine explosion et …
_ Evidemment ! on est obligé d’empiler les patients dans les couloirs en attendant de trouver une place quelque part.
_ … et surtout que vous coûtez presque aussi cher en personnel qu’en factures de téléphone.
_ Re-évidemment puisqu’ils nous faut chercher des places dans tout le département ! Il nous arrive parfois d’envoyer des patients se faire hospitaliser à 60km d’ici ! c’est une véritable honte !
_ Que proposez-vous ?
_ Je sais que ce serait trop demander d’avoir un service de médecine polyvalente à notre entière disposition, ce serait le rêve. Non, tout ce que je demande c’est une dizaine de lits vacants sur l’hôpital et un médecin à plein temps pour s’en occuper.
_ Voyons ! ça ne remplira jamais un temps plein.
_ Je sais. C’est pour ça que je propose que ce médecin s’occupe également des problèmes médicaux en chirurgie. Étant donné que les lits vacants sur l’hôpital sont le plus souvent en chirurgie…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une armée de chirurgiens se dressa d’un seul corps médical pour le fustiger et exprimer leur désaccord, non sans un vocabulaire fleuri.  

_ S’il vous plait ! S’IL VOUS PLAIT !!! reprenons. Je voudrais terminer la séance en annonçons d’avance les prochains points à aborder : tous les points que nous n’avons pas pu régler aujourd’hui faute de temps et surtout, il faudra réfléchir à la chefferie de pôle.
Tout le monde était déjà en train de se lever pour partir avant la fin. D’un coup d’un seul, l’orchestre entier s’est retourné pour tendre l’oreille.
_ Pour faire des économies d’échelles, nous allons regrouper tous les mêmes types de soins sous forme de pôles médicaux : maternité et pédiatrie ensemble, urgences-réa-anesthésie par exemple, et cætera…Je vous demande, avant la prochaine CME, de réfléchir à un représentant à nommer pour diriger chaque futur pôle. Je délèguerai une partie de mes responsabilité et de mon travail à chaque chef de pôle pour une gestion plus appropriée, plus autonome et plus proche des soins et du patient. Merci de votre attention et à la prochaine réunion. »

Chaque corps de métier s’est enfui dans son coin en à peine le temps de dire ouf, dans un bruissement de messes basses.

Je quitte la salle tranquillement avec le Dr Shleck qui affichait un sourire satisfait.
«_ Je ne comprends toujours pas : c’est quoi cette histoire de chefferie de pôle ?
_ Réfléchis : qui dit autonomisation de chaque pôle dit plus d’argent, qui dit argent dit responsabilité, qui dit responsabilité dit pouvoir. Les prochains mois vont être intéressants parce que tout le monde va chercher à devenir chef de pôle pour avoir plus d’argent pour son service et faire ce qu’il veut. Être libre et autonome sans rendre de compte à personne, en tout cas moins qu’avant.
_ Avec plus d’argent on peut rendre davantage service aux patients.
_ Mouais, c’est à peu près ça.
_ Oui mais je n’ai toujours pas compris ce que je venais faire là.
_ Toi tu es ma caution morale, tu es là pour montrer qu’on peut faire des soins de qualité tout en faisant gagner de l’argent à l’hôpital. Tu es un médecin travailleur, c’est indéniable et grâce à toi on va pouvoir soigner plein de patients.
_ Ah…euh…merci. »

Soudain, je compris la place que je tenais dans cet orchestre cacophonique, l’instrument que j’étais en train de jouer : du pipeau.
Entre tous les problèmes abordés et les problèmes résolus, il ne s’est rien passé :  la direction a dit ce qu’elle avait à dire, les médecins ont crié ce qu’ils avaient à dire, sans se faire entendre, c’est peut-être d’ailleurs pour ça qu’ils criaient.
J’avais besoin d’un retour au concret. Je repris mon téléphone, il me reste un message à lire, peut-être une bonne nouvelle. Pitié ! une bonne nouvelle s’il vous plait !!!

Expéditeur : Mylène.
« Salut Georges
T’avais raison, mon copain est un gros boulet. »

Ah ! enfin une bonne nouvelle !!!

« Je l’ai quitté mais je n’arrive pas à m’en remettre. Je me suis descendu une demi bouteille de Zubrowka et une boite de Paracétamol. »

Oh merde ! ça pour du concret, t’es servi mon pote !
Finalement si, je vais quand même faire l’aller-retour tropiques métropole.

To be continued…ici.

dimanche 13 janvier 2013

Un an déjà

Chers lecteurs

Voici à peu près un an que j'ai débuté ce blog (ou mlog pour medical blog, je ne sais pas si ça existe comme néologisme) et que je me suis inscrit sur Tweeter.
Je voulais tous vous remercier pour le soutien que vous m'avez apporté tout au long de la rédaction des aventures de Georges Zafran.

Je voulais tout spécialement remercier Martin Winckler pour son inspiration, Jaddo pour montrer l'exemple, Borée pour les tous premiers encouragements. Merci à toute la blogosphère et la Tweetosphère (je ne nommerai personne pour ne pas en oublier, ils sont nombreux).

Mes remerciements vont également à mes amis proches pour qui je préfère garder l'anonymat, ... de Paris, ... de Bordeaux, tous les amis du lycée et bien entendu, ma chère et tendre qui partage ma vie, mais ça aussi, c'est encore une longue histoire.

Georges Zafran, je le répète, est un personnage de fiction. Les histoires que je raconte sont inspirées de faits réels évidemment.

J'en profite pour remercier la première infirmière qui m'a vraiment appris ce qu'était le métier de médecin. Cette histoire est 100% vraie.
Toutes les histoires concernant la thèse sont à peu près vraies, et même minimisées par rapport à la réalité.

J'espère vous donner beaucoup de plaisir à lire ces histoires. J'en prends beaucoup à les écrire. La saison 2 sera plus sombre, plus espacée aussi pour raison professionnelle, mais elle finit bien. J'espère tenir le rythme d'un article par mois. Du coup, je vais tâcher de faire des articles plus long. J'espère que ça vous conviendra comme ça.

Tiens, si on faisait une petite rétrospective ?

L'article le plus lu est l'épilogue de saison 1, avec plus de 1250 lecteurs. Je suis heureux qu'il soit autant lu parce que je me suis donné du mal pour l'écrire. Pourtant ce n'est pas mon préféré.

Le plus commenté a été l'épilogue et le début de la saison 2.

Le plus retweeté ? je ne sais pas. Je n'ai pas tenu de compte. Idem pour facebook.

Mais ce qui me fait le plus marrer, c'est comment les gens atterrissent sur mon blog.

Petit florilège :

On a ceux qui se sont trompés (dans la série presque) : 
"nom de jeune fille Jaddo"  non, c'est pas tout à fait ça
"chirurgien + connard"   non, ce n'est pas chez moi
"blog fille en thèse"    non, essaye encore
"les chirurgiens sont cons"   mais non, pas tous !
"thèse sur les crèmes desserts"   bonjour, je suis docteur en pâtisserie (la classe)
"les médecins écrivent mal"   c'est très vrai

Ceux qui cherchent des conseils dans leur vie professionnelle :
"je suis nulle et je veux une thèse"   bonne chance
"comment je dois réussir pour la thèse"  bon courage
"thèse train bleu"   bon voyage


ou sentimentale : 
"ma co-interne me plait"    bonne chance
"bouffe moi la ruche"    pour les fans d'apiculture
"elle me fixe et me lance un regard de braise"  t'en as de la chance !
"baise dans l'amphithéâtre de la fac de médecine"    good for you !
"j'aimerais te dessiner des étoiles"   c'est gentil mais mon cœur est pris
"montre nous tes fesses"    cette époque est terminée, désolé
"au plus profond de nous même, on veut s'enlacer"    c'est beau

Ou encore ceux pour qui Google a du faire une connerie : 
"madame toute nue"    vous faites erreur
"Panda pisst auf lkw"   parlez vous français ?
"jaune fluo citron pétillant"   heing ?
"blog petites fesses"    wtf ?
"pourquoi les carrosses prend pas de stagiaire "    tu veux devenir princesse ?
"maison tyler durden"    la première règle est ...
"nul ne peut effacer le passé"     à part le Docteur Emmet Brown

Ou pas : 
"demi-molle"   oui je le confesse
"prix de reviens d'une tarte tatin"   ah bon ?  ah oui c'est vrai
"papier peint jaune, moquette marron"   ah bon ??? mais oui !!!
"crème anti-hémorroïdes"   oh la la, le vieux dossier !
"il est où le magneau ?"   il est là
"mauvais café"   parce que !!!!
"maladie voler des petites cuillères"    parce que c'est comme ça !



A tous mes lecteurs, encore une fois, merci de souffler les bougies avec moi. To be continued...